Léonie de Montbreuse/12

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 67-69).


XII


Les jours qui suivirent cette scène, furent bien douloureux à passer. Nous vivions tous dans un état de contrainte insupportable. Madame de Nelfort ne pardonnait point à son frère d’avoir fermé sa porte à son fils, et M. de Montbreuse savait mauvais gré à sa sœur de nourrir les espérances d’Alfred quand il se montrait si décidé à les détruire ; il affectait de ne me parler que de choses indifférentes, n’ayant pas l’air de s’apercevoir de ma tristesse, pour m’ôter toute idée d’en voir cesser la cause, et paraissant trouver cette manière d’exister assez douce pour la supporter toute sa vie.

Je suis née avec plus de courage que n’en ont ordinairement les femmes pour braver la douleur, mais je n’ai jamais pu souffrir avec résignation les tourments de l’incertitude ; aussi, pour me délivrer de celle où me laissait l’espérance de fléchir mon père, et la crainte de le voir persister dans sa rigueur envers Alfred, j’imaginai de fixer moi-même mon sort, en renonçant volontairement à toutes les illusions d’un bonheur incertain. J’établis dans ma pensée que M. de Montbreuse resterait immuable dans sa volonté, et que j’étais condamnée à passer ma vie loin d’Alfred, sans cesser de l’aimer ; je m’estimai davantage, en me persuadant que notre amour résisterait au temps, à l’absence et aux obstacles ; et, dès ce moment, je me regardai comme une femme séparée de son époux, et dont la constance n’est plus qu’un devoir. Je fis graver sur un simple anneau d’or que je devais toujours porter, ce serment qui avait fait sourire mon père, et qu’une jeune personne est toujours prête à prononcer quand on la contrarie sur le premier objet de son inclination ; enfin, ces mots si souvent répétés, si souvent oubliés : Jamais d’autre.

Munie de ce talisman, je supportai patiemment l’ennui de ma position ; mon esprit n’étant plus tourmenté par la crainte et l’espérance, je repris mes occupations ordinaires ; la lecture, la musique charmaient mes moments de solitude, et je portais dans le monde assez d’intérêt à la conversation. M. de Montbreuse avait remarqué ce changement d’humeur sans en être surpris ; il lui paraissait la suite toute naturelle de l’empire du temps sur les maux de l’imagination, et peut-être aurait-il fini par deviner juste, si un événement tragique n’était venu troubler pour longtemps la tranquillité dont nous commencions à jouir.