L’Ève future/Livre 4/03

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 180-194).


III


L’ombre de l’upa


« Vous les connaîtrez par leurs fruits. »
L’Évangile.


Éclairons, tout d’abord, me dis-je, l’intérieur de cette passion en secouant simplement sur elle le principe lumineux de l’attraction des contraires et parions, au besoin, la conscience d’un moraliste officiel contre un penny, que nous devinerons juste.

Les goûts et les sens de mon ami, rien qu’à l’analyse de sa physionomie et d’après mille indices bien médités, ne pouvant être que des plus simples, des plus primitifs, des plus naturels, ne devaient, présumai-je, avoir été stérilisés et corrodés à ce point que par l’envoûtement de leurs inverses. Une telle entité ne pouvait avoir été abolie à ce point que par le néant. Le vide seul devait lui avoir donné ce genre de vertige.

Donc, si peu rigoureuse que pouvait sembler ma conclusion, il fallait qu’au mépris de tout l’encens consumé sur ses autels, cette miss Evelyn Habal fût, simplement, une personne dont l’aspect eût été capable de faire fuir en éclatant de rire ou dans l’épouvante ceux-là mêmes (s’ils eussent eu sous leurs paupières de quoi la regarder fixement une seule fois), qui me brûlaient ainsi, en sa faveur et sous le nez, ce fade encens.

Il fallait que tous fussent dupes d’une illusion ― poussée sans doute à quelque degré d’apparence insolite ! ― mais d’une simple illusion ; qu’en un mot l’ensemble des attraits de cette curieuse enfant fût, de beaucoup, surajouté à la pénurie intrinsèque de son individu. C’était donc, simplement, la fraude ravissante, sous laquelle cette nullité d’attraits était dissimulée, qui devait pervertir ainsi le premier et superficiel coup d’œil des passants. Quant à l’illusion plus durable d’Anderson, non seulement elle n’était pas extraordinaire, mais elle était inévitable.

Ces sortes d’êtres féminins en effet, ― c’est-à-dire celles qui ne sont abaissantes et fatales que pour des hommes d’une rare et droite nature, ― savent, d’instinct, graduer à cet amant les découvertes de toutes leurs vacuités de la manière la plus ingénieuse : les simples passants n’ayant pas même le temps d’en apercevoir le nombre et la gravité. ― Elles accoutument sa vue, par d’insensibles dégradations de teintes, à une lumière douceâtre qui en déprave la rétine morale et physique. Elles ont cette secrète propriété de pouvoir affirmer chacune de leurs laideurs avec tant de tact que celles-ci en deviennent des avantages. Et elles finissent par faire ainsi passer, insensiblement, leur réalité (souvent affreuse) dans la vision initiale (souvent charmante) qu’elles en ont donnée. L’habitude vient, avec tous ses voiles ; elle jette sa brume ; l’illusion s’empire : ― et l’envoûtement devient irrémédiable.

Cette œuvre semble dénoncer une grande finesse d’esprit, une intelligence des plus habiles ? ― mais c’est là une illusion aussi grande que l’autre.

Ces sortes d’êtres ne savent que cela, ne peuvent que cela, ne comprennent que cela. Ils sont étrangers à tout le reste, ― qui ne les intéresse pas. C’est de la pure animalité.

Tenez : l’abeille, le castor, la fourmi, font des choses merveilleuses, mais ils ne font que cela et n’ont jamais fait autre chose. L’animal est exact, la naissance lui confère avec la vie cette fatalité. Le géomètre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche, et la forme de cette ruche est, précisément, celle qui, dans le moindre espace, peut contenir le plus de cases. Etc. L’Animal ne se trompe pas, ne tâtonne pas ! L’Homme, au contraire (et c’est là ce qui constitue sa mystérieuse noblesse, sa sélection divine), est sujet à développement et à erreur. Il s’intéresse à toutes choses et s’oublie en elles. Il regarde plus haut. Il sent que lui seul, dans l’univers, n’est pas fini. Il a l’air d’un dieu qui a oublié. Par un mouvement naturel ― et sublime ! ― il se demande où il est ; il s’efforce de se rappeler il commence. Il se tâte l’intelligence, avec ses doutes, comme après on ne sait quelle chute immémoriale. Tel est l’Homme réel. Or, le propre des êtres qui tiennent encore du monde instinctif, dans l’Humanité, c’est d’être parfaits sur un seul point, mais totalement bornés à celui-là.

