L’Âme enchantée/L’Été/Partie 3

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Ollendorff (2p. 243-354).
L’Été


TROISIÈME PARTIE



Solange avait une petite figure ronde et rustique de madone gothique : l’air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon, la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton sérieux, très sérieux, contrastant d’une façon comique avec son bon visage rieur, qui s’appliquait sagement à ne pas l’être ; mais sa parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées ; et il arrivait qu’en effet, elle s’arrêtât au milieu, un vide dans la tête :

— Qu’est-ce que je voulais dire ?…

Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils n’écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n’était pas de ces péroreuses, qu’il faut suivre dans leurs discours insipides. Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s’excuser de vous avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il n’en sortait pas grand’chose : les pensées restaient en route ; les graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la même page, des semaines ou des mois ; et les beaux grands projets, idéalistes, altruistes, — œuvres d’assistance sociale, ou systèmes nouveaux d’éducation — étaient des joujoux d’esprit, qu’elle ne tardait pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu’au prochain hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce, aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédante, pas gênante, plaisante, qui, sans pose, s’imaginait qu’elle avait des besoins intellectuels, et qui n’avait besoin, en somme, que de parler d’idéal et de beaucoup d’autres choses, le tout sur le même plan, tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul.

Plus jeune qu’Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi autrefois pour Annette une de ces attractions paradoxales, que ressentent pour les natures dangereuses les natures sans danger. Il est vrai que ces phénomènes se produisent d’ordinaire, à distance. En fait, elle avait peu approché Annette, au lycée, où elles étaient dans des classes différentes. C’était seulement pour l’avoir vue au passage et pour avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite Solange avait conçu pour son aînée une fascination intimidée. Annette ne s’en était pas doutée. Solange Pavait parfaitement oubliée, depuis. Elle s’était mariée, et elle était heureuse. Pour qu’elle ne le fût pas, il eût fallu que son mari fût un monstre, — ou un homme passionné. Victor Mouton-Chevallier n’était, grâce à Dieu, ni l’un ni l’autre ! Sculpteur de son métier, l’inspiration ne le tourmentait pas, car il avait des rentes et une riche flemme. Il ne manquait pas de goût ; mais il n’éprouvait aucun besoin pressant de traduire dans son art autre chose, ni autrement que ne l’avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou cet autre de ses illustres confrères de tous les temps. Et comme il ignorait l’ambition, comme il était dénué de sentiments mesquins, (peut-être aussi des autres), il goûtait une satisfaction sans mélange à se retrouver si bien, si complètement exprimé — (du moins, il s’en flattait) — par Michel— Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de plus petits messieurs : car il était éclectique, et prenait partout son bien. Dans cet heureux état, ce n’eût vraiment pas été la peine de se fatiguer à produire soi-même, si ce n’eût ajouté au plaisir une saveur de plus : la flatteuse illusion qu’il était de la famille. Il prenait volontiers pour lui le respect attendri qu’il se croyait tenu de témoigner pour les héros de l’art et pour leurs infortunes ; il participait à celles-ci, — de loin ; et sa figure réjouie s’obligeait à des mines d’austère mélancolie, en écoutant sa femme pianoter sagement la Sonate Pathétique : (car Beethoven aussi était de la famille). — Solange avait pleinement répondu à ses besoins domestiques. Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur douce, égale, complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque pas dehors quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui rend la vie tellement plus commode ! — enfin, d’un mot qui dit tout : la sécurité, — leur vrai idéal inavoué… Leurs moyens de fortune et de cœur le leur permettaient : ils étaient à l’abri des préoccupations matérielles ; et il n’était pas à craindre qu’ils introduisissent dans leur home, le souci.

Ils y introduisirent pourtant Annette. S’ils avaient pu se douter des éléments de trouble que portait en elle cette Frau Sorge, ils eussent été diantrement mal à l’aise. Mais ils ne le surent jamais. Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif ; ils auraient une attaque de nerfs, s’ils savaient ce qu’ils tiennent dans la main. Mais n’en connaissant rien, après, avoir bien joué, ils vont, sans penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d’un ami. — Ils déposèrent Annette dans le jardin des Villard.


Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup, le vieux sentiment qu’elle avait eu pour elle : elle s’en éprit. Elle savait, comme tout le monde, la vie « irrégulière » d’Annette. Mais bonne — sans profondeur, aussi sans pruderie — elle ne la jugeait point mal. Il faut dire qu’elle ne la comprenait pas bien. Avec son penchant à l’indulgence, qui était le côté le plus sympathique de son aimable nature, elle pensait que sans doute Annette avait été une victime, ou bien qu’elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir comme elle avait fait, et qu’en tout cas, cela ne regardait qu’elle ; et elle s’indigna contre l’opinion. Après avoir revu l’amie, elle s’était informée, elle apprit son courage et son abnégation ; elle conçut pour elle une admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements périodiques, qui ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour aucun autre sentiment. Son mari, qu’elle alimentait de ses enthousiasmes, trouva dans celui-ci une occasion de plus de s’attendrir, sur la noblesse de cœur d’Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur la sienne. (Est-il rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté morale que de nous émouvoir sur celle du prochain ?) Entre les deux époux, il y eut, à l’égard d’Annette, surenchère de nobles intentions. On ne pouvait laisser seule, dénuée de sympathies, cette pauvre femme, victime de l’injustice sociale ! Les Mouton-Chevallier allèrent trouver Annette, au haut de ses cinq étages. Ils la surprirent en train de faire son ménage. Ils ne l’en trouvèrent que plus touchante ; et sa froideur leur parut d’une admirable dignité.

Ils ne la quittèrent point qu’ils n’eussent emporté la promesse qu’Annette avec son gamin viendraient dîner, un soir prochain, en toute intimité.

Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné un flair sauvage. Il ne fait pas bon s’écarter trop du monde : on a peine à y rentrer ; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne se trouvait pas à l’aise ; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas envie… « Bénin, bénin, bénin… », comme on dit dans Molière… Non, merci ! Pas pour moi !… Elle était à une heure où elle avait besoin d’âpres souffles de vie…

Eh bien, qu’elle soit satisfaite ! La bénigne Solange va les lui procurer…


Annette s’habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là, rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui rebattait les oreilles, le docteur Villard — un chirurgien à la mode, d’une illustration tapageuse, — et sa brillante jeune femme. Elle était soucieuse… « Si je n’y allais pas ?… » Elle eût été capable d’envoyer un mot pour s’excuser. Mais Marc, qu’ennuyaient les tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction. D’ailleurs, elle se trouvait absurde… « Quoi ? Qu’est-ce qui te trouble ? »… C’était comme un mauvais pressentiment… Inepte ! L’esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui n’en tenaient point compte, lui fit hausser les épaules. Elle acheva sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange.

L’instinct superstitieux n’attendit pas longtemps pour prendre sa revanche. En fait, ce n’est pas miracle qu’un pressentiment se réalise. Un pressentiment est une prédisposition à ce qu’on craint de ressentir. Par conséquent, s’il l’annonce, il n’est point sorcier. Pour jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier : en s’approchant de la source, un frisson l’avertit que le flot ronge l’écorce.

Sur le seuil du salon, Annette eut l’avertissement ; mais elle fronça les sourcils, et dès qu’elle fut entrée, elle se rassura. Avant même que Solange le lui eût présenté, elle avait d’un regard jugé Philippe Villard : il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement.

Philippe n’était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un regard bleu d’acier. Très maître de lui, il avait une froideur courtoise et impérieuse. Assis à côté d’Annette à table, il suivait deux conversations : l’entretien général que Solange menait à sa manière décousue, et celui que, dans l’intervalle, il tenait avec sa voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l’idée. Plus Annette l’entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante. Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu’elle disait. Sans doute, la jugeait-il d’après les éloges insipides que lui en avait faits Solange. Il était à peine poli. Cela n’étonnait point. On était habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec irritation. Elle l’observait, de côté, sans avoir l’air de voir, trait par trait ; et elle n’en trouvait aucun qui lui plût. Mais l’impression totale n’était point le total des impressions de détail ; et quand elle arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le trouble. Un mouvement de la main, un plissement du visage… Elle le craignait. Et elle pensait : « Surtout, qu’il ne me voie pas ! »… Solange parlait d’un auteur qui avait, disait-elle, le don des larmes.

— Un joli don ! dit Philippe. Les larmes dans la vie, , déjà, ne valent pas cher. Mais dans l’art, je ne connais rien de plus dégoûtant que de les mettre en bouteille.

Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l’âme.

— Eh bien, et vous, vous ne protestez pas ? demanda-t-il à Annette. Vous approvisionnez-vous aussi chez le fournisseur ?

— J’ai assez des miennes, dit-elle, je n’ai pas besoin de celles des autres.

— Vous vivez sur votre fonds ?

— Si vous avez un moyen de m’en débarrasser ?

— Soyez dure !

— J’apprends ! répondit-elle.

Il lui jeta un bref regard de côté.

Les autres continuaient de s’épancher.

— Tenez, dit Philippe à Annette, voilà un bonhomme à qui il faudra l’apprendre !

(Il lui montrait, du coin de l’œil, Marc, dont le visage mobile trahissait naïvement les émotions diverses que lui causait la jolie madame Villard, assise à côté de lui).

— Je crains, dit Annette, qu’il n’ait déjà que trop de dispositions.

— Tant mieux !

— Tant mieux pour ceux qui sont sur le passage ?

— Qu’il marche dessus !

— Vous en parlez à votre aise !

— Vous n’avez qu’à vous écarter.

— Ce serait contre nature.

— Mais non, ce qui est contre nature, c’est de trop aimer.

— Son enfant ?

— Qui que ce soit, et surtout son enfant.

— Il a besoin de moi.

— Regardez-le ! Est-ce qu’il pense à vous ? Il vous renierait, pour une miette mangée dans la main de ma femme.

Les doigts d’Annette sur la nappe se crispèrent… Ah ! comme elle le haïssait !… Il avait vu ses doigts…

— Je ne l’ai point fait, pour renoncer à lui, dit-elle.

— Vous ne l’avez point fait, répondit-il. C’est la nature qui l’a fait. Elle s’est servie de vous, et vous rejette après.

— Je ne me laisse pas rejeter.

— Bataille, alors ?

— Bataille !

Il la regarda en face.

— Vous serez battue, dit-il.

— Je le sais, on l’est toujours. Mais n’importe ! On se bat.

Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le regard bleu de l’autre les traversa, d’un coup. Elle s’était trahie.

Philippe était un violent. La violence était une part de son génie. Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d’opération, que dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d’un regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout entière, — Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit, elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l’armure glacée. À l’étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l’ennemi était là. L’ennemi ? Oui, l’amour… (Ah ! le mot fade, si loin de la force cruelle !…) Au brusque éveil d’intérêt qu’elle avait perçu en lui, elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité. C’était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée. Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu’en ses profondeurs. — Philippe était seul à voir. Il n’essaya plus de ranimer l’entretien ; il en savait assez ; et, l’air détaché, racontant à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu’il allait prendre.

Aucun des assistants n’avait rien observé. Les Mouton-Chevallier constataient à regret qu’Annette et Philippe ne sympathisaient point : entre les deux caractères, il n’y avait rien de commun. Au reste, en réunissant Annette avec les Villard, ils n’avaient songé qu’à rapprocher Annette et Mme Villard : « elles étaient faites l’une pour l’autre » ; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir qu’ils ne s’étaient pas trompés.

Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue et dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer ; de jeunes seins ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des rires et des larmes et des mois zézayants. Elle paraissait une créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable, fragile, oui, comme un osier qui plie et — bing ! — qui cingle, faite à chaux et à sable sous le friable émail : (elle seule eût pu dire ce que coûte d’énergie ce délicat vernis). — Quant à l’intelligence, elle aurait pu en revendre ; elle en avait en banque ; mais elle ne l’utilisait qu’au seul objet qui l’intéressât : son mari, qu’elle possédait jalousement. Ç’avait été, des deux parts, un mariage de passion de la tête et des sens, — volupté, vanité. — La décision de Noémi avait de beaucoup devancé le choix de Philippe, et même son attention. Cet homme qui, à l’exemple d’illustres confrères parisiens, menait avec une égale fougue son écrasante activité professionnelle et une vie mondaine sans arrêt, avait trouvé le temps de « faire », comme on dit, de nombreuses passions. Sa réputation victorieuse n’avait pas été pour peu dans le fol amour et le désir décidé que conçut Noémi de le prendre, mais pour elle seule, et de le garder. Philippe ne se souciait pas de l’intelligence chez les femmes. Il les voulait bien faites, bien portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire qu’une femme n’est jamais assez sotte. Noémi ne l’était point ; mais qu’à cela ne tînt ! Une femme qui veut un homme se fait, devant son miroir l’esprit comme les yeux qu’il veut. Elle grisa Philippe de sa jeune chair et de son idolâtrie. Elle l’absorba goulûment.

Mais ce n’est pas une sinécure que la carrière d’amante. Il y faut dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos ! Philippe, après une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son mari-amant les moindres indices d’une saute de vent, ne dormait que d’un œil ; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle savait d’un coup de patte détourner le danger et, par l’appât des sens et son esprit rusé, reprendre au piège l’homme prêt à lui échapper. C’était un jeu d’abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive, toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides, aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n’avait plus toute sa prime fraîcheur ; le teint était brouillé ; la finesse du visage devenait sécheresse, la gorge s’empâtait, et les pures attaches du cou étaient menacées. L’art volait au secours du chef-d’œuvre en danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle tension, toujours ! Le moindre instant d’abandon eût livré le secret à l’œil aigu du maître, qui n’eût plus oublié. Ne jamais se laisser surprendre, au dépourvu !… Quelle tragédie, un matin qu’une des petites incisives du haut s’était brisée ! Noémi était restée, la moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste, — sans qu’en la voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût d’autres soupçons que ceux de la jalousie… (Mais cela, c’est moins terrible qu’une dent cassée !…) — Il fallait jouer serré. Philippe n’était pas un de ces maris qu’on pût aisément tromper sur la marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards « Rayons X » (ainsi qu’elle les appelait, en riant, pour se donner le change), qui lui faisaient passer la visite d’inspection. Elle se demandait : « Voit-il ?… » Il voyait ; mais il ne le montrait pas. L’art chez Noémi lui semblait une partie de la nature ; et pourvu que l’effet lui plût, tout allait bien. Mais gare au jour où l’effet serait manqué !… Elle ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître gaie, jeune, rayonnante. C’était parfois accablant ! À des moments de lassitude, quand elle savait n’être pas vue, elle s’affalait dans le creux d’un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé, saignant de ses lèvres carminées… Mais l’accès de faiblesse ne durait jamais plus d’une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle repartait. Jeune, gaie, rayonnante… pourquoi pas ? Elle l’était. Elle l’avait. Elle ne le lâcherait pas… Et puis, contre un tyran, dont on ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances… Suffit ! Elle a ses secrets… Nous en reparlerons tout à l’heure, s’il lui plaît… Pour l’instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite, d’elle et de lui, elle est sûre, elle le tient ! — Et naturellement, c’est l’heure où il lui échappe… En vain, tout son talent ! Toute cette peine, en vain ! Toujours un moment vient où l’attention se relâche. Argus même a dormi. Et l’animal en cage, le cœur de l’amant chambré, reprend sa liberté.

Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière — (la bonne entremetteuse y trouve son avantage ) — Noémi, pour une fois, vit sans défiance une femme. Et cette femme fut Annette.

Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes intellectuelles. Annette était la dernière qui l’aurait inquiétée. D’après le portrait physique de ses rivales passées et d’après le sien propre, Noémi s’était fait une image de celle qui pourrait lui voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune, sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages. Philippe professait l’opinion humoristique que la femme, étant exclusivement faite pour l’usage de l’homme, devait, dans la vie moderne, être un bibelot d’appartement extrêmement soigné, mais facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement le salon et la chambre à coucher. Il n’aimait pas les grandes femmes et faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités d’esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez les hommes, et que le seul esprit qu’il demandât à la femme était « l’esprit de corps ». Noémi n’y contredisait point : elle répondait au portrait. — Annette n’y répondait point. Grande et forte, d’une beauté lourde, au repos, lorsque rien ne l’animait, et (quand elle ne le voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un pré, — Noémi la jugea rassurante ; et le fait qu’Annette se montrât glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette, très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi ; en causant avec elle, elle montra qu’elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire enchanteur. Philippe n’en perdit rien ; et son feu naissant se prit pour l’Annette aux deux masques, dont l’un n’était pas pour lui… (N’était-il pas pour lui ?… L’amour que l’on repousse a de si savantes malices, pour rentrer dans la place d’où on l’a expulsé !…) Dans le même temps qu’Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle n’était pas fâchée qu’il vît, par-dessus le mur, son visage le plus captivant… Oui, il avait bien vu. De l’autre coin du salon, exposant à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les câlineries, dont Noémi n’était jamais à court, et qu’inspirait à Annette un sentiment complexe, d’où le souci de Philippe n’était pas absent. Et son oreille suivait, à l’autre coin du salon, la voix tranchante, qui se savait écoutée

Elle le haïssait, elle le haïssait… Il était le plus profond de sa nature refoulée, — qu’elle voulait refouler, — le mauvais et le fort : le dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences de la volonté, celles de l’intelligence, aussi du corps sensuel et violent, la passion sans amour, plus forte que l’amour. Et comme cette faune de l’âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui. Mais c’était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre elle : — lui et elle.


Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père, imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la fois l’énergie et le manque de scrupules qu’il fallait pour réussir sur un plus vaste théâtre ; mais il ne réussit point, parce que, pour réussir, il y a une ligne d’audace qu’il faut savoir atteindre et ne pas dépasser, et qu’il la dépassait toujours. Gérant d’un canard local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d’élections, une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par la loi, (non ! l’usage) et, condamné, lâché par ceux qu’il avait servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu, toutes les haines locales démuselées maintenant qu’il n’avait plus les moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la méchanceté ; et l’exaspération empirant son état, il creva, exhalant jusqu’à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans ; et rien ne fut perdu pour lui de ces imprécations.

Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à lutter avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et serrée ; elle était crainte et recherchée : une langue redoutable, qu’elle tenait attachée ; on la savait maîtresse, par le mari mort, de bien des secrets de maison ; elle n’en usait point, mais elle les avait : il était plus prudent de payer ses services que de s’en passer. Sans scrupules d’esprit et d’action rigoureuse, un feu sombre, — (dans cette race, l’Espagne a laissé de son sang) — une passion d’énergie sans limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit à rien et agit comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle n’aimait que son fils. Farouche façon d’aimer ! Elle ne lui cachait rien de ce qu’aux autres elle taisait : elle le traitait en associé. Ambitieuse pour lui seul : elle se sacrifiait, et il devait se sacrifier — à qui ? À sa revanche (Sa ? Oui, la sienne, celle du fils, celle de la mère, c’est la même !) Pas de tendresse, point de gâteries, ni surtout de plaignotteries ! … « Prive-toi ! Tu te pourlécheras plus tard… » Quand il revenait de classe, — (Dieu sait par quels efforts de travail et de diplomatie elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au lycée du chef-lieu !) — quand il revenait battu et humilié par les petits bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des pères, elle lui disait :

— Sois plus fort qu’eux, plus tard ! Ils te baiseront les pieds.

Elle disait :

— Compte sur toi ! Ne compte sur personne !

Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu’on aurait à compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie, jusqu’à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un examen, quand elle s’alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut pas le troubler, avant qu’il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de papier :

— « Je m’en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point ! »

Il n’avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner ce que l’autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces ; il lui arriva même, l’hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n’hésita point à recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants, qu’on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins, pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements… (Bougre ! Ils ne s’y risquaient pas deux fois, sous son regard ! Mais alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine, prudente, derrière son dos : ils le vilipendaient.) — Il alla jusqu’à prendre, durant quelques mois de travail acharné, l’argent que lui offrait une fille du quartier. Il n’en rougissait point : car ce n’était pas pour lui, (il se tuait de privations), c’était pour le succès. Des besoins, certes, il en avait ! il eût voulu tout prendre ; mais il les jugulait. Plus tard ! Vaincre d’abord. Et pour vaincre, il faut vivre. Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était due. Il se sentait du génie.

Il frappait l’attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des travaux, qu’après un semblant de retouches signaient des hommes arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux qui barraient la porte aux arrivants. Ils n’étaient pas très pressés de le laisser entrer. Ils l’estimaient. L’estime est une monnaie qui dispense des autres. On l’appréciait, ouida ! Ce prix ne l’engraissait point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra. C’était à une de ces nombreuses œuvres qu’elle patronnait, avec une générosité sincère et intermittente, de cœur et d’argent : une clinique d’enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec rage. — cette rage qu’il avait de vaincre, partout où restait une chance, — au chevet de petits malades qui semblaient condamnés ; il y passait des nuits et sortait de ces combats, l’air hâve et exténué, mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du petit patient qu’il venait de sauver. L’aimait-il ? C’est possible ; pas certain… Mais avec le mal il avait eu le dernier mot !

Solange, quand elle connut la situation de Philippe, passa par une de ces crises de « pathétisme » périodique, où tout son horizon était bloqué par un unique objet. Si l’on en voulait profiter, il ne fallait point perdre de temps. Philippe ne le perdait jamais. Cet homme qui se noyait s’empara de la main qui lui était tendue. Il prit même le bras avec, et il eût pris le reste, s’il ne s’était aperçu que Solange, dans ses emballements, ne concevait pas l’idée de rapports amoureux. Elle aimait à s’exalter, mais cela ne dérangeait en rien sa tranquillité. Philippe n’avait jamais vu encore une femme s’intéresser à lui, sans y chercher son intérêt. La bonne Solange trouvait son plaisir en elle. Elle ne demandait aux autres que de ne pas la contrarier dans l’image qu’elle s’en faisait. Au fond, elle ne tenait pas à les connaître. Elle écartait de sa vue tout ce qui, chez un autre, aurait pu lui déplaire, sous prétexte que ce n’était pas « sa vraie nature » ; et elle ne gardait comme vraie que ce qui lui ressemblait.

Elle en arrivait ainsi à se faire un univers tout pétri de braves gens anodins, comme elle. Philippe se laissa faire, avec un peu de mépris et un peu de respect. Il n’aimait pas les sots ; et il estimait tels ceux qui ne voyaient pas le monde comme il était ; mais une bonté qui fait le bien dont elle parle n’était pas pour lui un spectacle commun. Quelles que soient les valeurs, morales ou immorales, l’essentiel est qu’elles vaillent. La bonté de Solange n’était pas fictive. Dès qu’elle sut le dénuement et le labeur de Philippe, elle le pensionna, jusqu’à ce qu’il fût sorti des années d’examens, elle lui procura le répit de travailler en paix. Elle fit plus : elle usa de ses relations étendues pour intéresser à lui un des maîtres influents de la Faculté, ou — (car cet homme avisé n’était pas sans avoir remarqué la valeur inquiétante du louveteau affamé) — pour faire que son intérêt ne demeurât point confiné intus et in cute, mais se montrât au jour. Enfin, ce fut elle qui, le mettant en rapports avec un roi des huiles américain, désireux de s’immortaliser par procuration, lui ouvrit les chemins rapides de la renommée, que d’abord il fonda, au delà de l’Océan, sur ses audacieuses prouesses dans un Palace-hôpital du pharaon.

