L’Ève future/Livre 2/04

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 93-103).


IV


Préliminaires d’un prodige


Sans phosphore, point de pensée !
Moleschott.


Lord Ewald, à cette révélation, considérant aussi l’effrayant physicien dans les yeux, parut se demander s’il avait bien entendu.

― Je vous affirme, reprit Edison, que ce métal qui marche, parle, répond et obéit, ne revêt personne, dans le sens ordinaire du mot.

Et comme lord Ewald continuait de le regarder en silence :

― Non, personne, reprit-il. Miss Hadaly n’est encore, extérieurement, qu’une entité magnéto-électrique. C’est un Être de limbes, une possibilité. Tout à l’heure, si vous le désirez, je vous dévoilerai les arcanes de sa magique nature. Mais, continua-t-il, en priant d’un geste lord Ewald de le suivre, voici quelque chose qui pourra mieux vous éclairer sur le sens des paroles que vous venez d’entendre.

Et, guidant le jeune homme à travers le labyrinthe, il l’amena vers la table d’ébène, où le rayon de lune avait brillé avant la visite de lord Ewald.

― Voulez-vous me dire quelle impression produit sur vous ce spectacle-ci ? ― demanda-t-il en montrant le pâle et sanglant bras féminin posé sur le coussin de soie violâtre.

Lord Ewald contempla, non sans un nouvel étonnement, l’inattendue relique humaine, qu’éclairaient, en ce moment, les lampes merveilleuses.

― Qu’est-ce donc ? dit-il.

― Regardez bien.

Le jeune homme souleva d’abord la main.

― Que signifie cela ? continua-t-il. Comment ! cette main… mais elle est tiède, encore !

― Ne trouvez-vous donc rien de plus extraordinaire dans ce bras ?

Après un instant d’examen, lord Ewald jeta une exclamation, tout à coup.

― Oh ! murmura-t-il, ceci, je l’avoue, est une aussi surprenante merveille que l’autre, et faite pour troubler les plus assurés ! Sans la blessure, je ne me fusse pas aperçu du chef-d’œuvre !

L’Anglais semblait comme fasciné ; il avait pris le bras et comparait avec sa propre main la main féminine.

― La lourdeur ! le modelé ! la carnation même !… continuait-il avec une vague stupeur. ― N’est-ce pas, en vérité, de la chair que je touche en ce moment ? La mienne en a tressailli, sur ma parole !

― Oh ! c’est mieux ! ― dit simplement Edison. La chair se fane et vieillit : ceci est un composé de substances exquises, élaborées par la chimie, de manière à confondre la suffisance de la « Nature ». ― (Et, entre nous, la Nature est une grande dame à laquelle je voudrais bien être présenté, car tout le monde en parle et personne ne l’a jamais vue !) ― Cette copie, disons-nous, de la Nature, ― pour me servir de ce mot empirique, ― enterrera l’original sans cesser de paraître vivante et jeune. Cela périra par un coup de tonnerre avant de vieillir. C’est de la chair artificielle, et je puis vous expliquer comment on la produit ; du reste, lisez Berthelot.

― Hein ? vous dites ?

― Je dis : c’est de la chair-artificielle, ― et je crois être le seul qui puisse en fabriquer d’aussi perfectionnée ! répéta l’électricien.

Lord Ewald, hors d’état d’exprimer le trouble où ces mots avaient jeté ses réflexions, examina de nouveau le bras irréel.

― Mais, demanda-t-il enfin, cette nacre fluide, ce lourd éclat charnel, cette vie intense !… Comment avez-vous réalisé le prodige de cette inquiétante illusion ?

― Oh ! ce côté de la question n’est rien ! répondit Edison en souriant. Tout simplement avec l’aide du Soleil.

― Du Soleil !… murmura lord Ewald.