Telles ces « femmes », sortes de Stymphalides modernes pour qui celui qu’elles passionnent est simplement une proie vouée à tous les asservissements. Elles obéissent, fatalement, à l’aveugle, à l’obscur assouvissement de leur essence maligne.

Ces êtres de rechute, pour l’Homme, ― ces éveilleuses de mauvais désirs, ces initiatrices de joies réprouvées, peuvent glisser, inaperçues, et, même, en laissant un souvenir agréable, entre les bras de mille passagers insoucieux dont le caprice les effleure : elles ne sont effroyables que pour qui s’y attarde, exclusivement, jusqu’à contracter en son cœur le vil besoin de leur étreinte.

Malheur à qui s’habitue au bercement de ces endormeuses de remords ! Leur nocuité s’autorise des plus captieux, des plus paradoxaux, des plus anti-intellectuels moyens séductifs pour intoxiquer, peu à peu, de leur charme mensonger, le point faible d’un cœur intègre et pur jusqu’à leur survenance maudite.

Certes, en tout homme, dorment, virtuels, tous les salissants désirs que couvent les fumées du sang et de la chair ! Certes, puisque mon ami Edward Anderson succomba, c’est que le germe en était dans son cœur, comme en des limbes ― et je ne l’excuse ni ne le juge ! Mais je déclare, avant tout, passible d’une capitale pénalité, l’être pestilent dont la fonction fut d’en faire éclore, savamment, l’hydre aux mille têtes. Non, cet être ne fut point, pour lui, cette Ève ingénue que l’amour, ― fatal, sans doute ! ― mais, enfin, que l’amour égara vers cette Tentation qui, pensait-elle, devait grandir, jusqu’à l’état divin, son compagnon de paradis !.. Ce fut l’intruse consciente, désirant d’une façon secrète et natale, ― pour ainsi dire malgré elle, enfin, ― la simple régression vers les plus sordides sphères de l’Instinct et l’obscurcissement d’âme définitif de celui… qu’elle ne tentait qu’afin de pouvoir en contempler, un jour, d’un air d’infatuée satisfaction, la déchéance, les tristesses et la mort.

Oui : telles sont ces femmes ! jouets sans conséquences pour le passant, mais redoutables pour ces seuls hommes, parce qu’une fois aveuglés, souillés, ensorcelés par la lente hystérie qui se dégage d’elles, ces « évaporées » ― accomplissant leur fonction ténébreuse, en laquelle elles ne sauraient éviter elles-mêmes de se réaliser, ― les conduisent, forcément, en épaississant, d’heure en heure, la folie de ces amants, soit jusqu’à l’anémie cérébrale et le honteux affaissement dans la ruine, soit jusqu’au suicide hébété d’Anderson.

Seules, elles conçoivent l’ensemble de leur projet. Elles offrent, d’abord, comme une pomme insignifiante, un semblant de plaisir inconnu, ― ignominieux déjà, cependant ! ― et que l’Homme, au fond, n’accepte de commettre qu’avec un sourire faible et trouble et, d’avance, un remords. Comment se défier absolument, ― pour si peu ! ― de ces illicébrantes mais détestables amies, qui sont, chacune pour chacun, celle, entre toutes, qu’il ne faut pas rencontrer ! Leurs protestations et leurs instances, ― si subtiles, si artificieuses qu’on n’en distingue plus le métier ― l’obligent, presque… (ah ! je dis presque ! ― tout est dans ce mot, pour moi !) ― de s’asseoir avec elles à cette table où, bientôt, le démon de leur mauvaise essence les contraint, s’il faut tout dire, elles aussi, de ne verser à cet homme que du poison. Dès lors, c’en est fait : l’œuvre est commencée : la maladie suivra son cours. Un Dieu seul peut le sauver. Par un miracle.

En conclusion de tels faits, dûment analysés, édictons le draconien décret suivant :

Ces femmes neutres dont toute la « pensée » commence et finit à la ceinture, ― et dont le propre est, par conséquent, de ramener au point précis où cette ceinture se boucle, toutes les pensées de l’Homme, alors que cette même ceinture n’enserre, luxurieusement (et toujours !) qu’un méchant ou intéressé calcul, ― ces femmes, dis-je, sont moins distantes, en réalité, de l’espèce animale que de la nôtre. Par ainsi, étant tenu compte d’un scrupule, l’homme digne du nom d’homme a droit de haute et basse justice sur ce genre d’êtres féminins, au même titre qu’il se l’arroge sur les autres individus du règne animal.

