L’Âme de mon violon/4

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L’Âme de mon violon : simple chanson en six couplets
L. Vanier, libraire-éditeur (p. 59-82).
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IV

LUNE DE MIEL

Lune de miel
Est bonne fille
Que l’heure habille
En arc-en-ciel.

Son disque annonce,
Clarté d’amour !
Les nouveaux jours
Fleuris, sans ronce.


LUNE DE MIEL



I



Dans notre salle à manger

— À peine y peut-on bouger
Tant elle est petite, intime —
C’est le premier déjeuner :

Serrés, là, comme deux rimes,
L’un tout proche l’autre assis,
Mangeons-nous ? c’est pour la frime.

Si délicats et choisis
Que soient les mets, ils ne peuvent
Distraire nos chers soucis ;

Et le vin du cœur abreuve,
Et le pain des longs baisers
Nourrit cette heure si neuve.


Or pouvons-nous apaiser
Tant d’idéales fringales,
D’elles ne pas nous griser ?

Au loin les humeurs frugales
S’il fait, l’amour, tous les frais
Des dînettes conjugales !

Et, pour hors-d’œuvre, entremets,
Voici nos lèvres, nos joues :
Mangeons chaud et buvons frais !

Ô l’exquise chère !… avoue ?


II



Le Baedecker pris pour Guide,

L’époux aujourd’hui décide
Que vers l’Italie il faut
Voler au prochain rapide.

Aussitôt dit, aussitôt
Fait : la valise est bouclée
Et l’on part pour… Monaco !

Car — ô commune pensée ! —
La roulette y pourrait bien
Favoriser l’épousée ?

On jouera peu, presque rien,
Et, très prudent dans la perte,
Seul on risquera le gain.


Ô les jolis projets ! certe
De plus sages nul n’en fit ;
Mais le destin déconcerte

Qui nous roule et déconfit…
Adieu Florence et Venise !
L’argent du voyage est… frit !

Et comme il désorganise,
Étant ainsi, nos projets,
Nous rebouclons la valise

Pour un retour — pauvres geais
Déplumés de toutes plumes ! —
Loin du fâcheux trébuchet,

De Naple aussi, je présume…


III


 
C’est l’hiver, à la veillée.

Sous la lampe émerveillée
Des lueurs de tes cheveux.
Tu tires haut l’aiguillée.

Moi, fumant au coin du feu,
Je suis d’un œil combien tendre
Le va-et-vient de son jeu ;

J’aime en ce silence entendre
Sa voix soyeuse, la voix
Du charme qu’il sait répandre.

Mais cette aiguille en tes doigts,
Comme elle est laborieuse,
M’est un reproche parfois.


De mon humeur paresseuse
Et de honte rougissant,
Je t’imite alors, brodeuse :

À travailler je consens
Et près de toi viens écrire
 Des chants vagues et galants.

Comment devant ton sourire
Pourrais-je n’en trouver pas :
N’est-ce point lui qui m’inspire ?

Et, sous l’abat-jour, tout bas,
Ce pendant que je chantonne,
Mon rythme suit les ébats

De l’aiguille qui festonne.


IV


 
Au cabinet de toilette

Seule, elle se décolette
Et peigne ses lourds cheveux
Parfumés de violette.

Et c’est l’instant que je veux
Voir ses bras nus dans la glace
Se lever, blancs et nerveux,

En ce geste plein de grâce
D’anses d’amphore ; ou, guidant
L’écaille qui ne se lasse,

Se baisser dans l’odorant
Et profond ruisseau d’ébène
Dont mon désir fou s’éprend.


Avec art elle en ramène
De longs flots et sur ses doigts
Les tord, les roule et sans peine

Les redresse hauts et droits
Pour les recourber en proue
Sur sa nuque où par endroits

Un frison rit et se joue
De l’épingle qui voudrait
L’emprisonner, mais échoue.

Or je sais, moi, le secret
Du frison rebelle : il aime
La caresse — ô l’indiscret !

D’un fin duvet que, moi-même
Pris à ses doux lacs d’amour,
Sur ton cou — divin poème,

Je voudrais baiser toujours.


V


 
Au piano j’improvise.

Elle, à mes côtés assise,
Brode tout en écoutant
La mélodie indécise

Dont je ne sais par instants
Fixer les fugaces lignes ;
Le vent en emporte autant !

Et, d’une façon indigne,
Je râtelle au moins cent fois
Le motif que tient la guigne ;

Et des doigts et de la voix
Je m’entraîne, je m’escrime,
Tape, crie et c’est… l’effroi !


L’inspiration, sans rime
Ni raison, boude aujourd’hui ;
Le noir mal-en-train m’opprime,

C’est, dans mon esprit, la nuit !
Néanmoins je ne me lasse
De poursuivre mon vain bruit :

Un air à l’autre s’enlace
Mais sans relief, sans effet ;
Le vide au vide fait place !

Lors craignant que ces essais
Ne rendent Margote folle,
Très découragé je vais

Vers elle qui me console.


