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Léonard de Vinci (RDDM)/02

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Léonard de Vinci – Sa vie et sa pensée à propos de son quatrième centenaire
Edouard Schuré

Revue des Deux Mondes tome 51, 1919


Léonard de Vinci – Sa vie et sa pensée à propos de son quatrième centenaire


II. LE ROMAN DE MONA LISA [1]
Plus on connaît et plus on aime.
MONA LISA.


III. — LA JOCONDE ET LE MYSTERE DE L’ÉTERNEL FÉMIMN

Les seize années que Léonard passa en Lombardie (1480-1496) à la cour de Ludovic le More, furent les plus heureuses et les plus fécondes de sa vie. Le Vinci était un génie universel et cosmopolite dans le sens le plus large, étranger à tout patriotisme local et même national, mais saturé de l’amour ardent du Beau et du Vrai, avec un sens profond d’humanité.

L’école de peinture qu’il fonda à Milan, et qui lui survécut ne représente qu’un petit compartiment de sa fiévreuse activité Grâce à la protection de Ludovic le More, le magicien toscan avait pu déployer le brillant éventail de ses facultés merveilleuses et faire jouer en tous sens sa baguette enchantée. L’idée lui souriait d’embellir un des plus beaux pays du monde par le concours somptueux des sciences et des arts rassemblés. Il avait pu à la fois préparer un plan d’irrigation pour la plaine lombarde, poursuivre ses études sur l’aviation, la géologie et la lumière, travailler aux cathédrales de Milan et de Pavie, élever devant le castel du prince, en un modèle de terre, le colosse équestre de François Sforza, peindre l’incomparable fresque de Sainte-Marie des Grâces, caresser savamment maints tableaux à l’huile, madones, portraits de princes et de grandes dames. Avec cela Mammon, le prince subtil de ce monde, auquel le chercheur infatigable s’était non pas vendu, mais lié d’un pacte temporaire, lui avait permis de réaliser quelques-uns de ses rêves dans la mouvante fantasmagorie de la vie. Car celait lui, Léonard, l’ordonnateur des fêtes rutilantes, où la mythologie grecque ressuscitait dans les jardins du castel en cortèges carnavalesques, au son des flûtes et des cithares. Les Visconti, fondateurs du duché de Milan, avaient [iris pour écusson un soleil qui darde des flèches et des vipères à travers des nuées d’or et de roses. Leurs successeurs, les Sforza, adoptèrent cette devise qui symbolise exactement l’esprit des condottieri de la Renaissance : la gloire faisant rayonner la volupté à travers la force et la ruse. Léonard avait réussi pendant quelques années à faire rayonner le soleil de la science et de la beauté à travers ce blason splendide et cruel. Mais l’expérience était dangereuse et le miracle ne pouvait durer.

Si Ludovic le More était un Mécène intelligent, c’était un caractère faible et un médiocre politique. Placé entre le pape, la République de Venise et le roi de France, qui convoitaient son royaume, il crut pouvoir se sauver en les trompant tous les trois. Après lui avoir extorqué séparément son or, ses ennemis finirent par s’allier contre lui. En 1496, Ludovic le More appela Charles VIII en Italie en lui payant une forte somme. Abandonné par lui, il s’allia à Maximilien, empereur d’Allemagne, sur quoi Louis XII lui déclara la guerre. En 1499, les Français conduits par Trivulzio, l’ennemi personnel de Ludovic, envahirent la Lombardie.

Le duc de Milan s’enfuit au Tyrol, espérant de là reconquérir son royaume avec l’aide de Maximilien. Mais les mercenaires suisses le livrèrent au roi de France, et le plus riche, le plus brillant des princes d’Italie, mourut misérablement au château de Loches, après dix ans de captivité.

Un contemporain, Paul Jove, le juge ainsi : « Homme d’une grande intelligence, mais d’une ambition sans borne, né pour le malheur de l’histoire. » Verdict trop sévère.

On peut lui reprocher sa légèreté de caractère, son ambition insatiable et sa duplicité. Mais l’histoire ne peut lui refuser le mérite d’avoir été, avant François Ier, le seul prince qui ait compris et protégé le Vinci. Sur la couverture d’un cahier de Léonard, on a trouvé ces mots tracés de sa main : « Le duc a perdu l’Etat, ses biens, la liberté et rien de ce qu’il a entrepris ne s’est achevé pour lui. » En constatant, par cette note laconique, le désastre de son protecteur, Léonard marquait avec son stoïcisme habituel l’effondrement de son propre rêve.

A partir de ce moment, sa vie ne sera plus, au point de vue matériel et pratique, qu’une vaine recherche, un tissu de déceptions et d’aventures hasardeuses. Toujours harcelé par le souci du lendemain, toujours obsédé par le problème philosophique qui demeura sa grande hantise, il ne trouvera plus dans l’art que des consolations passagères. Il créera encore de merveilleux chefs-d’œuvre mais n’en jouira plus. Son éternelle errance le conduira d’échec en échec jusqu’à l’exil final et à la mort loin de sa patrie. Nous le voyons d’abord au service de César Borgia, pour lequel il fait des plans de tranchées et de forteresses.

L’auteur de la Cène de Sainte-Marie des Grâces, devenu l’ingénieur du plus raffiné, mais aussi du plus féroce scélérat de l’histoire, quelle humiliation pour le génie humain et quel symptôme du temps ! Peut-être Léonard assista-t-il au fameux guet-apens de Sinigaglia, où l’on vit trois condottieri pris au filet, égorgés comme des lapins par le généralissime de l’armée pontificale. Ce chef-d’œuvre de perfidie, qui enthousiasma Machiavel au point de vue de la politique expéditive, révolta Léonard. Il se détourna du monstre.

Le génie du Mal, qu’il avait étudié dans le duc de Valentinois, était plus sinistre avec son regard d’acier et son sourire triomphant de démon heureux que la tête de la Méduse agonisante avec toutes ses vipères. Quelque temps après, nous trouvons Léonard à la cour de Léon X, essayant de gagner la faveur du plus intelligent Mécène de la Renaissance. Mais le savant et délicat pontife, qui sut si bien comprendre Raphaël, se défia de l’énigmatique magicien.

Le Vinci revint alors à Florence, devenu un guêpier d’intrigues politiques et de coteries d’art. Il s’y heurta à l’implacable jalousie de Michel-Ange, son rival et son antipode en tout, qui était là chez lui et maître du terrain. On connaît l’histoire de la célèbre fresque de la bataille d’Anghiari et du stupéfiant carton, qui, après avoir été « l’école de l’Italie, » fut brûlé, dit-on, par les disciples de Buonarroti. Le vieil adage, qui veut que nul ne soit prophète en son pays se vérifia une fois de plus pour Léonard.