― Oui. Le Soleil nous a laissé surprendre, en partie, le secret de ses vibrations !… dit Edison. Une fois la nuance de la blancheur dermale bien saisie, voici comment je l’ai reproduite, grâce à une disposition d’objectifs. Cette souple albumine solidifiée et dont l’élasticité est due à la pression hydraulique, je l’ai rendue sensible à une action photochromique très subtile. J’avais un admirable modèle. Quant au reste, l’humérus d’ivoire contient une moelle galvanique, en communion constante avec un réseau de fils d’induction enchevêtrés à la manière des nerfs et des veines, ce qui entretient le dégagement de calorique perpétuel qui vient de vous donner cette impression de tiédeur et de malléabilité. Si vous voulez savoir où sont disposés les éléments de ce réseau, comment ils s’alimentent pour ainsi dire d’eux-mêmes, et de quelle manière le fluide statique transforme sa commotion en chaleur presque animale, je puis vous en faire l’anatomie : ce n’est plus ici qu’une évidente question de main-d’œuvre. Ceci est le bras d’une Andréide de ma façon, mue pour la première fois par ce surprenant agent vital que nous appelons l’Électricité, qui lui donne, comme vous voyez, tout le fondu, tout le moelleux, toute l’illusion de la Vie !

― Une Andréide ?

― Une Imitation-Humaine, si vous voulez. L’écueil désormais à éviter, c’est que le fac-similé ne surpasse, physiquement, le modèle. Vous rappelez-vous, mon cher lord, ces mécaniciens d’autrefois qui ont essayé de forger des simulacres humains ? ― Ah ! ah ! ah ! ― ah !…

Edison eut un rire de Cabire dans les forges d’Eleusis.

― Les infortunés, faute de moyens d’exécution suffisants, n’ont produit que des monstres dérisoires. Albert le Grand, Vaucanson, Maëlzel, Horner, etc., etc., furent, à peine, des fabricants d’épouvantails pour les oiseaux. Leurs automates sont dignes de figurer dans les plus hideux salons de cire, à titre d’objets de dégoût d’où ne sort qu’une forte odeur de bois, d’huile rance et de gutta-percha. Ces ouvrages, sycophantes informes, au lieu de donner à l’Homme le sentiment de sa puissance, ne peuvent que l’induire à baisser la tête devant le dieu Chaos. Rappelez-vous cet ensemble de mouvements saccadés et baroques, pareils à ceux des poupées de Nuremberg ! ― cette absurdité des lignes et du teint ! ces airs de devantures de perruquiers ! ce bruit de la clef du mécanisme ! cette sensation du vide ! Tout, enfin, dans ces abominables masques, horripile et fait honte. C’est du rire et de l’horreur amalgamés dans une solennité grotesque. L’on dirait de ces manitous des archipels australiens, de ces fétiches des peuplades de l’Afrique équatoriale : et ces mannequins ne sont qu’une caricature outrageante de notre espèce. Oui, telles furent les premières ébauches des Andréidiens.

Le visage d’Edison s’était contracté en parlant : son regard fixe semblait perdu en d’imaginaires ténèbres ; sa voix devenait brève, didactique et glaciale.

― Mais aujourd’hui, reprit-il, le temps a passé !… La Science a multiplié ses découvertes ! Les conceptions métaphysiques se sont affinées. Les instruments de décalque, d’identité, sont devenus d’une précision parfaite. En sorte que les ressources dont l’Homme peut disposer en de nouvelles tentatives de ce genre sont autres ― oh ! tout autres ― que jadis ! Il nous est permis de RÉALISER, désormais, de puissants fantômes, de mystérieuses présences-mixtes dont les devanciers n’eussent même jamais tenté l’idée, dont le seul énoncé les eût fait sourire douloureusement et crier à l’impossible ! ― Tenez, ne vous a-t-il pas été, tout à l’heure, difficile de sourire à l’aspect de Hadaly ? ― Cependant, ce n’est encore que du diamant brut, je vous assure. C’est le squelette d’une ombre attendant que l’Ombre soit ! La sensation que vient de vous causer un seul des membres d’un andréide féminin ne vous a point semblé, n’est-il pas vrai, tout à fait analogue à celle que vous eussiez ressentie au toucher d’un bras d’automate ? ― Une expérience encore : voulez-vous serrer cette main ? Qui sait ? elle vous le rendra peut-être.