Au reste, il arriva, au cours des années d’épreuves, que Solange oubliât totalement son protégé pendant des mois, et que la pension promise cessât, par distraction. Toute leur bonne volonté ne fait pas que les riches puissent comprendre qu’il faille toujours penser à l’argent. L’argent, c’est une préoccupation de pauvres. Solange envoyait à Philippe des billets de concert. Pour rappeler à cette charmante femme, dans sa loge de théâtre, la pension arriérée, il fallait avoir toute honte bue. Philippe la buvait. C’était parfois le seul aliment qu’il eût pris de la journée. Solange faisait alors de grands yeux étonnés :

— Quoi donc ?… Ah ! cher ami, que je suis donc étourdie ! … Dès que je serai rentrée…

Elle promettait, oubliait encore un jour ou deux, et envoyait enfin, s’excusant le plus gentiment du monde. Philippe, enragé d’attente et d’humiliation, se jurait que la prochaine fois il crèverait plutôt que de redemander. Mais crever, c’est bon pour ceux qui n’ont pas besoin de vivre ! Et lui, il avait besoin… Il redemanderait, autant de fois qu’il faudrait… Solange ne lui en voulait point. Si elle oubliait souvent, — ( « Elle avait tant à penser ! »…) — quand on le lui rappelait, elle avait toujours le même plaisir à donner…

Quels singuliers rapports que ceux de cet homme, jeune, ardent, affamé de tous les biens de la terre, avec cette femme, à peine plus âgée que lui, élégante, jolie, douce, bonne à manger, qui se voyaient seul à seule, souvent, pendant des années, sans que rien d’équivoque s’insinuât dans leur amitié ! La tranquille Solange conseillait maternellement Philippe sur la toilette, sur les petits problèmes du monde et de la vie pratique. L’orgueil de Philippe n’avait point honte de recevoir, de demander conseil, et même de se confier, de conter ses ambitions et ses déceptions. Il le pouvait sans crainte. Solange n’entendait rien, rien de mal, rien de réel. Qu’importe ! Elle écoutait, et elle disait, après, avec son bon sourire :

— Vous voulez m’effrayer. Mais je ne vous crois pas.

Car elle ne croyait que ce qui n’était pas vrai.

Et cet homme, impitoyable pour toutes les médiocrités, ne fit qu’une exception dans la vie : pour Solange. Il s’abstenait de la juger.

Précédé d’une réputation, à l’américaine, tapageuse, mais solide et basée sur des réalités indiscutables, il était revenu à Paris, depuis sept à huit ans. L’appui de son cornac, remorquant à la suite des dollars insolents les protections officielles, lui avait frayé passage, en dépit des triples barrières entassées par la routine, la jalousie, et par les justes droits de ceux qui depuis longtemps attendaient leur tour d’entrer. Justes ou non, il leur passa sur le ventre, à tous. Philippe n’eût point souffert des honneurs ou des avantages qui ne fussent pas mérités ; mais, les sachant mérités, il ne s’embarrassait point des moyens pour les décrocher. Il méprisait trop les hommes pour ne pas leur emprunter, quand c’était nécessaire, leurs méprisables armes, afin de les enfoncer. Il ne négligea point une réclame de presse, qui perçait les oreilles, à la façon des cuivres accompagnant jadis, sur les tréteaux de villages, les arracheurs de dents. Il fut l’homme des exhibitions mondaines, des avant-premières, des vernissages, des galas officiels. Il se prêta aux interviews sensationnelles. Lui-même il écrivit — (on n’est jamais mieux servi que par soi) — et, par un ou deux exemples, il montra aux contradicteurs qu’il maniait la plume aussi bien que le bistouri. Avis aux amateurs !… Point d’équivoque ! Sa façon de tendre la main voulait dire : « Alliance, ou guerre ? » Il ne laissait aucun moyen d’échapper par la neutralité.

En même temps, un travail acharné, nul ménagement pour soi, pas plus que pour les autres, l’indifférence aux risques, des résultats éclatants, impossibles à nier, qui lui faisaient de ses internes, dans l’hôpital qu’il dirigeait, d’enthousiastes partisans ; des communications téméraires à l’Académie, qui soulevaient l’incrédulité exaspérée des esprits bien assis, n’aimant pas à être bousculés ; des joutes homériques, d’où il sortait presque toujours avec le mot décisif, toujours avec le dernier.

Il épouvantait les timidités. Point d’égards aux individus, quand l’intérêt de la science ou de l’humanité lui semblait en jeu ! Il eût voulu expérimenter sur les criminels, supprimer les monstres, châtrer les anormaux, faire des essais héroïques sur la chair vivante. Il haïssait la sentimentalité. Il ne s’apitoyait pas sur ses patients, et il ne leur permettait pas les apitoiements. Leurs geignements ne l’intéressaient pas. Mais où il pouvait sauver, il sauvait, — rudement ; il tranchait dans le vif, pour guérir le vivant. Dur de cœur, mais les mains douces. Ils le craignaient, et ils le recherchaient. Il rançonnait les riches et ne demandait rien aux pauvres.

Il vivait largement, ayant pris le goût du luxe, — que d’ailleurs il eût pu, sans regrets, d’un jour à l’autre, rejeter entièrement ; — mais cette vie, puisqu’on l’a, autant la prendre toute ! Sa femme faisait partie de son luxe. Il jouissait de l’une et de l’autre, et il ne leur demandait pas ce qu’ils ne pouvaient donner. Il ne demandait pas à Noémi de partager sa pensée, et il ne le lui offrait pas. Noémi n’y tenait point : si elle avait le reste, elle gardait, jugeait-elle, la bonne part. Lui, avait décidé qu’en tout cas c’était la seule qu’on dût aux femmes. Une femme qui pense est un meuble encombrant.

Pourquoi donc fut-il pris sur-le-champ par Annette ?


Par ce qui lui ressemblait.

Par ce qui lui ressemblait dans l’Annette de ce temps, et que lui seul pouvait lire. Au croisement de lames de leurs premiers regards, au battement des premières répliques, fer contre fer, il se dit :

— Elle voit ces gens comme moi. Elle est de ma race.

De sa race ? Il ne semblait guère, à en juger par les faits : Annette était tombée de la sphère sociale, où Philippe s’était hissé, à la force du poignet ; et il se rencontraient, à un échelon de passage. — Mais, à ce moment précis, ils étaient de plain-pied ; ils se sentaient tous deux étrangers à ce monde, adversaires de ce monde, tous deux comme d’une autre race, jadis maîtresse du sol, maintenant dépossédée, dispersée sur la terre, à peu près disparue. Et qui sait, après tout, les mystères des races et leurs vicissitudes, cette mêlée millénaire où, semble-t-il, l’humanité s’achemine au triomphe final de la médiocrité ?… Mais il y a des ressauts ; et parfois, l’ancien maître du sol, pour un jour, reprend son bien. Son bien ou non, Philippe revendiquait le sien. Et comme tel, il venait de s’adjuger Annette.


Quand Annette fut rentrée au logis, baissant la tête, le front pesant, elle se coucha sans parler. Elle faisait le vide en elle. Mais elle ne s’endormit pas. Il lui fallait guetter, pour écarter une image : dès qu’elle s’engourdissait, l’image se présentait à l’entrée. Pour l’oublier, elle essaya de ses préoccupations journalières : elles ne l’intéressèrent point. Alors, elle fit appel, contre l’invasion menaçante, à un allié qu’elle craignait habituellement d’évoquer, car il risquait de remuer trop de troubles passés : Julien, et le monde de pensées qu’autour du nom aimé, plus fictif que réel, le regret et le rêve avaient groupées. Ils reparurent un moment, et retombèrent glacés. Elle s’obstina à les ressaisir de force. Elle ne tenait dans ses bras qu’une gerbe fanée. Un coup de soleil avait bu la sève. À vouloir les ranimer, Annette, avec ses mains fiévreuses, achevait de les brûler. Elle s’agitait, tournant et retournant l’oreiller. Il fallait pourtant dormir, pour le travail du lendemain. Elle prit un cachet, et tomba dans l’oubli. Mais quand, après trois ou quatre heures, elle se réveilla, le souci était là ; et il lui sembla que, même pendant le sommeil, il ne l’avait pas quittée.

Le lendemain et les jours qui suivirent, son trouble persista. Elle allait, elle venait, elle donnait ses leçons, elle causait, elle riait, ainsi que d’habitude. La machine, bien montée, continue d’elle-même. Mais l’âme était inquiète.

Une journée grise, en traversant Paris, soudain tout s’éclaira… De l’autre côté de la rue, Philippe Villard passait… Elle rentra, baignée de joie.

Quand elle se décida à comprendre les raisons de cette joie, elle fut atterrée. Comme si elle eût reconnu en sa chair un cancer !… Ainsi, encore une fois, elle était prise au piège ! L’amour ? L’amour pour un homme qui serait pour elle encore une cause d’inutiles souffrances, un homme qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle savait dangereux, sans bonté, un homme qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à une autre, un homme qu’elle n’aimait pas, puisqu’elle en aimait un autre ! Un autre ? Oui, Julien, elle l’aimait toujours. Eh bien, si elle l’aimait, est-ce qu’elle pouvait aimer un autre ? — Elle l’aimait… Mais comment, mais comment le cœur pouvait-il se donner à deux êtres à la fois ? Se donner tout entier, à chacun, sans partage ! Car lorsqu’il se donnait, le cœur d’Annette se donnait tout… Elle avait le sentiment de se prostituer. Certes, livrer son corps lui eût paru moins honteux que livrer son cœur à deux amours à la fois. N’était-elle pas sincère, loyale avec elle-même ? — Justement. Elle ne savait pas qu’elle avait plus d’un cœur, qu’elle était plus d’un être. Dans la forêt d’une âme coexistent des futaies de pensées, des fourrés de désirs, vingt essences différentes. On ne les distingue point, à l’ordinaire : elles dorment. Mais quand passe le vent, leurs rameaux s’entre-choquent… Le choc des passions avait depuis longtemps déjà réveillé dans Annette sa multiplicité. Elle était à la fois la femme de devoir et d’orgueil passionné, la mère passionnée, l’amante passionnée — l’amante ? les amantes… la forêt sous la houle et ses bras jaillissants vers tous les points du ciel… Mais Annette, humiliée jusqu’à l’accablement de cette force qui disposait d’elle sans son adhésion, pensait :

— À quoi bon vouloir et lutter, des années, s’il suffît d’un instant pour tout ruiner ? D’où vient-elle donc, cette force ?

Car elle la répudiait, avec fureur, comme étrangère. Ne reconnaissait-elle pas sa propre substance ? Ah ! c’était le plus accablant. Comment s’évader de soi-même ?


Elle n’était pas femme à plier passivement sous une fatalité intérieure, qu’elle méprisait. Elle décida d’étouffer un sentiment qui la mortifiait. Et, son labeur aidant, elle y eût réussi, sans Noémi.

Elle reçut une lettre de la grande écriture de la petite personne, qui en avait étudié l’élégance mondaine, sans pouvoir en déguiser la sèche décision. Quelques lignes aimables la priant à dîner. Annette s’excusa sur ses occupations. Noémi redoubla, exprimant cette fois le désir chaleureux qu’elle avait de la revoir et lui laissant le choix de la soirée. Annette, résolue à ne plus affronter un danger qu’elle avait éventé, déclina de nouveau l’invitation, prétextant son extrême fatigue, à la fin de ses journées. Elle s’en croyait quitte ; mais le petit Pandarus, qui est, à ses heures d’ennui et de malice, une des mille formes de l’Amour, ne laissa plus Noémi en repos qu’elle n’eût introduit Annette dans sa bergerie. Et Annette, un soir que, rentrant de ses leçons, elle préparait le dîner — (c’est toujours l’heure que choisissent, pour faire leurs visites, les désœuvrés) — vit paraître Noémi, gazouillante, qui l’assura d’une amitié éternelle. Annette, gênée de se montrer à son désavantage, malgré elle séduite par les tendresses de celle en qui, à son insu, elle aimait un reflet de « l’autre », tint bon, malgré les instances, et refusa tout dîner ; mais elle ne put faire moins que de promettre sa visite, s’informant prudemment des heures où elle serait sûre de trouver Noémi seule. Noémi remarqua le souci que prenait Annette d’éviter Philippe ; elle l’interpréta par la timidité et le manque de sympathie. La sienne en augmenta. Revenue au logis, elle eut l’imprudence bavarde de raconter sa visite à Philippe, insistant, avec la perfidie charmante des excellentes amies, sur tout ce qui, à son sens, pouvait achever de déprécier une femme aux yeux de Philippe : le dénuement, le désordre, l’odeur d’encre et de cuisine, bref, l’Annette au fourneau. Philippe, qui connaissait la vaillante histoire d’Annette, et qui connaissait encore mieux l’odeur de la pauvreté, fît d’autres réflexions que celles qu’on escomptait ; mais il les garda pour lui.

Ce ne fut pas tout à fait le hasard qui fit que, peu de jours après, Annette, sortant de chez Noémi, rencontra dans la rue Philippe qui rentrait. Ne l’ayant point cherché, elle se crut permis de ne pas combattre la joie secrète qu’elle en éprouva. Ils échangèrent quelques paroles. Pendant qu’ils étaient arrêtés, à causer, une jeune femme passa, que Philippe salua, et qu’Annette reconnut. C’était l’intelligente actrice, qui jouait alors la Maslowa. Annette avait de l’attrait pour elle ; et sa sympathie se lut dans son regard. Philippe lui demanda :

— Vous la connaissez ?

— Je l’ai vue, dit-elle, dans Résurrection.

— Ah ! fit-il, avec un pli de la bouche dédaigneux.

Annette s’étonna :

— Vous n’aimez pas son jeu ?

— Son jeu n’est pas en cause.

— C’est la pièce, alors ? Vous ne l’aimez pas ?

— Non, dit Philippe.

Et il ajouta, voyant Annette curieuse de savoir ses raisons :

— Faisons quelques pas ensemble, voulez-vous ? C’est un peu sans façons. Mais les façons ne sont pas faites pour nous.

Ils cheminèrent ensemble. Annette, gênée et flattée. Philippe parlait de la pièce, avec un mélange d’animosité et d’humour, comme Tolstoy lui-même (juste retour des choses !) en usait souvent avec ceux qu’il n’aimait point. Il s’interrompit, amusé de sa sévérité :

— Je ne suis pas juste… Quand je vois une œuvre, je vois ceux qui la voient, je la vois sous leurs méninges ; et le spectacle n’est pas beau.

— Il l’est chez quelques-uns, dit Annette.

— Oui, ils sont quelques-uns qui ont le don d’embellir la misère du monde. Cela les dispense d’y remédier. Ces bons idéalistes se ménagent de douces heures avec l’infortune des autres, qui leur est un sujet d’émotions artistiques ou charitables de tout repos ; mais ils en ménagent de meilleures encore aux forbans qui l’exploitent. Leur sentimentalité couvre de son pavillon les Ligues patriotiques ou de repopulation, les lancements d’émissions, les guerres coloniales et autres philanthropies… L’époque de la larme à l’œil !… Il n’en est pas de plus sèche et de plus intéressée… L’époque du bon patron (vous avez lu Pierre Hamp ?) qui bâtit près de l’usine l’église, l’assommoir, l’hôpital et le bordel. Ils font deux parts de leur vie : l’une en discours de civilisation, progrès, démocratie ; l’autre en exploitation et destruction sordide de tout l’avenir du monde, empoisonnement de la race, anéantissement des autres races de l’Asie et de l’Afrique… Après quoi, ils vont s’attendrir sur la Maslowa et faire leur sieste sur les moelleuses harmonies de Debussy… Gare au réveil ! Les haines féroces s’amassent. La catastrophe vient… Tant mieux ! Leur sale médecine ne cherche qu’à entretenir les maladies. Il faudra toujours en venir à la chirurgie.

— Est-ce que le malade en réchappera ?

— J’enlève le mal. Tant pis pour le malade !

Une boutade. Annette sourit. Philippe lui jeta un coup d’œil de côté :

— Cela ne vous fait pas peur ?

— Je ne suis pas malade, dit Annette.

Il s’arrêta pour la regarder :

— Non, vous ne l’êtes pas. On respire avec vous une odeur de santé… Cela me change de mes infections physiques et morales ! Les dernières sont les pires… Pardon de ma diatribe ! Mais je sors d’une séance, d’une dispute avec une bande de tartuffes de l’entretien officiel des maladies, c’est-à-dire de l’Hygiène ; j’étais plein de colère et de dégoût à étouffer ; et quand je vous ai vue, vos yeux clairs, votre franche démarche, tout en vous fier et sain, j’ai pris égoïstement une bouffée de votre air. Voilà ! cela va mieux. Merci.

— Me voici promue médecin ! Après ce que vous venez d’en dire ?

— Médecin, non pas. Médecine. Oxygène.

— Vous avez une façon de traiter les gens !

— C’est ainsi que je les classe : inspiration, expiration : ceux qui renouvellent, et ceux qui tuent, ceux qu’il faut tuer.

— Qui voulez-vous tuer encore ?

— Encore ! releva-t-il. Vous trouvez que j’ai assez de mes malades ?

— Non, non, c’est malgré moi, dit Annette en riant. C’est le vieux sang classique… Mais puis-je vous demander, quand je vous ai rencontré, à qui vous en aviez ?

— J’aimerais autant l’oublier, maintenant que je suis avec vous. En deux mots, il s’agit d’un îlot de maisons insalubres, où depuis le Roi malpropre, Henry de la poule-au-pot, on cultive le cancer et la tuberculose. Rendement perfectionné : dans les vingt derniers ans, du 80%. J’avais saisi de l’affaire le comité d’hygiène, exigé des mesures radicales : l’expropriation et la démolition. On paraissait d’accord, et l’on m’avait demandé de rédiger un rapport. Le rapport fait, j’arrive, et je trouve les oracles retournés… « Rapport impressionnant, cher éminent collègue, beau document, il faut voir, nous verrons, ces morts sont morts, vraiment, sont morts dans leurs maisons, mais sont-ils morts vraiment par le fait de leurs maisons ?… » L’un me sort des certificats — (confectionnés comment ?) — établissant, avec la complicité de familles achetées par le propriétaire, que le défunt avait déjà pris son billet de cimetière, quand il vint s’installer dans la salle d’attente, ou bien que la tumeur est suite d’un accident. Un autre combat l’idée que les vieilles maisons soient moins saines que les neuves, et dit qu’elles sont plus vastes et mieux aérées ; il donne en exemple la sienne… Assainir, non détruire, il ne faut d’excès en rien ; un bon lavage suffit ; le propriétaire s’engage à faire désinfecter… D’ailleurs, nous sommes pauvres, rien dans les poches, point d’argent pour une expropriation… Ah ! s’il s’était agi de construire un nouveau canon !… Mais, après tout, le cancer tue mieux que le canon… Pour achever la farce, enfin un des augures a parlé de la beauté. Il paraît que ces masures, datant du Vert-Cochon, doivent être conservées pour l’art et pour l’histoire !… J’aime l’art, moi aussi, et je vous montrerai chez moi d’assez belles peintures, des vieilles et des nouvelles ; mais la vieillesse ne m’est pas — (à moins qu’il ne s’agisse de la belle Madame une Telle) — la marque de la beauté ; et, beau ou non, je n’admets pas que le passé empoisonne le présent. De toutes les hypocrisies, l’hypocrisie d’esthète me répugne le plus, car de sa sécheresse elle veut faire une noblesse. Aussi, sur ce chapitre, j’en ai dit d’assez raides… Au milieu du débat, un collègue me fait signe, m’attire à l’écart, me dit : « Vous ne savez donc pas ? L’insecte, la nécrobie qui se nourrit des cadavres de ses locataires, il est l’ami intime du président de ce grand comité du commerce et de l’alimentation qui fait les élections et les coalitions, une de ces Éminences grises qui règnent dans les convents et les banquets démocratiques, l’homme invisible dont la goujaterie maçonne — franc-maçonne — l’édifice branlant de notre République. Et cet ami du peuple ne veut pas qu’on déloge le peuple de son tombeau… » Car, écoutez le plus beau ! C’est par philanthropie… On me sert à la fin une pétition des locataires, bien stylés, protestant contre la prétention de les changer de logement ! « — Que vouliez-vous que je fisse contre tous ? Les augures rient, dit-on. Donc, j’ai ri. Mais j’ai dit qu’une bonne plaisanterie ne se gardait pas pour soi, que je ne suis pas égoïste, et que je me proposais d’en faire part, dès le lendemain, au public du Matin. Ils se sont récriés. Mais je ferai comme j’ai dit. Je sais ce qui m’attend : une levée des truelles. Et ceux de l’Hippocratie que j’ai naguère étrillés ne perdront pas l’occasion. Ils ont de quoi m’atteindre. Mais, comme vous dites : bataille ! Madame la guerroyeuse !… Hé ! l’autre soir, chez Solange ?… Cela semble vous amuser ?

— Oui, c’est beau, j’aime cela, lutter contre l’injustice. J’aurais voulu être homme !

— Il n’y a pas besoin d’être homme. Vous en avez eu votre part…

— Jamais je ne me suis plainte de ma part de combat, mais de l’étouffement. Combattre dans une cave, c’est notre lot, à nous. Mais vous, c’est au grand air, sur le sommet d’une montagne.

— Hein ! ce battement de narines ! Un cheval qui respire la poudre. Je le connais déjà. Je l’ai remarqué, l’autre soir.

— Vous vous êtes moqué de moi, l’autre soir.

— Non, certes. Cela me ressemble trop, pour que je me moque.

— Vous me harceliez. Vous m’avez fait marcher !

— Oui, j’avais vu tout de suite… Je ne me suis pas trompé.

— Tout de même, au début, vous étiez assez dédaigneux.

— Du diable si je m’attendais à vous trouver — à trouver vous, chez Solange !

— Eh bien, dites donc, et vous ? Pourquoi vous y trouviez-vous ?

— Moi, c’est autre chose ;

— C’est par amour pour la sentimentalité ?

— À votre tour de railler… Pauvre Solange !… Non, ne parlons pas d’elle ! Je sais tout ce qu’on peut dire. Mais Solange, c’est tabou !

Elle ne le questionna point, mais elle le regardait.

— Une autre fois, je vous dirai… Oui, je lui dois beaucoup…

Ils s’étaient arrêtés. Ils allaient se quitter. Annette souriait :

— Vous n’êtes pas si mauvais que vous en avez l’air.

— Et vous, peut-être pas si bonne !

— Ça fait une moyenne.

Il la regarda dans les yeux :

— Voulez-vous ?

Il ne plaisantait plus. Un flot de sang monta aux joues d’Annette. Elle ne put trouver une parole à répondre. Le regard de Philippe la tenait et ne la lâchait point. Dit-il ? Ne dit-il point ? Sur ses lèvres elle lut : « Je vous veux »…

Il s’inclina et partit.