Le destin lui ménageait une compensation. C’est au milieu de cette Florence hérissée d’ennemis et pleine de pièges que Léonard rencontra la femme qui devait être une véritable révélation pour son âme et laisser dans son art une trace ineffaçable. Sa mission particulière était de donner, par des images vivantes, une nouvelle interprétation de quelques-uns des grands mystères de la vie. Au seuil de sa carrière, au printemps Henri de sa jeunesse, le mystère du Mal lui était apparu sous la figure de la Méduse. A l’apogée de sa gloire, le mystère du Divin l’avait percé d’un rayon mélancolique sous la figure du Christ de la Cène. Avant le déclin, au solstice de l’âge mûr, le mystère de l’Éternel-Féminin se dressa devant lui en la personne de Mona Lisa. Aussi troublante qu’éblouissante fut la lumière qui jaillit pour lui de ce miroir magique. Car il parut, aux yeux de l’homme et de l’artiste, que ce mystère contenait les deux autres et les contre-balançait dans son équilibre instable. La Joconde devint ainsi le nœud gordien de sa vie intérieure et de ses, plus hautes conceptions.


* * *

Le nom de la Joconde, on le sait, est venu à Mona Lisa de son mari Giocondo, obscur Florentin, qui possédait un vaste domaine dans les M are m mes et qui l’exploitait eu y élevant de grands troupeaux de taureaux et de bœufs. Cette industrie lucrative forçait le riche entrepreneur à de fréquentes et longues absences. Il est évident que sa femme jouissait d’une grande liberté, puisque Léonard se complut pendant quatre ans à faire son portrait, au milieu de beaucoup d’autres travaux, sans pouvoir se satisfaire et qu’elle lui en laissa l’unique exemplaire. De la femme merveilleuse nous ne savons rien, si ce n’est qu’elle était Napolitaine et de grande famille. Mona Lisa était fille d’Antonio Maria di Noldo Gherardini et la troisième femme de Zenoli del Giocondo, qui l’avait épousée en 1495. Nous ne savons pas davantage quels furent les rapports intimes de Léonard avec la noble dame, qui accorda au maître d’innombrables séances. Car ni Léonard, ni aucun de ses biographes n’en ont jamais soufflé mot. Vasari, qui décrit minutieusement et amoureusement le portrait, dit avec raison qu’il n’y en a pas au monde de plus vivant et que « les fossettes au coin des lèvres sont à faire trembler tous les artistes de la terre. » Il ajoute que Léonard faisait venir fréquemment dans son atelier des baladins et des chanteurs pour éviter que le visage de son adorable modèle ne se figeât dans une expression morose. Mais c’est tout. Que se passa-t-il pendant ces quatre années entre ces deux êtres exceptionnels et uniques, chacun dans son genre ? Nul ne l’a dit, et pourtant ce roman parle avec une éloquence irrésistible par les yeux et la bouche du célèbre portrait. Enfin, les peintures postérieures du maître, dont la plupart sont empreintes du sourire léonardesque, en fournissent un commentaire singulièrement persuasif. Elles prouvent à quel point le peintre fut hanté jusqu’à la fin de ses jours par le sourire de la Joconde. Ce ne fut pas un roman passionnel dans le sens ordinaire du mot, mais plutôt un drame spirituel, une sorte de gageure et de lutte entre deux grandes âmes, qui essayent de se pénétrer et de se vaincre sans y réussir. En dépit d’une correspondance parfaite, d’une profonde harmonie de sentiments et de pensées, cette lutte se poursuivit avec des phases diverses jusqu’à la séparation finale. Dans ce duel entre deux âmes également fortes, entre deux volontés aussi indomptables l’une que l’autre, les paroles jouèrent sans doute un moindre rôle que la projection des pensées et des vibrations magnétiques.

Ecoutons donc religieusement la mystérieuse et tragique histoire que raconte ce portrait.


* * *

On se figure aisément ce qu’éprouva Léonard à sa première rencontre avec Mona Lisa. Ce fut sans doute une surprise violente, accompagnée d’un profond émerveillement et d’une dilatation subite de son être. Il avait étudié bien des types féminins, il avait connu et portraicturé les femmes les plus distinguées de l’époque, celles que les poètes contemporains appelaient les héroïnes du siècle, comme l’altière et fine Béatrice d’Este et sa sœur Isabelle, duchesse de Ferrare, modèle de grâce, d’intelligence et de vertu parfaite. Il avait rencontré de somptueuses courtisanes d’une perversité séduisante et raffinée, il avait effleuré des vierges candides et suaves, dignes de servir de modèles à ses madones. Mais jamais il n’avait rencontré de femme pareille à celle-ci, capable de produire par sa simple présence une commotion aussi forte. A vrai dire, cette femme semblait résumer toutes les autres. Car le sexe tout entier, avec sa gamme de nuances chatoyantes, foncées et claires, se transfigurait chez elle en un exemplaire accompli, où les extrêmes se fondaient dans une harmonie supérieure. Son regard à la fois trouble et lumineux filtrait entre les cils soyeux de ces yeux étranges. La plus subtile ironie s’y mêlait à une passion intense. Une haute sagesse résidait dans ce front magnifique dont les tempes palpitaient sous une pensée ardente. Mais n’était-ce pas le serpent du paradis qui avait dessiné le contour de ces lèvres onduleuses ? Sa morsure ne se cachait-elle pas sous le charme d’un sourire incomparable ? L’ovale parfait du visage indiquait la force et la finesse, la puissance et la douceur d’une individualité renfermée en elle-même comme dans une forteresse. Cette femme consciente de son pouvoir devait posséder la science dangereuse du Bien et du Mal. En elle Léonard contempla avec étonnement les deux pôles de la nature et de l’âme, que jusque-là il n’avait vus que séparés et opposés l’un à l’autre. Équilibre merveilleux, fusion incroyable, Mona Lisa contenait à la fois la Méduse et la Madone !… Elles sommeillaient là, toutes les deux, sous ce front bombé, dans cette poitrine puissante comme en la profondeur d’une eau dormante. Et Léonard dut se dire : Cela est-il possible ? Déchiffrerai-je cette énigme ? Il faut que je la déchiffre… fût-ce au prix de mon génie !

