L’Ève future/Livre 2/06

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 105-116).


VI


Excelsior !


« Entre mes mains les malades peuvent perdre la vie ; ― jamais l’espoir ! »
Le docteur Reilh.


― Je vous le répète, mon cher génie, répliqua le jeune homme, certes, vous êtes de bonne foi ; mais ce que vous dites n’est qu’un rêve, aussi effrayant qu’irréalisable ! Toujours est-il que l’intention de votre cœur m’a touché : je vous en remercie.

― Mon cher lord…, tenez, vous sentez bien qu’il est réalisable, puisque vous hésitez !

Lord Ewald s’essuya le front.

― Miss Alicia Clary ne consentirait jamais, d’ailleurs, à se prêter à cette expérience, et, en effet, j’hésiterais moi-même, désormais, je l’avoue, à l’y engager.

― Ceci fait partie du problème et me regarde. Et puis, l’œuvre serait incomplète, c’est-à-dire absurde, si elle ne s’accomplissait pas à l’insu même de votre si chère miss Alicia.

― Mais enfin, s’écria lord Ewald, moi, je compte aussi pour quelque chose dans mon amour !

― Vous ne saurez, même, jamais jusqu’à quel point, je vous assure ! répondit Edison.

― Eh bien, par quelles redoutables subtilités pourrez-vous parvenir à me convaincre, moi, de la réalité de cette Ève nouvelle, en supposant même que vous réussissiez ?

― Oh ! c’est une question d’impression toute immédiate où le raisonnement n’entre que comme un adjuvant très secondaire. Est-ce qu’on raisonne avec le charme que l’on subit ? D’ailleurs, les déductions que je vous soumettrai ne seront que l’expression exacte de ce que vous essayez de vous cacher à vous-même. Je suis humain. Homo sum ! L’Œuvre répondra bien mieux avec sa présence.

― Je pourrai discuter, n’est-ce pas, ― ah ! j’y tiens, ― pendant le cours de l’explication ?

― Si une seule de vos objections subsiste, nous refusons tous deux d’aller plus loin.

Lord Ewald redevint pensif.

― Hélas, mes yeux sont clairvoyants : je dois vous en prévenir.

― Vos yeux ? ― Dites-moi, ne croyez-vous point voir, distinctement, cette goutte d’eau ? Cependant, si je la place entre ces deux feuilles de cristal, devant le réflecteur de ce microscope solaire et que j’en projette le strict reflet sur cette soie blanche, là-bas, où tout à l’heure vous apparut l’enchanteresse Alicia, vos yeux ne récuseront-ils pas leur premier témoignage devant le spectacle, plus intime, que leur dévoilera d’elle-même cette goutte d’eau ? Et si nous songeons à tout l’indéfini des occultes réalités que recèlera ce liquide globule, encore, nous comprendrons que la puissance même de notre instrument, sorte de béquille visuelle, est insignifiante : la différence entre ce qu’il nous découvre et ce que nous voyons sans son secours, par rapport à tout ce qu’il ne peut nous montrer, étant, à peu près, inappréciable. ― Donc, n’oubliez plus que nous ne voyons des choses que ce que leur suggèrent nos seuls yeux ; nous ne les concevons que d’après ce qu’elles nous laissent entrevoir de leurs entités mystérieuses ; nous n’en possédons que ce que nous en pouvons éprouver, chacun selon sa nature ! Et, grave écureuil, l’Homme s’agite en vain dans la geôle mouvante de son moi, sans pouvoir s’évader de l’Illusion où le captivent ses sens dérisoires ! ― Donc, Hadaly, en abusant vos yeux, ne fera pas autre chose que miss Alicia.

― En vérité, monsieur l’enchanteur, répondit lord Ewald, l’on dirait que, sérieusement, vous me croyez capable de devenir « amoureux » de miss Hadaly ?

― Ce serait, en effet, ce que j’aurais à redouter si vous étiez un mortel comme les autres ! répondit Edison : mais vos confidences m’ont rassuré. N’avez-vous pas attesté Dieu, tout à l’heure, qu’en vous s’était à jamais annulée toute idée de possession de votre belle vivante ? ― Vous aimerez donc, vous dis-je, Hadaly, comme elle le mérite, seulement : ce qui est beaucoup plus beau que d’en être amoureux.

― Je l’aimerai ?

― Pourquoi pas ? Ne doit-elle pas s’incarner à jamais en la seule forme où vous concevez l’Amour ? Et, matière pour matière, puisque nous venons de nous rappeler que la chair, n’étant jamais la même, n’existe, à peu près, qu’en imaginaire, chair pour chair, celle de la Science est plus… sérieuse… que l’autre.

