Léonie de Montbreuse/26

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 155-160).


XXVI


Voici l’instant de faire le modeste aveu de toutes les inconséquences d’un cœur de dix-sept ans.

Dans un roman, cet aveu détruirait le prestige de perfection que l’on exige à si bon droit de l’héroïne ; mais, dans un simple récit tel que le mien, on veut de la vérité. Je sais bien que les femmes parfaites se récrieront contre la légèreté de mes sentiments et leur contradiction, mais j’aurai pour moi celles dont l’amour-propre s’est quelquefois trouvé en opposition avec la sensibilité, et l’amour avec le devoir : peut-être mon parti sera-t-il le plus fort !

Puisqu’il faut l’avouer, en écoutant ce qu’un mouvement de dépit avait porté mademoiselle Duplessis à me raconter, je me sentis tout à coup dévorée de jalousie ; la colère, l’indignation remplirent seules mon cœur, et j’oubliai les autres sentiments qui l’avaient agité pendant cette journée.

Dans cet état, je ne pensai point à me reposer et passai la nuit entière à méditer sur la conduite que je devais tenir après un éclat dont les suites devaient tant m’humilier. J’avais trop de fierté pour aller demander vengeance à mon père d’une offense qu’il m’avait autrefois prédite ; je m’étais ôté près de lui le droit de me plaindre. Sa connaissance du monde et du caractère de son neveu lui avait fait prévoir les chagrins qu’il devait me causer ; il avait tout tenté pour m’y soustraire.

Dédaignant les avis de sa prudence, je m’étais moi-même livrée au malheur qui m’accablait ; n’ayant pas su le fuir, il fallait le supporter dignement, et je m’arrêtai à cette dernière résolution. Elle était noble, courageuse, et devait me rendre en satisfaction d’amour-propre tout ce que je perdais en bonheur. Pour en compléter l’héroïsme, il aurait fallu paraître ignorer la perfidie d’Alfred et le forcer, par cette ignorance même, à garder envers moi tous les ménagements dûs à l’amie que l’on a trompée et qu’on chérit encore ; mais je n’eus pas la force d’employer cet ingénieux moyen dont les amants trahis devraient s’imposer le devoir.

L’idée de passer pour dupes les révolte, et le désir d’établir leur supériorité sur le coupable les aveugle au point de ne pas voir combien cet avantage nuit aux intérêts de leur amour. La certitude de valoir mieux qu’un autre est une découverte dont on garde bien rarement le secret, et je n’étais pas dans l’âge où la raison l’emporte sur l’orgueil, aussi n’eus-je pas même la pensée de me refuser le plaisir des reproches.

Dès que le jour parut, je me rendis chez ma tante. Elle était à écrire et paraissait ne s’être pas couchée de la nuit. L’altération de ses traits et l’espèce d’effroi que lui causa ma subite apparition m’ôtèrent la force de parler. Je tombai sur un siége, ne pouvant plus me soutenir. Elle vint à moi, et me dit les yeux remplis de larmes :

— Léonie sait tout… Ah ! je n’ai plus d’espérance !

Et, ne contraignant plus sa douleur, madame de Nelfort se répandit en reproches contre la légèreté de son fils, la sévérité de son frère et l’indiscrétion de ceux qui m’avaient instruite d’une scène que chacun aurait dû me laisser ignorer.

C’est en déclamant contre ces indiscrets qu’elle m’apprit, sans le savoir, qu’Étienne ne trouvant pas sa fille chez lui, l’avait cherchée dans un endroit du parc où des paysans lui dirent l’avoir rencontrée ; et qu’attiré par le son d’une voix menaçante et les sanglots d’une femme, il était entré dans un bosquet où le premier objet qui frappa sa vue fut Alfred entraînant Suzette presque évanouie vers une grotte qui se trouvait près de là. Dans sa juste fureur, ce malheureux père allait arracher sa fille des bras du neveu de son maître, quand celui-ci parut. Alors Étienne se précipite aux pieds du comte, réclame sa protection contre un suborneur, proteste de l’innocence de sa fille, et livre Alfred à la colère de son oncle.

M. de Montbreuse, indigné de la conduite d’Alfred, lui ordonne de s’éloigner, impose silence au brave Étienne, et l’aide à transporter chez lui sa malheureuse fille.

En voyant ramener Suzette ainsi évanouie, les gens de la maison s’informèrent bien vite de ce qui pouvait lui être arrivé ; le silence que l’on garda sur ce sujet doubla leur curiosité, et, de questions en questions, ils devinèrent à peu près la vérité. Le brusque départ d’Alfred, la colère concentrée d’Étienne, l’air triste et sévère de mon père expliquaient assez la cause de cet événement qui devint la nouvelle du château. Mademoiselle Duplessis se faisait un mérite de l’avoir prévu, et, quand mon père vint lui-même lui donner l’ordre de se rendre chez moi dans l’absence de Suzette, en lui recommandant d’éloigner les autres femmes de la maison qui viendraient m’offrir leurs services, elle se crut choisie par lui pour me préparer à cette affligeante nouvelle.

J’ai pensé depuis qu’elle pouvait bien ne s’être pas trompée, M. de Montbreuse savait si parfaitement se servir des défauts de tout le monde !