De son côté, Mona Lisa dut éprouver une surprise non moins grande, mais d’un autre genre. Elle connaissait le monde, elle avait étudié sa faune singulière, elle avait provoqué des passions sans les partager. Les hommes de son entourage y compris son époux, lui semblaient des marionnettes mues par des fils grossiers, qui ne méritaient en aucune façon la confidence de son être intime. Elle était pareille à un lac enseveli entre de hautes montagnes, à l’abri des tempêtes, mais qui réfléchit un ciel orageux. Elle ressemblait encore à un instrument rare, sur lequel des mains maladroites avaient vainement essayé de jouer. Elle dut frémir en la présence de Léonard, comme la harpe dont toutes les cordes vibrent à la fois au premier toucher de la main d’un maître. Mais en même temps une foule de questions surgirent en elle dans un tumulte violent.) Saurait-il la comprendre comme il avait su la faire vibrer ? L’aimerait-elle, elle qui n’avait jamais aimé ? Et lui, le grand magicien de la science et de l’art, que pensait-il d’elle ? Pourrait-il, voudrait-il l’aimer ? L’Etna en éruption saura-t-il deviner que le Vésuve couvert de cendres est aussi un volcan ? A quoi pouvait mener cette aventure ?

Depuis son adolescence, la fille de Gherardini avait une singulière habitude. Chaque fois qu’un doute s’élevait dans son âme, à propos d’un personnage de marque ou d’un événement extraordinaire, elle se retirait dans une chambre obscure éclairée seulement par un vitrail peint représentant un Eros pensif à la torche renversée. Dans ce demi-jour, elle regardait quelque temps le génie mélancolique dont le rayon d’or tombait sur elle d’un fond violet. Alors une voix intérieure s’élevait dans son cœur, et cette voix était presque toujours infaillible. Cette fois-ci, son cœur battait fortement quand elle entra dans le réduit et son sein se souleva à grandes ondes quand la voix, plus grave qu’à l’ordinaire, prononça : « Plusieurs hommes ont perdu la raison, parce qu’ils t’ont aimée et que tu n’as pas pu ou pas voulu répondre à leur amour. A ton tour de trembler ! Léonard ne t’aimera pas. Ne lui livre pas le secret de ton âme, si tu ne veux pas perdre ta vie. » Une sueur froide courut sur la nuque de la Joconde, mais une révulsion subite se fit dans son cœur. Perdant toute prudence, elle se rebella contre l’ordre sévère et s’écria : « Il m’aimera quand même, car je le dompterai par l’Amour, fût-ce au prix de ma vie ! »

Le Vinci n’avait donc pas eu de peine à obtenir de la noble dame de Naples de faire son portrait. Mona Lisa avait dit à l’artiste d’un air enjoué que jusqu’à ce jour aucun peintre n’avait réussi à reproduire son visage à cause de la mobilité de ses traits et de son impatience à subir le supplice de la pose. Léonard avait répondu modestement qu’il emploierait toutes ses ressources pour accomplir cette œuvre rare. Il lui promit de la distraire et assura qu’en tout cas l’honneur d’avoir tenté une tâche si haute lui suffirait comme récompense. Défi de grande dame et jeu d’artiste, sous lesquels se cachait la double gageure d’une âme ardente et d’un esprit puissant, également inassouvis dans leur désir effréné d’aimer et de connaître.

Le peintre sut aménager un atelier propre aux entrevues discrètes, une retraite digne de ce grand œuvre d’amoureuse magie. Le gonfalonier Soderini avait mis à sa disposition une grande salle, au fond d’un palais sombre, dans une petite rue voisine de l’Àrno. Le demi-jour n’y tombait que d’en haut savamment tamisé par des voiles de diverses couleurs. Sous un rayon cramoisi, un épisode de la bataille d’Anghiari flamboyait sur un chevalet. C’était celui où des cavaliers aux prises, sur leurs montures cabrées et enchevêtrées les unes dans les autres, se disputent âprement l’étendard de la victoire. Une nymphe de marbre, debout dans une niche, versait d’un geste pudique un filet d’eau claire dans un bassin en forme de coquille. Des roses et des iris posés dans des vases de cristal s’épanouissaient sur des bahuts de chêne. Un seul hôte vivant égayait cet asile de rêve et de travail, quand Mona Lisa venait s’y glisser pour s’asseoir en face du maître. C’était une petite Gazette qui se promenait familièrement sur le tapis moelleux. Quelquefois la bête gracieuse des oasis d’Afrique venait poser son tendre museau sur les genoux de la reine de céans, qui la nourrissait de pain blanc et de sucreries. Aux premières séances, le maître fit entendre à son modèle des citharistes et des chanteurs de Florence et fit exécuter devant elle une tarentelle par des danseurs napolitains. Mais bientôt Mona Lisa déclara qu’elle n’avait pas besoin de ces divertissements frivoles et que la conversation du maitre lui suffisait. A la longue, celui-ci étala devant sa compagne attentive tous les trésors de son expérience et de sa pensée. Sans le vouloir, il se laissa entraîner à lui parler de ses déceptions sans nombre, des persécutions de ses rivaux, des humiliations cruelles infligées à l’artiste par les princes qu’il avait servis, de l’ingratitude de plusieurs de ses disciples, du martyre secret de son âme devant l’pare recherche de la vérité. Il fut étonné de la compréhension immédiate de cette femme, de sa souplesse incroyable, de ses divinations miraculeuses. Elle le suivait, l’accompagnait, le devançait dans toutes ses idées avec une audace ingénue et savante. Par ses visions inattendues sur les hommes et les choses, sur l’art et sur la vie, elle lui inspirait des idées et des sujets nouveaux. Par ses regards insinuants comme par sa voix mélodieuse, par ses gestes discrets comme par sa présence enchanteresse, cette femme était devenue la musique de sa pensée.

Pourtant, s’il s’ouvrait devant elle, elle lui demeurait fermée comme un coffret d’ébène, à triple serrure. Car elle ne lui disait rien de sa propre vie et lui cachait soigneusement son passé. Malgré tous ses efforts, il lui fut impossible d’y pénétrer. Au bout de quelques mois, l’observateur aigu, l’habile dompteur d’âmes dut s’avouer qu’à ce jeu il perdait son latin, son grec et son hébreu. Il reconnut sa défaite absolue. Indéchiffrable dans son fond, Mona Lisa restait pareille à un miroir qui réfléchit tous les êtres, à une harpe éolienne qui vibre à tous les souffles de l’air. L’Eternel-Féminin respirait en elle comme l’âme du monde respire dans la nature, âme diverse et infinie. Cette âme sans doute avait son sanctuaire, mais il demeurait inaccessible comme une forteresse aux rares pertuis. A chaque assaut, elle se hérissait de nouveaux créneaux et creusait autour d’elle des fossés plus profonds.