Annette resta seule, dans un torrent de feu. Elle allait droit devant elle. Elle se retrouva, dix minutes après, à l’endroit qu’elle venait de quitter. Elle avait, en marchant, sans le savoir, fait le tour de la grille du Luxembourg. Elle se réveilla brûlée, les trois mots de flamme gravés sur fond noir. Elle fit effort pour les effacer… Les avait-il dits ?… Elle revoyait le visage impassible. Elle essaya de douter. Mais l’empreinte était là. Et sa résistance faiblit, et brusquement céda… C’est bien… C’était écrit… Elle le savait d’avance… Au lieu de se révolter, comme elle l’eût pensé, une heure auparavant, elle était soulagée. Le sort en était jeté…

Elle rentra, le cerveau lucide, sans fièvre, décidée. Elle savait que ce que Philippe voulait, il le ferait. Et ce que Philippe voulait, elle le voulait aussi. Elle était libre. Rien ne la retenait… La pensée de Noémi ? Elle ne lui devait rien qu’une chose : la vérité. Elle ne mentirait point. Elle reprendrait son bien… Son bien ? Le mari de l’autre… Mais l’aveugle passion lui soufflait que Noémi le lui avait volé.

Elle ne fit rien pour presser l’inévitable. Elle était sûre que Philippe viendrait. Elle attendit.

Il vint. Il avait choisi l’heure où il la savait seule. Quand elle alla ouvrir, elle fut prise de terreur. Mais cela devait être ainsi. Elle ouvrit. Elle ne montra rien de son émotion, si ce n’était sa pâleur. Il entra dans la chambre. Ils restaient l’un devant l’autre, à quelques pas, debout, le front un peu baissé ; et il la regardait, avec ses yeux sérieux. Après un silence, il dit :

— Je vous aime, Rivière.

Et ce nom de Rivière, dans sa bouche, évoquait un cours d’eau.

Annette, frémissante, immobile, répondit :

— Je ne sais pas si je vous aime, je ne crois pas, mais je sais que je suis vôtre.

La lueur d’un sourire passa sur le grave visage de Philippe.

— C’est bien. Vous ne mentez pas, dit-il… Ni moi.

Il fit un pas vers elle. Elle recula, d’instinct, et se trouva adossée à la paroi de la chambre, sans défense, la paume de ses deux mains appuyée contre le mur ; et ses jambes fléchissaient. Il s’était arrêté, et il la contemplait.

— Ne craignez point ! dit-il.

Et, dans son dur regard, il y avait de la tendresse. Elle dit, comme une vaincue qui accepte, avec calme et une ombre de mépris :

— Que voulez-vous de moi ? C’est mon corps que vous voulez ? Je ne vous le dispute point. Ce n’est que lui que vous voulez ?

Il fit encore un pas et s’assit sur un siège bas, à ses pieds. Sa joue frôlait la robe. Il prit la main d’Annette, qu’elle lui abandonna, inerte. Il la respira, promena ses lèvres sur les ongles et, s’inclinant, la posa sur sa tête, sur ses yeux.

— Voilà ce que je veux.

Annette sentait, sous ses doigts, les rudes cheveux en brosse, la gonflure du front, et la tempe qui battait. Cet homme impérieux se mettait sous sa garde… Elle se pencha vers lui. Il releva la face. Ce fut leur premier baiser. Ses bras enserraient Annette, tombée à genoux près de lui, et ne résistant plus, comme vidée de son souffle. Et le violent Philippe ne songeait pas à user de sa victoire. Il disait :

— Je veux tout. Je vous veux toute : maîtresse, amie, compagne, — ma femme tout entière.

Annette se dégagea. L’image de Noémi avait surgi. Tout à l’heure, c’était elle qui l’avait rayée de sa pensée. Mais que Philippe fît de même, elle en fut presque blessée. Blessée dans cette franc-maçonnerie instinctive des femmes, même ennemies, qui se retrouvent liguées contre l’offense de l’homme, — commune, — faite à l’une…

Annonce dit :

— Vous ne le pouvez pas. Une autre vous a.

Il haussa les épaules :

— Elle n’a rien.

— Votre nom et votre foi.

— Que vous importe le nom ? Vous avez le reste.

— Je ne tiens pas au nom, mais il me faut la foi : je la donne, et je la demande.

— Je suis prêt à vous la donner.

Mais Annette, qui la demandait, quand il la lui offrit se révolta :

— Non, non ! Vous la reprendriez à celle qui partage votre vie depuis des années, pour la donner à moi que vous voyez pour la troisième fois ?

— Je n’ai pas eu besoin de trois fois pour vous voir.

— Vous ne me connaissez pas.

— Je vous connais. J’ai appris à voir vite, dans la vie. La vie passe ; et jamais un moment ne reparaît deux fois. Il faut vouloir sur-le-champ, ou ne vouloir jamais. Vous passez, Rivière ; et si je ne vous prends, je vous perds. Je vous prends.

— Vous vous trompez, peut-être.

— Peut-être. Je le sais, en voulant, on se trompe souvent. Mais en ne voulant pas, on se trompe toujours. Je ne me pardonnerais jamais l’erreur de vous avoir vue et de ne pas vous avoir voulue.

— Que savez-vous de moi ?

— Plus que vous ne pensez. Je sais que vous avez été riche, et que vous êtes pauvre, que vous avez eu une jeunesse comblée des joies de la fortune et que vous avez été ruinée, rejetée de votre monde, et que vous n’avez pas faibli, que vous avez lutté. Et je sais quelle est votre lutte, car je l’ai soutenue, trente ans de ma vie, tous les jours, corps à corps ; et j’ai été vingt fois sur le point de succomber. Vous avez tenu bon. Moi, j’étais habitué, j’ai connu la misère abjecte, dès le berceau. Vous, vous aviez la peau tendre, et vous étiez choyée, adulée. Vous n’avez point cédé. Vous n’avez accepté aucun lâche compromis. Vous n’avez pas cherché à vous évader du combat par vos moyens de femme, la séduction, ou l’honnête expédient d’un mariage d’intérêt.

— Croyez-vous qu’on me l’ait tant de fois proposé ?

— C’est qu’ils sentent trop bien, même les plus bornés, que vous n’êtes pas de celles qu’on achète par contrat.

— Inaliénable, oui.

— Je sais qu’ayant aimé et ayant enfanté, vous avez refusé d’être la femme du père de votre enfant. Et je n’ai pas à connaître les raisons de votre cœur. Mais je sais que vous avez osé revendiquer, en face d’une lâche société, non pas le droit au plaisir, mais le droit à la peine, le droit d’avoir un fils, et, dans votre pauvreté, de l’élever, vous seule. Ce droit, ce n’était rien de le revendiquer : vous l’avez exercé, vous seule, depuis treize ans. Et, par mon expérience, sachant ce que représentent ces treize ans de peine et de soucis quotidiens, je vous vois, devant moi, intacte, droite, fière, sans une trace d’usure. Vous avez échappé aux deux défaites : celle de la prostration, et celle de l’amertume… (De celle-ci, je n’ai pas, moi, évité la marque…) Je suis un connaisseur de la bataille de la vie. Je sais ce que vaut la trempe d’une nature comme la vôtre. Ce sourire sérieux, ces yeux clairs, la ligne calme de ces sourcils, la loyauté de ces mains, cette tranquille harmonie, — et dessous, le feu qui brûle, le frémissement joyeux du combat, même si l’on est battue… ( « N’importe ! L’on se bat… » ) Croyez-vous qu’un homme comme moi ne connaisse pas le prix d’une femme comme vous ? Et, que, le connaissant, il ne soit pas prêt à tout pour la conquérir ?… Rivière, je vous veux. J’ai besoin de vous. Écoutez ! Je ne cherche pas à vous tromper. Bien que je veuille votre bien, ce n’est pas pour votre bien que je vous veux, c’est pour le mien. Ce ne sont pas des avantages que je vous offre. Ce sont des épreuves de plus… Vous ne connaissez pas ma vie… Mettez-vous là près de moi, ma belle de sourcils ! …

Assise sur le plancher, elle levait les yeux vers lui. Il lui tenait les deux mains, et ne les lâcha point, tandis qu’il lui parlait :

— J’ai un nom, j’ai le succès, j’ai l’argent, et ce qu’il peut donner. Mais vous ignorez comment je les ai eus et je les garde. Je les ai arrachés par la force, et je les tiens par la force. J’ai forcé mon destin, s’il y a un destin. Je suis arrivé malgré les choses et malgré les hommes. Et je n’ai jamais su (ni voulu) me faire pardonner ma réussite, en pansant les amours-propres blessés et les intérêts foulés sous mon passage. Les chers collègues comptaient que du moins le succès aurait sur moi son effet de narcotique. Il n’en a rien été. Ils ont eu beau tâcher de m’amadouer, ils sentent que je ne suis pas et ne serai jamais des leurs. Je ne puis pas oublier ce que j’ai vu, de l’autre côté de la barrière : la masse des friponneries et des iniquités. J’ai eu le temps de méditer sur les mensonges sociaux, dont la caste intellectuelle (en dépit de ce qu’elle prétend et de ce qu’on en attend) a toujours été le meilleur chien de garde. À part quelques habiles, qui, dans l’intimité de leur art et de leur pensée, passent pour ne respecter rien mais qui, sortis de leur jardin, tirent bien poliment leur chapeau à la sottise régnante. J’ai l’insigne folie de ne pas lui faire la cour. Je prétends même en ce moment m’attaquer à certaines de ses impostures sacrées, qui ajoutent leur poids à celui de la misère et condamnent des milliers d’êtres à un malheur sans fin. Je vais faire aboyer les trois gueules de Cerbère, les trois hypocrisies, de la morale, de la patrie, et de la religion. Je vous conterai cela plus tard. Moi aussi, je serai battu, je le sais, et je me bats quand même, pour la joie — pour la peine — et parce qu’il le faut… Vous comprenez pourquoi vos paroles de l’autre soir m’ont porté un message que vous ne prévoyiez pas ! Vos paroles sont à moi. La bouche doit être à moi.

Annette la lui livra. Il lui prit tendrement les tempes et les joues entre ses fortes mains :

— Rivière, j’ai besoin de vous. Je ne pensais pas vous trouver. Maintenant que je vous ai, je vous tiens.

— Tenez-moi bien ! J’ai peur de m’échapper.

— Je sais comment vous lier. Je vous offre ma vie rude, mes ennemis, mes dangers.

— Oui, vous me connaissez… Mais rien de cela ne peut être à moi. Vous ne pouvez en disposer. C’est à votre Noémi.

— Qu’en ferait-elle ? Elle n’en veut rien connaître. Elle élimine de la vie la vérité et la peine.

Annette regardait Philippe ; et il lut dans ses yeux la question qu’elle retenait.

— Vous pensez : « Pourquoi donc l’a-t-il épousée ? »… Cette femme ment, oui, je le sais, elle a le mensonge dans le corps, de la racine des cheveux jusqu’à la pointe des ongles… Eh bien, le plus fort, c’est que je l’ai prise pour cela. Je l’aime presque pour cela… Quand le mensonge est un art aussi parfait, il vaut du beau théâtre… (Est-ce qu’on ne sait pas que le théâtre, que presque tout l’art ment, quelques originaux exceptés qui déroutent les confrères : alors, les confrères disent que ceux-là ne sont pas artistes, ils gâtent le métier)… Si le monde est mensonge, au moins nous avons le droit d’exiger que le mensonge soit plaisant. À tout prendre, je préfère, pour ma satisfaction et pour ma société, ceux qui mentent joliment.

Ils ne m’abusent point. Je vois. La grâce de Noémi est aussi fabriquée que ses sentiments. Mais l’œuvre est réussie. Elle me fait honneur. Je m’en délecte, le soir, quand je rentre, le regard sali, de ma boucherie de viande gâtée. Elle est une eau riante. Je m’y lave. Qu’elle mente ! Cela n’a aucune importance. Si elle disait vrai, elle n’aurait rien à dire.

— Vous êtes dur. Elle vous aime.

— Sans doute. Moi aussi.

— Si vous l’aimez, qu’avez-vous besoin de moi ?

— Je l’aime, à sa façon.

— C’est beaucoup.

— Beaucoup pour elle, peut-être. Ce n’est pas beaucoup pour moi.

— Mais ce qu’elle vous donne, pourrais-je vous le donner ?

— Vous, vous n’êtes pas un jeu.

— Je voudrais aussi être un jeu. La vie est un jeu.

— Oui, mais vous y croyez. Vous êtes de ces joueurs qui prennent la partie au sérieux.

— Vous, de même.

— Parce que je le veux.

— Qui vous dit que ce ne soit pas aussi parce que je le veux ?

— Eh bien ! Voulons ensemble !

— Je ne veux pas d’un bonheur qui soit bâti sur des ruines. J’ai souffert. Je ne veux pas faire souffrir.

— Tout dans la vie s’achète par la souffrance. Chaque bonheur dans la nature est bâti sur des ruines. Tout est ruines, à la fin. Au moins, qu’on ait bâti !

— Je ne puis pas me décider à sacrifier une autre. Pauvre petite Noémi !

— Elle aurait moins de pitié, si elle vous tenait sous ses pieds.

— Je le crois. Mais elle vous aime. Et pour moi, c’est un crime, de tuer un amour.

— Que vous le vouliez ou non, c’est fait maintenant. Votre présence l’a tué.

— Vous ne pensez qu’à vous.

— On ne pense qu’à soi, en amour.

— Non, non, ce n’est point vrai ! Je pense à moi, à vous, à celle qui vous aime, à tout ce que vous aimez, et à tout ce que j’aime. Je voudrais que mon amour fût bon et joyeux pour tous.

— L’amour est un duel. Si l’on regarde à droite, à gauche, on est perdu. Regardez droit dans les yeux de l’adversaire, qui est là devant vous !

— L’adversaire ?

— Moi.

— Vous, en effet. Je ne le crains pas. Mais elle, Noémi, n’est pas mon adversaire. Elle ne m’a point fait de mal. Puis-je venir dans sa vie pour la détruire ?

— Vaut-il mieux lui mentir ?

— La tromper ?… Plutôt encore la détruire !… Ou me détruire. Renoncer.

— Vous ne renoncerez pas.

— Qu’en savez-vous ?

— La femme que vous êtes ne renonce point par faiblesse.

— Pourquoi ne serait-ce pas par force ?

— Je ne reconnais point de force à abdiquer. Je vous aime et vous m’aimez. Je vous défie de renoncer.

— Ne me défiez point !

— Vous m’aimez.

— Je vous aime.

— Alors ?…

— Alors… vous dites vrai, je ne puis pas, je ne puis pas renoncer.

— Alors ?

— Alors, qu’il en soit ainsi !…


Ils n’avaient encore rien dit à « l’autre ».

Annette s’était juré de ne pas être à Philippe, avant qu’il n’eût parlé à Noémi. Mais la force de la passion avait devancé sa résolution. On ne fixe pas à la passion son heure. Elle la prend. — Et maintenant, c’était Annette qui retenait Philippe. Elle craignait son implacabilité.

Philippe n’eût eu aucun scrupule à laisser Noémi dans l’ignorance. Il ne l’estimait pas assez, pour croire qu’il lui dût la vérité. Mais s’il devait la dire, il la dirait sans ménagements. Il était un homme terrible, terriblement sans bonté, quand une passion le tenait. Le reste n’existait plus. L’amour qu’il avait eu pour Noémi était celui d’un maître pour une esclave de prix ; et elle n’avait été pour lui, en somme, rien de plus. Comme nombre de femmes, elle s’en accommodait : quand l’esclave tient le maître, rien n’égale son pouvoir. Elle est tout, — jusqu’au jour où elle n’est plus rien. Noémi le savait ; mais elle se sentait sûre de sa jeunesse et de son charme, pendant bien des années. Après nous, le déluge !… Et puis, elle veillait. Elle avait connu des infidélités passagères de Philippe. Elle n’y attachait pas trop d’importance, car elle les avait bien jugées : sans lendemain. Elle se payait seulement le luxe de petites vengeances, qu’elle ne lui disait pas. Elle l’avait trompé rageusement une fois, une seule fois que l’infidélité de Philippe lui avait été plus cuisante. Elle y avait eu peu de plaisir, et même un peu de dégoût ; n’importe ! Elle était quitte. Après, elle s’était montrée au mari plus caressante qu’avant ; elle éprouvait une jouissance à se dire, tandis qu’elle l’embrassait : — Mon chéri, je te mens. Ça t’apprendra ! Tu l’es !…

La crainte qu’elle avait de Philippe, s’il l’eût appris, ajoutait à l’intérêt. Philippe ne savait rien de précis, aucun fait : mais il lisait dans ses yeux le mensonge. Que Noémi l’eût ou non trompé, il savait qu’elle y pensait. Et elle voyait passer dans son regard un éclair : ses mains l’eussent broyée. Mais il ne savait rien, il ne saurait jamais rien : elle fermait les yeux, d’un air langoureux de colombe. Il disait brutalement :

— Regarde-moi !

Elle avait le temps de se composer un regard de candeur. Il savait que c’était faux, — et il n’y résistait point. Il ne lui en voulait pas, quoique, s’il l’eût prise sur le fait, il lui eût cassé les reins. Il n’attendait pas d’elle ce qu’elle ne pouvait lui donner : la franchise et la fidélité. Puisqu’elle lui plaisait, et tant qu’elle lui plairait, tout était bien. Mais il se jugeait libre de rompre, quand elle ne lui plairait plus !

Annette avait plus de scrupules. Elle était femme, elle savait mieux ce qui se passait dans le cœur de Noémi. Noémi pouvait être fausse, vaine, et tromper Philippe : elle l’aimait. Non, ce n’était pas un jeu pour elle, ainsi qu’il avait dit. Elle tenait à lui, comme un morceau de sa chair. Non seulement par le clou de feu de la volupté. Mais par le fond du cœur, bon ou mauvais. Bon et mauvais. En amour, rien ne compte que la force d’amour, cet aimant impérieux qui incruste, âme et chair, un être dans un être. Elle tenait à lui, comme au but de sa vie, à ce qu’elle avait voulu, voulu, voulu, pendant des années. Une femme ne sait pas toujours pourquoi elle s’est éprise. Mais parce qu’elle s’est éprise, elle ne peut plus se déprendre. Elle y a trop dépensé de ses forces et de son désir, pour pouvoir les reporter sur un nouvel objet. Elle vit comme un parasite sur l’être qu’elle a choisi. Pour l’arracher de l’autre, il faut trancher dans les deux.

Le soupçon commençait à mordre Noémi. Un presque rien, d’abord. Un grignotement de souris. Rien de changé dans la vie. Philippe, comme à l’ordinaire, rude, toujours pressé, peu désireux de parler, l’écoutait sans l’entendre, absorbé, une flamme aux yeux. Il était pris en ce moment dans une assez désagréable affaire qu’il s’était attirée, une polémique sans ménagements : Noémi le savait et elle ne désirait pas être tenue au courant de ces ennuis. Quand il était là dedans, il ne pensait à rien autre, et il la négligeait : il n’y avait qu’à attendre, en le laissant jeûner : il lui revenait après, avec plus d’appétit. — Tout de même, il jeûnait trop ! Les autres fois, elle s’amusait à des agaceries qui provoquaient les rebuffades de Philippe, irrité d’être distrait de ses préoccupations ; et tout en se récriant très fort de sa discourtoisie, elle n’en était pas fâchée : elle était comme un enfant qui joue avec un pétard ; plus cela fait de bruit, et plus cela divertit… Mais cette fois (catastrophe !) le pétard n’avait pas pris… Les agaceries de Noémi tombèrent dans l’indifférence. Philippe ne les remarqua même point… La souris du soupçon passa, repassa, s’installa. À force de ronger, elle atteignit la chair. — Un jour, Noémi cria…

Ils étaient tous les deux, un matin, côte â côte, couchés… Il avait les yeux ouverts. Elle venait de s’éveiller, mais elle feignait de dormir, et elle l’observait. Elle eut l’instinct que sur ce visage passait le reflet d’un autre. (Car l’enveloppe de la pensée est, à notre insu, modelée par l’image qui l’habite). Sur-le-champ, sa jalouse attention en arrêt, la vrille de son regard sous ses cils le perçant, immobile, poursuivant le rythme régulier de son souffle endormi, elle inspecta âprement cet homme si loin, si près, cet homme qui était à elle, l’éternel étranger, dont la cuisse touchait la sienne, et dont la séparait un monde infranchissable… Non, elle ne se trompait pas, il avait d’autres soucis que ceux de ses idées… Des soucis ? Elle le vit sourire… Il pensait à une autre !… Pour le reprendre à ce fantôme, ou pour faire l’épreuve de son pouvoir, elle gémit comme en rêve et s’enroula à lui. Il se dégagea froidement du corps qui le quêtait, s’assura qu’elle dormait, il se leva sans bruit, s’habilla, et sortit. Elle n’avait point bougé… Mais la porte n’était pas refermée que Noémi se soulevait, le visage décomposé. Et elle se battait les seins avec ses deux petits poings, en étouffant un cri d’angoisse et de colère.

À partir de ce moment, elle fut en chasse. Tendue et frémissante, elle épiait, elle flairait, ses ongles lui faisaient mal : elle brûlait de déchirer l’ennemie… Oh ! sans bruit, en douceur… Lui égratigner le cœur !… Mais elle ne le trouva pas, ce cœur. Ou se cachait-il ?… Elle battit la forêt, explorant avec une minutie fiévreuse le cercle de ses connaissances, son jeune sourire fardé cachant ses dents aiguës, ne perdant pas de vue les moindres plissements du visage de Philippe en présence des femelles, guettant : les yeux, les mains, les inflexions de voix de chacune, et portant dans son cœur des chiens qui halenaient… Mais la piste était fausse. Et la bête échappait…

L’étrange aberration qui lui avait fait, d’emblée, écarter Annette du champ de ses soupçons, persistait. Elle l’avait oubliée, depuis des semaines. Annette ne se montrait point. Elle se sentait coupable ; et, bien loin d’être fière, elle eût été humiliée devant Noémi de sa victoire cachée, de sa victoire volée. Elle évitait de reparaître dans la maison des Villard ; les prétextes ne lui manquaient pas, si Noémi eût manifesté le désir de la revoir. Mais Noémi n’en manifesta point ; elle avait trop de tourments pour se souvenir d’Annette.

En vain avait-elle tâché de se persuader que le caprice de Philippe passerait. Les symptômes reconnus de sa désaffection ne passaient point, s’accentuaient : froideur inattentive aux paroles et aux mines, à la présence même de la petite épouse, totale indifférence, bien plus, à des moments, lorsque Noémi voulait lui rappeler de force son existence, ennui lassé et — mal dissimulé — dégoût qui évite un contact importun… Elle en tremblait de fureur et d’amour dédaigné !… Elle ne pouvait plus se dissimuler la gravité du mal. Elle s’affola. Mais il fallait toujours s’efforcer de ne pas le montrer… Toujours, toujours être gaie, sûre d’elle et de lui, toujours lui tendre l’hameçon, — qu’il ne regardait même pas ! Elle se consumait… Et cette insaisissable ennemie, contre qui montait en elle une haine enragée !… De ne pouvoir l’agripper, elle se serait cogné la tête contre les murs… Toutes, elle les avait toutes épiées, vainement, toutes, — sauf Annette. Annette fut la dernière à qui elle pensa.

Et ce fut Annette elle-même qui se livra.

