Léonie de Montbreuse/24

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 140-147).


XXIV


Le lendemain, Suzette entra chez moi de grand matin et déjà toute parée pour la fête ; je la trouvai charmante, mais pâle et moins animée qu’à l’ordinaire. Elle me dit avoir un léger mal de tête, et je ne lui fis pas d’autres questions.

Nous allâmes ensemble remplir les corbeilles de fleurs qui devaient orner la table et les salons ; c’était un plaisir de notre enfance, et je m’attendais à voir courir Suzette après les plus belles roses et me les apporter en chantant comme autrefois, mais la pauvre enfant paraissait tourmentée d’un profond chagrin, et son sourire avait quelque chose de si triste, qu’il inspirait la pitié.

J’allais lui demander la cause de cette tristesse lorsque madame de Nelfort vint nous rejoindre.

Bientôt après, chacun se rendit dans le pavillon où le déjeuner était préparé. Mon père ne s’y fit point attendre.

En entrant, mon dessin le frappa, il reconnut le site, ses yeux s’arrêtèrent sur l’endroit du parc où l’on apercevait l’urne qui décorait le tombeau de ma mère ; son visage se couvrit de larmes, il me tendit la main, et je me jetai dans ses bras. Alfred et sa mère l’embrassent. Chacun apporte son bouquet ; le curé, suivi de tous ses bons villageois, vient en leur nom complimenter son seigneur et le remercier de ses bienfaits.

On aura beau mettre de ces petites scènes dans les opéras-comiques et les tourner en ridicule, il y a dans la reconnaissance des malheureux, et dans les témoignages des véritables affections de famille quelque chose de si touchant, qu’on ne voit jamais un bon père, un bon châtelain, fêté par ses enfants et ses vassaux sans être ému d’un spectacle aussi doux.

Au milieu de tout ce monde, M. de Montbreuse cherchait quelqu’un, et se retournait sans cesse du côté de la fenêtre qui donnait sur les avenues pour voir si l’on n’arrivait pas.

Le hasard, ou plutôt la curiosité m’avait placée en face de cette fenêtre ; la route était couverte des habitants des villages voisins qui se rendaient à la fête, mais pas une calèche, point d’homme à cheval, enfin point de visite.

Impatientée d’un oubli que je regardais comme une véritable injure pour mon père, je me mis à citer plusieurs traits de reconnaissance dont je venais d’être témoin de la part des pauvres gens que secourait M. de Montbreuse, et cela dans l’unique intention d’ajouter que l’on trouvait souvent moins d’ingrats parmi cette classe de gens grossiers que dans celle des personnes les plus distinguées. Mon père fit sans peine l’application de cette belle sentence, et se mit à nous prouver que l’expérience était contre, ce que j’avais déjà bien reconnu.

— Au reste, ajouta-t-il, le malheur d’avoir été parfois victime de l’ingratitude, ne m’a jamais donné le tort d’en soupçonner injustement mes amis.

À ces mots je rougis, et mon trouble fut à son comble lorsque me retournant, j’aperçus M. de Clarencey précisément à côté de moi.

— Ah ! monsieur, m’écriai-je toute surprise, par quel chemin êtes-vous donc arrivé ?

À peine eus-je fait cette question que j’en sentis l’inconvenance. On ne pouvait avouer plus ingénument que, les yeux fixés sur l’avenue, je n’avais pensé qu’à l’arrivée d’Edmond, et cette inquiétude de le voir venir était bien peu d’accord avec le projet que j’avais formé de lui marquer la plus parfaite indifférence sur son absence ; pour en détruire l’effet, je pris un air léger, insouciant, et, sans paraître écouter la réponse de M. de Clarencey qui disait être entré par la petite porte du parc, je me levai et, prenant le bras d’Alfred, je dis à mon père qu’il était temps de partir pour la chasse et qu’il fallait se rendre dans les cours du château où les équipages nous attendaient. C’était là qu’Alfred devait offrir son beau cheval à mon père, et j’étais charmé de rendre M. de Clarencey témoin du plaisir que ce moment allait causer à tous deux.

En traversant le parc, nous conduisîmes mon père dans les bosquets, les grottes, les chaumières nouvellement décorées, et sur lesquelles se trouvaient des inscriptions de la façon du maître d’école du village dont le style, rappelant celui de M. Desmasures, nous divertissait beaucoup.

Je me plaisais à commenter, à parodier ces vers, et chacune de mes plaisanteries renfermait un mot désobligeant qu’Edmond pouvait s’appliquer. Je causais à tort et à travers je riais de tout, enfin j’étais dans une agitation qui tenait autant de la joie que de la colère.

M. de Montbreuse combla son neveu des remercîments les plus gracieux en acceptant son cadeau, et lui dit en riant :

— Vous ne pouviez me faire plus de plaisir à meilleur marché, puisque en recevant votre présent, c’est autant de pris sur l’ennemi.

À ces compliments, M. de Clarencey mêla les siens et les fit d’un air si sincère qu’il me fut impossible de le soupçonner de la moindre jalousie de ce petit triomphe.

La chasse fut heureuse et nous ramena fort tard au château ; j’étais restée en calèche avec ma tante, et tout le temps qu’avait duré la chasse, Edmond ne s’était pas approché de nous. En descendant de voiture, il offrit sa main à madame de Nelfort ; je comptais sur celle d’Alfred, mais il avait disparu, et M. de Montbreuse me voyant délaissée, prit en souriant mon bras et me conduisit au salon.

À peine y fus-je entrée qu’il m’échappa un cri involontaire, en apercevant mon portrait placé en face du fauteuil où s’asseyait ordinairement mon père. Pendant que ma tante se récriait sur la ressemblance de ce portrait, la grâce de la pose, le bon goût des accessoires et le fini des détails, immobile à côté de mon père, je ne voyais plus rien ; le remords d’une injuste accusation déchirait mon âme, et mon trouble devenait impossible à dissimuler. Mon père y mit le comble en me disant tout bas :

— Ah ! c’est bien se venger, et votre injure ne méritait pas moins.

— Il faut en convenir, Léonie, continua madame de Nelfort, M. de Clarencey a gagné son pari, et nous sommes contraints d’avouer que sa surprise l’emporte sur les nôtres ; voilà mon pauvre Alfred bien loti avec son grand cheval de bataille ! qu’opposer à l’effet de ce joli visage ?

— Votre aimable dépit ma sœur, qui me prouve aussi bien votre tendre amitié que ce portrait me répond de la sienne, dit M. de Montbreuse en serrant affectueusement la main d’Edmond ; mais, ajouta-t-il, je dois aussi partager ma reconnaissance avec Léonie, car il a fallu donner bien des séances pour parvenir à rendre cette image aussi frappante.

Ici, mon embarras devint un supplice ; il fallut avouer que cet ouvrage n’était dû qu’au souvenir de M. de Clarencey, qu’il m’en avait fait un mystère, et que j’étais loin de soupçonner que mes traits fussent aussi présents à sa mémoire.

Je cherchais à entremêler tout cela de quelques mots de réparation pour témoigner à Edmond le regret que j’éprouvais de l’avoir injustement accusé ; je voulais dissiper, à force de choses obligeantes, l’impression de tristesse qu’on lisait dans ses yeux, mais je n’y parvins point.

Souriant avec effort à la gaieté de mon père, Edmond fut tout le jour silencieux avec moi ; j’en conçus un chagrin profond, et, pour la première fois, je fus effrayée du sentiment qui agitait mon âme.