Phénomène plus inquiétant encore, à mesure qu’il essayait de suivre cette femme dans ses multiples métamorphoses et de transporter sur la toile les nuances les plus fugitives de son visage, le peintre se sentit comme envoûté dans son tableau. Elle se laissait peindre et posséder comme une chair astrale sous les caresses du pinceau. Et cependant, il ne connaissait, il ne possédait pas son âme. Elle lui échappait toujours et s’épanouissait, triomphante, en des formes nouvelles, tandis que le maître vaincu se sentait chaque jour plus captif et plus possédé. La magicienne buvait-elle l’âme du magicien pour l’emprisonner dans son tableau ? Cesserait-il d’être le maître souverain pendant qu’elle devenait la radieuse Joconde ? Plus d’une fois il en trembla d’effroi, lui le Fort et l’Invincible, et voulut s’interrompre. Mais un charme tout-puissant le forçait à continuer. Il lui semblait que, lorsqu’il aurait atteint la ressemblance parfaite de Mona Lisa sur sa toile, il aurait deviné l’énigme de la Sphinge. Pareil à la toile de Pénélope, le portrait cent fois terminé et cent fois repris était recommencé sans cesse. Et l’emprise torturante et délicieuse de ces deux êtres se renouvelait en un duel silencieux, implacable et acharné.

Lutte décevante, pleine d’ivresses secrètes et de craintes étouffées, qui n’eut d’autres témoins que les murs noircis d’un vieux palais de Florence et les crépuscules pourpres ou cuivrés de l’Arno. Elle se poursuivit, malgré de longues interruptions, en dépit des fréquentes absences de Mona Lisa, de ses voyages mystérieux et des soucis multiples, des travaux accablants de l’artiste. Sous un calme apparent, Léonard était inquiet et agité. Quant à Lisa, toujours diverse et toujours la même, elle ne montrait ni impatience, ni lassitude. Elle jouissait de son empire incontesté. Ne possédait-elle pas le maître d’autant mieux qu’elle n’était pas sa maîtresse ? N’était-elle pas sûre qu’un jour ou l’autre il tomberait à ses pieds, foudroyé par le dieu inconnu, et qu’alors confondus et transfigurés ils entreraient dans un nouveau monde ? O félicité sans borne, dans un anéantissement et une résurrection à deux ! Elle attendait la crise sans vouloir la provoquer. Doux événements extérieurs la précipitèrent. Messer Giocondo, embarrassé dans ses affaires et pris d’un soupçon subit, rappela sa femme dans son castel des Maremmes par une lettre menaçante. D’autre part, le cardinal d’Amboise, auquel Léonard avait écrit pour entrer au service du roi de France, priait Léonard de se rendre auprès de lui à Milan. L’heure du destin avait sonné. Le passé, ce tyran de l’avenir, ressaisissait la femme. Le travail, ce tyran du génie, rejetait son carcan sur son esclave. Après des jours ineffables, il fallait se séparer et retomber des paradis d’un rêve inouï dans les chemins sinistres de la réalité.

Ce fut sans doute une heure solennelle, celle où le maître pensif et l’impassible Mona Lisa, prise d’un tremblement subit, s’avouèrent cette double nouvelle. Léonard venait justement de terminer le portrait et d’ajouter quelques retouches aux cils frémissants à peine visibles, à la commissure des lèvres sinueuses, à la gaze du front et à l’ombre à peine perceptible qui marque la naissance de la gorge sous la moire sombre de la robe. Il regarda le paysage fantastique qu’il avait évoqué derrière Mona Lisa, ces rochers rougeâtres et pointus de forme volcanique, pareils aux dolomites du Frioul, entre lesquels circulent des rivières serpentines. La destinée qui les guettait l’un et l’autre lui paraissait maintenant aussi sombre que ce paysage qui l’avait charmé jadis. Embrassant d’un seul coup d’œil la tête qu’il avait baignée d’une atmosphère violâtre pour en exprimer toute la magie, il fut frappé de son triple caractère de suavité, de puissance et de mystère. Alors une douleur presque intolérable le saisit à la pensée qu’il allait perdre pour toujours cette source de vie. Du moins voulut-il avoir le dernier mot de ce mystère avant l’adieu suprême. Rompant la contrainte sévère qu’il s’était imposée jusque-là, il s’écria donc : « O Mona Lisa, Femme qui contiens toutes les femmes, loi que j’ai peinte et que je ne connais pas, magicienne qui défies les mages, toi si douce en apparence et si redoutable au fond, si limpide quand tu réfléchis le ciel et si trouble quand ton âme se convulsé sous la tempête, transparente et impénétrable, sublime et perverse… comment se fait-il qu’au fond de ton cœur je vois trôner à la fois la Méduse avec la Madone ? Qui donc es-tu ? Je n’ai pas deviné ton énigme, mais, — puisqu’il faut nous quitter, — dis-moi ton secret. »

Le sourire subtil qui courait d’habitude sur la bouche onduleuse de Lisa se contracta en un pli amer lorsqu’elle lui répondit : « O grand Léonard, roi des peintres, seigneur de l’Art, magicien très puissant, toi qui sondes la terre et le ciel, les métaux et les âmes, )a nature et l’homme, toi qui devines et comprends tout, tu n’as pas deviné, non, tu n’as pas compris que je t’aime avec la même frénésie que tu aimes ta science implacable. Je t’aime, parce que je te comprends, toi et ton désir. Je sais ton pouvoir et ta force, mais je sais aussi ce qui te manque : l’enthousiasme sans mesure, la foi audacieuse qui crée un nouveau monde !… Oui, tu as raison, je porte en moi la Madone et la Méduse. Tu veux mon secret ? Il est dans ma devise : Tout le Bien avec l’Amour, tout le Mal sans Lui. Aucune profondeur de l’enfer où je ne saurais me précipiter si l’amour d’un puissant comme toi me faisait défaut. Aucune hauteur du ciel que je ne pourrais atteindre avec lui. Ne me laisse donc pas retomber dans le gouffre après m’avoir élevée à ton sommet… Parlons, fuyons ensemble… Chacun de nous deux porte en lui-même un monde incomplet ; confondons-les pour les épanouir. Seuls, nous sommes faibles ; à deux, nous serons invincibles. Tu feras parler celle que tu as souvent appelée la Muse du Silence. Ma vie la plus ardente viendra colorer tes visions et mon cœur palpitant te dira leur secret ineffable ! »