Elle allait dans la rue, quand à une vingtaine de pas elle aperçut Noémi qui venait. Noémi ne la voyait pas, elle marchait, les yeux vagues, front baissé, et son joli visage était blême et vieilli de soucis. Elle ne s’observait plus en ce moment, et elle n’observait rien autour ; elle était, depuis des jours, comme une monomane qui tourne la meule de l’idée fixe, avec une rage accablée. Annette en fut saisie. Elle aurait pu passer près d’elle sans être remarquée, ou rebrousser chemin. Dans sa hâte maladroite, elle quitta le trottoir et traversa la rue. Ce mouvement qui rompait le flot continu des passants attira machinalement le regard de Noémi. Elle reconnut Annette, qui cherchait à l’éviter. Et, la suivant des yeux, elle la vit, de l’autre trottoir, lui jeter un regard furtif et détourner la tête. Une lueur aveuglante se fit… C’était elle !…

Elle s’arrêta, suffoquée, ses ongles contre ses paumes, serrant les dents, hérissée comme une chatte qui se met en boule ; et le meurtre fut dans ses yeux. Le regard d’un passant lui rappela qu’elle était dans le monde où l’on ment, et que, pour une fois, elle en était sortie. Elle y rentra. Mais dix pas après, elle rit cruellement. Elle la tenait…


Annexe avait été bouleversée par la vue de Noémi. Depuis qu’elle s’était donnée, le remords la travaillait. Non qu’elle se jugeât en faute d’aimer celui qui l’aimait : leur amour était vrai, était sain, était fort. Il n’avait pas besoin d’excuse, ni de feinte. Nulle convention sociale ne prévalait contre lui. Et, dans sa fièvre de passion, elle n’admettait même pas qu’elle eût des devoirs envers Noémi : elle était la vraie femme de Philippe, elle ne reconnaissait pas l’autre, qui n’avait pas su partager ses travaux et ses luttes, lui donner le bonheur. — Mais toute cette assurance n’empêchait pas qu’une autre ne fût la rançon de ce bonheur, qu’elle ne tuât le bonheur d’une autre. Elle s’était efforcée de croire que Noémi était trop futile pour souffrir beaucoup et qu’elle se détacherait. Mais elle savait le contraire ; et tout ce qu’elle pouvait faire, c’était d’écarter Noémi de sa pensée. L’égoïsme des premiers jours de possession le lui permit.

Depuis la rencontre avec Noémi, ce ne fut plus possible. Annette avait le don malheureux de sortir de soi, en dépit de ses passions, d’être aspirée par les passions des autres, surtout par leurs souffrances, qu’un regard lui révélait…

Elle rentra chez elle, presque aussi obsédée que Noémi du mal qui la rongeait. Elle ne pouvait se payer de mots, s’armer des droits de l’amour. Noémi aussi aimait. Et Noémi souffrait. Est-ce que l’amour qui souffre a moins de droits que celui qui fait souffrir !… Il n’y a point de droits ! Il faut que l’une des deux souffre. Elle ou moi !…

Elle !… La passion d’Annette ne lui laissait pas le choix… — Mais ce n’était point gai…

Au moins, que cette souffrance ne soit pas aggravée ! Il est coupable de la prolonger, comme ils font, de laisser mûrir la blessure sans y porter une main ferme, pour trancher et panser. Esquiver l’aveu franc, s’en remettre à Noémi du soin de découvrir son infortune, c’est lâche et c’est cruel. Annette avait, dès le premier jour, déclaré à Philippe :

— Je ne veux point me cacher..

Comment donc s’était-elle laissée, de jour en jour, glisser à cette situation sans dignité ?… Toujours sa faiblesse de cœur… Elle disait à Philippe :

— Il faut parler.

Mais dès que Philippe voulait parler, elle l’empêchait, Elle avait peur de sa brutale franchise. Il rejetait ce qu’il n’aimait plus, comme un citron pressé. Ses vieux liens le gênaient. Il disait :

— Allons ! Finissons-en !

Et Annette :

— Non, non, pas aujourd’hui !

Elle voyait le mal qu’il allait faire. — Dieu ! que c’est pénible d’assassiner un cœur !

Philippe avait bien autre chose à penser ! Ses jours étaient remplis par une lutte acharnée contre l’opinion et la presse ameutées. Ce n’était pas le moment, pour Annette, de le fatiguer de ses propres soucis. Il s’était engagé dans une campagne dangereuse. Il avait pris l’initiative d’une ligue pour la restriction de la natalité. Il abhorrait l’hypocrisie impudente de la bourgeoisie régnante, qui, nullement soucieuse d’améliorer l’hygiène, d’alléger l’indigence des classes travailleuses, ne s’intéresse qu’à leur pullulement, afin de ne point manquer de chair à usine et à canon. Elle se garde, pour son compte, de diminuer son bien-être et de compliquer sa vie, en faisant trop d’enfants ! Mais elle ne s’inquiète point si une natalité mal réglée perpétue dans le peuple la misère, la maladie, et l’asservissement. Elle en fait un devoir national et religieux. Philippe ne doutait pas des fureurs qu’il soulèverait. Mais jamais un danger ne l’avait arrêté. Il fonça droit dessus. Elles dépassèrent son attente.

Il s’était fait haïr par une multitude : ses collègues d’abord, les pontifes lésés dans leur amour-propre, leur doctrine et leurs intérêts, les rivaux supplantés, nombre de ses partisans mêmes à qui il ne ménageait pas la vérité, — car il n’était pas homme à faire avec ceux qui le louaient marché de compliments, et le moindre de ses défauts était la reconnaissance : il prenait ce qui lui était dû, et il ne rendait que ce qu’il jugeait mérité : il ne rendait pas grand’chose ! Solange seule exceptée, la qualité de bienfaiteur ne lui en imposait guère. Point de traitement de faveur ! Il pouvait donc s’attendre à être bien attaqué et mal défendu. Il gênait les manœuvres des profiteurs de l’idéal. Chaque fois que s’organisait une noble flibusterie philanthropique, on était sûr de le voir se mettre à la traverse ; il avait un plaisir scandaleux à ficher le nez des gens vertueux dans leurs trigauderies. Aussi s’était-il fait, dans les milieux respectables, une réputation (sollo voce) de très mauvais esprit, destructeur, anarchiste. Ces chuchotements ne s’étaient pas encore risqués jusqu’à l’oreille publique, — la monstrueuse oreille du Pasquino : la presse à calomnie. Ils attendaient le moment. Eccolo ! La belle occasion !… Ce fut une explosion de colère patriotique. Tous les journaux s’en mêlèrent. L’écho de l’indignation publique parvint au Parlement, où d’immortelles paroles furent prononcées pour revendiquer les droits des pauvres à une famille copieuse. Quelques exaltés déposèrent une proposition de loi qui sévît contre toute propagande incitant, d’une façon directe ou indirecte, à la dépopulation. Les exagérations d’une presse libertaire, où l’égoïsme du plaisir prenait le pas sur les raisons humanitaires, fournirent des arguments pour discréditer la cause. Philippe trouvait ses partisans chez les ennemis de la société. Il répondait lui-même dans un grand journal, carrément, à toute volée. Mais cette tribune risquait de lui manquer : car au journal les lettres de protestation affluaient. Il fit des conférences, il parla dans des meetings tumultueux. Sa violence égalait celle de ses contradicteurs. Ils épiaient une imprudence de langage, dont ils pussent l’assommer. Mais le rude jouteur restait maître de ses emportements, et il ne se laissait pas entraîner d’une ligne au delà de ce qu’il voulait dire. Il se fit une popularité énorme d’emballements, de dérision, et de haine. Dans la poussière du combat, il respirait à l’aise.

Mais au milieu de cette tempête, que comptait Noémi ?


Noémi se hâtait de rentrer. Elle se remémorait les premières rencontres de Philippe avec Annette, dont elle avait été le témoin, sa bêtise et leur trahison. Elle était enragée. À peine se retrouva-t-elle entre les murs de son appartement qu’elle se livra à la fureur. Ce fut comme une trombe. En un clin d’œil, tout fut dévasté. Qui l’eût vue, pleurante et convulsée, l’eût à peine reconnue, son joli visage grimaçant de colère, mordant et lacérant son mouchoir, saccageant les papiers sur le bureau de son mari, se vengeant de sa souffrance sur le petit chien qui venait la caresser et sur un perroquet qu’elle faillit étrangler… Mais elle avait eu soin de s’enfermer à clef. Certes, le rôle de Furie voulait être joué à huis-clos. Il n’embellissait pas. Elle paraissait dure, vieillie et fripée. Mais de se voir dans la glace, sans témoins, laide et méchante, ne lui déplaisait point, presque la soulageait : c’était aussi une vengeance. — Puis, elle s’apitoya sur elle, sur son visage et, distraite de sa violence par cette compassion, elle se roula sur le tapis et sanglota bruyamment… Cela ne peut durer toujours, Philippe va rentrer, il faut donc se dépêcher, faire les bouchées doubles, pleurer vite, pleurer fort… Elle continuait à bruire ; mais le gros de la tempête déjà était passé. Le petit chien sans rancune vint lui lécher l’oreille. Elle l’embrassa en se plaignant ; et, assise sur le tapis, caressant un de ses pieds, elle se tut. Elle pensait. — Soudain, son parti pris, elle se remit sur pattes, releva ses cheveux qui lui couvraient les yeux, ramassa les objets éparpillés dans la chambre, rétablit dans leur ordre les papiers dispersés, refit très soigneusement sa figure, sa vêture. — Et elle attendit.

Philippe la trouva tranquille et caressante. Elle essaya d’abord des armes les plus simples. Au cours de l’entretien, elle sut innocemment glisser des vilenies sur la rivale exécrée. Elle dit, d’une voix douce, deux ou trois atrocités d’Annette, — de son physique, bien entendu ! le moral est secondaire ; même quand c’est l’esprit qu’on aime, c’est le corps qui fait l’amour. Noémi excellait à trouver dans la beauté d’une femme les traits qui la font voir laide, et qu’après avoir vus on ne peut plus oublier. Cette fois, elle se surpassa. Empoisonner l’image d’une rivale dans le regard d’un amant est une tâche inspirante. — Philippe ne broncha point. Elle changea ses batteries. Elle défendit Annette contre certains propos, elle loua ses vertus : — (l’éloge est sans conséquence !) — Elle cherchait à le faire parler, se démasquer, s’engager sur le terrain où elle l’attendait.

— Mais au bien comme au mal, Philippe resta indifférent. Elle mit en œuvre ses agaceries amoureuses. Elle essaya de piquer la jalousie de Philippe, elle le menaça en riant, si jamais il la trompait, de lui en faire voir, non de toutes les couleurs, mais de toutes les nuances d’une même couleur. — Il ne sourit même pas et, alléguant une affaire, il se disposa à sortir.

Alors, la colère la reprit. Elle cria qu’elle savait tout, qu’il était l’amant d’Annette. Elle le menaça, l’injuria, elle le supplia, elle parla de se tuer. Il haussa les épaules et, lui tournant le dos, sans un mot, se dirigea vers la porte. — Elle courut après lui, le saisit par les bras, le força à se retourner, et, visage contre visage, d’une voix altérée, elle lui dit :

— Philippe !… Tu ne m’aimes plus…

Il la regarda en face, lui dit :

— Non !

Et sortit.

Si Noémi était folle, elle devint possédée. Pendant quelques heures, sa tête extravagua de fureur insensée. Elle cherchait tous les moyens, absurdes, féroces, de se venger. Tuer Philippe. Tuer Annette. Se tuer. Déshonorer Philippe. Diffamer Annette. Faire souffrir Annette. Vitrioler Annette… Jouissance ! La défigurer… L’atteindre dans son honneur. L’atteindre dans son enfant. Écrire, envoyer des lettres anonymes… Elle griffonna fiévreusement quelques lignes, déchira, recommença, déchira… Elle eût tout aussi bien mis le feu à la maison… Mais elle ne le mit pas ; se calmant peu à peu, ses forces se ramassèrent. Et son vrai génie de femme amoureuse entra en jeu.

Elle s’était rendu compte qu’elle ne pouvait rien sur Philippe, directement… Il le lui paierait, un jour !… Mais pour l’instant, il était inaccessible. Donc, agir sur Annette. — Elle se rendit chez Annette.

Elle ne savait pas ce qu’elle allait faire. Elle était prête à tout. Elle avait mis son revolver dans son sac-à-main. Chemin faisant, elle jouait, dans sa tête, des scènes qu’elle éliminait ensuite. Car son instinct lui faisait entendre les réponses d’Annette et corriger son plan, à mesure. Et même au dernier moment, elle changea tout. Un flot de rage la soulevait, en montant l’escalier, courant presque, haletante ; et elle serrait à travers l’étoffe l’arme dans sa main crispée. — Mais quand, la porte ouverte, elle se trouva devant Annette, d’un regard elle comprit… Un geste, un mot de violence ; et Annette irritée n’en serait que plus implacable à suivre sa passion.

La colère de Noémi instantanément s’éclipsa. Et rouge, comme essoufflée d’avoir monté trop vite, elle se jeta en riant au cou d’Annette. Surprise de cette irruption, gênée de ces embrassades, Annette gardait sa réserve. Mais l’autre, déjà entrée, pénétrait sans façons dans la chambre à coucher, rapidement s’assurait que Philippe n’était point là ; elle se posa sur le bras d’un fauteuil, disant de petits mots tendres à Annette, debout près d’elle et guindée. Et même, tout en causant, elle passait un de ses bras autour de la taille d’Annette et jouait avec sa collerette. Soudain, elle fondit en larmes… Annette, au premier moment, crut qu’elle jouait encore… Mais non ! C’était sérieux, de vraies larmes…

— Noémi !… Qu’est-ce que vous avez ?

Elle ne répondait pas, le visage appuyé contre le sein d’Annette, et continuait de pleurer. Annette, penchée sur ce gros chagrin, tâchait de le calmer. Enfin, Noémi, relevant la tête, au milieu de ses sanglots, gémit :

— Rendez-le-moi !

— Qui ? demanda Annette, saisie.

— Vous savez !

— Mais…

— Vous savez, vous savez ! Et je sais que vous l’aimez. Et je sais qu’il-vous aime… Pourquoi me l’avez-vous pris ?

Nouveaux pleurs. Annette, le cœur serré, entendait Noémi plaintivement rappeler la confiance, l’affection qu’elle lui avait donnée ; et elle ne pouvait répondre, car elle-même s’accusait ; et ces reproches douloureux, dénués de violence, frappaient juste. Cependant, comme Noémi disait avec amertume qu’Annette avait abusé de son amitié pour la tromper, elle essaya de se disculper, disant comment l’amour était venu malgré elle et l’avait subjuguée. Noémi, pour qui ces aveux étaient sans charme, chercha à les détourner ; et, feignant d’aider Annette à se justifier, elle parut croire que Philippe était le principal coupable ; elle en parla outrageusement. C’était soulager sa rancune, et tâcher de le rendre odieux, au moins suspect, à Annette. Mais celle-ci prit sa défense. Elle n’admettait point qu’on accusât Philippe de l’avoir provoquée. Il avait été franc. Elle, elle seule avait commis la faute de l’empêcher de parler. Et Noémi, haineuse, redoublant ses accusations, Annette lui tint tête. Le débat se fit âpre. On eût dit que des deux la vraie femme de Philippe fût Annette. Et brusquement, Noémi sans doute en prit conscience : elle perdit toute prudence et, reprise de rage, cria :

— Je vous défends de parler de lui ! Je vous défends !… Il est à moi.

Annette, haussant les épaules, dit :

— il n’est ni à vous, ni à moi. Il est à lui.

Avec emportement, Noémi répéta :

— Il est à moi !

Et elle revendiqua ses droits.

Annette dit durement :

— En amour, il n’y a pas de droits.

Noémi, de nouveau, cria :

— Je l’ai, et je le tiens.

Annette répliqua :

— Il m’a. Vous ne tenez rien.

Les deux femmes se fixaient avec inimitié. Annette, cuirassée d’égoïsme et de dureté. Noémi, brûlante de souffleter Annette. Elle la haïssait toute, de la tête aux pieds. Elle fut près d’insulter sa laideur, de la flageller des mots les plus cruels, des mots irrémédiables. C’eût été une jouissance… Mais elle s’arrêta net : elle y eût trop perdu !…

Et se baissant vivement pour ramasser son sac tombé à ses pieds, elle en arracha le revolver et elle le dirigea… contre qui ?… Elle ne savait pas encore… Contre elle-même ! … C’était d’abord une feinte ; mais Annette s’étant précipitée pour lui saisir le bras, elle se prit à son jeu. Les deux femmes luttaient, Noémi tombée à genoux, Annette courbée sur elle. Il n’était pas facile de maintenir la petite désespérée. Elle voulait vraiment se tuer, à présent… Quoique si l’arme eût effleuré la poitrine d’Annette, avec quelle volupté elle eût tiré !… Mais Annette fit dévier le poignet, le coup partit, logeant la balle dans le mur. Et Noémi ne sut jamais qui des deux elle avait visée…

Elle avait lâché l’arme, et elle ne luttait plus. La réaction nerveuse était venue. Elle s’abandonnait maintenant, sanglotante et prostrée, aux pieds d’Annette ; elle eut une crise de nerfs. L’intuitive Annette avait eu le soupçon, au début, que Noémi jouait la comédie… jusqu’à un certain point — (mais sait-on jamais jusqu’à quel point ?) — Et elle s’irritait sourdement de ce chantage au suicide… Mais le moyen de douter de la souffrance de cette pauvre petite chose effondrée ! Elle s’efforça de rester dure, se détourna, ne put, elle eut honte de ses soupçons, et, le cœur plein de pitié, elle s’agenouilla auprès de Noémi, lui soutenant la tête, tâchant de la consoler, disant maternellement :

— Ma petite… Allons ! allons !…

Elle la prit dans ses robustes bras, et elle la souleva. Elle sentait ce jeune corps, secoué par les sanglots, qui se livrait sans défense, et elle pensait :

— Est-ce possible que ce soit moi qui cause cette souffrance ?

Une autre voix lui disait :

— N’achèterais-tu pas ton amour, au prix de toutes les souffrances ?

— Des miennes, oui.

— Des tiennes et des autres. Pourquoi les autres seraient-elles privilégiées ?

Elle regarda Noémi, qu’elle portait à demi évanouie… Si peu lourde !… Un oiseau !… Il lui sembla que c’était sa fille ; et sans le vouloir, elle la serra dans ses bras. Noémi rouvrit les yeux, et Annette pensa :

— Si elle était à ma place, est-ce qu’elle m’épargnerait ?

Mais Noémi tournait vers elle un regard brisé. Annette l’étendit sur sa chaise longue ; et, debout près d’elle, lui posant sur la tête sa main — (Noémi frémit du contact odieux, mais elle ne le montra pas) — elle lui demanda, comme à un enfant qui pleure :

— Vous l’aimez donc bien ?

— Je n’aime que lui !

— Moi aussi, je l’aime.

Noémi ressauta de jalousie :

— Oui, fit-elle âprement, mais moi, je suis jeune. Vous, vous êtes… (elle s’arrêta)… vous avez eu votre vie, vous pouvez vous passer de lui.

Annette se répétait avec amertume le mot qu’elle n’avait pas dit :

— C’est parce que je serai bientôt vieille que cette dernière heure de jeunesse, cette lumière suprême, j’y tiens, je ne la lâcherai point… Ah ! si, comme toi, j’avais devant moi le trésor de la jeunesse !…

Elle ajouta tristement :

— Je le gâcherais sans doute, une seconde fois.

Mais Noémi, qui avait vu le regard d’Annette s’assombrir, s’inquiétait d’avoir compromis les faibles avantages qu’elle venait de gagner, et elle dit hâtivement :

— Je sais bien qu’il vous aime, que vous êtes belle…

(Annette pensait : « Menteuse ! » )
… que vous m’êtes supérieure en tant de choses qu’il aime. Et je ne puis même pas vous en vouloir, parce que, malgré tout, je vous aime…

( « Menteuse ! Menteuse ! » répétait Annette.)

— … La partie n’est pas égale. Ce n’est pas juste ! Non… Je ne suis qu’une pauvre femme qui pleure. Je ne suis rien. Je le sais… Mais je l’aime, je l’aime, je ne peux pas me passer de lui. Que voulez-vous que je devienne, si vous me l’enlevez ! Pourquoi m’a-t-il aimée alors, si c’est pour m’abandonner ? Je ne peux pas ! Il est toute ma vie, tout le reste ne m’est rien…

Le ton ne mentait pas ici, et Annette, de nouveau, eut pitié. Elle était insensible aux droits que Noémi invoquait sur son mari : elle ne croyait pas aux droits d’un être sur un autre, à ces contrats de propriété mutuelle qu’on signe pour la vie. Mais elle souffrait des jeux de la cruelle nature qui, lorsqu’elle sépare deux cœurs qui se sont aimés, n’arrache jamais l’amour des deux cœurs à la fois, mais a soin que l’un des deux cesse d’aimer avant l’autre, afin que le plus aimant soit toujours sacrifié. Et il lui était odieux de servir aux plans de la grande tortureuse. — « La vie est aux plus forts. Oui. L’amour n’hésite point. Pour atteindre son but, il foule aux pieds le reste. Malheur aux faibles !… Pourquoi donc est-ce que moi, je ne puis pas le dire ? Je le voudrais, mais les mots me restent dans la gorge. Je ne puis pas. Cela me répugne… Est-ce que je n’aime plus assez ? Je suis vieille, comme elle dit. Je suis du côté des faibles… Non ! Non ! Non ! Duperie !… De quel droit vient-elle se mettre entre le bonheur et moi ? Je ne lui céderai pas mon morceau de bonheur !… Ses larmes, que me font ses larmes ?… Je marcherai sur elle !…

Mais, comme elle regardait méchamment Noémi étendue, Noémi qui la guettait au travers de ses pleurs lui prit la main, le bras, qui pendaient près du dossier de la chaise, les colla contre sa joue, et supplia :

— Laissez-le-moi !

Annette chercha à se dégager. Noémi tenait bien. Soulevée sur la chaise, elle remontait des deux mains le long du bras d’Annette, la forçant à s’incliner et à la regarder :

— Laissez-le-moi !

Annette s’arracha aux doigts qui l’agrippaient, et se rebella :

— Non ! Non !… Je ne veux pas. Il a besoin de moi.

Noémi, amèrement, dit :

— Il n’a besoin de rien, que de lui. Il n’aime que lui. Il trouve son plaisir en vous, comme il l’a trouvé en moi. Il vous laissera comme moi. Il ne s’attache à rien.

Et elle le jugea durement, profondément. Annette était frappée de son intelligence. Cette petite créature qu’on eût dite frivole, inattentive, avec quelle acuité de rancune et de souffrance elle avait lu en lui ! Certaines remarques terribles ne répondaient que trop aux appréhensions que ses propres expériences avaient éveillées chez Annette. Elle dit :

— Et pourtant, vous l’aimez !

— Je l’aime. Il n’a pas besoin de moi. C’est moi qui ai besoin de lui… Ah ! croyez-vous que je ne souffre pas d’avoir besoin de lui, de lui qui n’a pas besoin de moi, de lui qui me méprise, de lui que je méprise ?… Je le méprise, je le méprise ! Mais je ne puis me passer de lui… Pourquoi l’ai-je connu ? C’est moi qui l’ai voulu. Je l’ai voulu, je l’ai pris… Et c’est moi qui suis prise… Si je pouvais, si je pouvais ne l’avoir jamais connu !… Ah ! je ne le voudrais pas !… La force me manque. Je suis trop prise. Il me tient par les entrailles. Je le hais. Je hais l’amour. Pourquoi, pourquoi aime-t-on ?