VI


 
Souriant à nos vingt ans

Le retour du vert printemps
Fleuri de grâces nouvelles,
De jolis airs compétents,

Bleuit le ciel ; et, vers
Elle, L’aile des brises, ainsi
Que vole un amoureux zèle,

Porte les parfums aussi
Des roses et blancs pétales
Éclos en mon cher souci.

Devant un tel vol détale
Tout gel morose ou chagrin
Et ce serait un scandale


Si, fausse note ou crincrin,
De quelque mélancolie
S’attardait le sot refrain.

Oh ! celui de nos folies,
Chère, ne détonne pas
Dans ce concert qui nous lie :

Entends le bleu des lilas !
Comme il s’accorde à ton rire ;
Le blanc du lys prend son la,

L’œillet rouge s’en inspire.


VII



Suivant le temps et selon

Notre guise, nous allons
Sur les bords de l’Orb, à l’ombre
Des platanes, tout le long

De l’eau verte où si bien sombre
Le nostalgique souci
Dont ma joie ici s’encombre :

Si le souvenir ainsi
Du lointain Paris-artiste
Encor malgré moi me suit,

Là je l’oublie où persiste
La trace du doux passé
De mon enfance optimiste.


Au Pont-rouge, en ai-je assez
Fait des classes buissonnières !…
Ô mes jeux et quels lacets

Placés près de la rivière
Pour attraper les oiseaux
Que jalousait ma volière !

Et mes flûtes de roseaux
Prises à la berge même !
Mes baignades ! mes canots !…

Or, comme tu sais que j’aime
Ces lourds ombrages exquis,
Sans feinte ni stratagème

Tu t’y plais et m’y conduis.


VIII


 
Fi ! des villes de province…

Leurs plaisirs sont par trop minces !
Et nous écoutons, le soir,
La girouette qui grince

Au toit bleu de nos espoirs.
Attendant que le vent souffle
D’un prompt départ sans surseoir.

Et, le pied dans la pantoufle
Sur les chenets, cheminant,
Je marche et cours et m’essouffle

T’emmenant incontinent
Vers le Paris de nos rêves :
Vois, comme il est rayonnant !


Et j’énumère ses grèves,
Ses palais, ses beaux jardins,
Ses fêtes, ses heures brèves.

Quand partirons-nous ? Demain !
Et c’est ainsi que, ma belle,
Nous montâmes dans le train

Qui, presque d’un seul coup d’aile,
T’emporta — c’était fatal !
Parisienne nouvelle,

Loin du vieux Béziers natal.


IX


 

C’est l’arrivée à Paris !

Le matin, sur le ciel gris,
Panaches des cheminées,
Comme un fier paraphe inscrit,

Ô vois, les grises fumées
Des usines s’approcher,
Laborieuses nuées.

Dans son clair brouillard léger,
Gaze à peine bleue et rose,
La Ville, immense rucher

Qui jamais ne se repose,
S’enveloppe et lentement
S’épanouit, grandiose !

 
Elle nous attire, aimant
Irrésistible et aimé.
En nos cœurs quels battements

Quand ses dômes embrumés
De si loin nous apparurent,
Et ses clochers effilés,

Et la Seine qui l’azure
De son ruban serpentin,
Ses quais, ses ponts, ses verdures !

Inoubliable matin !


X


 

ÀMontmartre où l’on s’installe

La même humeur conjugale
Nous accompagne et sourit
Au bruit de la Capitale.

Sonnant la vie et l’esprit,
Là-bas et sous nos fenêtres
À toute heure sans répit,

Ô ce bruit !… il est le maître
De nos intimes pensers ;
À l’entendre on sent renaître

En soi les sons cadencés
De l’Idée et des Musiques
Qu’on y croyait trépassés,

Et nul mieux que lui n’implique
Le bon réveil absolu
Des volontés esthétiques !

Bel artiste chevelu,
De lui je m’enthousiasme
Et chaque jour un peu plus

Sans craindre les froids sarcasmes
Des bourgeois fiers et jaloux
Du provincial marasme.

L’entends-tu ce bruit qui nous
Enveloppe dans sa ronde ?
C’est Paris en ses remous

Qui chante et ricane et gronde.



XI



Dans l’avenir plein de foi,

Je te parle maintes fois
De mes desseins, de mes rêves,
Des succès que j’entrevois :

— « Je travaillerai sans trêve,
Et, pour te plaire, si bien
Qu’avant peu, de simple élève

Artiste-musicien,
Je veux devenir un maître
Digne des Maîtres anciens. » —

Et les beaux projets de naître,
Lieds, symphonie, opéras
Qui tôt me feront connaître…

— « Tu verras, oui, tu verras !
Et demain, de moi, plus fière,
Plus encor tu m’aimeras. »

Tralala, lonla, lonlaire,
Grands songes où êtes-vous ?
Dans les vieilles lunes claires ;

Car me voici, pauvre fou !
Bien loin de vos belles fêtes,
Rêves ! dont j’étais jaloux

Avant que d’être Poète.