Jamais Léonard n’avait connu pareille tentation, jamais il n’avait hésité entre deux routes contraires comme à cette voix musicale, qui l’enveloppait comme un sanglot profond de la mer. Quel choix cruel dans ce dilemme ! D’une part, la Science austère, la gloire mondaine, le pouvoir reconnu, avec leurs horizons limités, leurs satisfactions certaines ; de l’autre, l’Amour, la passion, l’extase, ciels inconnus, espaces infinis, gouffres et vertiges. Le voyageur qui a gravi l’Apennin jusqu’aux sapinières de la Vallombrosa et qui, par les temps clairs, voit miroiter, dans les brumes de l’horizon, d’un côté la mer Adriatique et de l’autre la mer Tyrrhénienne, éprouve une sensation analogue. Comme l’oiseau migrateur qui plane dans ces régions, Léonard pouvait s’élancer dans l’horizon de feu avec cette femme-lyre que la destinée lui présentait. Il pouvait tenter une vie nouvelle d’amour, de rêve et de création. Mais que d’obstacles et que de risques ! Dans cette aventure, ne laisserait-il pas sa force et son génie ? Il eut peur du gouffre, peur de l’inconnu. Comme jadis, dans l’excursion alpestre, il avait reculé devant la caverne, il recula devant la Femme.

Après avoir baisé les mains de Mona Lisa, ces mains de princesse, aux longs doigts fuselés qui avaient la douceur des ailes de cygne, il allégua sa parole donnée au cardinal d’Amboise, son serment, à la Science, l’austérité de sa vie… Il refusa, avec la mort dans l’âme, — mais il refusa.

Quand il releva son front incliné, le visage de son modèle avait pris une teinte olivâtre, et l’artiste effrayé aperçut un instant le fauve éclair de la Méduse dans l’œil de la Joconde. L’assurant de sa reconnaissance infinie, il la supplia de ne pas rompre entièrement leurs relations, de lui conserver sa suave amitié et de lui écrire quelquefois pour qu’il puisse la suivre et veiller sur elle à distance comme un père. Mais elle refusa à son tour et fut inflexible. « Pas de fade liqueur, dit-elle, après la coupe enchantée que nos lèvres ont effleurée sans la boire. Mon cœur gèlerait sous le clair de lune de l’amitié, après le soleil du grand amour qui a lui sur nous. J’ai voulu le Ciel ou l’Enfer tout entiers ; je prends l’Enfer, puisque tu ne veux pas de mon ciel. Tu ne sauras plus rien, plus rien de ma vie future. Et si jamais tu me rencontres dans l’autre, tu trembleras peut-être devant la démone que je puis devenir !

— Laissez-moi du moins, dit Léonard, le souvenir de cet amour qui ne ressemble à aucun autre, votre portrait, notre enfant, notre œuvre commune. Il sera mon génie protecteur ! Il se fit un grand silence, pendant lequel l’œil fixe de la femme, dardé sur le maître, continua à le transpercer comme un glaive. Enfin, son regard se radoucit, et la Méduse redevint la Joconde. Sa bouche reprit son sourire habituel, mélange indicible de tendresse et d’ironie, et elle dit d’une voix basse et comme voilée : « J’y consens. Quant à moi, je n’ai pas besoin de ton portrait. J’ai conçu de toi une image plus belle que celle que tu pourrais retracer toi-même, quoique tu sois le premier des peintres. Je te connais à fond, mais tu me connais à peine. Si grand que tu sois, tu ignores encore bien des choses. Quelque jour peut-être découvriras-tu le grand secret. Tu as pris pour devise : Plus on connaît et plus on aime ; mais tu ne connais pas l’envers de cette vérité : Plus on aime et plus on connaît. Puisses-tu trouver une autre patrie que mon âme dans le désert affreux du monde, et puisse ton génie te consoler de ton irrémédiable solitude ! Tu ne l’apprendras qu’à ta dernière heure : le sacrifice est le secret magique de l’Amour, et l’Amour est le cœur du Génie. »

Ainsi se connurent et se séparèrent le magicien de la peinture et cette femme, merveille de son sexe, en qui l’âme du monde, qui est l’Eternel-Féminin, parut se contempler avec ses deux pôles, comme en un miroir d’élection. Ils étaient faits pour se comprendre et se compléter. Cependant ils s’attirèrent et s’aimèrent sans pouvoir se fondre. Un sort contraire les arracha l’un à l’autre dans un siècle violent, où les grandes passions, la science, l’amour et l’ambition, se soulevèrent à leur comble, comme des vagues irritées qui se heurtent de leurs crêtes écumantes sans pouvoir se renverser.


IV. — LE DÉCLIN ET LA MORT DE LÉONARD. ― LA LÉDA, LE PRÉCURSEUR ET LE MYSTÈRE DE L’ANDROGYNE

Plus de dix ans se passèrent pour l’artiste errant en vaines tentatives, en longs ennuis. En 1515, il atteignit l’âge de soixante-trois ans. A ce moment, la brusque descente de François Ier en Lombardie décida Léonard à quitter Rome, où il avait vainement brigué la faveur de Léon X, pour chercher fortune auprès du roi de France. Il alla le rejoindre à Pavie dès son arrivée et le suivit à Bologne. Ce fut entre eux une entente parfaite. Le jeune vainqueur de Marignan était dans tout l’éclat de sa gloire naissante et de sa folle jeunesse. Ce roi chevaleresque et libertin, qui semblait sortir du poème de l’Arioste, se montrait aussi variable dans ses amours que dans sa politique. Léger en tout, il prenait l’art au sérieux. Il fut le premier souverain de France et peut-être le premier des Français qui comprit la beauté merveilleuse et l’incomparable supériorité de l’art italien. Son désir le plus ardent était de le faire passer en France, en attirant chez lui les premiers artistes d’Italie. Dès sa première entrevue avec Léonard, il l’appela « mon père. » Le geste de Charles-Quint ramassant le pinceau du Titien est certes fort gracieux, mais ce nom de « père » donné par François Ier à Léonard témoigne d’un sentiment plus intime. Il prouve la reconnaissance liliale du jeune souverain envers le vieux maître, qui lui ouvrait les secrets du Beau, et son désir de se mettre humblement à son école.