Elle se tut, épuisée, avec des yeux traqués, qui vacillaient, cherchant à droite, à gauche, une issue pour échapper. Elles baissaient le front, les deux femmes, asservies sous le joug de la force sauvage.

Et Noémi reprit son refrain, d’un ton morne et pressant :

— Laissez-le-moi !

Annette sentait une volonté tenace et gluante de pieuvre, qui se collait à ses membres avec des bras garnis de ventouses. Elle s’y arracha encore, et cria :

— Je ne veux pas !

Noémi eut, dans les yeux, une lueur de colère, et ses doigts se crispèrent. Puis, elle dit, d’une voix douce et plaintive :

— Aimez-le ! Qu’il vous aime ! Mais ne me l’enlevez pas ! Gardons-le, vous et moi !

Annette fit un geste de répulsion.

La rage de Noémi rebondit :

— Croyez-vous que cela ne me dégoûte pas ? Vous me répugnez ! Je vous déteste. Mais je ne veux pas le perdre…

Annette s’écarta de Noémi et dit :

— Je ne vous déteste pas. Vous souffrez, et je souffre. Mais c’est une lâcheté de partager, en amour ! Une lâcheté d’amour. Et je veux bien être victime. Je veux bien être bourreau. Je ne veux pas être lâche. Pour sauver ce que j’aime, je n’en cède pas la moitié. Je donne tout. Je veux tout. Ou bien je ne veux rien.

Noémi, serrant les dents, criait au fond du cœur :

— Rien !

(Même en offrant le partage, elle comptait reprendre tout.)

Mais d’un élan, se levant de sa chaise, elle courut vers Annette, debout, et glissant à ses genoux, elle lui enlaça les jambes :

— Pardon !… Est-ce que je sais, est-ce que je sais ce que je demande ? Est-ce que je sais ce que je veux ?… Mais je suis malheureuse, je ne puis pas le supporter… Qu’est-ce que je puis faire ? Dites-le-moi ! Aidez-moi !

— Vous aider ! Moi ? dit Annette.

— Vous. À qui puis-je m’adresser, pour avoir un secours ?… Je suis seule. Seule avec cet homme qui, même quand il aime, on ne l’intéresse pas, on ne peut pas se confier… Et avant lui, une mère qui n’était occupée que d’elle, de ses plaisirs… Personne pour me conseiller… Je n’ai pas une amie… Lorsque je vous ai vue, j’ai pensé que vous le seriez. Et vous avez été la pire de mes ennemies… Pourquoi me faites-vous du mal ?

Annette, bouleversée :

— Ma pauvre enfant, ce n’est pas ma faute ! Je ne le voulais pas…

Noémi se jeta sur ce mot de pitié :

— Votre enfant, vous avez dit… Oui ! Soyez pour moi une mère, une sœur aînée ! Ne me faites pas de mal ! Conseillez-moi ! Dites-moi ce qu’il faut que je fasse ! Je ne veux pas le perdre… Dites-moi, dites-moi… Je ferai tout ce que vous me direz…

Elle ne mentait qu’à moitié. Elle était si habituée à feindra ce qu’elle sentait qu’elle sentait ce qu’elle feignait. Et son amour, sa douleur, le besoin qu’elle avait d’Annette, l’espoir de la toucher, en tout cas étaient réels. Jusqu’à cette confiance qu’elle lui témoignait : sa dernière carte au jeu ! Elle la jouait avec une passion désespérée. Et tout en se confiant, elle ne perdait pas de vue le trouble, que le visage d’Annette ne pouvait déguiser. Annette faiblissait. L’abandon de Noémi la désarmait. Elle ne trouvait plus la force de répondre. Pourtant, elle ne s’y trompait pas. Le ton doucereux de certaines inflexions l’éclairait sur la fausseté de son adversaire. Elle la laissait parler. Elle lisait au fond. Elle pensait : « Que vais-je faire ? Me sacrifier ? Quelle duperie ! Je ne veux pas. Je ne l’aime pas, cette femme. Elle ment, elle me hait. Mais elle souffre… » Et elle caressait la tête de l’ennemie agenouillée, qui continuait de gémir et de la guetter, qui suivait sa volonté vacillante, comme un gibier, avec un frémissement de peur et de joie aiguë, haletante, — sanglante, — et qui, le moment venu, appuyant sur sa bouche ces mains qu’elle aurait bien mordues, inlassable, redit :

— Laissez-le-moi !

Annette, fronçant les sourcils, voulut la repousser. Elle vit dans ces yeux la ruse et la douleur, le mensonge et l’amour, une attente éperdue… Elle sourit avec lassitude, pitié, dégoût d’elle — d’elles deux — de tout — et détournant la tête, dans un instant de faiblesse, elle dit :

— Gardez-le !

Elle ne l’avait pas dit qu’elle voulait le reprendre.

Mais Noémi, relevée d’un bond, embrassait Annette, avec des protestations éperdues… (Jamais elle ne l’avait tant haïe ! Elle la tenait enfin… La tenait-elle ?…) Annette disait déjà :

— Non ! Non !…

Noémi faisait semblant de ne pas entendre. Elle l’appelait sa chérie, et sa meilleure amie, elle lui vouait une reconnaissance, un amour éternels. Elle riait et elle pleurait. Mais elle ne perdait pas son temps en vaines effusions. Elle voulait savoir ce qu’Annette ferait pour écarter Philippe. Annette se révoltait :

— Je n’ai rien dit !

— Vous avez dit, vous avez dit, vous me l’avez promis ! …

— Une parole échappée…

— Une parole ? Votre parole !

— Vous me l’avez arrachée, par surprise…

— Non, vous n’en avez qu’une, vous ne pouvez la reprendre. Vous avez dit : « Gardez-le ! » Vous l’avez dit, Annette. Dites que vous l’avez dit ! Vous ne pouvez pas le nier…

— Laissez-moi ! Laissez-moi ! fit Annette, épuisée. Ne me tourmentez pas ! Je ne peux pas, je ne peux pas… Elle s’assit, brisée ; et Noémi, debout près d’elle, continuait de la harceler. Les rôles étaient changés. Annette se refusait à renoncer : son amour était enraciné. Noémi ne s’en souciait guère : Annette pouvait bien garder son amour, pourvu qu’elle ne gardât point Philippe ! Elle voulait qu’Annette rompît. Tout de suite, sans attendre. Et des moyens de rompre, elle en pouvait suggérer, elle en avait plein la tête. Elle la pressait, flattait, suppliait, violentait, embrassait, elle l’étourdissait du flot de ses paroles, elle faisait appel à son cœur magnanime, elle priait, adjurait, exigeait, elle dictait les réponses…

Annette, rigide et glacée, ne disait plus un mot. Elle ne cherchait même pas à arrêter ce torrent. Lèvres serrées, yeux mornes… Enfin, Noémi se tut, devant cette immobilité. Elle lui prit les mains, — froides, moites. Elle dit :

— Répondez ! Répondez !

Annette, sans la regarder, murmura : — Laissez-moi !…
(si bas que Noémi le lut sur ses lèvres, plus qu’elle ne l’entendit). Elle reprit :

— Vous voulez que je parte ?

Annette fit signe que oui.

— Je m’en vais. Mais vous avez promis ?

Annette répéta, lassée :

— Laissez-moi, laissez-moi… J’ai besoin d’être seule…

Noémi, prestement, rétablit sa coiffure devant le miroir, et, se dirigeant vers la porte, elle dit :

— Adieu… Vous avez promis…

Annette fit un dernier geste de protestation :

— Non ! Je n’ai rien promis…

Noémi sentit la colère la reprendre… Après tant d’efforts ! … Mais son instinct lui dit qu’il ne fallait pas aller trop vite, ne pas trop tendre la corde… Tout de même, le coup était porté !

Elle se retira.

Elle avait reconnu la faiblesse de l’ennemie. Elle la piétinerait.


Annette resta quelque temps encore, sans bouger de la place où Noémi l’avait laissée. De cette longue scène, elle était courbaturée. Elle eût mieux réagi, si l’assaut ne l’eût surprise déjà rongée par la double usure de la passion et de la tâche incessante, la fièvre continue, la participation aux combats de Philippe, à son âme orageuse, et, dans cet épuisement du corps et de la pensée, ses remords refoulés, ses tourments renfermés. Cette défaillance faisait la force de Noémi. Celle-ci trouvait le terrain préparé et une alliée dans son adversaire.

La personne même de Noémi comptait peu dans les soucis d’Annette. Comme femme, elle ne l’aimait guère. Comme rivale, elle ne l’aimait point. Elle la jugeait fausse, perfide, sans bonté. Et jalousement injuste, elle niait maintenant son charme, que d’abord elle avait goûté ; tout lui semblait truqué en elle, tout, sauf la douleur. Et qu’elle soit Noémi ou une autre, peu importe ! Elle est une chair qui souffre, que moi, je fais souffrir… Et une étrange pitié minait le cœur d’Annette.

Cette disposition s’était développée, dans les dernières années, au spectacle des misères, au contact des deux morts, celles d’Odette et de Ruth. Il lui en était resté un obscur ébranlement. Une faiblesse. Elle la nommait maladive. Et peut-être, ce l’était. On ne pourrait plus vivre, si l’on devait s’arrêter aux souffrances du monde ! Chaque bonheur se repaît de la souffrance d’un autre être. La vie ronge la vie, comme les larves pondues dans une proie vivante. Et chacun boit le sang de tous. — Annette le buvait naguère, sans y penser. Et dans son corps, ce sang lui faisait chaud et joie. Tant qu’elle fut jeune, elle ne songeait pas aux victimes. Du jour où, y pensant, elle se dit : « Il faut être dure », c’est qu’elle commençait à faiblir. Elle le sentait maintenant : elle ne pouvait plus être dure, que par intermittences. Elle vieillissait. Le mal qu’elle faisait à Noémi, dix ans plus tôt elle eût fait sans un instant de doute… « Mon bonheur est mon droit. Malheur à qui le touche !… » Elle n’avait pas besoin de chercher des prétextes. — Maintenant, pour arracher sa part de bonheur à la vie, il lui fallait trouver d’autres raisons que son bonheur. Elle ne se suffisait plus. Elle avait trouvé la force d’évincer sans scrupule les concurrentes moins heureuses dans la chasse au pain : ce pain était celui de son fils ; elle était soutenue par l’instinct animal qui fait se hérisser la bête pour défendre ses petits et qui les nourrirait de la chair du prochain. Mais l’autre instinct animal, l’amour de soi, — prendre et garder pour soi, — s’épuisait, il ne s’affirmait plus que par saccades. La maternité même, en usurpant sa place, l’avait partiellement détruit.

Or, dans la crise présente, son fils ne lui était d’aucun secours. Tant s’en faut ! Il lui était une inquiétude et un remords de plus. Annette ne pouvait se mentir : sa passion ne tenait pas compte de son fils. Elle se sentait coupable à son égard, et elle avait pris soin de lui dissimuler tout. Elle connaissait le petit, elle avait perçu, dans le passé, les sentiments jaloux qui lui faisaient pointer ses griffes contre ceux qu’elle aimait. Elle ne le lui reprochait pas, elle était heureuse qu’il voulût être seul à l’aimer… Mais aujourd’hui, elle défendait son bien, contre qui ?… Contre son bien ! Passion contre passion. Elle ne voulait sacrifier aucune des deux. Et comme les deux étaient jalouses, entières, impérieuses, elle devait à chacune dérober le secret de l’autre. Y avait-elle réussi ? Marc détestait « l’autre ». Pourtant, il ne savait rien — (elle en était sûre) ; — mais sans savoir, son flair ne l’avait-il pas averti ? Elle avait honte de se cacher, et davantage elle avait honte qu’il pût soupçonner… Non, il ne soupçonnait rien, c’était pour d’autres motifs qu’il haïssait Philippe…

Quant à Philippe, il ne faisait pas à Marc l’honneur de se soucier de lui. En épousant Annette, il aurait bien pris, par-dessus le marché, deux ou trois mioches de plus ; ni sentimentalement ni financièrement, cela ne comptait pour lui ; il ne fallait pas lui en savoir gré. Il voyait Marc sans déplaisir, il le trouvait pas trop bête, paresseux, peu dégourdi ; il l’eût sans doute rudement mis au pas ; mais il n’avait point de motif de s’attacher à lui, et il ne le cachait point. Il avait une façon de parler du petit, — de parler au petit, — une brutale bonhomie qui blessait au vif Annette. Habitué aux grossièretés de la vie, il n’avait nulle idée des égards que réclame une nature fine et fière, et de ses pudeurs offensées. À l’enfant, devant la mère, il donnait, en termes crus, de rudes avertissements, des conseils médicaux, qui faisaient rougir l’enfant et la mère. La mère, plus que l’enfant. La théorie de Philippe était qu’il ne faut rien cacher à l’enfant. C’était celle aussi d’Annette. Aussi, celle de Marc. Mais il y a la manière ! Annette souffrait dans sa chair. Marc, humilié, amassait la rancune. Entre lui et Philippe, il ne pouvait y avoir jamais que mésentente. Leurs deux tempéraments étaient trop différents. Annette pouvait prévoir les heurts, le désaccord sans fin. Pensée terrible pour elle, amante et mère passionnée !

Aucun appui à attendre d’aucun, pour se déterminer. Elle devait décider seule, égoïstement. Eh bien, n’avait-elle pas le droit de penser aussi à soi ? — Le droit ne suffit pas, si l’on ne tient pas assez à son droit. Y tenait-elle ?… Oui, par instants, comme une lionne, quand elle voyait le bonheur, la jeunesse, et la vie, qui allaient s’engouffrer… Le bonheur ?… Pas question de bonheur dans l’union avec un homme de l’espèce de Philippe !

Mais de moins et de plus, d’incomparablement plus pour une femme comme Annette : une vie pleine, intelligente, hardie, non point vie de repos, qui s’endort sur sa sécurité, mais de grands vents, d’orages, d’action, de combats — avec le monde — avec lui — vie de fatigues et de peines — mais à deux, — mais la vie, — la vie digne d’être vécue et de mourir à la fin, harassée et heureuse de quitter les jours durs et féconds, et de les avoir eus… C’était beau ! Mais il fallait avoir la force… Elle l’avait, assez pour porter jusqu’au bout, tête droite, le fardeau bien posé. Mais pour le poser ? Elle avait besoin d’être aidée, et même un peu forcée. Que Philippe lui posât le fardeau sur la tête, et qu’il le lui imposât ! Qu’il lui dît : « Porte-le ! Pour moi ! Tu m’es nécessaire… » Ce mot lui aurait fait franchir tous les remords… Nécessaire, l’était-elle à Philippe ? Il le lui avait dit, aux premiers jours, quand il voulait la conquérir. Il ne le redisait plus. Et Annette eût voulu l’entendre encore, encore, pour se convaincre. Elle le voyait plein de lui, habitué à travailler seul, à lutter seul, à se débrouiller seul, y mettant son orgueil ; il se serait cru humilié, s’il s’était fait aider. Alors, elle se disait : « À quoi suis-je bonne ? » Le bienfait de l’amour n’est pas seulement de nous donner la foi en un autre, mais de nous rendre la foi en nous. Qu’il nous soit charitable ! — C’était un sentiment dont Philippe faisait peu d’usage. Ce grand docteur du corps, comme la plupart de ses pareils, ne se souciait pas des maladies de l’âme. Il ne songeait guère aux doutes qui rongeaient la femme, dont le corps était couché à ses côtés. Il n’aurait pas dû lui laisser le temps de s’interroger. En finir, l’épouser ! Annette lui soufflait, tout bas : « Partons ensemble ! Que je ne puisse plus me reprendre ! »

Mais Philippe, maintenant, n’était plus pressé. Il était passionné, oui, mais par bien d’autres passions, et qui lui importaient davantage : ses idées, ses combats, la polémique qui l’absorbait, au moment où Annette eût voulu qu’il ne pensât qu’à elle. Il n’entendait pas provoquer un scandale conjugal et s’embarrasser d’une affaire de divorce retentissant, avant d’être sorti du feu de la bataille actuelle. Il était décidé à tenir ses engagements. Mais plus tard ! Qu’Annette patientât ! Il patientait bien, lui ! Il jouissait d’elle. Il se serait accommodé de prolonger la situation. Il se flattait d’imposer à Noémi la même longanimité. Il se flattait beaucoup ! Il ne voulait pas voir ce qu’une pareille attente avait d’intolérable pour les deux femmes…

— Naturellement ! pensait Annette. Un homme — un homme digne que nous l’aimions, — ne nous aimera jamais autant que ses idées, sa science, son art, sa politique. Naïf égoïsme, qui se croit désintéressé, parce qu’il s’incarne en des idées ! L’égoïsme du cerveau, plus meurtrier que celui du cœur. Que de cœurs il a brisés !…

Elle ne s’en étonnait pas, elle connaissait la vie ; mais elle en souffrait. Elle l’eût pourtant accepté, s’il ne s’était agi que de souffrir, et peut-être même avec cette volupté secrète du sacrifice, qui est familière aux femmes, et qui volontiers leur semble une rançon de l’amour. Mais non pas au point de sacrifier le respect de soi et l’honneur de son fils dans une situation humiliante. Que Philippe ne le sentît pas, lui était pénible. Certes, il n’était point délicat. Elle savait ce qu’il pensait de la femme et de l’amour. Il devait penser ainsi : ainsi, l’avaient façonné son éducation et ses rudes expériences ; et c’était ainsi qu’elle l’avait aimé. Mais elle se flattait de l’espoir qu’elle le modifierait. Or, elle s’apercevait que, de jour en jour, elle perdait de son pouvoir sur lui. Et le pire : sur elle-même. Annette se sentait envahie par le démon sensuel, de jour en jour moins maîtresse de sa volonté, plus asservie. Le duel de la passion ne conserve sa noblesse qu’aussi longtemps qu’il y a égalité entre les combattants ; dès qu’il y a un vaincu, l’autre abuse, et le vaincu s’avilit. Annette était à la minute poignante qui précède et décide la défaite : elle le savait, ses forces ne la soutiendraient plus longtemps. Philippe le savait aussi. Et son attitude le montrait. Il avait beau tenir autant à Annette (peut-être plus), il avait moins d’égards, il usait brutalement de ce qui lui appartenait, il la traitait en province conquise. Toutes ses journées prises par sa vie de travail ordonnée et tumultueuse, et ses nuits par Noémi (car il voulait ménager l’apparence), il ne voyait Annette que pour des rencontres brèves et brûlantes, des étreintes. Aucune intimité de cœur. Il affectait de dire, cyniquement, qu’elle avait la meilleure part.

Elle voulut s’arracher à cet avilissement, dont ses sens étaient complices. Mais ils devenaient, chaque jour, plus impérieux. Et une fois qu’elle voulut se soustraire à leur tyrannie, ils lui infligèrent un démenti, dont, la violence la terrassa. Une femme de cette vigueur ardente, dont la rude discipline a tenu enfermées, dix ans, ses passions, et qui leur ouvre la cage, à l’heure la plus embrasée de l’orageux été, risque d’être anéantie.

Annette ne pouvait se sauver qu’en imposant à Philippe le respect pour l’épouse qu’elle voulait être, — l’associée « rei humanæ alque divinæ », — l’égale. Elle demanda à Philippe, elle le supplia, angoissée, de renoncer à elle, jusqu’au temps où ils pourraient au grand jour s’aimer et s’épouser. Philippe refusa : il ne voulait pas plus être gêné dans ses passions que dans sa politique ; il ne voulait ni se passer d’Annette, ni l’épouser à une heure qui n’était pas la sienne. Il affecta de voir dans l’effort d’Annette pour se reprendre une tactique assez dégradante pour l’attacher à elle. Il savait pourtant le don qu’elle faisait de soi, sans arrière-pensée ! Elle fut souffletée de ce soupçon outrageant, et de nouveau elle se livra, avec un désespoir de passion et de dégoût. Mais lui, ne voulait rien voir ; il revenait, exigeant ses droits égoïstes d’amant, sans penser que chacune de ces victoires charnelles laisse dans l’autre, même consentante, une flétrissure.

Annette se vit dégradée. Elle ne se donnait plus, elle se prostituait à l’amour. Si elle ne se jetait hors de la pente où son corps possédé roulait, elle était perdue…

Une après-midi, elle fuit. Elle alla chez Sylvie, et la pria de prendre chez elle, quelques jours, son enfant ; elle prétexta la nécessité d’une absence. Sylvie ne demanda aucune explication ; un regard lui suffit. Cette femme, d’une curiosité souvent indiscrète, et par tant de côtés si incompréhensive des pensées de sa sœur, avait l’instinct de l’amour et de ses jeux tragiques. Pas plus qu’elle n’avait confié, aux heures de l’ancienne intimité avec Annette, les secrets de sa vie passionnelle, — (elle ne parlait que de l’amusement), — elle n’attendait qu’Annette lui confiât les siens. Elle savait que toute femme a droit à ses heures de silence, ses grandes heures. Et nul ne peut l’y aider. Il faut seule se sauver, ou périr seule. Elle offrit à sa sœur l’abri d’une petite maison qu’elle avait aux environs, près de Jouy-en-Josas. Annette, touchée, l’embrassa, accepta.

Dans le logis rustique, à la lisière des bois, quinze jours elle s’enferma. Elle n’avait même pas dit à Marc où elle allait. Sa retraite n’était connue que de Sylvie.

À peine eut-elle quitté Paris, le cercle ensorcelé, qu’elle vit et qu’elle jugea son égarement des dernières semaines : elle en fut terrifiée. Elle, cette insensée, cette misérable esclave ivre de sa servitude ! Passion, meurtre de l’âme !… L’étreinte se desserrait. Elle respirait, ce soir, elle revoyait les prés, les bois, le calme de la terre. Depuis deux mois, un voile opaque, rouge, lui cachait le monde vivant. Même les plus proches, — son fils, — étaient devenus lointains… En arrivant dans la maison des champs, le voile se déchira, aux rayons du soleil couchant ; elle entendit les cloches, les oiseaux, les voix des paysans : elle pleura de soulagement… Mais, au milieu de la nuit, — (elle dormait, brisée) — elle se réveilla subitement. Une angoisse l’étreignait. Elle sentait à sa gorge les anneaux du serpent. Elle passa des jours dans une alternative d’humiliantes tortures, d’aveugles poussées, et de soudaine, d’aiguë, d’absolue clairvoyance, perçant la grande tromperie. Elle avait un sentiment perpétuel d’insécurité. Même avertie, armée, il suffisait d’un rien pour qu’elle retombât. Elle prolongea l’absence.

Ce n’était pas sans risques pour sa situation. Cette subite éclipse lui fit perdre des leçons. La petite clientèle qu’elle avait eu tant de peine à rassembler passait à d’autres mains. Sylvie transmettait à sa sœur les lettres et les informations, mais elle n’y ajoutait rien que de bonnes nouvelles de la santé du petit, elle évitait de conseiller : Annette était seule juge.