Lord Ewald prit les doigts, qu’il serra légèrement.

Ô stupeur ! La main répondit à cette pression avec une affabilité si douce, si lointaine, que le jeune homme en songea qu’elle faisait, peut-être, partie d’un corps invisible. Avec une profonde inquiétude, il laissa retomber la chose de ténèbres.

― En vérité !… murmura-t-il.

― Eh bien, continua froidement Edison, tout ceci n’est rien encore ! Non ! rien ! (mais ce qui s’appelle rien ! vous dis-je) en comparaison de l’œuvre possible. ― Ah ! l’Œuvre possible ! Si vous saviez ! Si vous…

Tout à coup, il s’arrêta, comme perdu en la fixité d’une idée soudaine ― et si terrible qu’elle lui coupa net la parole.

― Positivement, s’écria lord Ewald en regardant encore une fois autour de lui, il me semble que je me trouve chez Flamel, Paracelse ou Raymond Lulle, au temps des magistes et des souffleurs du Moyen âge. ― Où donc voulez-vous en venir, mon cher Edison ?

Ici le grand Inventeur, devenu depuis un instant très pensif, s’assit et considéra le jeune homme avec une attention nouvelle et plus soucieuse.

Après quelques secondes de silence :

― Milord, dit-il, je viens de m’apercevoir qu’avec un homme doué de votre « imaginaire » l’expérience pourrait amener un résultat funeste. ― Voyez-vous, au seuil d’une usine de forge, on distingue, dans la brume, du fer, des hommes et du feu. Les enclumes sonnent ; les laboureurs du métal qui exécutent des barres, des armes, des outils, ignorent l’usage réel qui sera fait de leurs produits. Ces forgeurs ne peuvent les appeler que du nom convenu ! ― Eh ! nous en sommes là, tous ! Nul ne peut estimer, au juste, la véritable nature de ce qu’il forge, par la raison que tout couteau peut devenir poignard, et que l’usage que l’on fait d’une chose la rebaptise et la transfigure. L’incertitude seule nous rend irresponsables.

Il faut donc savoir la garder, ― sinon, qui donc oserait accomplir quelque chose !

L’ouvrier qui fond une balle se dit tout bas, inconsciemment : « Ceci est livré aux hasards ! et ce sera, peut-être, du plomb perdu. » Et il achève son engin, dont l’âme lui est voilée. Mais, s’il voyait passer devant ses yeux, béante, brusque et mortelle, la blessure humaine que cette balle, entre autres, est appelée, destinée à creuser, et qui, par conséquent, fait virtuellement partie de sa fonte, le moule d’acier lui tomberait des mains, s’il était un brave homme, ― et peut-être refuserait-il à ses enfants le pain du soir, si ce pain ne pouvait être gagné qu’au prix de l’achèvement de cette besogne, car il hésiterait à se sentir quand même complice de l’homicide futur.

― Eh bien ? interrompit lord Ewald, où voulez-vous en venir, Edison ?

― Eh bien… je suis l’homme qui tient le métal bouillonnant sur le brasier, ― et il vient de me sembler, tout à l’heure, en songeant à votre tempérament, à votre intelligence à jamais désenchantée, que je voyais la blessure passer devant mes yeux. C’est que la chose dont je veux vous parler peut vous être salubre ou plus que mortelle, voyez-vous. ― C’est donc moi qui hésite, maintenant. ― Car nous faisons, tous deux, partie de l’expérience en question ! Et je la crois beaucoup plus dangereuse, en réalité, pour vous au moins, qu’elle ne le paraissait de prime-abord. Le péril, qui est d’un ordre des plus horribles, vous seul en êtes menacé ! ― Certes, vous êtes déjà sous le coup d’un danger, puisque vous êtes de ces cœurs qu’une passion fatale conduit presque toujours à une fin désespérée ; certes, aussi, je cours le risque de vous sauver !… Mais, si la guérison n’allait pas être celle que j’attends, je crois, en vérité, oui, je crois qu’il serait préférable que nous en restions là !