La faveur royale fut illimitée. Voulant fixer définitivement l’artiste dans son royaume et l’attacher indissolublement à sa personne, François Ier l’emmena en France et lui donna le château de Cloux, près d’Amboise, sa propre demeure habituelle. En 1517, nous trouvons Léonard installé dans cette jolie résidence, entre la Touraine et la Sologne. Il a pour seuls compagnons un gentilhomme milanais, Francesco Melzi, son disciple inséparable, et un serviteur fidèle. Mais il jouit de sa liberté entière. Le Roi lui avait constitué une pension de 700 écus. Il lui fit les honneurs de ses séjours de choix. Il lui montra le château de Blois, où une statue équestre du roi de France armé en chevalier et toute dorée resplendit sur la porte d’entrée. Il l’hébergea au château d’Amboise, qui mire orgueilleusement ses tours à poivrière dans la Loire. Il le promena dans l’immense château de Chambord, flanqué de ses quatre donjons au milieu d’une vaste forêt, où le roi se proposait de faire construire un escalier tournant à balustrade ajourée représentant une joyeuse escalade de nymphes et de satyres. Et, pendant les molles chevauchées le long des méandres de la Loire, le monarque exubérant avait dit à l’artiste rêveur : « Tout ce que tu viens de voir n’est rien auprès de ce que tu peux faire. Te voilà libre de travailler à ta guise. Palais, statues, tableaux, je trouverai beau tout ce qui sortira de ton cerveau. J’ouvre un crédit illimité à ton génie. Imagine, invente, crée ; je réaliserai les songes. Dispose du marbre, du bronze et des couleurs ; je veux peupler mon royaume de tes œuvres. »

Rentré au manoir de doux, Léonard s’était mis au travail. Ingénieur, il fit d’abord un plan d’irrigation pour le bassin de la Loire. Architecte, il dressa le modèle d’un nouveau château que François Ier voulait bâtir à Amboise. Se souvenant enfin qu’il était peintre, il reprit dans ses cartons ses innombrables esquisses de sujets religieux et profanes. Pourquoi donc lui semblaient-elles si ternes ? Pourquoi aucune d’elles ne voulait-elle prendre couleur et vie ? Hélas ! cruelle ironie du destin, au moment où il venait de trouver un roi selon son cœur qui lui offrait de réaliser ses plus audacieux projets, le grand artiste se sentait terrassé par l’âge, accablé de fatigue et frappé d’une langueur physique et morale, qui contrastait avec sa bouillonnante jeunesse et l’inlassable ardeur de son âge mûr. A l’époque triomphale de sa faveur auprès de Ludovic le More, il avait fait le plan d’un pavillon pour la duchesse Béatrice, qu’il comptait illustrer de peintures sur la légende de Bacchus, en infusant dans le mythe grec les pensées profondes que lui avait inspirées l’étude de la nature et de ses règnes. Souvent aussi, en se promenant sous le scintillement multicolore des verrières, dans la sombre cathédrale de Milan, il avait rêvé d’illustrer l’histoire du Christ par une série de fresques pareilles à celle de Sainte-Marie des Grâces. Dans ces œuvres, il eût éclaire la tradition divine par sa connaissance des âmes et de leur hiérarchie, pareille à celle des anges qui montent et descendent l’échelle de Jacob. Les Madones et les Saintes Familles de Léonard n’étaient que les ébauches partielles de ces conceptions grandioses, qu’il eût voulu exécuter avec une minutie scrupuleuse, à cause de son besoin de perfection. Qu’avait-il fait de tout cela ? Bien ou presque rien. Des épisodes épars surnageaient tristement. L’ensemble avait sombré avec l’idée-mère dans le naufrage de son existence. Il avait laissé passer l’heure sublime de l’inspiration, où les visions fulgurent devant les yeux comme des êtres vivants, où il faut les fixer au risque de les perdre à jamais. Maintenant il était trop tard ! Déjà Léonard sentait sa pensée se voiler et la paralysie étreindre lentement son bras droit. N’avait-il pas eu tort de sacrifier l’Art à la Science ? Cette Science hautaine, qui lui promettait le secret des choses, l’avait leurré. Elle pouvait sans doute atteindre les causes secondes, mais les causes premières lui échappaient. En revanche, en peignant ses chefs-d’œuvre, Léonard avait senti frémir en lui l’étincelle divine. Le seul moyen, pour l’homme, de connaître Dieu, n’est-il pas d’aviver en lui cette étincelle ? La voie unique pour se rapprocher de lui, n’est-elle pas la prière ou l’enthousiasme, l’extase ou la création ?

Ce retour sur ce passé amena Léonard à une autre constatation non moins amère. Faute de s’être donné tout entier à l’art et à son inspiration, non seulement il n’avait pas accompli son œuvre, mais il n’avait pas davantage résolu le problème qu’il s’était posé dans ses recherches scientifiques. Il n’avait pas deviné l’énigme du Sphinx-Nature. Et pourtant, le voile épais qui recouvre le mystère universel avait paru se déchirer deux fois, lorsqu’il avait peint la tête de la Méduse et lorsqu’il avait esquissé celle du Christ, lumière perçante et courte comme l’éclair. Deux fois le voile s’était refermé et l’avait laissé dans les ténèbres. Maintenant, la fin de sa vie, sous l’étreinte menaçante de la vieillesse, dans le naufrage presque total de son œuvre, le mystère du Mal et le mystère du Divin se redressaient devant lui comme deux météores inquiétants. Elle remontait de l’abîme, la sinistre tête coupée avec son regard meurtrier et son casque de vipères. Elle redescendait aussi du ciel, la tête de Jésus, au doux sourire d’infinie pitié. Mais il n’osait plus les interroger, car elles lui disaient l’une et l’autre : « Dieux ennemis, nous régnons éternellement sur la nature et sur l’homme. Mais on ne peut pas nous servir tous les deux. Toi qui oses nous évoquer ensemble, essaye donc de nous concilier. Nous t’en défions ! »

Ainsi, la vie du grand magicien de la peinture, qui rechercha si sincèrement la vérité profonde du réel et l’ineffable beauté de l’idéal, semblait finir dans le désespoir du doute et de l’impuissance.

De cette sombre humeur, de ce pessimisme caché, il nous reste un document irréfragable. C’est l’image inoubliable que Léonard traça de lui-même dans un dessin à la sanguine qui se trouve au musée de Turin [2]. Ce ne sont que quelques coups de crayon d’une extrême finesse, mais le portrait, d’un réalisme saisissant, est criant de vérité. Jamais mélancolie de vieillard n’a été burinée avec cette énergie incisive. Le masque puissant ressort en plein relief d’une chevelure et d’une barbe blanches aux grandes ondes. L’immense front chauve est sillonné de rides transversales, qui indiquent l’intensité de la pensée. De dessous la broussaille épaisse de leurs sourcils, les yeux lancent un regard perçant sur le monde hostile. La lèvre inférieure avance d’une moue dédaigneuse. Quelle confession tragique dans ce regard aigu, dans cette bouche amère ! Cet homme a tout vu, tout jugé, tout souffert. Il n’attend plus rien de personne. Et pourtant, je ne sais quelle lumière, qui erre encore sur ce front dévasté, rappelle que jadis il fut touché du rayon divin. C’est la tête d’un lion vaincu par la vieillesse, mais d’un lion.


