Léonie de Montbreuse/23

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Michel Lévy frères, éditeurs (p. 133-140).


XXIII


Personne n’eut l’idée de me contrarier dans ce projet, j’avais si bien fait l’éloge de la solitude que chacun se fit un devoir de respecter la mienne. Alfred en profitait pour ne rentrer que fort tard au château, et ma tante, fâchée de le voir s’éloigner de nous, tous les jours davantage, me boudait de ne pas faire assez de frais pour le retenir près de moi.

Cependant nous étions à la veille de la fête de mon père, et nous devions nous concerter pour l’arrangement de cette journée. Je ne doutais pas que M. de Clarencey ne vînt dans la soirée s’informer de nos projets, et je descendis de bonne heure dans le salon, mais il ne parut point, et j’en pleurai presque de dépit. Il m’avait promis de venir m’aider à encadrer mon dessin, il devait nous donner son avis sur nos préparatifs, et je me plaignis hautement d’une négligence aussi impolie. Madame de Nelfort, sans s’animer autant que moi, trouva qu’Edmond avait tort. Alfred prit son parti en me disant :

— Vous croyez, Léonie, que tout le monde doit supporter vos petites maussaderies et les oublier comme le fait votre cousin, vous vous trompez en comptant sur l’indulgence des étrangers autant que sur la nôtre. Rappelez-vous l’air avec lequel vous avez reçu Edmond dernièrement, et vous trouverez tout simple qu’il ait plus la crainte de vous importuner que le désir de vous revoir.

— Je le dispense de l’une et de l’autre, repris-je avec impatience ; pour mon compte, je ne réclame et n’attends rien de personne ; mais quand il s’agit d’une chose agréable à mon père, peut-être ai-je le droit de l’exiger d’un ami qui en est si tendrement aimé ; au reste, nous pouvons bien le fêter sans lui. Étienne a préparé une jolie salle de bal dans le grand bosquet ; il y aura des loteries pour les enfants, des bouquets pour les jeunes filles, un prix pour les jeunes gens, du vin pour les vieillards, et le feu d’artifice sera magnifique.

— C’est dommage, reprit Alfred, de n’oser inviter aucun voisin à cette belle fête, je connais deux femmes charmantes qui sont désespérées de n’y point venir.

— Qui sont-elles ? demanda ma tante.

— Madame d’Aimery et madame… mais je ne veux pas nommer la seconde parce que vous la détestez.

— Quoi ! madame de Rosbel nous poursuivrait jusque dans cette retraite ! s’écria madame de Nelfort, et qui peut l’attirer ici ?

— Madame d’Aimery, reprit Alfred, avec qui elle s’est liée tout récemment. Ces deux dames ne peuvent plus se quitter ; elles sont venues s’établir à Champfleury avec une douzaine de courtisans dont M. de Frémur est l’oracle. C’est lui qui est chargé de redire les nouvelles de la cour, de la ville et même des environs ; il est revenu hier soir auprès de ces dames tout indigné de n’avoir point été reçu à Montbreuse, où le concierge le plus impertinent lui avait, disait-il, signifié que M. le comte n’était visible au château, que pour la famille de Clarencey.

Cependant il avait vu les apprêts d’une fête qui semblait occuper tout le monde ; et M. de Frémur ne convenait pas qu’il pût y avoir une fête là où ces dames ne se trouveraient point.

— Mais comment savez-vous tout cela ? dis-je à Alfred.

Il resta un moment embarrassé et me répondit ensuite, avec une sorte d’effronterie, qu’il le savait pour l’avoir entendu.

— En vérité, mon fils, vous ne savez qu’imaginer pour déplaire à votre oncle ! son aversion pour tout ce qui a rapport à madame d’Aimery vous est connue, vous allez vous établir chez elle et y écouter patiemment tout ce qui s’y débite de ridicule sur les habitants de Montbreuse.

— Patiemment n’est pas le mot, madame, et M. de Frémur pourrait vous en donner l’assurance ; mais si je ne sais pas supporter les réflexions d’un bavard sur les gens qui m’intéressent, je ne puis imposer silence à deux femmes dont l’amour-propre a peut-être raison de se plaindre, et dont les expressions étaient plus gaies que choquantes.

— Avec de l’ironie, reprit madame de Nelfort, on se tire de tout, et je sais le bon usage qu’en savent faire ces dames : vanter les gens sur des vertus ou des agréments qui leur manquent, les défendre gauchement sur les défauts qu’ils ont, et nier positivement les qualités qu’ils possèdent, tout cela le plus gaiement possible, voilà ce que l’on appelle une douce malice et ce qui sert mieux la méchanceté que les injures les plus outrées. N’est-ce pas avec ces manières que madame d’Aimery s’est acquis la réputation de ne dire du mal de personne, en se réservant le plaisir de nuire à tous ceux qu’elle n’aime pas ?

— Ah ! madame, vous devenez maligne à votre tour.

— J’en conviens, je ne saurais parler sans amertume d’un caractère semblable et d’une société que vous avez tant de raisons de fuir. Que répondrai-je à mon frère, lorsqu’il vous accusera de manquer à toutes vos promesses ?

— Que je n’irai plus chez madame d’Aimery, ma mère, et que Léonie m’a pardonné.

Alfred dit ces mots en souriant, prit ma main, la baisa et me demanda cent fois pardon de m’avoir désobéie.

Sa bonté lui faisait craindre de me voir souffrir des inquiétudes de la jalousie ; je crus, en effet, éprouver un mouvement de dépit que j’aurais pu interpréter comme lui, si, dans ma bonne foi je ne m’étais avoué qu’un peu d’orgueil en était cause ; aussi l’impression en fut-elle aussitôt effacée.

Je m’engageai à demander le secret de cette visite aux personnes qui auraient pu en instruire mon père, ce qui me valut bien des caresses de ma tante, et je quittai Alfred sans lui laisser le moindre doute sur la sincérité de mon pardon.

Je méditai bien tristement sur ce pardon si facilement accordé ; quelque chose m’avertissait qu’un semblable tort méritait plus de ressentiment, et que tant de clémence ne pouvait s’acquérir qu’aux dépens de l’amour. Je m’interrogeais sur le sentiment que j’inspirais à Alfred, et, repassant en idée toutes ses actions, je me disais :

— Il n’aurait rien fait de tout cela s’il m’aimait exclusivement ; mon père avait raison de trouver une trop grande différence dans nos caractères pour que nous fussions heureux de vivre ensemble ; mais n’importe, je l’épouserai, et son bonheur me consolera de ses défauts.

C’est ainsi que mon imagination cherchait à deviner l’avenir, en expliquant assez mal le présent. Si j’avais eu plus d’expérience, je me serais trouvée bien coupable de penser si peu au retour de madame de Rosbel et si souvent à l’absence d’Edmond.