― On n’aime qu’un être animé ! dit lord Ewald.

― Eh bien ! demanda Edison.

― L’âme, c’est l’inconnu ; animerez-vous votre Hadaly ?

― On anime bien un projectile d’une vitesse de X ; or, X, c’est l’inconnu, aussi.

― Saura-t-elle qui elle est ? ce qu’elle est, veux-je dire ?

― Savons-nous donc si bien, nous-mêmes, qui nous sommes ? et ce que nous sommes ? Exigerez-vous plus de la copie que Dieu n’en crut devoir octroyer à l’original.

― Je demande si votre créature aura le sentiment d’elle-même.

― Sans doute ! répondit Edison comme très étonné de la question.

― Hein ? Vous dites ?… s’écria lord Ewald, interdit.

― Je dis : sans doute ! ― puisque ceci dépend de vous. Et c’est même sur vous seul que je me fonde pour que cette phase du miracle soit accomplie.

― Sur moi ?

― Sur quel autre, plus intéressé en ce problème, pourrais-je compter ?

― Alors, dit tristement lord Ewald, ― veuillez bien m’apprendre, mon cher Edison, où je dois aller ravir une étincelle de ce feu sacré dont l’Esprit du Monde nous pénètre ! Je ne m’appelle point Prométhée, mais, tout simplement, lord Celian Ewald, ― et je ne suis qu’un mortel.

― Bah ! tout homme a nom Prométhée sans le savoir ― et nul n’échappe au bec du vautour, répondit Edison. ― Milord, en vérité je vous le dis : une seule de ces mêmes étincelles, encore divines, tirées de votre être, et dont vous avez tant de fois essayé (toujours en vain !) d’animer le néant de votre jeune admirée, suffira pour en vivifier l’ombre.

― Prouvez-moi ceci ! ― s’écria lord Ewald ― et, peut-être…

― Soit, ― et à l’instant même.

Vous l’avez dit, poursuivit Edison, l’être que vous aimez dans la vivante, et qui, pour vous, en est, seulement, réel, n’est point celui qui apparaît en cette passante humaine, mais celui de votre Désir.

C’est celui qui n’y existe pas, ― bien plus, que vous savez ne pas y exister ! Car vous n’êtes dupe ni de cette femme, ni de vous-même.

C’est volontairement que vous fermez les yeux, ceux de votre esprit, ― que vous étouffez le démenti de votre conscience, pour ne reconnaître en cette maîtresse que le fantôme désiré. Sa vraie personnalité n’est donc autre, pour vous, que l’Illusion, éveillée en tout votre être, par l’éclair de sa beauté. C’est cette Illusion seule que vous vous efforcez, quand même, de vitaliser en la présence de votre bien-aimée, malgré l’incessant désenchantement que vous prodigue la mortelle, l’affreuse, la desséchante nullité de la réelle Alicia.

C’est cette ombre seule que vous aimez : c’est pour elle que vous voulez mourir. C’est elle seule que vous reconnaissez, absolument, comme réelle ! Enfin, c’est cette vision, objectivée de votre esprit, que vous appelez, que vous voyez, que vous créez en votre vivante, et qui n’est que votre âme dédoublée en elle. Oui, voilà votre amour. ― Il n’est, vous le voyez, qu’un perpétuel et toujours stérile essai de rédemption.

Il y eut encore un moment de profond silence entre les deux hommes.

― Eh bien, conclut Edison, puisqu’il est avéré que, d’ores et déjà, vous ne vivez qu’avec une Ombre, à laquelle vous prêtez si chaleureusement et si fictivement l’être, je vous offre, moi, de tenter la même expérience sur cette ombre de votre esprit extérieurement réalisée, voilà tout. Illusion pour illusion, l’Être de cette présence-mixte que l’on appelle Hadaly dépend de la volonté libre de celui qui osera le concevoir. Suggérez-lui de votre être ! Affirmez-le, d’un peu de votre foi vive, comme vous affirmez l’être, après tout si relatif, de toutes les illusions qui vous entourent. Soufflez sur ce front idéal ! Et vous verrez jusqu’où l’Alicia de votre volonté se réalisera, s’unifiera, s’animera dans cette Ombre. Essayez, enfin ! si quelque dernier espoir vous en dit ! Et vous pèserez ensuite, au profond de votre conscience, si l’auxiliatrice Créature-fantôme qui vous ramènera vers le désir de la Vie, n’est pas plus vraiment digne de porter le nom d’humaine que le Vivant-spectre dont la soi-disant et chétive « réalité » ne sut jamais vous inspirer que la soif de la Mort.