Donc, étant donné que ― grâce à la mise en œuvre de certains frauduleux moyens, ― si l’une de ces femmes, profitant de l’un de ces hasardeux moments de faiblesse maladive où tout vivant, même viril, peut se trouver sans défense, a su faire tomber, à la longue, ensuite, jusqu’à l’aveuglement passionnel, un homme beau, jeune, courageux, consciencieux de ses devoirs, ayant gagné sa fortune, doué d’une intelligence élevée et d’une initiale dignité de sens jusqu’alors irréprochable, ― oui, je déclare qu’il me semble équitable de dénier à cette femme le libre droit d’abuser de la misère humaine jusqu’à conduire, cet homme, consciemment ou non, où la sauteuse d’enfer dont je parle a conduit mon ami.

Or, comme il est dans la nature de ces sortes de personnes aussi nulles que mortelles d’en abuser quand même ! nécessairement ! (puisqu’en principe elles ne peuvent être, avons nous dit, qu’abaissantes, et qui pis est, contagieuses,) je conclus que le droit, libre et naturel aussi, de cet homme sur elles ― si, par miracle, il lui est donné de s’apercevoir à temps de ce dont il est victime ― est la mort sommaire, adressée de la manière la plus occulte et la plus sûre, et cela sans scrupule ni autre forme de procès, par la raison qu’on ne discute pas plus avec le vampire qu’avec la vipère.

Approfondissons encore l’examen de ces faits : c’est important. Par l’accidentelle incidence, disons-nous, d’un trouble mental dû aux fumées de tel « souper » (unique, peut-être, dans la vie de cet homme), voici que cette guetteuse innée reconnaît sa proie possible, en devine la sensualité virtuelle, inéveillée encore, trame sa toile de hasards prévus, bondit sur elle, l’enlace, lui ment et l’enivre selon son métier, ― et, se vengeant, en elle-même, aussi, de celle qui, là-bas, irréprochable, laborieuse et chaste, avec de beaux enfants, attend, dans l’anxiété, ce mari follement attardé pour la première fois, ― voici, dis-je, qu’elle corrode, en une nuit, d’une goutte de son ardent venin, la santé physique et morale de cet homme.

Le lendemain, si quelque juge pouvait l’interroger, elle répondrait, impunément, « qu’au moins, une fois réveillé, cet homme est bien libre de se défendre en ne revenant plus chez elle… » (alors qu’elle sait bien, ― puisqu’au fond de son redoutable instinct elle ne sait même que cela, ― que cet homme, entre tous les autres, ne peut déjà plus se réveiller tout à fait d’elle sans un effort d’une énergie dont il ne se doute pas et que chaque rechute, ― provoquée, sans cesse, par elle, obscurément, ― rendra de plus en plus difficile) !… ― Et le juge, en effet, ne saurait que répondre ni statuer. Et cette femme, poursuivant son œuvre odieuse, aura le droit de pousser, nécessairement de jour en jour, son aveugle vers ce précipice ?

Soit. Seulement, que de milliers de femmes n’a-t-on pas exécutées pour de moins tortueux attentats ? ― C’est pourquoi, l’homme étant solidaire de l’homme, si mon ami ne fut pas le justicier de cette « irrésistible » empoisonneuse, j’ai dû savoir ce que j’avais à faire.

Des esprits soi-disant modernes, c’est-à-dire tarés par le plus sceptique des égoïsmes, s’écriraient, en m’écoutant :

«  ― Ah çà ! que vous prend-il ? De tels accès de morale ne sont-ils pas, pour le moins, surannés ? Après tout, ces femmes sont belles, sont jolies ; elles usent, au su de tous, de ces moyens de faire fortune, ce qui est, de nos jours, le positif de la vie, alors, surtout, que nos « organisations sociales » ne leur en laissent guère beaucoup d’autres. ― Et après ? Pourquoi pas ? C’est la grande lutte pour l’existence, le Tue-moi ou je te tue des temps actuels. À chacun de se garer ! Votre ami ne fut, au bout du compte, qu’un naïf, et, de plus, qu’un homme indiscutablement coupable, à tous égards, d’une faiblesse, d’une démence et d’une sensualité honteuses : et, sans doute, un « protecteur » ennuyeux, pour le surplus. Ma foi, requiescat ! »

Bien. Il va sans dire que ces affirmations qui, toujours, ne semblent rationnelles que pour cause d’expressions inexactes, non seulement ne diffèrent pas beaucoup, à mon sens, comme valeur et poids, dans la question qui nous préoccupe, de, par exemple, celles-ci : « Ne pleut-il pas ?… » ou : « Quelle heure est-il ? » mais révèlent, chez ces beaux diseurs, et à leur insu, tels cas d’envoûtement de même nature que celui d’Anderson.

