L’Ève future/Livre 5/01

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 211-220).


I


Première apparition de la Machine dans l’Humanité.


Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare pater noster.
Tertullien.


Edison dénoua le voile noir de la ceinture.

― L’Andréïde, dit-il impassiblement, se subdivise en quatre parties :

1o Le Système-vivant, intérieur, qui comprend l’Équilibre, la Démarche, la Voix, le Geste, les Sens, les Expressions-futures du visage, le Mouvement-régulateur intime, ou, pour mieux dire, « l’Âme. »

2o Le Médiateur-plastique, c’est-à-dire l’enveloppe métallique, isolée de l’Épiderme et de la Carnation, sorte d’armure aux articulations flexibles en laquelle le système intérieur est solidement fixé.

3o La Carnation (ou chair factice proprement dite) superposée au Médiateur et adhérente à lui, qui, ― pénétrante et pénétrée par le fluide animant, ― comprend les Traits et les Lignes du corps-imité, avec l’émanation particulière et personnelle du corps reproduit, les repoussés de l’Ossature, les reliefs-Veineux, la Musculature, la Sexualité du modèle, toutes les proportions du corps, etc.

4o L’Epiderme ou peau-humaine, qui comprend et comporte le Teint, la Porosité, les Linéaments, l’éclat du Sourire, les Plissements-insensibles de l’Expression, le précis mouvement labial des paroles, la Chevelure et tout le Système-pileux, l’Ensemble-oculaire, avec l’individualité du Regard, les Systèmes dentaires et ungulaires.

Edison avait débité cela du ton monotone avec lequel on expose un théorème de géométrie dont le quod erat demonstrandum est virtuellement contenu dans l’exposé même. Lord Ewald sentait, dans cette voix, que non seulement l’ingénieur allait résoudre, au moins théoriquement, les postulata que cette série d’affirmations monstrueuses suscitait dans l’esprit, mais qu’il les avait déjà résolus et allait en fournir la preuve.

C’est pourquoi le noble Anglais, remué outre mesure par l’aplomb terrible de l’électricien, sentit le froid de la Science lui glacer le cœur à cet extraordinaire énoncé. Néanmoins, en homme calme, il ne prononça pas une parole d’interruption.

La voix d’Edison était devenue singulièrement grave et mélancolique.

― Milord, dit-il, ici, du moins, je n’ai pas de surprises à vous faire. À quoi bon ! La réalité, comme vous allez le voir, est suffisamment surprenante pour qu’il soit fort inutile de l’entourer d’un autre mystère que le sien. ― Vous allez être le témoin de l’enfance d’un être idéal, puisque vous allez assister à l’explication de l’intime organisme de Hadaly. Quelle Juliette supporterait un tel examen sans que Roméo s’évanouît ?

En vérité, si l’on pouvait voir, d’une façon rétrospective, les commencements positifs de celle que l’on aime et quelle était sa forme lorsqu’elle a remué pour la première fois, je pense que la plupart des amants sentiraient leur passion s’effondrer dans une sensation où le Lugubre le disputerait à l’Absurde et à l’Inimaginable.

Mais l’Andréïde, même en ses commencements, n’offre jamais rien de l’affreuse impression que donne le spectacle du processus vital de notre organisme. En elle, tout est riche, ingénieux et sombre. Regardez :

Et il appuya le scalpel sur l’appareil central rivé à la hauteur des vertèbres cervicales de l’Andréïde.

― C’est la place du centre de la vie chez l’Homme, continua-t-il. C’est la place de la vertèbre où s’élabore la moelle allongée. ― Une piqûre d’aiguille, ici, vous le savez, suffit pour nous éteindre à l’instant même. En effet, les tiges nerveuses dont dépend notre respiration prennent racines en ce point : de sorte que, si la piqûre les touche, nous mourons étouffés. Vous voyez que j’ai respecté l’exemple de la Nature, ici : ces deux inducteurs, isolés en ce point, correspondent au jeu des poumons d’or de l’Andréïde.

Examinons d’abord, à vol d’oiseau, pour ainsi dire, l’ensemble de cet organisme : je vous en expliquerai le détail ultérieurement.

C’est grâce au mystère qui s’élabore aussi dans ces disques de métaux, et qui s’en dégage, que la chaleur, le mouvement et la force sont distribués dans le corps de Hadaly par l’enchevêtrement de ces fils brillants, décalques exacts de nos nerfs, de nos artères et de nos veines. C’est grâce à ces petits disques de verre trempé, qui s’interposent, ― par un jeu très simple, et dont je vous nettifierai tout à l’heure le système, ― entre le courant et les divers réseaux de ces fils, que le mouvement commence ou s’arrête dans l’un des membres ou dans la totalité de sa personne. Ici, est le moteur électro-magnétique des plus puissants, que j’ai réduit à ces proportions et à cette légèreté, et auquel viennent s’ajuster tous les inducteurs.