* * *

Depuis le jour lointain où Léonard s’était séparé de Mona Lisa, il avait refoulé son image dans l’arrière-fond de sa mémoire. Mais elle y siégeait comme une divinité cachée dans le sanctuaire des dieux Lares. Leur dernière entrevue, leur adieu poignant, les paroles solennelles et menaçantes de la Joconde, lui avaient laissé une flèche au cœur. A chaque tête de femme qu’il peignait, le sourire de la Joconde se glissait involontairement sous son pinceau. Chose étrange, il puisait sa vie meilleure dans l’image de cette femme dont il avait repoussé l’amour. Quand Léonard avait montré le portrait miraculeux à François Ier, celui-ci s’était écrié : « Cette femme est plus belle que toutes les autres, car elle les renferme toutes, et comme je ne puis pas avoir le modèle, je tiens au moins à posséder le portrait. » A ce mot, Léonard pâlit. Il sentit de nouveau le dard invisible lui lanciner le cœur. Il se reprocha d’avoir trahi une seconde fois Lisa en révélant à son protecteur profane cette image sacrée. Mais il dut céder : qu’aurait-il pu refuser au roi généreux à qui il devait tout [3] ? Le sacrifice accompli, le regret du peintre devint plus vif. Il lui parut qu’il s’était dépouillé du bon génie qui le gardait. N’avait-il pas commis un de ces crimes subtils qui échappent à la justice humaine, mais que les dieux punissent d’autant plus sévèrement ? Il s’était séparé de ce qu’il avait de plus cher… il avait vendu la fille adorable d’un amour immortel ! Alors commencèrent pour lui des jours terribles. La déesse, dont il avait livré l’idole, sortit plus impérieuse de son arcane, armée d’un nouveau grief et d’un nouveau pouvoir. Dégagée des champs élyséens du souvenir, plus présente, plus vivante que jamais, l’ombre de Mona Lisa l’obsédait sous deux formes diverses. Tantôt séduisante, enjouée, elle se glissait sur les genoux du vieillard solitaire, l’enlaçait de ses bras et lui murmurait à l’oreille : « Si tu m’avais aimée comme je t’aimais, nous aurions conquis notre ciel ensemble, mais maintenant il est trop tard, — trop tard ! » Tantôt elle se dressait devant lui, vêtue de noir comme une prêtresse funèbre, un flambeau à la main. Et de sa bouche partaient les paroles fatidiques du jour de l’adieu : Tout le Bien avec l’Amour et tout le Mal sans lui ! En prononçant ces mots, elle renversait la torche et l’éteignait contre terre.

A ce souvenir redoutable, à cette menace de l’ombre chérie transformée en Némésis, Léonard frissonnait. Un amas confus d’hypothèses étranges, d’inquiétudes effarantes l’assaillit. Qu’était devenue la Joconde dans son château des Maremmes ? Avait-elle subi la vengeance sournoise de l’époux ? A quels excès s’était-elle portée ? Vivait-elle encore, ou avait-elle mis fin à sa triste existence par un suicide héroïque ? — Vaines questions, énigme insoluble des belles âmes dans le vortex de l’univers. Entre Elle et Lui, régnait désormais un abîme infranchissable, un silence éternel. — Et le froid serpent du remords s’enroulait autour du cœur glacé du vieux magicien, frappé d’impuissance.

Mais une fois encore le vieux lion blessé voulut rebondir. Une fois encore, l’artiste se ramassa et tenta de vaincre l’insupportable douleur de l’homme. Il se souvint que, peu avant leur séparation, Mona Lisa lui avait suggéré de peindre une Léda très différente de celle que les autres peintres de la Renaissance avaient l’habitude de représenter, une Léda pensive et spiritualisée. « Au lieu de presser l’oiseau divin, au plumage de neige, sur son sein gonflé de volupté, disait Mona Lisa, la Léda que j’ai vue en rêve se tenait debout près du cygne dans une attitude songeuse. La bête ailée tendait vers la Femme son corps frémissant et soir bec ouvert. Mais Elle, en caressant son col, lui infusait le rythme de son corps et l’harmonie de son visage incliné vers lui. » Avec quelle émotion Léonard se rappelait maintenant cette vision radieuse, contée par l’amie en des temps plus heureux ; avec quelle force elle resurgissait dans sa mémoire sous la nuit tombante de la vieillesse ! Il l’avait esquissée jadis, puis oubliée, alors qu’il tenait le bonheur dans sa main sans le comprendre. Sous le coup d’un regret tardif et d’un désir inextinguible, il voulut donner la vie et la couleur à ce rêve splendide, dont maintenant seulement il pressentait le sens merveilleux. Il reprit donc son pinceau et se remit à l’œuvre d’une main affaiblie, mais redevenue subitement impétueuse.

Dans ce tableau, on voyait Léda debout au bord d’un étang noir. D’une blancheur éclatante comme un lis d’eau, son corps sinueux dessine au premier plan ses formes opulentes et sveltes. Image suprême de séduction, nudité à la fois voluptueuse et chaste. Dans l’ovale penché du visage aux cheveux crêpelés, dans la mélancolie des grands yeux, dans la douceur infinie de la bouche, le sourire de la Joconde s’épanouit avec une intensité surnaturelle. Et, derrière elle, le sombre marécage s’étend à l’infini. Mais par-dessus le crépuscule, le ciel flamboie du pourpre à l’orange et de l’orange au violet. On dirait que la femme et le cygne se marient dans un chant de cristal, dont l’écho fait vibrer le prisme de l’atmosphère d’une ardente symphonie. Le chant du cygne palpite en lumière, et la lumière palpite en mélodie [4].

En peignant ce tableau, Léonard éprouva un sentiment nouveau. Il lui sembla qu’une sorte de communion se rétablissait entre lui et la femme qui l’avait fasciné jadis. Chose singulière, à l’époque où il la voyait si souvent en faisant son portrait, où il l’étudiait avec une attention inlassable et une curiosité toujours nouvelle, jamais cette communion n’avait été si intime et si profonde. Une illumination subite se lit alors dans son esprit. A travers cette femme, l’Eternel-Féminin, cette puissance éparse dans tout l’univers, se révélait comme au centre éblouissant d’un miroir concave. La Femme complète et consciente se trouvait être le point d’intersection des forces extrêmes et opposées de la nature. Jadis, avec la Méduse, il en avait saisi la manifestation infernale comme force du Mal. Maintenant, avec le tableau de la Léda, suggéré par l’amie perdue, il en comprenait la manifestation divine, comme force du Bien. Ce n’était plus le pouvoir destructeur et monstrueux de la femme livrée aux bas instincts, mais l’effluve inspirateur, la force régénératrice de l’amour vrai, du sacrifice créateur. Lien universel, harmonie des contraires. De ce point brûlant, quels rayons jaillissaient à gauche, à droite, en bas et en haut, en tous sens, vers les régions lointaines du monde ! Ainsi Léonard avait reçu de sa Joconde ce que la science seule n’eût jamais pu lui donner.

