L’Ève future/Livre 4/02

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 174-180).



II


Côtés sérieux des caprices


Au mot « argent » elle eut un regard qui passa comme la lueur du canon dans sa fumée.
H. de Balzac, La Cousine Bette.


― Continuez, dit lord Ewald, devenu très attentif, et après avoir fait raison à son interlocuteur.

― Voici mon opinion sur ces sortes de caprices ou de faiblesses, répondit Edison, ― (pendant que Hadaly, revenue, versait silencieusement du vin d’Espagne à ses deux hôtes, puis s’éloignait.) ― J’estime et maintiens qu’il est rare qu’au moins l’une de ces légères aventures (auxquelles on ne croit consacrer qu’un tour de cadran, un remords et une centaine de dollars), n’influe pas d’une façon funeste sur la totalité des jours. Or, Anderson était, du premier coup, tombé sur celle qui est fatale, bien qu’elle dût ne sembler, cependant, que la plus banale et la plus insignifiante de toutes.

Anderson ne savait rien dissimuler. Tout se lisait dans son regard, sur son front, dans son attitude.

Mistress Anderson, une courageuse enfant qui, se conformant aux traditions, avait veillé toute la nuit, le regarda ― simplement ― lorsqu’il entra, le lendemain, dans la salle à manger. Il arrivait. Ce coup d’œil suffit à l’instinct de l’épouse. Elle eut un serrement de cœur. Ce fut triste et froid.

Ayant fait signe aux valets de se retirer, elle lui demanda comment il se portait depuis la veille. Anderson lui répondit, avec un sourire peu assuré, que, s’étant trouvé passablement ému vers la fin du banquet, il avait dû passer la nuit chez l’un de ses correspondants, où l’on avait continué la fête. À quoi mistress Anderson répondit, pâle comme un marbre : ― « Mon ami, je n’ai pas à donner à ton infidélité plus d’importance que son objet ne le mérite ; seulement, que ton premier mensonge soit le dernier. Tu vaux mieux que ton action, je l’espère. Et ton visage, en ce moment, me le prouve. Tes enfants se portent bien. Ils dorment là, dans la chambre. T’écouter aujourd’hui serait te manquer de respect ― et l’unique prière que je t’adresse, en échange de mon pardon, est de ne point m’y obliger davantage. »

Cela dit, mistress Anderson rentra dans sa chambre en étouffant, et s’y enferma.

La justesse, la clairvoyance et la dignité de ce reproche eurent pour effet de blesser affreusement l’amour-propre de mon ami Edward, ― piqûre d’autant plus dangereuse qu’elle atteignit les sentiments d’amour réel qu’il avait pour sa noble femme. ― Dès le lendemain son foyer devint plus froid. Au bout de quelques jours, après une réconciliation guindée et glaciale, ― il sentit qu’il ne voyait plus en mistress Anderson que la « mère de ses enfants ». ― N’ayant pas d’autre dévolu sous la main, il retourna rendre visite à miss Evelyn. ― Bientôt le toit conjugal, par cela seul qu’il s’y sentait coupable, lui devint d’abord ennuyeux, ― puis insupportable, ― puis odieux ; c’est le cours habituel des choses. Donc, en moins de trois années, Anderson, ayant compromis, par une suite d’incuries et de déficits énormes, d’abord sa propre fortune, puis celle des siens, puis celle des indifférents qui lui avaient confié leurs intérêts, se vit tout à coup menacé d’une ruine frauduleuse.

Miss Evelyn Habal, alors, le délaissa. N’est-ce pas inconcevable ? Je me demande encore pourquoi, vraiment. Elle lui avait témoigné jusque-là tant de véritable amour !

Anderson avait changé. Ce n’était plus, au physique ni au moral, l’homme d’autrefois. Sa faiblesse initiale avait fait tache d’huile en lui. Son courage même, paraît-il, ayant peu à peu suivi son or pendant le cours de cette liaison, il fut atterré d’un abandon que « rien ne lui semblait justifier », surtout, disait-il, « pendant la crise financière qu’il traversait. » ― Par une sorte de honte déplacée, il cessa de s’adresser à notre vieille amitié, qui, certes, eût essayé encore de l’arracher de cette fondrière affreuse. Devenu d’une irritabilité nerveuse extrême, ― lorsqu’il se vit ainsi vieilli, désorganisé, amoindri, mésestimé et seul, le malheureux parut comme se réveiller, et ― le croirez-vous ! ― dans un accès de frénésie désespérée, mit, purement et simplement, fin à ses jours.

Ici, laissez-moi vous rappeler à nouveau, mon cher lord, qu’avant de rencontrer son dissolvant, Anderson était une nature aussi droite et bien trempée que les meilleures. Je constate des faits. Je ne juge pas. Je me souviens que, de son vivant, un négociant de ses amis le blâmait avec beaucoup d’ironie de sa conduite, la trouvait incompréhensible, se frappait le front en le montrant, et, secrètement, l’imitait. Donc, passons. Ce qui nous arrive, nous l’attirons un peu, voilà tout.

Les statistiques nous fournissent, en Amérique et en Europe, une moyenne ascendante se chiffrant par dizaines de milliers, de cas identiques ou à peu près, par année : c’est-à-dire ― d’exemples, répandus en toutes les villes, soit de jeunes gens intelligents et travailleurs, soit de désœuvrés dans l’aisance, soit d’excellents pères de famille, comme on dit, qui, sous le pli contracté en une faiblesse de cet ordre, finissent de la même manière au mépris de toute considération, ― car ce « pli » produit les effets d’asservissement de l’opium.