Cette étincelle, léguée par Prométhée, qui court, domptée autour de cette baguette vraiment magique, produit la respiration en impressionnant cet aimant situé verticalement entre les deux seins et qui attire à lui cette lame de nickel, annexée à cette éponge d’aciers, ― laquelle, à chaque instant, revient à sa place, à cause de l’interposition régulière de cet isolateur. J’ai même songé à ces soupirs profonds que la tristesse arrache du cœur : Hadaly, étant d’un caractère doux et taciturne, ne les ignore pas et leur charme ne lui est pas étranger. Toutes les femmes vous attesteront que l’imitation de ces mélancoliques soupirs est facile. Toutes les comédiennes en vendent à la douzaine, et des mieux conditionnés, pour notre illusion.

Voici les deux phonographes d’or, inclinés en angle vers le centre de la poitrine, et qui sont les deux poumons de Hadaly. Ils se passent l’un à l’autre les feuilles métalliques de ses causeries harmonieuses ― et je devrais dire célestes, ― un peu comme les presses d’imprimerie se passent les feuilles à tirer. Un seul ruban d’étain peut contenir sept heures de ses paroles. Celles-ci sont imaginées par les plus grands poètes, les plus subtils métaphysiciens et les romanciers les plus profonds de ce siècle, génies auxquels je me suis adressé, ― et qui m’ont livré, au poids du diamant, ces merveilles à jamais inédites.

C’est pourquoi je dis que Hadaly remplace une intelligence par l’Intelligence.

Voyez, voici les deux imperceptibles styles de pur acier, tremblant sur les cannelures, lesquelles tournent sur elles-mêmes, grâce à ce fin mouvement incessant de la mystérieuse étincelle : ils n’attendent que la voix de miss Alicia Clary, je vous assure. Ils la saisiront de loin, sans qu’elle le sache, pendant qu’elle récitera, en comédienne insigne, les scènes, incompréhensibles pour elle, des rôles merveilleux et inconnus où doit s’incarner à jamais Hadaly.

Au-dessous des poumons, voici le Cylindre où seront inscrits, en relief, les gestes, la démarche, les expressions du visage et les attitudes de l’être adoré. C’est l’analogie exacte des cylindres de ces orgues perfectionnés, dits de Barbarie, et sur lesquels sont incrustées, comme sur celui-ci, mille petites aspérités de métal. Or, de même que chacune d’entre elles, piquées d’après un calcul musical, joue exactement (soit en rondes, soit en quadruples croches et en tenant compte des silences), toutes les notes d’une douzaine d’airs de danses ou d’opéras, ― selon que chacune vient se placer, à son rang et plus ou moins rapprochée d’une autre, sous les dents vibrantes du peigne d’harmonie, ― de même ici, le Cylindre, sous ce même peigne qui étreint les extrémités de tous les nerfs inducteurs de l’Andréïde, joue (et je vais vous dire comment), les gestes, la démarche, les expressions du visage et les attitudes de celle que l’on incarne dans l’Andréïde. L’inducteur de ce Cylindre est, pour ainsi dire, le grand sympathique de notre merveilleux fantôme.

En effet, ce Cylindre contient l’émission d’environ soixante-dix mouvements généraux. C’est, à peu près, le fonds de ceux dont une femme bien élevée peut et doit disposer. Nos mouvements, à part ceux de quelques gens convulsifs ou trop nerveux, sont presque toujours les mêmes : les diverses situations de la vie les nuancent et les font paraître différents. Mais j’ai calculé, en décomposant leurs dérivés, que vingt-sept ou vingt-huit mouvements, au plus, constituent déjà une rare personnalité. D’ailleurs, qu’est-ce qu’une femme qui gesticule beaucoup ? ― Un être insupportable. On ne doit surprendre, ici, que les seuls mouvements harmonieux, les autres étant choquants ou inutiles.

Or, les deux poumons et le grand sympathique de Hadaly sont reliés par ce même et unique mouvement dont le fluide est l’impulseur. Une vingtaine d’heures parlées, suggestives, captivantes sont inscrites sur cet album de feuilles, ineffaçables grâce à la galvanoplastie, ― et leurs Correspondances-expressives sont, également, inscrites sur les aspérités de ce Cylindre, lesquelles sont incrustées au micromètre. Ne faut-il pas, en effet, que le mouvement des deux phonographes, uni à celui du cylindre, produise l’homogénéité du geste et de la parole ainsi que du mouvement labial ? et du regard, et des fondus d’expressions si subtils ?