Annette savait bien qu’elle devait rentrer ; mais elle retardait toujours… Elle avait beau rester, elle ne pouvait défendre à sa pensée de retourner vers Philippe : que faisait-il ? ne la cherchait-il point ?… De lui, rien n’était venu. Elle redoutait ses nouvelles, et elle les appelait. Elle l’écartait de son esprit, elle s’en croyait dégagée. Mais il ne la quittait point. Et subitement, il surgit.

Un soir, sous la charmille qui longeait le mur bas du jardin, elle errait, désœuvrée et hantée ; elle vit, entre les branches, au loin, sur la route blanche, une auto qui venait. Et elle pensa : « C’est lui !… » Elle se rejeta en arrière. L’auto fila le long du mur, au bout de la petite propriété. Annette, le cœur serré, écoutait le grondement, l’entendit se ralentir. À trente pas plus loin, le chemin bifurquait, et l’auto hésita. Annette, derrière le rideau de feuilles, se risquant à regarder, vit de dos l’homme indécis, qui se tournait, explorant l’horizon. Et elle le reconnut. Une terreur la prit : elle courut se jeter derrière une haie de buis, et s’affaissa par terre, ses ongles grattant le sol ; elle baissait la tête, un flot de sang aux joues, pensant : « Il va me reprendre ! » Et elle voulait dire : « Non ! » Et son sang criait : « Oui ! » Elle sentait sous ses doigts s’écraser les mottes sèches, et, la figure enfouie dans l’odeur amère du buis au soleil, elle tâchait d’arrêter le bruissement du sang dans ses oreilles, pour écouter les pas de l’autre côté du mur. Elle entendit l’auto qui repartait. Elle courut à l’angle du jardin, sur la route ; et elle cria :

— Philippe !…

La voiture, au tournant, disparut…

Annette repartit, le lendemain, pour Paris. Savait-elle ce qu’elle voulait, ce qu’elle allait faire ? — Sylvie la regarda avec pitié, dit :

— Ça ne va pas mieux…
et ne l’interrogea point. Annette, reconnaissante, restait, le corps brisé, assise, sans parler, dans un coin de la chambre de sa sœur, cherchant un apaisement dans cette chaude présence. Sylvie allait et venait, la laissait reprendre pied dans son silence. Annette se leva enfin, pour rentrer au logis. Quand elle fut pour partir, Sylvie, lui mettant les deux mains autour des tempes, la regarda encore, longuement, hocha la tête, et dit :

— Si tu ne peux autrement, soumets-toi, ne lutte plus ! Ça passera. Tout passe. Le mal, le bien, et nous… Pour le peu que ça vaut !…

Mais pour Annette, cela valait beaucoup. La question n’était pas seulement entre Philippe et elle. La question était entre elle et elle. Retourner à Philippe, s’avouer vaincue par lui, elle y eût trouvé une âpre jouissance. Mais ce qui l’épouvantait, c’était une défaite plus profonde, plus intime, qui n’avait d’autre témoin qu’elle-même. Elle portait en soi, son mortel adversaire. Jamais depuis des années, elle ne l’avait ignoré, quoiqu’il lui plût, par orgueil, et peut-être par prudence, de ne pas y penser. Ce gouffre du désir et de la volupté, qu’une vie précédente — (le père ?) — avait creusé… Tout ce qui faisait sa force et sa fierté de vivre, sa volonté, son âme saine, ce souffle libre et pur qui baignait ses poumons, y était aspiré. Mors animae… Mais Annette, dont la raison peut-être ne croyait pas à l’âme, Annette ne voulait pas que son âme mourût.

Ramenée à Paris vers Philippe, comme sur les bas-reliefs assyriens un captif, la corde au cou, elle ne vit pas Philippe à Paris : elle le fuit.

Philippe, aussi possédé d’Annette qu’Annette l’était de lui, était venu heurter à sa porte, en son absence. Il s’indigna de ce départ subit. Il n’admettait point qu’elle lui échappât. Il voulut son adresse. Il eut celle de Sylvie, et il alla chez elle. Dès le premier regard, la guerre fut déclarée. Sylvie avait compris. Armée de méfiance rancunière, elle jugea Philippe, avec ses yeux à elle, et non pas ceux d’Annette : l’homme dangereux comme ennemi, plus dangereux comme amant, l’homme qui broie ce qu’il aime. Elle connaissait l’espèce, et ne la pratiquait point. Aux questions impérieuses de Philippe, s’informant où était Annette, elle répondit froidement qu’elle n’en savait rien, en ayant soin qu’il vît qu’elle n’en ignorait rien. Philippe fit effort pour dissimuler son irritation. Il essaya d’enjôler. Sylvie resta de bois. Il partit, enragé.

Il ne s’acharna point à battre les buissons, et jamais n’eut l’idée de ramasser en auto la poussière des routes de Jouy-en-Josas. Il ne chercha point Annette. Il n’entendait pas sacrifier ses journées à une poursuite vaine. Il était sûr qu’Annette reviendrait. Mais qu’elle lui manquât, qu’elle se permît de le troubler, en un moment pareil, il ne le pardonnait pas. Et son ressentiment, non moins qu’un furieux besoin de diversion, le rejeta vers sa femme. Rapprochement provisoire et assez humiliant pour la remplaçante ! Car c’était faute de mieux ; et il attendait l’autre.

Mais Noémi savait n’être point fière, quand son avantage le réclamait. Elle ne perdit pas son temps. L’épreuve lui avait révélé ses erreurs passées. Elle avait reconnu que, pour tenir un homme, il ne suffît pas de le prendre par l’amour, il faut flatter son orgueil et ses manies d’esprit. Philippe fut étonné de l’intérêt qu’elle témoigna pour sa campagne actuelle, et même qu’elle eût pris la peine de s’en instruire. Il en soupçonna les motifs. Mais que l’intérêt de Noémi fût réel ou non, il y trouvait son plaisir. Il découvrit agréablement l’intelligence de Noémi. Elle ne la cachait plus. C’était par là qu’Annette l’avait évincée. Elle se servit des armes, et elle les perfectionna. Elle ne se mêla point, comme Annette, de juger le fond du débat. Elle en laissait le soin à son époux et maître. Elle bornait son rôle à lui suggérer la tactique la plus adroite pour qu’il eût la victoire. Philippe admira son ingéniosité.

La violence de la polémique alors était extrême. Noémi, surmontant la répugnance et l’ennui que lui causaient ces disputes d’hommes, comprit qu’elle devait résolument se jeter dans la lice. Elle se mit, dans les salons, à soutenir, avec une spirituelle effronterie, les thèses audacieuses que son mari avait lancées. Sa grâce, son humour, sa passion qui riait, un esprit de gavroche et un sérieux ardent, scandalisaient un peu, mais amusaient beaucoup. Elle gagna à sa cause un certain nombre de jeunes femmes, ravies de s’affirmer libres des préjugés sociaux. L’adroite Noémi n’avait garde de rompre avec les préjugés. Tout en leur décochant d’irrespectueuses nasardes, elle se ménageait des indulgences dans le camp de la morale et des honnêtes gens. Elle professait gravement que le droit des pauvres à n’avoir point d’enfants avait sa contre-partie dans le devoir des riches d’en approvisionner l’État et la Société. Il fallait, pour le dire, ne pas manquer d’aplomb : car, de remplir ce devoir, en sept ans de mariage, elle n’avait pas trouvé le temps. — Mais elle fut héroïque : elle le trouva, maintenant.


Philippe ne tarda pas à apprendre qu’Annette était rentrée. Il essaya de la joindre chez elle, aux heures où il la savait seule. Mais Annette se méfiait. Il trouva porte fermée. En dépit de sa rancune et des diversions, sa passion n’était pas amortie. La résistance d’Annette l’exaspéra. Il n’était pas homme à se laisser éconduire…

Annette l’aperçut, à quelques pas, dans la rue. Elle pâlit, mais elle ne l’évita point. Ils allèrent l’un à l’autre. Il décida :

— Vous rentrez. Je vais avec vous.

— Non, dit-elle.

Elle entra avec lui dans un square exigu, adossé à une église ; un arbre poussiéreux les masquait à peine au flot des passants dans la rue. Ils devaient se contraindre. Il dit avec âpreté :

— Vous avez peur de moi.

— Non, dit-elle. De moi.

Philippe brûlait de passion et de ressentiment. Mais quand son dur regard rencontra celui d’Annette qui ne l’évitait pas, il y lut une souffrance fermement contenue ; sa colère fondit ; et ce fut d’une voix radoucie qu’il demanda :

— Pourquoi avez-vous fui ?

— Parce que vous me tuez.

— Ne savez-vous point ce que c’est qu’aimer ?

— Je le sais ; et c’est pourquoi je fuis. J’ai peur de vous haïr.

— Eh ! haïssez-moi, s’il vous plaît ! Haïr, c’est encore aimer.

— Pas pour moi, dit-elle. Je ne peux pas le supporter.

— Vous n’êtes pas si faible que vous ne puissiez porter et le bien et le mal de l’amour tout entier.

— Je ne suis pas si faible, Philippe. Je veux l’amour tout entier. Corps et âme. Je ne veux pas de la moitié.

— L’âme est une foutaise, dit-il.

— À quoi avez-vous donc voué votre énergie ? À quoi vous sacrifiez-vous, depuis que vous êtes né, sinon à votre Idée ?

Il haussa les épaules, et dit :

— Duperie !

— Elle vous fait vivre. Moi aussi, j’ai la mienne. Ne la faites pas mourir !

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Je veux que jusqu’au jour où nous aurons décidé d’unir ou non nos vies, nous évitions de nous voir.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux plus, je ne veux plus me cacher, je ne veux plus de partage, je ne veux plus, je ne veux plus…

Mais elle ne dit pas la plus secrète raison :

— ( « Si j’acceptais encore, il ne me resterait plus bientôt même la volonté de vouloir autrement ; je ne m’appartiendrais plus ; je serais un jouet qu’on brise, après l’avoir sali. » )

Lui, qui était incapable de comprendre cette révolte de l’instinct contre l’asservissement à ses désirs mortels, il ne voulait toujours voir là qu’une méfiance et une ruse de femme, afin de le dominer. S’il ne le dit point, il ne le cacha point. Quand elle le lut en lui, Annette impétueusement fit le mouvement de partir. Philippe, frémissant d’impatience et de l’effort qu’il faisait pour ne point la trahir aux regards des passants, saisit le bras d’Annette, et le serrant, il dit d’une voix qui tâchait d’assourdir ses accents emportés :

— Et moi, je ne veux pas, je ne veux pas renoncer, je veux te voir… Tais-toi ! ne réponds pas !… On ne peut parler ici… Je viendrai, ce soir, chez toi.

Elle dit :

— Non ! Non !

Il répéta :

— Je viendrai. Je ne puis me passer de toi. Ni toi de moi.

Elle se révolta :

— Je le puis.

— Tu mens.

Ils luttaient, sans gestes, à voix basse et violente, à coups d’âme. Leurs regards se mesuraient. Celui de Philippe plia. Il implora :

— Annette !…

Mais elle gardait aux joues la brûlure du brutal démenti et la honte de penser qu’en effet, elle mentait. Elle se raidit, se dégagea de la main qui la tenait, et partit.

Le soir, Philippe vint. Tout le reste du jour s’était passé pour elle dans la terreur de cet instant et qu’elle n’eût pas la force de tenir sa porte fermée. Car elle ne voulait plus se retrouver en face de cette passion sans pitié. Elle s’était convaincue de l’impossibilité de vivre avec cette torche attachée à son sein. Il fallait l’arracher, tandis qu’elle avait encore un reste d’énergie. En restait-il assez ? Elle l’aimait. Elle aimait la brûlure qui la consumait. Demain, elle eût aimé la honte et les outrages. Elle rougissait de se l’avouer : jusque dans sa révolte contre lui, ce matin, il y avait un fond de volupté…

Elle reconnut ses pas qui montaient l’escalier. Elle l’entendit sonner et ne bougea pas de sa chaise. Il sonna de nouveau, frappa. Annette, les bras pendants et le buste en arrière, se répétait :

— Non, non…

Même si elle eût voulu se lever pour ouvrir, le souffle lui eût manqué…

Elle n’entendit plus rien. Est-ce qu’il était parti ?… Elle fut debout, avant de l’avoir résolu. Elle se glissa vers la porte, chancelante, à pas assourdis. Une planche du parquet craqua. Annette s’arrêta. Quelques secondes passèrent : rien ne remua. Mais elle avait perçu, derrière la porte, la présence de Philippe qui guettait. Et Philippe savait qu’Annette écoutait, de l’autre côté… Lourd silence. Ils s’épient… La voix de Philippe, collé contre la porte, dit :

— Annette, vous êtes là. Ouvrez !

Annette, appuyée au mur, sent son cœur défaillir. Elle ne répond pas.

— Je sais que vous êtes là. N’essayez pas de vous cacher ! … Annette ! ouvrez ! Il faut que je vous parle !… Il étouffait sa voix, pour ne pas être entendu de l’escalier ; mais un flot de passions mêlées montait en lui : il était près de secouer la porte.

— Il faut que je vous voie… Que vous le vouliez ou non, j’entrerai…

Silence.

— Annette, je vous ai blessée, ce matin. Pardonnez !… Je vous veux. Que voulez-vous de moi ? Dites-le-moi, je le ferai…

Silence. Silence.

Philippe serrait les poings. Il l’aurait étranglée.

Il gronde, la bouche contre la porte :

— Vous êtes à moi. Vous n’avez plus le droit de vous reprendre.

Il dit :

— Pensez-y bien ! Si vous n’ouvrez, c’est fini pour jamais.

Il dit :

— Annette, mon Annette !

Il dit, il s’emporte :

— Lâche ! Tu crains de me voir. Tu n’es forte que derrière une porte fermée.

Une voix derrière la porte dit :

— Pourquoi me torturez-vous ?

Philippe, saisi, se tait.

La voix, lasse, reprend :

— Ami, vous me déchirez.

Philippe est ému ; mais son orgueil blessé ne veut pas le montrer. Il dit :

— Que demandez-vous ?

Elle répond :

— Pitié.

Le ton de la voix le touche ; mais il ne comprend pas.

— Qu’en avez-vous besoin ?

Elle dit :

— Laissez-moi !

Sa colère rejaillit :

— Vous me chassez ? fait-il.

— J’implore de vous le repos… Le repos !… Laissez-moi seule, pendant quelques semaines !

— Ainsi, vous ne m’aimez plus ?

— Je défends mon amour.

— Contre quoi ? contre qui ?

— Contre vous.

— Folie !… Tu m’ouvriras.

— Non !

— Je le veux. Je te veux.

— Je ne suis pas ta proie.

Droite et fière, elle se tenait, frémissante ; et son regard le défiait, au travers de la porte. Quoiqu’il ne pût la voir, ce regard l’atteignit. Il lui cria :

— Adieu !

Elle l’entendit partir, et son sang se glaça. Il ne pardonnerait pas.


Il ne pardonna point. Philippe ne revint plus.

Annette se répétait :

— Il le fallait, il le fallait…

Mais elle n’acceptait pas. Elle eût voulu revoir encore une fois Philippe, lui faire comprendre doucement — (pourquoi s’était-elle emportée ?) — qu’elle ne se retirait pas de lui, qu’elle défendait jalousement son amour, leur amour et leur fierté commune, qu’avec une inconscience brutale il saccageait. Elle voulait qu’il leur fût donné à tous deux de se recueillir, de se ressaisir au milieu du torrent de passion qui les roulait avec sa boue et son écume, de juger, de décider en claire liberté. Et s’il devait la choisir, qu’il respectât en elle sa femme et lui…

Mais Philippe ne pardonnait point qu’une femme qu’il aimait opposât une barrière à sa volonté. D’une autre classe sociale, il l’eût violentée. Tenu en cage dans la sienne, contraint de ménager ce monde qu’il voulait dominer, sa passion offensée se mua en une négation irritée de sa passion : à défaut de la femme, détruire le sentiment qu’il avait pour elle ! C’était aussi l’atteindre — il le savait — au cœur. Car son instinct lui disait qu’Annette, malgré tout, l’aimait…

Après trois mois de brûlante solitude, de colloques avec elle amers et tourmentés, de renoncement et d’espoir, de fierté, de bassesses, de reproches intérieurs, après trois mois d’attente incurable et stérile, Annette apprit, un jour, par Solange, ravie, le bonheur qui comblait les vœux du ménage Villard : Noémi était enceinte.


Annette aurait voulu se réfugier auprès de son enfant, cacher sa tête douloureuse sous l’aile de l’amour qui ne trompe pas, dit-on — celui du fils pour la mère. Hélas ! il trompe comme les autres. Annette ne pouvait attendre de Marc aucun signe de tendresse, ni même d’intérêt. Jamais le jeune garçon n’avait paru plus froid, plus sec, plus indifférent. Des tourments qui ravageaient sa mère, il ne remarquait rien. Certes, elle s’efforçait de les lui dissimuler. Mais elle les dissimulait si mal ! Il aurait pu les lire dans ses yeux que creusait l’insomnie, sur son visage blêmi, sur ses mains amaigries, sur tout son corps miné par la passion cruelle. Il ne lisait rien. Il ne la regardait même pas. Il n’était occupé que de lui. Et ce qui se passait en lui, il le gardait pour lui. On ne le voyait qu’aux heures des repas, où il ne disait pas un mot ; les efforts que faisait Annette pour causer le rendaient plus obstiné à son mutisme. C’est à peine si elle obtenait de lui qu’au début et à la fin de la journée, il dît bonjour, bonsoir : car il avait décidé que c’étaient des simagrées ; et il n’y consentait — (pas tous les jours !) — que pour avoir la paix. Il présentait hâtivement aux lèvres de sa mère un front ennuyé, et quand il ne sortait pas pour son lycée ou pour ses affaires personnelles, — (il n’était pas facile de lui en faire rendre compte) — il s’enfermait dans son cabinet de travail, un cabinet de débarras, grand comme une armoire, coincé entre la salle à manger et sa chambre à coucher ; et là, il ne faisait pas bon aller le troubler. À table ou au foyer, il avait l’air d’un étranger. Annette se disait amèrement :

— Si je mourais, il ne pleurerait même pas.

Et elle songeait au rêve qu’elle avait conçu jadis du cher petit compagnon, fabriqué de son sang, et blotti auprès d’elle, sans parler, devinant, partageant tous les secrets de son cœur. Qu’il manquait de tendresse ! Pourquoi était-il si dur ? On eût dit, par moments, qu’il lui en voulait. De quoi ? De trop l’aimer ?

— « Oui, c’est ma maladie, aimer trop ! On ne doit pas trop aimer. Les gens n’en ont pas besoin. Cela les gêne… Mon fils ne m’aime pas ! Il brûle de me quitter… Mon fils, si peu mon fils ! Il ne sent rien de ce que je sens ! Il ne sent rien !… »

En ces mêmes journées, le cœur du petit Marc était illuminé d’amour et de poésie. Il s’était follement épris de Noémi. C’était un de ces amours d’enfant, absurdes et dévorants. Il sait à peine ce qu’il veut de la femme : est-ce la voir, la sentir, la toucher, la goûter ? Et certes, il ne se doute point de ce qu’est la possession ; c’est lui qui est possédé. Marc défaillait presque, quand sur la petite main que Noémi lui tendait, il appliquait ses lèvres et le bout de son nez, ce nez gourmand de jeune chien qui humait, sur la frêle fleur du poignet, le mystère enivrant du souef corps féminin. Elle était tout entière pour lui une fleur et un fruit vivants. Il mourait du désir d’y imprimer — très doucement — ses dents, et de la terreur d’y céder. Et une fois, (ô honte !) il y céda… Qu’allait-il se passer ? Rouge et tremblant, il attendait les pires infortunes : l’humiliation publique, des paroles indignées, et qu’on le chassât outrageusement. Mais elle rit aux éclats ; elle l’appela :

— Petit chien !

elle lui donna une tape sur l’oreille, et lui frotta le nez une fois, deux fois, trois fois, sur la morsure, disant :

— Demande pardon !.. Vilain !

Et, depuis ce moment, elle s’avisa de jouer avec le jeune animal. Elle ne pensait pas à mal. Elle ne pensait pas à bien. Elle jouait à agacer le petit amoureux. Cela n’avait, pour elle, pas la moindre importance. Elle n’en imaginait aucunement le sérieux pour l’enfant. Mais lui — (Qu’il était donc, malgré les apparences, le fils authentique d’Annette !) — il le prit au tragique.

Dès la première fois qu’il l’avait vue, elle avait été pour lui le Paradis défendu, ce merveilleux mirage de la femme apparaissant aux regards qui s’éveillent d’un enfant innocent. Autant que de ce qui est, la fascinante image est faite de ce qui n’est pas, autant que de ce qu’il voit, de ce qu’il ne voit pas, de ce qu’il ne sait pas, de ce qu’il craint et désire, de ce qu’il veut et ne veut pas, de l’effrayant attrait qui tend le corps adolescent à l’appel extatique et brutal de la nature. Des traits de Noémi il ne voyait peut-être pas un seul, exactement. Mais chacun de ses traits et chacun de ses mouvements, et les plis de sa robe et les boucles de ses cheveux, sa voix et son parfum, et les lueurs de ses yeux, tout faisait follement surgir du corps et du cœur qui désirent des vagues bondissantes de joie et d’espérance, et des cris de bonheur, et le besoin de pleurer.

Ce même jour où Annette navrée le voyait dur, hostile, glacé, et où la maladroite insistance pour en savoir la cause, pour arracher de lui un mot, un seul mot de tendresse, s’était attiré une réponse blessante, — ce jour précisément, le petit adolescent avait sa plus émouvante révélation du rêve enchanté. Depuis huit jours, il vivait dans une griserie. Noémi, qu’il continuait de voir, à l’insu de sa mère, et qui se servait de lui, comme d’un petit espion qui la renseignait innocemment sur tous les mouvements, au camp de l’ennemi, — Noémi, qu’il avait surprise une fois dans son salon, tout en causant, se mirant dans une glace minuscule dissimulée au fond de son mouchoir, s’était amusée à lui barbouiller les lèvres pâles avec son bâtonnet de rouge. Il avait eu dans la bouche le goût de la bouche aimée. Et depuis, il l’emportait sur sa langue qu’il suçait, il en était imprégné. Cette rouge grenade, cette bouche toujours ouverte, à la lèvre retroussée, trop courte ou trop remuante pour rejoindre l’autre lèvre charnue comme une cerise, il la voyait partout, en cette matinée où, sortant de chez sa mère, en faisant claquer la porte brutalement, il avait décidé de « sécher » le lycée, pour aller se promener : elle fleurissait dans le verger de nuages du beau ciel de juillet, dans les petits plis folâtres de l’eau d’une fontaine, dans le sourire distrait des femmes qui passaient. Elle lui mangeait l’esprit.

Il allait au hasard, sa blonde tête au vent d’été. Mais si distrait qu’il fut et si plein de ses folies, il sut, de ses yeux de lynx, reconnaître là-bas, sur l’autre trottoir, tante Sylvie qui venait. Il se hâta de sauter dans une rue latérale. Il ne tenait pas du tout à la rencontrer. Non qu’il craignît d’être pincé par elle en école buissonnière : elle serait bien plutôt disposée à en rire. Mais quand il avait un secret, avec elle — (ce n’était pas comme avec sa mère !) — il n’était jamais rassuré. Son instinct lui disait que les secrets de ce genre, tante Sylvie était experte à les lire…

Elle ne l’avait point vu. Il respira, soulagé. Il pourrait savourer son amour, toute la matinée. Sa démarche flâneuse, que l’amour n’empêchait pas de s’arrêter aux devantures pour regarder une cravate, une badine, un journal illustré, le menait, sans qu’il le sût, directement au but, — comme ces pigeons de Paris, qui vont, chaque matin, par-dessus les amas de maisons poussiéreuses, chercher les grands jardins et les vieux arbres frais. L’enfant les cherchait aussi. Il lui fallait leur ombre et leur roucoulement.