Taciturne, lord Ewald réfléchissait.

― La déduction est, en effet, spécieuse et profonde, murmura-t-il en souriant, mais je sens que je me trouverais toujours un peu trop seul en compagnie de votre Ève inconsciente.

― Moins seul qu’avec son modèle : c’est démontré. ― D’ailleurs, milord, ce serait de votre faute, non de la sienne. Il faut se sentir un Dieu tout à fait, que diable ! lorsqu’on ose vouloir ce dont il est question ici.

Edison s’arrêta.

― Puis, ajouta-t-il d’une voix bizarre, vous ne vous rendez pas bien compte, je suppose, de la nouveauté d’impressions que vous éprouverez dès la première causerie, au grand soleil, avec l’andréide-Alicia se promenant auprès de vous et inclinant son ombrelle du côté des rayons, avec tout le naturel de la vivante. ― Vous souriez ?… Vous croyez que, surtout prévenus, vos sens découvriront vite le change que j’offre à la « Nature » ? ― Eh bien, écoutez : ― miss Alicia Clary n’a-t-elle pas quelque lévrier, quelque terre-neuve familier ? Voyagez-vous avec un chien préféré entre ceux de vos meutes ?

― J’ai mon chien Dark, un lévrier noir, très fidèle, et qui est de nos voyages.

― Bien. Cet animal, reprit Edison, est doué d’un flair si puissant que les êtres vivants viennent, pour ainsi dire, se peindre, en leurs émanations, au centre nerveux des sept ou huit cornées dont dispose son appareil nasal.

Voulez-vous tenir le pari que ce chien ― lequel reconnaîtrait sa maîtresse entre mille dans l’obscurité, ― si nous l’exilons huit jours de vos deux présences, et l’amenons, ensuite, devant Hadaly transfigurée en la vivante, ― voulez-vous, dis-je, tenir le pari que cet animal, appelé par le fantôme, accourra joyeux vers l’Illusion, la reconnaîtra, sans hésiter, au seul flairer des vêtements qu’elle portera ? ― Bien plus, étant données, simultanément, l’Ombre et la Réalité, je vous affirme que c’est après la Réalité qu’il aboiera, dans son trouble ― et que c’est à l’Ombre, seule, qu’il obéira !

― Ne vous avancez-vous pas beaucoup, ici ! murmura lord Ewald, déconcerté.

― Je ne promets que ce que je puis tenir ; l’expérience a déjà pleinement réussi : ― elle est un fait acquis à la Science physiologique. Si donc j’abuse, à ce point, les organes (supérieurs aux nôtres en acuité) d’un simple animal, ― comment n’oserai-je pas défier le contrôle des sens humains ?

Lord Ewald ne put s’empêcher de sourire devant l’ingéniosité bizarre de l’électricien.

― Et puis, conclut Edison, bien que Hadaly soit fort mystérieuse, il faut l’envisager, sans aucune exaltation. ― Songez : elle ne sera qu’un peu plus animée par l’Électricité que son modèle : voilà tout.

― Comment ! que son modèle ! demanda lord Ewald.

― Certes ! dit Edison. ― N’avez-vous jamais admiré, par un jour d’orage, une belle jeune femme brune peignant sa chevelure devant quelque grand miroir bleuâtre, en une chambre un peu sombre, aux rideaux fermés ? Les étincelles pétillent de ses cheveux et brillent, en magiques apparitions, sur les pointes du démêloir d’écaille, comme des milliers de diamants fluant d’une vague noire, en mer, pendant la nuit. Hadaly vous donnera ce spectacle, si miss Alicia ne vous l’a pas déjà donné. Les brunes ont beaucoup d’électricité en elles.

Après un instant :

― Maintenant, acceptez-vous de tenter cette incarnation, milord ? demanda Edison : Hadaly, ― en cette fleur de deuil, qui est d’un or vierge et pur d’alliage, ― vous offre de sauver du naufrage de votre amour un peu de mélancolie.

Lord Ewald et son terrible interlocuteur se regardèrent, muets et graves.

― Il faut convenir que voici bien la plus effroyable proposition qui fut jamais faite à un désespéré, dit à voix basse le jeune homme, presque se parlant à lui-même : ― et j’ai, malgré moi, toutes les peines du monde à la prendre au sérieux.

― Cela viendra ! dit Edison ; c’est l’affaire de Hadaly.