Vous comprenez que leur ensemble, en chaque scène, est réglé, ainsi, avec une précision parfaite. Certes, c’est chose plus malaisée, mécaniquement, que d’inscrire une mélodie et son accompagnement, avec ses accords les plus compliqués, sur tel ou tel cylindre d’orgue : mais nos instruments, vous dis-je, sont devenus, croyez-le bien, si ténus et si sûrs (surtout aidés de nos inflexibles lentilles), qu’avec un peu de patience et de calcul différentiel, on y arrive sans trop de peine.

Maintenant, je lis les gestes sur ce Cylindre aussi couramment qu’un prote lit à rebours une page de fonte (question d’habitude) : je corrigerai, disons-nous, cette épreuve selon les mobilités de miss Alicia Clary : cette opération n’est pas très difficile, grâce à la Photographie-successive dont vous venez de voir une application toute l’heure.

― Mais, interrompit lord Ewald, ― une scène, comme vous dites, suppose un interlocuteur ?

― Eh bien ? dit Edison, ne serez-vous pas, vous-même, cet interlocuteur ?

― Comment se peut-il qu’il vous soit possible de prévoir ce que je demanderai ou répondrai à l’Andréïde ? continua le jeune lord.

― Oh ! dit Edison, un seul raisonnement va vous convaincre de la simplicité du problème, ― que vous ne posez pas tout à fait exactement, je crois.

― Un instant : quel qu’il puisse être, c’est la liberté, en ma pensée et dans mon amour mêmes, qu’il m’enlèvera, si je soumets mon esprit à le reconnaître ! s’écria lord Ewald.

― Qu’importe, s’il assure la réalité de votre rêve ? dit Edison. Et qui donc est libre ? ― Les Anges de la vieille légende, peut-être ! Et, seuls, ils peuvent avoir conquis le titre de libres, en effet ! car ils sont délivrés, enfin, de la Tentation… ayant vu l’abîme où sont tombés ceux-là qui ont voulu penser.

Les deux interlocuteurs se regardèrent en silence à cette parole.

― Si je comprends bien, reprit lord Ewald avec stupeur, il faudrait que, moi-même, j’apprisse la partie de mes questions et de mes réponses ?

― Ne pourrez-vous donc les modifier, comme dans la vie, aussi ingénieusement que vous le voudrez, ― de manière, toutefois, à ce que la réponse attendue s’y adapte ?… En vérité, tout, je vous assure, peut, absolument, répondre à tout : c’est le grand kaléïdoscope des mots humains. Étant donnés la couleur et le ton d’un sujet dans l’esprit, n’importe quel vocable peut toujours s’y adapter en un sens quelconque, dans l’éternel à peu près de l’existence et des conversations humaines. ― Il est tant de mots vagues, suggestifs, d’une élasticité intellectuelle si étrange ! et dont le charme et la profondeur dépendent, simplement, de ce à quoi ils répondent !

Un exemple : je suppose qu’une parole solitaire… le mot « déjà ! » soit le mot que devra prononcer, ― en tel instant, ― l’Andréïde. Je prends ce seul mot, au lieu de n’importe quelle phrase. Vous attendez cette parole, qui sera dite avec la voix douce et grave de Miss Alicia Clary et accompagnée de son plus beau regard perdu en vos yeux.

Ah ! songez à combien de questions ou de pensées ce seul mot peut répondre magnifiquement ! Ce sera donc à vous d’en créer la profondeur et la beauté dans votre question même.

C’est ce que vous essayez de faire, dans la vie, avec la vivante : seulement, lorsque c’est ce même mot que vous en attendez, en telle circonstance où il serait d’une si noble harmonie avec votre pensée que vous voudriez pouvoir le souffler, pour ainsi dire, à cette femme, jamais celle-ci ne le prononce. Ce sera toujours une dissonance amère, une autre parole, enfin, que son naturel judicieux lui dictera, pour vous serrer le cœur.

Eh bien, avec l’Alicia-future, l’Alicia réelle, l’Alicia de votre âme, vous ne subirez plus ces stériles ennuis… Ce sera bien la parole attendue ― et dont la beauté dépendra de votre suggestion même, ― qu’elle répondra ! Sa « conscience » ne sera plus la négation de la vôtre, mais deviendra la semblance d’âme que préférera votre mélancolie. Vous pourrez évoquer en elle la présence radieuse de votre seul amour, sans redouter, cette fois, qu’elle démente votre songe ! Ses paroles ne décevront jamais votre espérance ! Elles seront toujours aussi sublimes… que votre inspiration saura les susciter. Ici, vous n’aurez du moins pas à craindre d’être incompris, comme avec la vivante : vous aurez seulement à prendre attention au temps gravé entre les paroles. Il vous sera même inutile d’articuler, vous-même, des paroles ! Les siennes répondront à vos pensées, à vos silences.

― Ah ! si c’est, à ce point, une comédie que vous me proposez de jouer perpétuellement, répondit lord Ewald, c’est une offre à laquelle je ne puis que me refuser, ― je dois vous le déclarer.