D’une sphère inconnue, elle lui parlait encore à travers ce tableau. Grâce à elle, il tenait enfin la clef du grand mystère du Mal et du Bien et de leur lutte nécessaire dans le monde. Par elle et avec elle s’accomplissait en lui la rayonnante victoire du Bien sur le Mal. Et le peintre pouvait se dire que, par l’ensemble de son œuvre incomplète et suggestive, il transmettait cette clef précieuse à ceux qui sauraient la comprendre et s’en servir.

Quand Léonard déposa son pinceau sur le chevalet de la Léda terminée, un grand apaisement se fit en lui dans une mélancolie plus sereine. N’avait-il pas accompli le désir de la Joconde ? — Vivante ou morte, sans doute qu’à cette heure elle lui avait pardonné.

En achevant cette œuvre, le Vinci s’était dit : « Voilà mon chant du cygne. »

Passons maintenant au dernier tableau de Léonard, qui, avec la Léda et le Bacchus, représente le testament de l’artiste et du penseur, précieux héritage que la France a l’honneur de posséder au Louvre. Le Jean-Baptiste, qui fascine et ensorcelle tout le monde, a déconcerté la critique, parce qu’il est à la fois païen et chrétien. Certes, il ne rappelle guère le prophète vêtu de poil de chameau qui prêchait la pénitence sur les bords du Jourdain et qui annonçait la venue du Messie, mais il mérite le nom de Précurseur en ce qu’il présage un Christ nouveau, manifesté à travers un homme régénéré. Peut-être aurons-nous quelque peu défini sa nature en disant qu’en lui l’Éternel-Masculin et l’Eternel-Féminin réalisent leur compénétration et leur fusion parfaite. Spirituellement parlant, c’est vraiment l’Androgyne ! Mais quel travail pour le devenir ! Il a fallu que les deux monstres de l’abîme, la Méduse et le Dragon, fussent vaincus. Il a fallu que la Luxure, cet orgueil de la chair, et l’Orgueil, cette luxure de l’esprit, fussent foulés aux pieds. Il les a terrassés le jeune et fluide athlète. Et c’est pour cela qu’il a pu se muer en cet être ingénu, vif et léger comme le feu, dont la chair délicate semble tissée dans l’éther transparent. Son type rappelle le Bacchus, mais quelle différence d’attitude et d’expression, quelle métamorphose d’âme ! Le Bacchus est trempé de soleil, immergé en pleine sève terrestre. Ce nouveau Dionysos ressort en plein relief des ténèbres de son clair-obscur comme l’apparition d’un autre monde. Il en reflète la lumière qui caresse ses flancs et sa poitrine, en même temps qu’elle éclaire du dedans son visage. Ce monde de l’au-delà, ce royaume spirituel qu’il voit, mais qu’on ne saurait décrire, son bras arrondi le désigne d’un geste charmant et familier et son doigt levé le montre avec certitude. Sa tête inclinée sourit d’une céleste ivresse. Dans ce sourire et dans ce visage, qui ne reconnaîtrait pas le sourire ineffable de la Joconde transfigurée ?


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Après un brusque refroidissement et une courte maladie, Léonard de Vinci expirait brusquement le 22 mai 1519, au château de doux. Par son testament, il venait de léguer à son fidèle disciple, Francesco Melzi, ses dessins et ses nombreux carnets renfermant ses pensées philosophiques et les notes minutieuses de ses recherches scientifiques. Le corps de l’illustre artiste fut inhumé dans la chapelle du château d’Amboise. Malgré toutes les recherches, il a été impossible de retrouver sa dalle. D’autre part, personne n’a jamais rien su de la destinée de Mona Lisa, après sa séparation d’avec le grand peintre. Le corps de l’un et la vie de l’autre ont disparu sans trace. Mais les tableaux, dans lesquels ces deux êtres ont si intensément mélangé leurs quintessences et accompli en quelque sorte leur mariage mystique, luisent toujours sur l’obscur mystère du drame humain comme des flambeaux incandescents de l’âme ou comme des soleils lointains dont la lumière intermittente se cherche à travers les espaces.

Au cours de ses explorations dans les Alpes, Léonard avait fait jadis l’ascension périlleuse du Mont Rose, de cette cime immaculée, qui, d’un trône de glaciers, domine le massif du Mont Cervin et toute la Lombardie. Son regard avait plongé dans ces vallées qui, de cette altitude, ne sont plus que d’étroites fissures ou des chaudières de nuages. Il avait embrassé d’un coup d’œil cet âpre paysage, où l’on ne voit plus que le roc, le nuage et le ciel. Il avait observé que l’azur devient plus foncé et presque noir à mesure qu’on s’élève dans l’atmosphère et que l’air se raréfie. Il avait trouvé là l’ivresse des grands créateurs, qui boivent à même l’âme solaire de la Vérité, mais se sentent alors si, loin des hommes ! — On dirait que cette solitude des cimes il l’emporta avec lui au milieu des foules, des cours princières, parmi ses élèves et auprès des femmes. Partout elle maintenait autour de lui un rempart invisible, mais infranchissable. Ses meilleurs disciples ne purent pénétrer sa pensée intime et sa fin ressemble presque à un effondrement. Une auréole de mélancolie plane sur son œuvre.

Plaignons-le, mais envions-le aussi. L’artiste peut-il demander à Dieu une plus belle récompense que la joie de créer ? Toute grande vie est une apothéose sur un naufrage et pourrait avoir pour devise l’héroïque parole de Shelley : « Persévère… jusqu’à ce que l’espérant crée de son propre naufrage la chose contemplée. »


EDOUARD SCHURE.


  1. Voyez la Revue du 15 avril.
  2. Il est reproduit en tête du beau livre de M. Gabriel Séailles, Léonard de Vinci, l’artiste et le savant, 1892 (Paris).
  3. Léonard vendit le portrait de Mona Lisa pour 4 000 écus au roi.
  4. Ce tableau a été perdu comme tant d’autres du maître, mais une esquisse de sa main s’en trouve au musée de Windsor. Elle est reproduite dans le livre d’Eugène Müntz.