L’Âne mort et la femme guillotinée/VI

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VI

LA QUÊTEUSE


Je me représentai à moi-même que vraiment je faisais dans l’horreur des progrès trop rapides.

Non, certes, ce n’était pas ainsi que procédaient les anciens maîtres en fait de douleur ; l’Œdipe sur le mont Cithéron, l’Hécube, l’Andromaque, la Didon, la mort d’Hector, et le vieux Priam aux genoux d’Achille, auraient dû me suffire ; et d’ailleurs la douleur morale n’était-elle pas autrement puissante en émotions vives et fortes que la douleur physique ? Enfin, jusqu’au jour où l’opération de la pierre obtiendrait l’honneur du drame ou du poëme épique, je résolus d’être un peu plus un homme comme tout le monde.

Mais, hélas ! malgré tous mes efforts, je revenais bientôt à mon étude favorite : le vrai dans l’horrible, l’horrible dans le vrai. Justement nous étions dans une société trop égoïste pour que les malheurs d’autrui nous pussent toucher ; la pitié pour les maux imaginaires nous paraissait un abus révoltant ; se contenter aujourd’hui des passions de l’ancien univers poétique, c’était se rayer du nombre des vivants dans un monde qui, las de demander ses émotions aux héros de l’histoire, n’a rien trouvé de mieux, pour se distraire, que des forçats et des bourreaux. J’en revenais toujours à mon premier calcul.

— Il est vrai que, grâce à ces âcres douleurs, je ne pleurerai pas, me disais-je en gémissant. Insensé, orgueilleux que j’étais ! ne pas pleurer ! le beau triomphe ! jouer au stoïcisme et retenir dans le fond de mon cœur les gouttes d’eau qui le brisent ! Renoncer, si jeune, à la douce volupté des larmes, et encore me vanter de ce progrès-là comme d’une action de vertu ! Voilà pourtant à quel charlatanisme misérable le nouvel art poétique m’avait poussé ! J’étais comme un homme mourant de soif qui tient à la main une bouteille pleine d’une eau salutaire ; mais cette bouteille, trop violemment portée à ses lèvres avides, ne donne pas une goutte d’eau, elle est trop pleine.

D’ailleurs, et à tout prix et même au prix de ma damnation sur la terre, je voulais savoir ce que deviendrait l’héroïne de mon histoire ; je voulais trouver un sens à cette triste énigme, comme si j’eusse été sûr que cette énigme eût un sens.

Pauvre femme, elle avait eu le sort des femmes perdues, tantôt haut, tantôt bas ; aujourd’hui dans la soie, demain dans la boue ; passant de la misère à l’opulence, de l’opulence à la misère, jusqu’à ce que la beauté s’en aille ; alors il faut tomber dans une misère sans fond. Comme elle faisait chaque jour de nouveaux progrès dans l’exploitation de ses attraits et de sa jeunesse, elle était devenue une façon de grande dame, c’est-à-dire qu’elle était presque une femme honorable ; car, dans le vice, il y a telle position presque aussi honorée que la vertu ; à une certaine hauteur, le vice n’est plus un objet de mépris, c’est tout au plus un sujet de scandale ; le mépris reste ; au contraire, peu à peu le scandale s’efface. Henriette, ainsi posée dans une sphère élevée, protégée par un amant d’un grand nom, qui lui-même était protégé et défendu par son amour, s’était faite dame de charité, pour être autre chose encore que la maîtresse d’un gentilhomme de la chambre du roi. Elle avait mêlé un grain d’encens à l’ambre de sa toilette, sa profane beauté s’était agenouillée sur un prie-dieu, et elle n’en avait paru que plus élégante. En ce temps-là, la beauté, même profane, tout comme la noblesse, tout comme la fortune, était un titre à être bien reçu dans la maison du Seigneur. Henriette eut bientôt ses grandes et ses petites entrées et son banc officiel dans l’église. Le suisse agitait devant elle les plumes de son chapeau et le fer sonore de sa hallebarde. Elle demandait l’aumône d’une main si petite, d’une voix si douce ! Je la vois encore à toutes les belles fêtes, tenant dans sa main blanche, ornée de diamants, un sac de velours violet, appelant par un sourire la vaniteuse charité des hommes, par un salut, la mesquine charité des femmes. Un jour elle entra chez moi pour quêter à domicile ; j’étais seul !

Il était deux heures de l’après-midi ; un ardent soleil d’été dévorait toute ma rue ; mes volets étaient fermés, j’avais sur ma table un charmant bouquet de roses, l’appartement était frais et brillant, éclairé seulement par un indiscret rayon du soleil, qui, vainqueur de tous les obstacles, bleu et blanc comme les rideaux, allait justement prendre ses ébats sur une délicieuse tête de madone qu’on dirait échappée au pinceau de Raphaël. Elle entra donc chez moi, cette jeune beauté devenue si brillante ; elle était seule, elle était parée ; elle agita l’air embaumé de mon salon, et sur sa tête émue, je retrouvai comme un reflet printanier du vif incarnat que je lui avais vu le premier jour. Je fus poli, je fus empressé et même tendre. Elle qui n’avait pas fait attention à moi, homme de la foule, elle venait aujourd’hui chez moi, à une heure aussi indue que si c’eût été le soir ; elle était assise là, enfin ; me regardant enfin, m’adressant la parole, enfin ; là pour moi, pour implorer mon aumône ! J’oubliais un instant toute sa vie présente pour ne plus me souvenir que de l’enfant et des premiers jours de Charlot.

— Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, lui dis-je en la faisant asseoir, comme un homme qui parle à une vieille connaissance, ou encore comme un homme qui sait à qui il parle et qui débute sans façon.

— Henriette ! ma chère Henriette ! reprit-elle presque indignée ; mais, Monsieur, vous savez donc mon nom de baptême ?

— Et Charlot, Henriette ? Savez-vous ce qu’il est devenu, Charlot ?

— Charlot ! Elle me regardait avec une attention trop calme pour être jouée, soit qu’elle cherchât à s’expliquer si elle me connaissait, soit qu’en effet, l’ingrate et oublieuse fille, elle ne se souvînt pas de Charlot. Cet oubli si complet me fendit le cœur.

— Oui, ce pauvre Charlot, repris-je plus ému, le pimpant Charlot, que vous aimiez tant, que vous embrassiez avec transport ; Charlot, cet éveillé Charlot, sur lequel vous galopiez de si bon cœur dans la plaine de Vanves, Charlot le fantasque, qui vous a fait perdre un jour votre chapeau de paille ; le laborieux Charlot qui portait le fumier de monsieur votre père ; l’infortuné Charlot que j’ai vu !.. Hélas ! si vous saviez, Henriette, où je l’ai retrouvé, Charlot !

Elle tira de son mouchoir brodé un petit souvenir en maroquin, garni en or, et sans me répondre : — Je quête pour l’œuvre des enfants trouvés ; combien Monsieur me donne-t-il ?

— Rien, Madame.

— Je vous en prie, donnez-leur pour l’amour de moi ; à la dernière quête j’ai eu trois cents francs de plus que Madame de***, je serais désolée d’être vaincue par elle aujourd’hui.

— Savez-vous ce que c’est qu’un enfant trouvé ? m’écriai-je violemment.

— Pas encore, me répondit-elle.

— Allez l’apprendre, Madame ; et alors, en passant par le chemin de l’hôpital, pauvre, fanée, malade, vieillie, couverte de honte et de boue, revenez ici, appelez mon valet, parlez-lui de Charlot, et par amour pour Charlot, je ferai l’aumône à votre enfant.

Elle se leva, non sans remettre dans le plus bel ordre les plis de sa robe de soie ; elle sortit lentement de ma chambre, regardant sa bourse avec regret, jetant un coup d’œil satisfait sur la glace du salon, puis un autre regard sur moi-même ; elle aurait bien voulu charger son regard de mépris, elle n’y trouva même pas de la colère ; la colère est la dernière des vertus qui veulent du cœur.

Quand elle fut sortie, j’eus du regret de l’avoir ainsi reçue pour la première fois. Un si dur refus à sa première demande ! Pouvoir toucher sa main en y déposant une pièce d’or, et repousser si brutalement cette main suppliante ! Mais non, j’ai bien fait d’être cruel ; cette femme, toute belle qu’elle est, ne vaut pas une aumône. Il y avait trop de coquetterie dans sa prière, trop de vanité dans sa charité ; et d’ailleurs pas un mot de Charlot ! pas un souvenir pour Charlot, mon ami Charlot, le naïf Pégase de mes vingt ans poétiques ! Froide et vaine, et pourtant si jeune, et pourtant si jolie ! — Je saurai ce que tu deviendras, me dis-je en moi-même, je m’attacherai à tes pas comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit être courte. Malheureuse fille, déjà, assez méprisée pour être devenue riche tout d’un coup ! Mais cette fortune ne peut pas durer longtemps : le caprice d’un homme t’a enrichie, un autre caprice doit te replonger dans le néant ! Et je repassais en moi-même l’histoire de la plupart des pauvres filles que le sort a fait naître dans une basse condition, pour servir de jouet à quelques riches qui s’en arrangent et qui s’en défont comme d’un beau cheval.

La plus malheureuse créature parmi les créatures faites ou non à l’image de Dieu, c’est la femme. Son enfance est languissante et remplie de travaux puérils ; sa première jeunesse est une promesse ou une menace ; sa vingtième année est un mensonge ; après avoir été trompée par un fat, elle ruine un imbécile ; son âge mûr, c’est la honte ; sa vieillesse est un enfer. Elle passe de main en main, laissant à chaque maître nouveau quelqu’une de ses dépouilles : son innocence, sa pudeur, sa jeunesse, sa beauté, et enfin sa dernière dent. Trop heureuse, la misérable, quand elle trouve, à la fin de toutes ces misères, à s’abriter derrière une borne, sur le grabat d’un hôpital, ou dans quelque coulisse de mélodrame. J’en ai vu de ces femmes, qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur le ventre, et qui avaient été charmantes ; d’autres épousaient des espions. J’en sais une qui a consenti a devenir la femme légitime d’un censeur, d’un vil et infâme censeur, dont l’index et le pouce étaient encore tout rougis du ciseau ! Était-ce, je vous prie, la peine d’être belle ? Pourtant c’est un don si rare, la beauté ! Il y a dans ce seul mot tant de bonheur et d’amour, tant d’obéissance et de respect !... Mais cependant malheur ! malheur à cette divine enveloppe mortelle qui ne recouvre pas — une âme — et un cœur !