― Puisque vous parlez sur un ton si singulièrement grave, mon cher Edison, répondit avec effort lord Ewald, je ne puis que vous prévenir d’une chose : j’allais en finir, cette nuit même, avec mon intolérable humanité.

Edison tressaillit.

― N’hésitez donc plus, acheva très froidement le jeune homme.

― Les dés sont jetés ! murmura l’électricien : ce sera lui ! Qui m’eût dit cela, jamais ?

― Une dernière fois, soyez assez bon pour me répondre : où voulez-vous en venir ?

En cet instant de silence, lord Ewald crut sentir passer, brusquement, sur son front le vent de l’Infini.

― Ah ! s’écria, d’une voix stridente Edison, qui se leva les yeux étincelants, puisque je me sens ainsi défié par l’Inconnu, soit ! Voici. Je prétends réaliser pour vous, milord, ce que nul homme n’a jamais osé tenter pour son semblable. ― Je vous dois la vie, encore une fois : c’est bien le moins que j’essaie de vous la rendre.

Votre joie, votre être, sont, dites-vous, les prisonniers d’une présence humaine ? de la lueur d’un sourire, de l’éclat d’un visage, de la douceur d’une voix ? Une vivante vous mène ainsi, avec son attrait, vers la mort ?

Eh bien ! puisque cette femme vous est si chère… je vais lui ravir sa propre présence.

Je vais vous démontrer, mathématiquement et à l’instant même, comment, avec les formidables ressources actuelles de la Science, ― et ceci d’une manière glaçante peut-être, mais indubitable, ― comment je puis, dis-je, me saisir de la grâce même de son geste, des plénitudes de son corps, de la senteur de sa chair, du timbre de sa voix, du ployé de sa taille, de la lumière de ses yeux, du reconnu de ses mouvements et de sa démarche, de la personnalité de son regard, de ses traits, de son ombre sur le sol, de son apparaître, du reflet de son Identité, enfin. ― Je serai le meurtrier de sa sottise, l’assassin de son animalité triomphante. Je vais, d’abord, réincarner toute cette extériorité, qui vous est si délicieusement mortelle, en une Apparition dont la ressemblance et le charme humains dépasseront votre espoir et tous vos rêves ! Ensuite, à la place de cette âme, qui vous rebute dans la vivante, j’insufflerai une autre sorte d’âme, moins consciente d’elle-même, peut-être ( ― et encore, qu’en savons-nous ? et qu’importe ! ― ) mais suggestive d’impressions mille fois plus belles, plus nobles, plus élevées, c’est-à-dire revêtues de ce caractère d’éternité sans lequel tout n’est que comédie chez les vivants. Je reproduirai strictement, je dédoublerai cette femme, à l’aide sublime de la Lumière ! Et, la projetant sur sa matière radiante, j’illuminerai de votre mélancolie l’âme imaginaire de cette créature nouvelle, capable d’étonner des anges. Je terrasserai l’Illusion ! Je l’emprisonnerai. Je forcerai, dans cette vision, l’Idéal lui-même à se manifester, pour la première fois, à vos sens, palpable, audible, et matérialisé. J’arrêterai, au plus profond de son vol, la première heure de ce mirage enchanté que vous poursuivez en vain, dans vos souvenirs ! Et, la fixant presque immortellement, entendez-vous ? dans la seule et véritable forme où vous l’avez entrevue, je tirerai la vivante à un second exemplaire, et transfigurée selon vos vœux ! Je doterai cette Ombre de tous les chants de l’Antonia du conteur Hoffmann, de toutes les mysticités passionnées des Ligéias d’Edgard Poë, de toutes les séductions ardentes de la Vénus du puissant musicien Wagner ! Enfin, pour vous racheter l’être, je prétends pouvoir ― et vous prouver d’avance, encore une fois, que positivement je le puis, ― faire sortir du limon de l’actuelle Science-Humaine un Être fait à notre image, et qui nous sera, par conséquent, ce que nous sommes à dieu.

Et l’électricien, faisant serment, leva la main.