― Ces femmes sont belles ?… ricanent ces passants.

Allons donc ! La beauté, cela regarde l’Art et l’âme humaine ! Celles, d’entre les femmes galantes de ce siècle, qui sont revêtues, en effet, d’un certain voile de beauté réelle, ne produisent point, n’ont jamais produit de ces résultats sur des hommes tels que celui dont je parle ― et n’ont que faire de se prêter à des façons de le tenter qui, tout d’abord, leur seraient d’une parure malséante. Elles ne se donnent pas tant de peine ― et sont infiniment moins dangereuses ; leur mensonge n’étant jamais total ! La plupart, même, sont douées d’une simplicité qui les rend accessibles à quelques sensations élevées, ― à des dévoûments, même ! ― Mais celles-là seules qui peuvent avilir à ce point et jusqu’à ce dénouement un homme tel qu’Anderson, ne peuvent pas être belles, dans un sens acceptable du mot.

S’il s’en trouve qui semblent belles, au premier regard, j’affirme que leurs visages ou leurs corps doit, immanquablement, offrir quelques traits infâmes, abjects, qui démentent le reste et où se traduit leur être : la vie et les excès renforcent, bientôt, ces difformités ― et ce qu’il faut dire, maintenant, c’est qu’étant donné le genre de passion qu’elles allument, lorsque ce genre de passion doit amener ces moroses conséquences, ce n’est nullement de leur illusoire beauté que provient, sur leur amant, leur pernicieux pouvoir ! mais bien de ces seuls traits odieux qui font, seulement, tolérer, à cet amant, le peu de beauté convenue qu’ils déshonorent. Le passant peut désirer ces femmes pour ce peu de beauté : leur amant ? jamais.

«  ― Ces femmes sont jolies ! » promulguent encore nos penseurs.

Même en accordant le sens tout relatif de ce mot, ce que l’on n’ajoute pas, c’est qu’on ignore à quel prix elles le sont dès qu’elles ont fait trois pas dans la vie, hors de la prime jeunesse. Et je prétends que le prix fait quelque chose à l’affaire, cette fois.

Car le joli de leurs personnes ne tarde pas à devenir d’une qualité le plus souvent artificielle, et très-artificielle entre temps. Certes, il est difficile de le reconnaître d’un coup d’œil : mais cela est. ― « Qu’importe (s’écrient nos philosophes) si l’ensemble est d’une agréable impression ? Sont-elles autre chose, pour nous, que de jolis moments qui passent ? Si la saveur de leur personne, pimentée de ces ingrédients et ajoutis nouveaux, ne nous déplaît pas, qu’importe comment elles préparent le mets de haut goût qu’elles débitent ! »

Je pense vous prouver tout à l’heure que cela importe un peu plus que ces insoucieux amateurs ne le supposent. ― Puis, si nous regardons à la prunelle ces douteuses adolescentes (si jolies !) nous distinguerons, en ces prunelles, l’éclair du chat obscène qui veille en elles et cette aperception démentira, sur-le-champ, ce que la crudité d’une jeunesse factice peut leur prêter de charme.

Si, nous excusant du sacrilège, nous plaçons, à côté d’elles, par exemple, une de ces toutes simples jeunes filles dont les joues deviennent couleur des matinales roses aux premiers mots sacrés du jeune amour, nous trouverons, sans effort, que le mot « joli », vraiment, est quelque peu flatteur s’il s’agit de qualifier l’ensemble banal de cette poudre, de ce fard, de telle ou de telle fausse dent, de telle ou de telle teinture, de telle ou de telle fausse natte, rousse, blonde ou brune, ― et de ce faux sourire, et de ce faux regard, et de ce faux amour.

Donc, il est inexact d’avancer de ces femmes qu’elles sont belles, ou laides, ou jolies, ou jeunes, ou blondes, ou vieilles, ou brunes, ou grasses, ou maigres, attendu qu’en supposant, même, qu’il soit possible de le savoir, et de l’affirmer avant que telle rapide modification nouvelle ne s’accuse en leurs corporéités, ― le secret de leur malfaisant charme n’est pas là : ― bien au contraire !

Chose à déconcerter la raison, l’axiome qui ressort de ces féminines stryges, qui marchent de pair avec l’homme, c’est que leur action fatale et morbide sur leur victime est en raison directe de la quantité d’artificiel, au moral et au physique, dont elles font valoir, ― dont elles repoussent, plutôt, ― le peu de séductions naturelles qu’elles paraissent posséder.