Il dévala tout droit de la Montagne Sainte-Geneviève, et se trouva, au sortir des antiques rues populeuses, dans les espaces clairs du calme Jardin des Plantes, avant de s’être aperçu que c’était là qu’il voulait aller.

Peu de monde, à cette heure. Quelques promeneurs clairsemés. Paris bourdonnant au loin, comme un frelon. La vibration bleue d’un beau matin d’été. L’enfant chercha un banc caché au pied d’un groupe d’arbres ; et il ferma les yeux sur son trésor. Ses longues mains fiévreuses d’adolescent, pressées contre sa poitrine, semblaient vouloir abriter son cœur des regards indiscrets. Qu’y cachait-il de si précieux qu’à peine osait-il y songer ?

— Une parole de Noémi, dont il avait fait un monde, et qu’elle avait dite sans y penser… Ce dernier jour qu’il l’avait vue, prenant à peine garde à la présence du gamin, elle lui jetait au hasard un sourire, tandis que son attention était absorbée par les grands événements — (Philippe reconquis, l’humiliation d’Annette, victoire définitive !… « Mais on ne sait jamais ! rien n’est définitif. Contentons-nous d’aujourd’hui !… » ) — Elle soupira, de fatigue, d’énervement et de plaisir. Marc lui demanda pourquoi. Distraite par le regard alarmé et naïf de l’enfant, elle dit, pour l’intriguer :

— C’est un secret…
en soupirant de plus belle. Il demanda :

— Quel secret ?

Une pensée malicieuse passant par sa cervelle, Noémi répliqua :

— Je ne puis pas le dire. À toi de deviner !

Palpitant d’émotion, il dit :

— Je ne sais pas. Dites-le-moi !

Elle battait des paupières sur des yeux langoureux :

— Non, non, non…

Rougissant, balbutiant, il avait peur de savoir. Pour faire durer le jeu, elle prit un air mystérieux et dit :

— Tu le veux ?…

Dans son émotion, il était près de crier :

— Non !

— Eh bien… Non, pas aujourd’hui !… Je te le dirai, une autre fois.

— Quand ?

— Bientôt.

— Bientôt quand ?

— Bientôt… La semaine prochaine, quand tu viendras dîner.

La semaine était passée. C’était ce soir, pensait Marc, qu’il devait la revoir. Il ne vivait plus que dans l’attente de cet instant. Il l’avait bien vécu, par avance, vingt fois ! Il n’osait jamais aller jusqu’au terme de l’histoire. C’était trop angoissant… Mais de rester en chemin, était d’une telle douceur ! Sur le banc du jardin, il succombait de langueur. Une cloche tinta midi. Derrière le rideau d’arbres, le sable d’une allée au soleil grésillait sous le pas d’une petite fille qui chantait. Des oiseaux exotiques plus loin, dans une volière, pépiaient en un langage étrange et émouvant. Sur la Seine, très loin, hululait lentement la sirène d’un remorqueur. Et sans le voir, sans bruit, passèrent longuement devant lui, enlacés en marchant, deux amants, une grande fille brune, un jeune ouvrier pâle, qui se baisaient la bouche et se mangeaient des yeux. Et l’enfant, retenant son souffle, les suivit du regard jusqu’au détour de l’allée, et lorsqu’ils disparurent, sanglota de bonheur. Du bonheur qui avait passé. Du bonheur qui viendrait. Du bonheur qui était en eux, dans tout ce qui l’entourait, dans ce midi de juillet, et dans son cœur brûlant qui les embrassait tous.

Il rentra, auréolé de cette minute d’extase. Elle dépassait infiniment l’image féminine qui l’avait provoquée : l’ombre de Noémi se fondait dans un bain d’or ; et pour la voir encore, il fallait le vouloir. Marc le voulait, mais elle lui échappait : il trichait, affectant de la reconnaître sous le visage de ce bonheur, si intense qu’il était douloureux, dans tout ce qui le remplissait, ces espoirs infinis, ces résolutions héroïques, cette force et cette bonté qui le portaient comme des ailes, tandis qu’il remontait quatre à quatre l’escalier. Mais à peine eut-il vu le regard sévère de sa mère — (il s’était mis de trois quarts d’heure en retard pour le déjeuner) — que l’auréole s’éteignit ; et il rentra sous le nuage maussade du silence.

Annette ne cherchait pas à lui parler. Elle avait son fardeau de peines, qu’elle ne pouvait partager. Son fils, en face d’elle, assis à table, lui paraissait égoïste et lointain. Il mangeait voracement. Il avait appétit et hâte d’avoir fini, pour se replonger dans sa fantasmagorie.

Annette pensait :

— Je ne lui suis rien de plus que celle qui le nourrit.

Elle n’avait même plus le courage de protester. Elle était abandonnée. Vers la fin du repas, il s’aperçut qu’il n’avait point parlé ; il eut un vague remords ; mais s’il disait un mot, il craignait qu’elle ne commençât à l’interroger. Il enfonça sa serviette mal pliée dans son rond, précipitamment se leva et, prenant bien garde de ne pas accrocher au vol le regard de sa mère, il sortit… il allait sortir, quand une brusque impulsion… Il demanda — (il en était sûr, puisque Noémi le lui avait dit, mais il avait besoin de se faire confirmer ce qu’il savait) :

— C’est ce soir que nous dînons chez les Villard ?

Annette, restée assise, dans une immobilité morne, sans le regarder, dit :

— Il n’y a pas de dîner.

Sur le pas de la porte, Marc s’arrêta, saisi :

— Comment ! On me l’a dit !…

— Qui te l’a dit ?

L’enfant, embarrassé, ne répondit pas : sa mère ignorait ses visites chez Noémi. Il se hâta de détourner la demande par une autre demande :

— Mais pour quel jour, alors ? interrogeait-il, déçu.

Annette haussa les épaules. Il n’était plus question de dîner chez les Villard ! Noémi avait dit, par jeu : « la semaine prochaine », comme elle eût dit : « l’an quarante ! »…

Marc lâcha le bouton de la porte, et revint, anxieux. Annette le regarda, lut sa déception, et dit :

— Je ne sais pas.

— Comment ! Tu ne sais pas ?

Annette dit :

— Les Villard sont partis.

Marc cria :

— Non !

Elle ne sembla pas l’entendre. Marc mit une main impatiente sur les bras de sa mère étendus sur la table, et supplia :

— Ce n’est pas vrai ?

Annette, se réveillant de sa torpeur, se leva et commença de desservir.

— Mais où ? Mais où ? criait Marc, atterré.

— Je ne sais pas, dit Annette.

Elle enleva les couverts, et sortit.

Marc resta, hagard, devant son rêve écroulé. Il ne comprenait pas… Ce départ soudain, sans prévenir… Impossible !… Il fit un mouvement pour suivre sa mère et pour lui arracher une explication… Mais non !.. Il s’arrêta… Non, ce n’était pas vrai ! Il comprenait maintenant… Annette s’était aperçue de son amour. Elle voulait les séparer. Elle mentait, elle mentait ! Noémi n’était point partie… Et il haït sa mère.

Il se glissa hors de l’appartement, il dégringola l’escalier, il alla, il courut, le cœur battant, chez les Villard. Il voulait s’assurer qu’ils n’étaient pas partis. — Et en effet, ils étaient là. Le valet dit que Monsieur venait de sortir ; Madame était fatiguée, elle ne recevait pas. Marc fit demander pourtant qu’on voulût bien lui accorder une minute d’entretien. Le domestique revint : « Madame regrettait, mais c’était impossible. » L’enfant insista fiévreusement : « Il fallait qu’il la vît, seulement un moment, il avait à lui dire des choses tout à fait importantes. .. » En attendant, il disait des choses incohérentes, d’une voix qui muait, bredouillante et étranglée, avec des gestes maladroits, rougissant, près de pleurer. L’œil curieux et railleur du valet impassible lui faisait perdre le fil de ses idées. On le poussait vers la porte ; il se rebiffa sottement, criant qu’il défendait qu’on le touchât : le domestique lui dit de filer, et que s’il ne se taisait pas, on téléphonerait au concierge de le faire descendre… La porte se referma sur son dos. Honteux et furieux, il restait sur le seuil, ne pouvait se décider à partir. Et comme, machinalement, il s’appuyait sur le vantail, il sentit que la porte était mal fermée et cédait. Il poussa le battant et rentra. Il voulait à tout prix parvenir jusqu’à Noémi. Le vestibule était vide. Il savait où était la chambre, il s’insinua dans le couloir. Il entendit à l’intérieur la voix de Noémi. Elle disait au valet :

— Zut et zut ! Il m’embête !… Vous avez bien fait de le moucher, ce serin !…

Il se retrouva sur le palier. Il fuyait. Il pleurait, il grinçait des dents, il était égaré. Sur une marche de l’escalier il s’assit, suffoquant. Il ne voulait pas, dans la rue, qu’on le vît pleurer. Ses larmes essuyées, se composant un calme qui recouvrait une douleur enragée, il reprit sans le savoir le chemin de sa maison. Il était désespéré… Mourir, il voulait mourir ! La vie n’était plus possible. Elle était trop laide, trop basse, elle mentait, tout mentait !… Il ne pouvait plus respirer. En traversant la Seine, il songea à s’y jeter. Mais un autre malheureux l’avait déjà devancé. Les berges étaient comme noires de mouches. Un millier de personnes — hommes, femmes, enfants, — penchés sur le parapet, regardaient avidement retirer un noyé. Quels sentiments les poussaient ? Très peu, le frisson sadique. Assez peu, la pitié. L’énorme majorité, l’attrait du fait-divers, curiosité désœuvrée. Un bon nombre, peut-être, un retour sur soi-même : voir comment on souffre ( « comment je pourrais souffrir » ), voir comment on meurt ( « comment je mourrai ».) — Marc ne distingua que la curiosité basse ; et elle lui fit horreur. Se tuer : oui, mais pas dehors ! Il était comme Annette : il avait sa pudeur d’orgueil farouche, il ne voulait pas se donner en spectacle à cette canaille, être tripoté par leurs mains, violé dans sa nudité par leurs sales regards. — Il serra les dents, et rentra vite, plus vite, décidé à se tuer.

Il avait, au cours des fouilles qu’en l’absence de sa mère il avait minutieusement faites dans tout l’appartement, trouvé un revolver. C’était celui de Noémi, qu’Annette avait ramassé, après le départ de celle-ci, et, trop insoucieusement, placé dans un tiroir. Il se l’était approprié, et il l’avait caché. Sa résolution fut prise. Et comme chez l’enfant, quand l’acte est sous sa main, il suit de près la pensée, Marc voulut aussitôt le mettre à exécution. Rentré dans l’appartement, sans bruit, comme il en était sorti, enfermé dans sa chambre, il arma le revolver, ainsi qu’il avait vu faire à un camarade de lycée, à peine plus âgé, qui promenait dans sa poche un de ces dangereux joujoux et, à une classe de grec, dans le creux de sa serviette, pendante entre ses jambes, en expliquait le maniement aux voisins attentifs. Maintenant, l’arme était prête. Marc s’apprêta à tirer… Où se mettrait-il ? Il ne fallait pas se manquer. Là, debout, devant son miroir… Mais ensuite, pour tomber ?… Ici, plutôt, assis, accoudé devant sa table, et le miroir en face… Il décrocha le miroir, le posa sur la table, l’étaya d’un dictionnaire… Ainsi. Il se voyait bien. Il prit le revolver et l’appuya… Où ? Sur la tempe, on dit que c’est le meilleur… Cela ferait-il bien mal ?… Il n’avait pas une pensée pour sa mère. Sa passion, sa souffrance et les préparatifs occupaient tout… Ses yeux, dans le miroir, l’émurent… Pauvre Marc !… Il éprouva le besoin de dire, de faire savoir, avant de disparaître, ce qu’il avait souffert du monde, et comme il le méprisait… Besoin de se venger, de laisser des regrets, de frapper l’admiration… Il chercha une grande feuille de papier écolier, la plia de travers — (il était pressé) — et, de son écriture mal assurée d’enfant qui s’appliquait, il écrivit :

« Je ne peux plus vivre, parce qu’elle m’a trahi. Tout le inonde est mauvais. Je n’aime plus rien, alors j’aime mieux mourir. Toutes les femmes sont menteuses. Elles sont lâches. Elles ne savent pas aimer. Je la méprise. Je demande, quand on m’enterre, qu’on mette sur moi ce papier : « Je meurs pour Noémi. »

À ce nom chéri, il pleura ; il appuyait son mouchoir sur sa bouche, pour ne pas faire de bruit. Il essuya ses larmes, il relut ses lignes, et pensa gravement :

— Je ne dois pas la compromettre. Alors, il déchira la page, et il recommença. Ses lignes désespérées, malgré lui, s’envolaient en fusée. Arrivé à la phrase :

— « Elles ne savent pas aimer, »

il continua :

« Moi j’ai su, et je meurs. »

Il fut, dans sa douleur, très satisfait de sa phrase ; elle le consola presque. Cela le disposa à la bonté pour ceux qui restaient ; et, généreusement, il termina :

— « Je vous pardonne à tous. »

Il mit sa signature. Quelques secondes encore, et tout serait fini ; il serait délivré ; et il voyait d’avance le bel effet produit !

Mais comme il s’appliquait à repasser la plume sur le paraphe puéril, où l’encre avait manqué, la porte du petit cabinet s’ouvrit brusquement derrière lui. Il eut juste le temps de cacher sous ses bras l’arme et les papiers. Annette ne vit que la glace posée sur le dictionnaire, et crut que Marc était en train de s’admirer. Elle ne fit pas de remarque. Elle semblait terriblement lasse, et dit, d’une voix basse, comme épuisée, qu’elle avait oublié d’acheter du lait pour le dîner et que Marc serait bien gentil s’il voulait lui épargner la peine de descendre et remonter les quatre étages, en allant le chercher. Lui, qui n’avait qu’une pensée : qu’elle ne vît pas ce que ses bras recouvraient, il ne voulait pas bouger ; il répondit avec brusquerie qu’il n’avait pas le temps : il était occupé. — Annette, avec un sourire triste, referma la porte et sortit.

Il l’entendit descendre lentement l’escalier — (elle avait l’air brisée). — Il fut pris de remords. Il gardait dans le cœur l’expression du visage et du ton fatigués… Il jeta rapidement le revolver dans un tiroir, enfouit sous un amas de livres les « Adieux à la vie », et se précipita hors de l’appartement. Il bouscula sa mère dans l’escalier, et lui cria d’un ton bourru qu’il allait faire la course. Annette remonta, le cœur un peu allégé. Elle pensait que l’enfant était moins mauvais qu’il ne paraissait ; mais elle souffrait de sa rudesse, de ses aspérités. Dieu ! qu’il était peu tendre !… Tant mieux pour lui ! Pauvre petit, il souffrira moins de la vie…

Lorsque Marc rentra, il avait tout à fait oublié sa volonté de suicide. Il n’eut aucun plaisir à retrouver sur sa table, imparfaitement caché, le fameux « Testament ». Il se hâta de le faire disparaître tout à fait au fond d’un carton. Il écartait l’oppressante idée. Il sentait maintenant quelle lâcheté cruelle c’eût été à l’égard de sa mère, dont la santé l’inquiétait. — Mais il traduisit maladroitement son souci ; il ne sut pas lui demander, et elle ne sut pas lui répondre. Par amour-propre déplacé, il ne voulut pas montrer sa réelle émotion ; il eut l’air de s’acquitter, maussade, d’un devoir de politesse. Et elle, aussi fière que lui, ne voulut pas le troubler et détourna l’entretien. Alors, ils retombèrent tous deux dans leur mutisme. Déchargé d’inquiétude, Marc se crut le droit maintenant d’en vouloir à sa mère, puisqu’il lui avait fait le sacrifice de son suicide… Il savait bien qu’il n’en avait plus la moindre envie ; mais il avait besoin de se venger de ce qu’il avait souffert. Quand on ne peut sur les autres, on se venge sur sa mère : elle est toujours là, sous votre main ; et elle ne réplique pas.

Ainsi, ils restaient murés, chacun pris par sa peine. Et Marc à qui sa tristesse commençait à peser, sentait croître son animosité contre celle d’Annette. Il fut soulagé, en entendant le timbre de la porte annoncer — (il reconnut sa façon de sonner) — tante Sylvie. Elle venait, pour l’emmener à un spectacle d’Isadora : car elle s’était brusquement emballée pour la danse. En dépit du devoir, auquel il se jugeait astreint, de garder dans son âme, et aussi sur son visage, — (et d’abord sur son visage) — la fatale empreinte de l’épreuve qu’il avait traversée, il ne put déguiser sa joie de s’échapper. Il courut s’habiller, laissant la porte ouverte, pour ne rien perdre des gais propos de la tante, qui, à peine arrivée, entamait une histoire frivole. Et Annette qui se forçait à sourire, quand elle était navrée, pensait :

— Se peut-il que ce soit la même femme qui hurlait, il y a un an, sur le corps de son enfant ? Est-ce qu’elle a oublié ?

Et elle n’enviait pas cette élasticité. Mais le rire de son fils qui, de l’autre chambre, répondait aux saillies de Sylvie, n’attestait pas un moindre don d’oubli. Et Annette, qui en souffrait comme d’une absence de cœur, ignorait qu’elle possédait aussi ce don merveilleux et cruel. Quand Marc reparut, rayonnant, prêt à partir, elle ne put commander assez à son visage pour qu’il ne marquât point une dure désapprobation. Marc en fut blessé, plus que d’une parole de blâme. Il se vengea, en outrant sa gaieté. Il se montra bruyant et si pressé de partir qu’il oublia de dire bonsoir à sa mère. Il y songea, une fois sorti. Retournerait-il ? Tant pis pour elle ! Il bouda. Il était soulagé de laisser derrière lui ce visage de reproche, et surtout cette tristesse, l’atmosphère déprimante qu’il sentait dans la maison, et la trace gênante de ses troubles de la journée… Cette immense journée !… Tout un monde !… En quelques heures, plusieurs vies, le faîte de la joie et le fond du désespoir… Sous cette charge d’émotions il aurait dû être écrasé. Mais sur le souple adolescent cela ne pesait pas plus qu’un oiseau sur la branche. L’oiseau s’envole, la branche se redresse et danse au vent. Envolées, joies et peines de la journée passée ! Il n’en reste qu’un rêve. Pour jouir des peines et des joies nouvelles, il se hâte de l’effacer.

Mais Annette, qui ne pouvait savoir ce qui se passait en lui, Annette, qui était, comme lui, une passionnée, ramenait tout à elle ; et, écoutant son rire qui s’éloignait dans l’escalier, elle était frappée au cœur de sa joie à la quitter. Elle pensait qu’il la haïssait. Car sa passion exagérait toujours, et dans tous les sens… Elle lui était à charge. Oui, c’était évident. Il aspirait à en être débarrassé. Quand elle serait morte, il serait plus heureux… Plus heureux !… Elle aussi. Elle était transpercée par cette absurde idée que son fils, son petit, pouvait souhaiter sa mort… (Absurde ? Qui peut savoir ? Dans son for intérieur, dans le délire d’un moment, quel enfant n’a souhaité la mort de sa mère ?…) L’effroi de cette intuition, frappant Annette, à l’heure où elle ne tenait plus que d’une main défaillante à la vie, lui fut le coup mortel.

Tout le jour, elle avait été dévastée par le retour furieux de la passion. Maintenant que, la décision prise et exécutée, l’irréparable consommé, elle avait accompli son devoir de volonté, il ne lui restait plus de force pour soutenir l’assaut de l’ennemi intérieur. Et l’ennemi s’était rué, comme un flot.

Elle était sa complice. Elle lui avait ouvert les portes. Lorsque tout est perdu, on a bien le droit au moins de jouir de son désespoir ! Ma souffrance ne regarde que moi. Que je l’aie tout entière ! Saigne, saigne, mon cœur ! Que je te poignarde, en t’obligeant à revoir tout ce que tu as perdu ! Philippe… Il était là, devant elle… L’évocation était si forte qu’elle le voyait, elle lui parlait, elle le touchait… Lui, tout ce qu’elle aimait en lui, l’attrait de ce qui ressemble et de ce qui s’oppose, l’union antagonique, brûlant du double feu de l’amour et du combat. Étreinte et lutte : c’est le même. Et cette étreinte illusoire avait une telle violence charnelle que la possédée d’amour ployait, comme Léda sous le cygne. Le torrent de passion refluait avec désespoir. — Alors, ce furent les affres que connaît toute vie féminine, qui est faite pour aimer, et à qui sa part d’aimer a été refusée, — vers ce tournant de l’âge où, quand meurt un amour, elle pense que meurt l’amour. En cette nuit où Annette, seule dans sa chambre, abandonnée de son fils, avec sa passion mutilée, agonisait dans le dénuement du cœur, la hantise de cette pensée, de l’amour perdu pour toujours, de la vie perdue sans amour, la tenait à la gorge ; elle ne lui laissait pas une minute de répit ; chassée, elle retournait. Annette essayait en vain d’occuper son esprit, elle prenait un ouvrage, le jetait, se levait, s’asseyait ; la tête sur la table, elle se tordait les mains. L’idée fixe l’affolait. Elle était à ce point de souffrance où la femme, pour échapper à soi, est prête aux pires aberrations. Annette, qui se sentait près de perdre la raison, vit passer dans le délire une poussée sauvage, l’affreux désir de descendre dans la rue, et, dans la rage d’avilir, de détruire son corps et son cœur torturés, de se prostituer au premier homme venu. Quand elle prit conscience de cette bestiale pensée, elle en cria d’horreur et cette horreur fit que l’idée infâme ne voulut plus la lâcher. Alors, comme son fils, elle songea à se tuer. Elle savait qu’elle ne serait plus maîtresse de sa hantise…

Elle s’était levée et allait vers la porte ; mais avant de l’atteindre, elle devait passer près de la fenêtre ouverte : elle décida, quand elle serait là, de se jeter dehors !… L’étrange instinct de pureté, qui voulait sauver son âme de la souillure ! Cette âme illusoire ! Sa raison n’était point dupe de la morale ordinaire. Mais l’instinct était plus fort ; et il voyait plus juste… Toute à sa double obsession, — la porte et la fenêtre, — elle ne regardait pas près d’elle. En marchant vers la fenêtre, elle se heurta au ventre, violemment, contre l’angle aigu du buffet. La douleur fut si vive qu’elle en eut le souffle coupé. Courbée sur elle-même, ses mains sur l’endroit blessé, elle goûtait une âpre vengeance à ce que le ventre fût frappé. Elle eût voulu broyer dans son corps le maître aveugle et ivre, le dieu-tigre… Puis, la réaction vint. Affaissée sur un siège bas encastré entre le buffet et la fenêtre, les forces lui manquèrent. Ses mains étaient glacées, et son visage en sueur ; les battements de son cœur désordonné fléchirent. Près de couler dans l’abîme, elle n’avait qu’une pensée :

— Plus vite ! Plus vite !…

Elle s’évanouit.


