L’Ève future/Livre 1/12

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 40-44).
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XII


Alicia


« Elle marche dans sa beauté, pareille à la nuit des climats sans nuages et des cieux étoilés ! »
Lord Byron. Mélodies hébraïques.


Lord Ewald, s’étant croisé les jambes, commença, entre deux légers flocons de son cigare :

― J’habitais, depuis quelques années, l’un des plus anciens domaines de ma famille, en Angleterre, le château d’Athelwold, dans le Stattfordshire, un très désert et très brumeux district. Ce manoir, l’un des derniers, environné de lacs, de forêts de pins et de rochers, s’élève à quelques milles de Newcastle-under-Lyne ; j’y vivais depuis mon retour de l’expédition d’Abyssinie, d’une existence fort isolée, n’ayant plus de parents, avec de bons serviteurs vieillis à notre usage.

Ma dette militaire une fois acquittée envers mon pays, je m’étais arrogé le droit d’exister ainsi, à ma guise. Un ensemble de réflexions sur l’esprit des temps actuels m’ayant induit à renoncer, de très bonne heure, à toute carrière d’état, de lointains voyages ayant en moi développé ce goût de la solitude qui m’est natal, cette existence d’isolement suffisait à mes ambitions rêveuses et je m’estimais des plus heureux.

Cependant, à l’occasion d’un anniversaire du couronnement de l’Impératrice des Indes, notre souveraine, et sur le rescrit officiel qui me convoquait avec les autres pairs, je dus quitter, un beau matin, ma baronnie et mes chasses et me rendre à Londres. Une circonstance, aussi futile que banale, de ce voyage, me mit en présence d’une personne attirée aussi vers notre capitale par cette solennité. À quel propos cette aventure m’advint-elle ? Voici : ― à la gare de Newcastle les wagons encombrés n’étaient plus assez nombreux. Sur la jetée du chemin de fer, une jeune femme semblait contrariée jusqu’à tristesse de ne pouvoir partir. Au dernier moment et sans me connaître, elle s’approcha de moi, n’osant me demander place dans le salon où je voyageais seul, ― gracieuseté que, toutefois, je ne sus lui refuser.

Ici, mon cher Edison, qu’il me soit permis de vous le dire : jusqu’à cette rencontre les occasions de ce que l’on appelle des liaisons mondaines m’avaient, toujours en vain, favorisé.

Une sauvagerie de ma nature m’avait toujours strictement préservé de quelque bonne fortune que ce fût. ― Si je n’eus jamais de fiancée, il m’était inné, en effet, de ne pouvoir aimer ou désirer, même un instant, d’autre femme que celle ― inconnue encore, mais appelée, peut-être, ― à devenir la mienne.

Très « en retard » je prenais à ce point l’amour conjugal au sérieux. Ceux de mes visiteurs les plus amis qui ne partageaient pas mon ridicule à cet égard me surprenaient, et, même aujourd’hui, hélas, je plains toujours les jeunes hommes qui, sous de lâches prétextes, trahissent d’avance celle qu’un jour ils épouseront. De là ce renom de froideur dont m’avaient illustré, jusque chez la reine, quelques rares familiers, qui me prétendaient à l’épreuve des Russes, des Italiennes et des créoles.

Eh bien, il arriva ceci : en quelques heures, je devins passionnément épris de cette voyageuse que je voyais pour la première fois ! ― À notre arrivée à Londres, j’en étais ― sans même le savoir ― à ce premier et sans doute dernier amour qui est de tradition chez les miens. Bref, en peu de jours, entre elle et moi d’intimes liens s’établirent : ils durent encore ce soir.

Puisque vous n’êtes plus, en ce moment, qu’un mystérieux docteur auquel il ne faut rien cacher, il devient nécessaire, pour l’intelligence même de ce que je dois ajouter, de vous dépeindre, d’abord, physiquement, miss Alicia Clary. Je ne me dispenserai donc pas de m’exprimer en amant et même, s’il est possible, en poète, attendu, d’abord, que cette femme, aux yeux de l’artiste le plus désintéressé, serait d’une beauté non seulement incontestable mais tout à fait extraordinaire.

Miss Alicia n’a que vingt ans à peu près. Elle est svelte comme le tremble argenté. Ses mouvements sont d’une lente et délicieuse harmonie ; ― son corps offre un ensemble de lignes à surprendre les plus grands statuaires. Une chaude pâleur de tubéreuse en revêt les plénitudes. C’est, en vérité, la splendeur de la Vénus Victrix humanisée. Ses pesants cheveux bruns ont l’éclat d’une nuit du sud. Souvent, au sortir du bain, elle marche sur cette étincelante chevelure que l’eau même ne désondule pas et en jette, devant elle, d’une épaule à l’autre, les luxuriantes ténèbres comme le pan d’un manteau. Son visage est de l’ovale le plus séduisant ; sa cruelle bouche s’y épanouit, comme un œillet sanglant ivre de rosée. D’humides lumières se jouent et s’appuient sur ses lèvres lorsque les fossettes rieuses découvrent, en les avivant, ses naïves dents de jeune animal. Et ses sourcils frémissent pour une ombre ! le lobe de ses oreilles charmantes est froid comme une rose d’avril ; le nez, exquis et droit, aux narines transparentes, continue le niveau du front aux sept gracieuses pointes. Les mains sont plutôt païennes qu’aristocratiques : ses pieds ont cette même élégance des marbres grecs. ― Ce corps est éclairé par deux yeux fiers, aux lueurs noires, qui regardent habituellement à travers leurs cils. Un chaud parfum émane du sein de cette fleur humaine qui embaume comme une savane et c’est une senteur qui brûle, enivre et ravit. Le timbre de la voix de miss Alicia, lorsqu’elle parle, est si pénétrant, les notes de ses chants ont des inflexions si vibrantes, si profondes, que, soit qu’elle récite un passage tragique ou quelques nobles vers, soit qu’elle chante quelque magnifique arioso, je me surprends toujours à frémir malgré moi d’une admiration qui est, ainsi que vous allez le voir, d’un ordre inconnu.