C’est, en un mot, quoique jolies, ou belles, ou laides, etc., que leur amant (celui qui doit en succomber) s’en appassionne et s’en aveugle ! Et nullement à cause de ces possibilités personnelles. ― C’est là l’unique point que je tenais à bien établir, attendu que c’est le seul qui soit important.

Je passe, ici-bas, pour assez inventif : mais, en vérité (je puis, dès à présent, vous l’avouer), mon imagination, même surmenée par l’animadversion que je nourrissais, je le confesse, contre miss Evelyn Habal, ne pouvait pas, ― non ! non ! ― ne pouvait pas me suggérer jusqu’à quel degré fantasmatique et presque inconcevable, cet axiome devait être confirmé par… ce que nous allons voir, entendre et toucher tout à l’heure.

Maintenant, une comparaison, pour conclure, avant de passer à la démonstration.

Tous les êtres ont leurs correspondances dans un règne inférieur de la nature. Cette correspondance, qui est, en quelque sorte, la figure de leur réalité, les éclaire aux yeux du métaphysicien. Pour la reconnaître, il suffit de considérer les résultats produits autour de ces êtres par leur présence. Eh bien ! la correspondance de ces mornes Circés dans le monde végétal (puisque n’étant elles-mêmes, malgré leurs formes humaines, que du monde animal, il faut regarder au-dessous pour préciser leur correspondance), celle-ci n’est autre que l’arbre Upa, dont elles sont, en analogie, comme les myriades de feuilles vénéneuses.

Il apparaît, très doré par le soleil. Son ombre, vous le savez, engourdit, enivre d’hallucinations fiévreuses et, si l’on s’attarde sous son influence, elle devient mortelle.

Donc, la beauté de l’arbre doit être empruntée et surajoutée à lui-même.

En effet, sarclez l’upa de ses millions de chenilles pestifères et brillantes : et ce n’est plus qu’un arbre mort, aux fleurs d’un rose sale et dont le soleil n’arrache plus un reflet. Sa vertu meurtrière, même, disparaît si on le transplante hors du terrain propice à son action, et il ne tarde pas à dépérir, dédaigné de toute attention humaine.

Les chenilles lui sont nécessaires. Il se les approprie. Et tous deux s’attirent, lui et l’innombrable chenille, à cause de l’action funeste où doit se réaliser leur ensemble, qui les appelle en sa synthétique unité. Tel est l’upa, ― le manchenillier, si vous le voulez. Certains amours tiennent de son ombre.

Eh bien ! en échenillant de leurs attraits, aussi délétères qu’artificiels, la plupart de ces femmes dont l’ombre est mortelle, ― il en reste… ce qui reste de l’upa dans cette même conjoncture.

Remplacez le soleil par l’imagination de qui les regarde, l’illusion, précisément à cause de l’effort secret qu’elle nécessite, apparaît d’autant plus chatoyante et attirante ! ― Regardez-les, en examinant, à froid, ce qui produit cette illusion, elle se dissipera pour faire place à cet invincible dégoût dont aucune excitation ne tirerait un désir.

Miss Evelyn Habal était donc devenue pour moi le sujet d’une expérience… curieuse. Je me résolus à la retrouver, non pour faire la preuve de ma théorie (elle est faite de toute éternité), mais parce qu’il me paraissait intéressant de la constater dans des conditions aussi belles, aussi complètes qu’elles devaient être.

― Miss Evelyn Habal ! ― me disais-je : qu’est-ce que cela pouvait bien être ?

Je m’enquis de ses traces.

La délicieuse enfant était à Philadelphie, où la ruine et la mort d’Anderson lui avaient fait une réclame des plus resplendissantes. Elle était fort courue. Je partis et fis sa connaissance en peu d’heures. Elle était bien souffrante… Une affection la minait ; ― au physique bien entendu. De sorte qu’elle ne survécut, même, que peu de temps à son cher Edward.

Oui, la Mort nous la déroba, voici déjà plusieurs années.

Toutefois, j’eus le loisir, avant son décès, de vérifier en elle mes pressentiments et théories. Au surplus, tenez, sa mort importe peu : je vais la faire venir, comme si de rien n’était.

L’affriolante ballerine va vous danser un pas en s’accompagnant de son chant, de son tambour de basque et de ses castagnettes.

En prononçant ces derniers mots, Edison s’était levé et avait tiré une cordelette qui tombait du plafond le long d’une tenture.