― Un autre homme, ne fût-ce que par curiosité, accepterait bien vite l’exemplaire que vous m’offrez !

― Aussi ne le proposerais-je pas à tout le monde, répondit en souriant Edison. Si j’en lègue la formule à l’Humanité, je plains les réprouvés qui en prostitueront le secours, voilà tout.

― Voyons, dit lord Ewald, la parole, sur ce terrain, finit par sonner comme un sacrilège : sera-t-il toujours temps de suspendre ― l’exécution ?

― Oh ! même après l’œuvre accomplie, puisque vous pourrez toujours la détruire, la noyer, si bon vous semble, sans déranger pour cela le Déluge.

― En effet, dit lord Ewald, profondément rêveur ; mais il me semble qu’alors ce ne sera plus la même chose.

― Aussi je ne vous conseille en rien d’accepter. Vous souffrez : je vous parle d’un remède. Seulement le remède est aussi efficace que dangereux. Mille fois libre à vous de refuser.

Lord Ewald semblait devenu perplexe, et d’autant plus qu’il lui eût été difficile de préciser pourquoi.

― Oh ! quant au danger !… dit-il.

― S’il n’était que physique, je vous dirais : Acceptez !

― Ce serait donc ma raison qui serait menacée ?

Après un instant :

― Milord Ewald, reprit Edison, certes, vous êtes la plus noble nature que j’aie rencontrée sous les cieux. Une très-mauvaise étoile vous a jeté sa lueur et vous a conduit vers le monde de l’Amour : là, votre rêve est retombé, les ailes brisées, au souffle d’une femme décevante et dont l’incessante dissonance ravive, à chaque instant, le cuisant ennui qui vous brûle et vous sera nécessairement mortel. Oui, vous êtes de ces derniers grands attristés qui ne daignent pas survivre à ce genre d’épreuve, malgré l’exemple, autour d’eux, de tous ceux qui luttent contre la maladie, la misère et l’amour. ― La douleur fut telle, en vous, de la première déception, que vous vous en estimez quitte envers vos semblables, ― car vous les méprisez de ce qu’ils se résignent à vivre, sous le fouet de tels destins. Le Spleen vous a jeté son linceul sur les pensées et voici que ce froid conseiller de la Mort-volontaire prononce à votre oreille, le mot qui persuade. Vous êtes au plus mal. Ce n’est plus pour vous qu’une question d’heures, vous venez de me le déclarer nettement ; l’issue de la crise n’est donc même plus douteuse. Si vous franchissez ce seuil, c’est bien la mort : elle transparaît, imminente, de toute votre personne.

Lord Ewald, du bout de son petit doigt, secoua, sans répondre, la cendre de son cigare.

― Ici, je vous offre la vie encore, ― mais à quel prix, peut-être ! Qui pourrait l’évaluer en cet instant ? ― L’Idéal vous a menti ? La « Vérité » vous a détruit le désir ? Une femme vous a glacé les sens ? ― Adieu donc à la prétendue Réalité, l’antique dupeuse !

Je vous offre, moi, de tenter l’Artificiel et ses incitations nouvelles !… Mais, ― si vous n’alliez pas en rester le dominateur !… ― Tenez, mon cher lord, à nous deux, nous formons un éternel symbole : moi, je représente la Science avec la toute-puissance de ses mirages : vous, l’Humanité et son ciel perdu.

― Choisissez donc pour moi ! dit tranquillement lord Ewald.

Edison tressaillit.

― C’est impossible, milord, répondit-il.

― Enfin, ― à ma place, ― accepteriez-vous de vous risquer en cette inouïe, absurde et cependant troublante aventure ?

Edison, à cette parole, regarda le jeune homme avec sa fixité habituelle qui, cette fois, s’aggravait évidemment de la secrète arrière-pensée qu’il ne voulait pas exprimer.

― J’aurais, dit-il, d’autres raisons que la plupart des hommes pour motiver mon option personnelle, et je ne prétendrais pas qu’on dût se régler sur moi.

― Que choisiriez-vous ?

― Placé dans cette alternative, je choisirais l’issue qui me semble la moins dangereuse ― quant à moi.

― Quel choix feriez-vous, enfin ?

― Milord, vous ne doutez pas de l’attachement sacré, de la profonde et tendre affection que je vous ai voués ? ― Eh bien, la main sur la conscience…

― Que choisiriez-vous, Edison ?

― Entre la mort et la tentative en question ?

― Oui !

Terrible, le grand électricien s’inclina devant lord Ewald :

― Je me brûlerais la cervelle, dit-il.