Adieu famille, enfants et femme, dignité, devoir, fortune, honneur, pays et Dieu ! ― Cette contagion passionnelle ayant pour effet d’attaquer lentement le sens quelconque de ces vocables dans les cerveaux inoculés, la vie se restreint, en peu de temps, à un spasme pour nos galants déserteurs. Vous remarquerez, n’est-il pas vrai ? que cette moyenne ne porte que sur ceux qui en meurent ; qu’il ne s’agit, enfin, dans ces chiffres, que des suicidés, assassinés ou exécutés.

Le reste grouille dans les bagnes ou gorge les prisons : c’est le fretin. La moyenne dont nous parlons (et qui fut, approximativement, d’environ cinquante-deux ou trois mille, seulement, pour ces dernières années) est en progrès au point de donner à espérer des totaux doubles pour les années qui viennent, ― au fur et à mesure que les petits théâtres s’élèvent dans les petites villes… pour éclairer les niveaux artistiques des majorités.

Le dénouement de l’inclination chorégraphique de mon ami Anderson m’affecta, toutefois, si profondément, ― me frappa d’une manière si vive, ― que je me sentis obsédé par l’idée d’analyser, d’une façon exacte, la nature des séductions qui avaient su troubler ce cœur, ces sens et cette conscience ― jusqu’à les conduire à cette fin.

N’ayant jamais eu l’heur de voir de mes deux yeux la danseuse de mon ami Edward, je prétendis deviner d’avance et, simplement, d’après son œuvre, par un calcul de probabilités, ― de pressentiments, si vous préférez, ― ce qu’elle était au physique. Certes, je pouvais aberrer, comme on dit, je crois, en astronomie. Mais j’étais curieux de savoir si je tomberais juste, en partant d’une demi-certitude. Bref, je prétendis deviner cela, ― tenez par un motif analogue, si vous voulez, à celui qui détermina Leverrier à dédaigner toujours d’appuyer son œil à la lentille d’un télescope, le calcul qui prédit, à une minute près, l’apparition de Neptune, ainsi que le point précis de l’éther où l’astre est nécessité, donnant une clairvoyance beaucoup plus sûre que celle de tous les télescopes du monde.

Miss Evelyn me représentait l’x d’une équation des plus élémentaires, après tout, puisque j’en connaissais deux termes : Anderson et sa mort.

Plusieurs élégants de ses amis m’avaient affirmé, (sur l’honneur !) que cette créature était bien la plus jolie et la plus amoureuse enfant qu’ils eussent jamais convoitée en secret sous le ciel. Par malheur, (voyez comme je suis !), je ne leur reconnaissais aucune qualité pour avancer, même sous la forme la plus dubitative, ce qu’ils s’empressaient de me jurer là si positivement. Ayant remarqué, moi, le caractère des ravages que, chez Anderson, avait causé l’usage de cette fille, je me défiais des prunelles trop rondes de ces enthousiastes. Et j’en vins, à l’aide d’un grain d’analyse dialectique, ― (c’est-à-dire en ne perdant pas de vue le genre d’homme que j’avais connu avant son désastre, dans Anderson, et en me remémorant l’étrangeté d’impressions que m’avait laissée la confidence de son amour), ― j’en vins, disons-nous, à pressentir une si singulière différence entre ce que tous m’affirmaient de miss Evelyn Habal et ce qu’elle devait être en réalité, que la foule de ces appréciateurs ou connaisseurs me faisaient l’effet d’une triste collection de niais hystériques. Et voici pourquoi.

Ne pouvant oublier qu’Anderson avait commencé, lui, par trouver cette femme « insignifiante » et que les seules fumées d’une fête l’avaient rendu coupable de jouer, quelques instants, à surmonter une initiale et instinctive aversion pour elle, ― les prétendus charmes personnels, qu’attribuaient d’emblée, à la coryphée, ces messieurs (savoir la grâce, le piquant, l’irrésistible et indiscutable don de plaire, etc.), ― ne pouvant être que relatifs à la qualité tout individuelle des sens de ces messieurs, ― devaient, dis-je, par ce fait seul, me paraître déjà d’une réalité suspecte. Car si nul absolu critérium des goûts, non plus que des nuances, n’est imaginable dans le domaine de la sensualité, je n’en devais pas moins augurer tristement, en bonne logique, d’une réalité de charmes capable de correspondre immédiatement aux sens léprosés et plus qu’avilis de ces gais et froids viveurs ; de telle sorte que le brevet de séductions qu’ils lui délivraient, ainsi, de confiance et à première vue, ne m’attestait que leur sordide parenté de nature avec la sienne, ― c’est-à-dire, chez miss Evelyn Habal, une très perverse banalité d’ensemble mental et physique. De plus, la petite question de son âge, (à laquelle s’était toujours dérobé Anderson) me paraissant d’une certaine utilité, je dus m’en enquérir. L’amoureuse enfant ne touchait qu’à ses trente-quatre printemps.

Quant à la « beauté » dont elle pouvait se prévaloir, ― en supposant que l’Esthétique ait quelque chose à voir en des amours de cet ordre, ― je vous le redis encore, quel genre de beauté devais-je m’attendre à relever en cette femme, étant donné les effroyables abaissements que sa possession prolongée avait produite en une nature comme celle d’Anderson ?