Lorsqu’elle rouvrit les yeux, — (Quand était-ce ? Quelques secondes ?… Un gouffre…) — elle avait la tête renversée en arrière, comme sur un billot, le cou posé sur l’appui de la fenêtre ; le corps était resté enclavé dans l’angle étroit du mur. Et en rouvrant les yeux, elle vit, au-dessus des toits sombres dans la nuit de juillet, les étoiles… L’une la transperçait de son divin regard…

Un silence inouï, immense comme une plaine… Les voitures cependant roulaient en bas, dans la rue ; des verres dans le buffet vibraient… Elle n’entendait pas… Suspendue entre ciel et terre… « Un vol sans bruit… » … « Elle n’achevait pas de se réveiller… »

Elle retardait le moment. Elle avait peur de retrouver ce qu’elle avait laissé — l’horrible lassitude, le tourment, le piège d’aimer : amour, maternité, l’égoïsme acharné, — celui de la nature, qui se soucie bien de mes peines ! qui me guette, au réveil, pour me broyer le cœur… Ne plus me réveiller !…

Elle se réveilla pourtant. — Et elle vit que l’ennemi n’était plus là. Le désespoir n’était plus… N’était plus ?… Si, il était encore. Mais n’était plus en elle. Elle le voyait, du dehors. Elle l’entendait bruire… magie !… Une musique terrible, qui ouvrait des espaces inconnus… Paralysée, Annette écoutait chanter — comme si, dans la chambre, une invisible main les eût évoqués — les sanglots, le Fatum d’un Prélude de Chopin. Son cœur était inondé d’une joie jamais goûtée. Rien de commun que le nom, entre la pauvre joie de la vie quotidienne, qui a peur de la douleur, qui n’est que parce qu’elle la nie, et cette vaste joie, qui est aussi douleur… Annette, les yeux fermés, écoutait. La voix se tut. Il se fit un silence d’attente. Et soudain, prit son vol de l’âme déchirée un cri de délivrance, sauvage, à tire d’aile… Diamant sur le verre, son sillage rayait la voûte de la nuit… Annette aux flancs brisés, sur le dur oreiller, au seuil de la nuit de douleur, accouchait d’une âme nouvelle…

Le cri silencieux s’éloigna en tournant, disparut dans l’abîme de la pensée. Annette demeura muette, immobile. Longtemps. — Enfin, elle se releva. Le cou rompu, les membres courbaturés. Mais l’âme était délivrée.

Une force irrésistible la poussait vers sa table. Elle ne savait pas ce qu’elle allait faire. Son cœur lui remplissait la poitrine. Elle ne pouvait le garder pour elle seule. Elle prit une plume et, dans un tourbillon de passion sans mesure, d’un rythme cahotant et heurté, d’une seule masse, elle versa le fleuve de douleur…


Tu es venu, ta main me prend, — je baise ta main.
Avec amour, avec effroi, — je baise ta main.

Tu es venu pour me détruire, Amour, je sais bien.
Mes genoux tremblent, viens ! détruis ! — Je baise ta main.

Tu mords le fruit et tu le jettes : mords mon cœur tien !
Bénie la plaie que font tes dents ! — Je baise ta main.

Tu me veux toute : quand tu as tout, tu n’en fais rien,
Tu ne laisses que des ruines. — Je baise ta main.

 Ta main qui me caresse, va me tuer demain.
J’attends, en la baisant, le coup mortel de ta main.

Tue-moi ! Frappe ! Quand tu me fais mal, tu me fais bien,
Tu me délivres, destructeur. — Je baise ta main.

Chacun des coups qui m’ensanglante rompt un lien,
Tu arraches chair et chaîne. — Je baise ta main.

Tu brises la prison de mon corps, mon assassin,
Et par la brèche fuit ma vie. — Je baise ta main.

Je suis la terre blessée où lèvera le grain
De la douleur que tu semas. — Je baise ta main.

Sème la douleur sainte ! Que mûrisse en mon sein
Toute la douleur du monde ! — Je baise ta main,
Toute la douleur Je baise ta main…


Tempête, lames marines brisées contre le rocher, âme chargée d’embruns et de lueurs électriques, en poussière écumante de passions et de pleurs projetée vers le ciel…

Et sur le dernier cri des sauvages oiseaux, l’âme retomba d’un coup. Et Annette, épuisée, se jetant sur son lit, s’endormit.

Quand revint le matin, des peines de la veille ne restait qu’une neige qui fondait au soleil…

Cosi la neve al sol si disigilla
et la douceur endolorie du corps qui a lutté et sait qu’il a vaincu.

Elle se sentait repue, repue de sa douleur. La douleur est comme la passion. Pour s’en délivrer, il faut l’assouvir, toute. Mais peu en ont l’audace. Ils entretiennent sa faim, chien hargneux, des miettes de leur table. Seuls vainquent la douleur ceux qui osent embrasser l’excès de la douleur, lui dire :

— Je te prends. Tu enfanteras par moi.

Cette puissante étreinte de l’âme créatrice, qui est brutale et féconde comme la possession…

Annette retrouva sur la table ce qu’elle avait écrit. Elle le déchira. Ces paroles déréglées lui étaient devenues insupportables, comme les sentiments qu’elles exprimaient. Elle ne voulait pas troubler le bien-être qui la baignait. Elle avait une impression d’allégement, comme d’un lien desserré, d’un maillon de la chaîne qui vient de se briser… Et d’un éclair, elle eut la vision de cette chaîne de servitudes, dont l’âme se déleste lentement, une à une, à travers la série des existences, des siennes, de celles des autres (C’est la même)… Et elle se demanda :

— Pourquoi, pourquoi cet attachement éternel, cet arrachement éternel ? Vers quelle libération me pousse la marche sanglante du désir ?…

Ce ne fut qu’un instant. Pourquoi s’inquiéter de ce qui viendra ? Il passera, ainsi que ce qui est venu. Nous savons bien que, quoi qui survienne, nous percerons au-delà. Comme dit l’adage populaire, le vieux mot héroïque de prière et de défi : « Que Dieu ne nous jette pas seulement sur les épaules autant d’épreuves que nous en pouvons porter !… »

Elle avait porté la sienne, celle d’un jour. Au jour le jour !… Elle était soulagée, de corps et de cœur…

To strive, to seek, not to find, and not to yield

« C’est bien. C’est bien… Je n’ai pas perdu ma journée… La suite à demain !… »

Elle se levait. Elle était nue. Et, par-dessus les toits, le soleil matinal, le grand soleil d’août baignait son corps et la chambre… Elle était heureuse… Oui, quand même !

Tout ce qui l’entourait était le même qu’hier : la terre et le ciel, le passé et l’avenir. Mais tout ce qui accablait, hier, — aujourd’hui, rayonnait.

Marc était rentré très tard, dans la nuit. Maintenant qu’il avait pris du plaisir sans sa mère, il éprouvait un remords de l’avoir laissée seule et de l’avoir fait veiller. Car il savait qu’Annette ne se couchait pas avant qu’il fût rentré ; et il s’attendait à un accueil glacé. Quoiqu’il fût dans son tort, — précisément pour cela — il apprêtait, en montant, une attitude de défi. Un sourire insolent sur les lèvres, pas sûr de lui, au fond, il ramassa la clef sous le paillasson, et ouvrit. Rien ne remua. Accrochant son manteau dans le vestibule, il attendit. Silence. Sur la pointe des pieds, il se glissa dans sa chambre, et se coucha sans bruit. Il était allégé. À demain les affaires sérieuses ! Mais il n’était pas encore tout à fait déshabillé qu’une anxiété le traversa. Cette immobilité n’était pas naturelle… Il avait, comme sa mère, l’imagination vive, et prompte à s’inquiéter… Que s’était-il passé ?… Il était à mille lieues de se douter des mortelles tempêtes qui avaient, cette nuit, fait rage dans la chambre à côté. Mais sa mère lui était inexplicable, inquiétante ; il ne savait jamais ce qu’elle pensait… Pris d’alarme, en chemise et pieds nus, il alla coller son oreille contre la porte d’Annette. Il se rassura. Elle était là. Elle dormait, d’un souffle fort et heurté. Il entr’ouvrit la porte, craignant qu’elle ne fût malade, il s’approcha du lit. À la lueur de la rue, il la vit étendue sur le dos et prostrée, les cheveux sur les joues, cette figure tragique qui, dans les nuits de jadis, intriguait sa compagne Sylvie ; une respiration rude, violente, oppressée, soulevait la poitrine et retombait, brisée. Marc fut pris de peur et de pitié pour ce qu’il devinait en ce corps de fatigues et de peines. Penché sur l’oreiller, à voix basse et tremblante, il murmura :

— Maman…

Comme si, dans le lointain du sommeil, elle eût perçu l’appel, elle fit un effort pour se dégager, et gémit. L’enfant s’éloigna, effrayé. Elle retomba dans son immobilité. Marc alla se coucher. L’insouciance de son âge, l’épuisement de la journée, eurent raison de son trouble. Il dormit jusqu’au jour, d’un seul trait.

En se levant, lui revinrent les images et les craintes de la veille. Il s’étonnait de n’avoir pas encore vu sa mère : d’ordinaire, (il s’en irritait), elle entrait dans sa chambre, le matin, pour lui dire bonjour et l’embrasser dans son lit. Elle n’entra pas, ce matin. Mais, dans la chambre voisine, il l’entendait aller et venir. Il ouvrit la porte. Agenouillée sur le parquet, elle essuyait les meubles, et ne se retourna pas. Marc lui dit bonjour : elle leva sur lui ses yeux qui sourirent, dit :

— Bonjour, mon petit,
et reprit son travail, sans s’occuper de lui. Il s’attendait à ce qu’elle le questionnât sur sa soirée ; il détestait ces questions ; mais qu’elle ne lui en fît pas, il fut vexé. Elle allait maintenant dans la chambre, rangeait, achevait de s’habiller : c’était l’heure de ses cours ; elle se préparait à sortir. Il la vit dans la glace, se regardant, une cernure aux paupières, les traits encore fatigués, mais dans les yeux, une lumière 1… et la bouche qui riait. Il en fut stupéfait. Il comptait retrouver une figure attristée : et même il était prêt, dans son cœur, à la plaindre : cela dérangea ses plans. La logique de ce petit d’homme en était agacée…

Mais Annette avait la sienne. « Le cœur a ses raisons… », qu’une raison plus haute que la raison connaît. De ce que les autres pouvaient penser, Annette ne s’inquiétait plus. Elle savait maintenant qu’il ne faut pas demander aux autres de vous comprendre. S’ils vous aiment, c’est les yeux fermés. Ils ne les ferment pas souvent !… « Qu’ils soient comme il leur plaît ! Quels qu’ils soient, je les aime. Je ne puis me passer d’aimer. Et si eux, ne m’aiment point, j’ai dans mon cœur assez d’amour et pour moi et pour eux… »

Dans le miroir, elle souriait, bien au delà de ses yeux, au feu dont ils étaient une goutte, à l’éternel Amour. Elle laissa retomber ses bras qui la coiffaient, se retourna vers son fils, vit la mine soucieuse du petit, se souvint de la soirée, lui prit le bout du menton et, détachant les syllabes, elle lui dit gaiement :

— Vous dansiez, j’en suis fort aise ! Eh bien, chantez, maintenant !

Elle rit, en voyant son expression ébahie, le caressa des yeux, l’embrassa sur le museau, et, ramassant sur la table son sac, elle partit, en disant :

— Au revoir, mon grillon !

Dans l’antichambre, il l’entendit siffler une insouciante chanson : (un talent qu’il lui enviait, en le méprisant : car elle sifflait beaucoup mieux que lui…)

Il était indigné ! Cette indécente gaieté, après les soucis de la veille !… Elle lui échappait. Il accusait, comme il avait entendu faire, les éternels caprices, le manque de sérieux des femmes… « la donna mobile… »

Il allait sortir, lorsque dans la corbeille une feuille de papier attira son regard. Sur un lambeau de page déchirée, quelques mots déchiffrés, de loin, sans y penser, par ses yeux fureteurs et aigus de petit rapace… Il tomba en arrêt… Ces mots… L’écriture de sa mère… Il les ramassa. Fiévreusement, il lut… d’abord par morceaux au hasard, un à un… Ces mots de flamme !… D’être taillés en pièces, interrompus au milieu de leur élan, l’émotion suggérée était plus fascinante… Puis, il les rassembla, il fouilla la corbeille ; jusqu’aux plus petits fragments, il prit tout, et il eut la patience de tout reconstituer. Ses mains tremblaient sur le secret surpris. Quand tout fut rétabli et qu’il put embrasser le poème dans son ensemble, il fut bouleversé. Il ne comprenait pas bien ; mais la sauvage ardeur de ce chant solitaire lui révélait des sources ignorées de passion et de douleur, l’exaltait, le terrassait. Se pouvait-il que ces cris dans la tempête fussent sortis de la poitrine de sa mère ?… Non, non, cela ne se pouvait pas ! Il ne le voulait pas. Il se disait qu’elle avait copié dans un livre… Mais où ?… Il ne pouvait le lui demander… Et si pourtant ce n’était pas dans un livre ?… Les larmes lui venaient, un besoin de crier son émoi, son amour, une passion de se jeter dans les bras de sa mère, à ses pieds, de lui ouvrir son cœur, de lire dans le sien… Mais il ne le pouvait pas… Et quand revint sa mère, à midi, pour le déjeuner, l’enfant, qui avait passé toute la matinée à relire, à recopier les fragments déchirés, et qui les avait enfouis dans une enveloppe sur sa poitrine, l’enfant ne lui dit rien ; et même, assis à sa table, il évita de se lever et de tourner la tête vers elle, lorsqu’elle entra. Plus brûlant son désir de savoir, plus raide la contrainte qui lui fit dissimuler son trouble sous un masque d’insensibilité… Si, d’ailleurs, ces paroles tragiques n’étaient point d’Annette ! Le doute lui revenait devant le visage tranquille de sa mère… Mais tout de même, l’autre doute, bouleversant, persistait… Si pourtant c’était elle ?… Cette femme, ma mère ?… À table, en face de lui… Il n’osait pas la regarder… Mais quand, le dos tourné, elle allait dons la pièce, cherchant, portant un plat, il l’inspectait avidement, d’un œil inquisiteur, qui demandait :

— Qui es-tu ?

Il ne pouvait mettre au clair son impression trouble, fascinée, inquiète. Et Annette ne remarqua rien, toute pleine de sa vie nouvelle.


Dans l’après-midi ils sortirent, chacun de son côté. Marc regardait sa mère s’éloigner. Il était partagé entre des sentiments contraires : il l’admirait, irrité… La femme lui échappait ! La femme : toute femme. À des moments, si proche ! À d’autres, si lointaine ! Une race étrangère… Rien n’y est pareil à nous. On ne sait pas ce qui s’y passe, ni pourquoi elle rit, ni pourquoi elle pleure. Il la dédaigne, il la méprise, il la déteste, — et il en a besoin, et il languit après ! Il lui en veut, de cette obsession. Il l’aurait bien mordue, — cette nuque de trottin qui passait, — comme il avait mordu le poignet de Noémi, (comme il aurait voulu le mordre : jusqu’au sang !) — À ce brusque souvenir, son cœur surpris bondit. Il s’arrêta, tout pâle, et cracha de dégoût.

Il traversait le Luxembourg, où de jeunes hommes jouaient. Il les regarda, envieux. Le meilleur de lui-même, de ses secrets désirs, allait vers l’action virile, l’action sans amour, sans femmes, le sport, les jeux héroïques. Mais il était débile : l’injuste sort, sa maladie d’enfance, l’avaient mis, en face de sa génération, dans un état d’infériorité. Et la vie sédentaire, les livres, les rêveries, la société de ces femmes — (les deux sœurs) — l’avaient empoisonné de ce venin d’amour, communiqué par sa mère, par sa tante, par le grand-père, tout ce sang des Rivière. Il eût voulu le faire couler, ce sang, s’ouvrir les veines ! Ah ! comme il les jalousait, ces jeunes hommes aux beaux membres, vides de pensée, pleins de lumière !

Toutes les richesses qui étaient siennes, il les méprisait. Il ne pensait qu’à celles dont il était frustré. Les jeux et les combats des corps harmonieux. Et dans son injustice, il ne voyait pas l’autre combat que livrait auprès de lui sa mère…

Elle marchait. L’été sur la ville épanchait ses flots splendides. Le regard bleu du ciel baignait les cimes des maisons… Il eût fait bon être loin des villes, dans les champs !… Il n’y fallait pas compter. Annette n’avait pas les moyens de quitter Paris. Marc irait sans doute passer avec sa tante quelques semaines sur une plage de Normandie ; Annette n’irait point : sa fierté ne voulait pas être à la charge de sa sœur ; et, d’ailleurs, elle gardait, du temps où elle les avait vus avec son père, l’aversion de ces champs de foire où s’entassent les ennuis et les flirts des curieux désœuvrés. Elle resterait seule. Elle n’en souffrirait pas. Elle portait en elle et la mer et le ciel, et les couchers de soleil derrière les coteaux, et les brouillards laiteux, et les champs étendus sous le linceul de lune, et la sereine mort des nuits. Dans l’après-midi d’août, respirant l’air ardent, le vacarme des rues, parmi les flots humains, Annette traversait Paris de son pas alerte et sûr, l’allègre pas d’autrefois, bien rythmé, — voyant tout au passage, et cependant très loin… Au milieu de la chaussée poussiéreuse, ébranlée par les roues des lourds autobus, elle errait en pensée sous les dômes des bois, dans ce pays de Bourgogne où elle avait passé les jours de son enfance heureuse ; et ses narines buvaient l’odeur des mousses et des écorces. Sur les feuilles écroulées de l’automne, elle marchait ; entre les branches dépouillées le vent de pluie passait, en lui frôlant la joue de son aile mouillée ; un chant d’oiseau coulait, magique, dans le silence ; le vent de pluie passait… Et dans ces bois aussi passait la jeune Annette et son amant pleurant, et la haie d’aubépine, et les abeilles autour de la maison abandonnée… Joies et peines… Si loin !… Elle souriait à sa jeune image, neuve encore à souffrir… « Attends, ma pauvre Annette ! tu n’en es qu’au début… »

— Ne regrettes-tu rien ?

— Rien.

— Ni ce que tu as fait, ni ce que tu n’as pas fait ?

— Rien. Esprit trompeur ! Tu guettais mes regrets ? Tu en seras pour tes peines ! Je prends tout, tout ce que j’ai eu, et tout ce que je n’ai pas eu, tout mon lot, sage et fou. Tout fut vrai, sage et fou. On se trompe, c’est la vie… Mais ce n’est jamais se tromper tout à fait que d’aimer… Malgré l’âge qui vient, je garde un cœur sans rides… et, quoi qu’il ait souffert, heureux d’avoir aimé… Et sa pensée reconnaissante adressa un sourire à ceux qu’elle avait aimés.

Il y avait dans ce sourire, avec beaucoup de tendresse, pas mal d’ironie française. Annette voyait, curieusement, en même temps que l’émouvant, le ridicule de tous ces tourments, des siens, de ceux des autres… cette pitoyable fièvre de désir et d’attente ! Qu’est-ce qu’elle attendait ?… Fini d’aimer, pour moi ! — À vous ! À votre tour !…

Elle aperçut les autres, son fils aux mains brûlantes, frémissant de saisir l’incertain avenir ; Philippe insatisfait du médiocre aliment qu’offrait la société à sa faim dévorante ; Sylvie qui s’étourdit et guette l’événement qui vienne remplir le vide béant au cœur ; ce peuple de petites gens qui bâillent l’ennui de leur vie ; et cette jeunesse inquiète, qui erre et qui attend… Qu’est-ce qu’elle attend ? Vers quoi ces mains tendues ?

Déchargée de soi-même, elle contemple l’ensemble de ces porte-fardeaux, elle voit le troupeau, cette foule des rues, qui court, qui se précipite, chacun ignorant les autres, chacun comme poussé par les chiens du berger, — sous l’apparent désordre le rythme souverain — tous croyant se diriger, tous dirigés… Vers où ? Où est-ce qu’il les mène, le pasteur invisible ? Le bon pasteur ? Non ! Au delà de la bonté…

Elle donna ses leçons, ainsi qu’à l’ordinaire, patiente et attentive, écoutant gentiment, expliquant clairement, sans se tromper. Le rêve, tout en parlant, continuait de l’envelopper. À qui en a pris l’habitude, il est aisé de vivre les deux vies à la fois, celle d’au ras du sol avec les autres hommes, et celle des profondeurs dans le songe que baigne le soleil intérieur. On n’en néglige aucune. On les lit toutes deux d’un regard, comme une partition qu’embrasse l’œil du musicien. La vie est symphonie : chaque moment de vie chante à plusieurs parties. La réverbération de cette chaude harmonie rosait le visage d’Annette. Ses élèves, ce jour-là, s’étonnaient de son air de jeunesse, et conçurent pour elle un de ces attraits si forts, que les adolescentes éprouvent pour leurs aînées, pour les Annonciatrices, et qu’elles n’osent leur avouer. Annette ne sut rien du sillage d’amour que laissa, ce jour-là, son passage dans le cœur de ceux qu’elle approcha.

Elle revint, vers le soir, dans le même état aérien, sans poids, l’âme allégée… Elle n’aurait su l’expliquer. Puissante énigme d’une femme, qu’enveloppe son rayonnement, sa joie sans raison apparente, et même contre raison ! Tout ce qui l’environne, tout le monde extérieur ne lui est, à ces moments, qu’un thème à libres inventions où se joue la fantaisie passionnée de son rêve.

Dans les rues, elle croisait des attroupements soucieux. Des vendeurs de journaux couraient, criant des nouvelles que les passants commentaient. Elle n’y prenait point garde. D’un tramway qu’elle croisa, quelqu’un lui cria quelque chose ; elle le reconnut, après : c’était le mari de Sylvie. Sans avoir entendu, elle lui répondit, d’un signe de main, gaiement… Comme ils s’agitaient tous !… De nouveau, elle eut l’intuition brève du courant vertigineux qui s’engouffre, comme la matière stellaire s’écoule et fuit, par une fente de la voûte, vers l’abîme qui l’aspire… Quel abîme ?…

Elle remonta à son appartement. Sur le seuil l’attendaient Marc, les yeux brillants ; et, derrière lui, Sylvie, très excitée. Ils étaient pressés de lui apprendre la nouvelle… Quoi donc ? Tous deux parlaient à la fois ; chacun voulait être le premier…

— Mais qu’est-ce que vous chantez ? demanda-t-elle, en riant.

Elle distingua un mot :

— La guerre…

— La guerre ? Quelle guerre ?

Mais elle ne s’étonna point… L’abîme…

— C’était donc toi ? Il y a longtemps que je sentais ton souffle qui nous suce…

Ils continuaient de crier. Pour leur faire plaisir, elle s’éveilla — à peine — de son état de somnambule…

— La guerre ? Eh bien, soit ! La guerre, la paix, tout est la vie, tout est son jeu… J’y vais du jeu !… Elle était belle joueuse, l’âme enchantée !

— Je défie Dieu !