L’Ève future/Livre 5/08

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 251-256).


VIII


La Carnation


Chair de la femme, argile idéale, ô merveille !
Victor Hugo.


― Vous vous rappelez le bras et la main dont le toucher vous a surpris, en haut, dans mon laboratoire ? C’est cette même substance que j’emploierai.

La chair de miss Alicia Clary se compose de certaines parties de graphite, d’acide nitrique, d’eau, de divers autres corps chimiques reconnus dans l’examen des tissus sous-cutanés. Cela ne vous apprend pas pourquoi vous l’aimez. De même la reconstruction des éléments de la chair-andréïdienne ne serait d’aucune lumière, ici, pour vous, attendu que la presse hydraulique, en les coagulant d’une façon homogène (comme la Vie pétrit les éléments de notre chair), a littéralement transfiguré leur individualité en une synthèse qui ne s’analyse pas, mais qui se ressent.

Vous ne sauriez imaginer jusqu’à quel point tenez, l’impalpable poudre de fer réduit, aimanté, disséminé à l’état blanc, en cette Carnation, la rend sensible à l’action électrique. Les capillaires extrémités des fils d’induction qui traversent les jours imperceptibles de l’armure sont mêlées aux fibreuses applications de cette chair, ― à laquelle la membrane diaphane de l’Épiderme, qui lui est adhérente, obéit merveilleusement. De graduées et très impressives mobilités du courant émeuvent ces parcelles de fer ; cette chair les traduit alors, nécessairement, par des rétractilités insensibles, selon telles micrométriques incrustations du Cylindre : il y en a même d’ajoutées les unes sur les autres ; les fondus de leurs successions proviennent de leurs isoloirs mêmes, lesquels pourraient ici ne s’appeler que des retards instantanés. La tranquille continuité du courant neutralisant toute possibilité de saccades, l’on arrive, grâce à eux, à des nuances de sourires, au rire des joues de la Joconde, à des embellies d’expression, à des identités vraiment… effrayantes.

Cette chair, qui se prête à la pénétration du tiède calorique engendré par mes éléments, donne au toucher l’impression prestigieuse, le bondissement, l’onctueuse élasticité de la Vie, le sentiment indéfinissable de l’affinité humaine.

Comme elle doit transparaître, adoucie d’éclat par l’Épiderme, sa nuance est celle d’une neige teintée d’une fumée d’ambre et de roses pâles, et d’un brillant vague, que le mica d’une faible dose d’amiante pulvérisée sait lui donner. L’action photochromique la sature du ton définitif. De là, l’Illusion.

J’ai donc répondu de persuader, ce soir, miss Alicia Clary d’accéder à notre expérience ― et sans la connaître ― avec toute la complaisance imaginable ; et je vous atteste qu’étant donnée la vanité féminine, cela me sera d’une facilité que vous apprécierez vous-même.

Selon toute convenance, mon premier appariteur est aussi une femme, une grande statuaire inconnue, qui, demain même, dans mon laboratoire, commencera l’œuvre. Votre bien-aimée n’aura pas, en son indispensable nudité, d’autre transpositrice que cette artiste profonde qui n’idéalise pas, mais décalque, et, pour se saisir de la forme mathématique du corps de votre vivante, débutera par prendre, très vite, sous mes yeux vigilants et glacés, ― avec des instruments de la plus souveraine précision, ― les taille, hauteur, largeur, mesures strictes des pieds et des mains, du visage et de ses traits, des jambes et des bras, ainsi que le poids exact du corps de votre jeune amie. Ce sera l’affaire d’une demi-heure.

Hadaly, invisible, debout, cachée derrière les quatre grands objectifs, attend son incarnation.

Et voici que cette substance charnelle, éclatante et humaine s’unifie, grâce à de minutieuses précautions, à l’armure andréïdienne, selon les épaisseurs naturelles de la belle vivante. ― Comme cette substance se prête, sous de très fins outils, à une ciselure d’une ténuité idéale, le vague de l’ébauche disparaît très vite : le modelé s’accuse, les traits apparaissent, mais sans teint ni nuances ; c’est la statue attendant le Pygmalion créateur. La tête seule coûte autant de travail et d’attention soutenue que le reste du corps, à cause du jeu des paupières, du lobe froid des oreilles, de la palpitation douce des narines pendant la respiration, des transparences à venir, du veiné des tempes, des plis des lèvres, lesquelles sont d’une substance plus châtiée encore par l’hydraulique que la plupart des autres parties du corps. Songez à quelles exiguïtés d’aimants (cachés juste en ces mille points lumineux indiqués par les vastes épreuves photographiques du sourire, par exemple), il faut, micrométriquement, amener toute une correspondance d’imperceptibles inducteurs s’isolant les uns les autres !… ― Certes, j’ai tout le matériel et les formules générales, ― mais, l’indispensable perfection dans la ressemblance demande ici des labeurs constants et scrupuleux : sept jours au moins, comme pour créer un monde. Songez que la puissante Nature, avec toutes ses ressources, met encore aujourd’hui seize ans et neuf mois à confectionner une jolie femme ! Et au prix de quelles ébauches ! sans cesse modifiées, jour à jour, pour durer si peu ! et qu’une maladie peut effacer de son coup de vent.

Cela terminé, nous attaquons la ressemblance absolue des traits du visage et des lignes du corps.

Vous connaissez les résultats obtenus par la Photosculpture. On peut véritablement arriver à une transposition d’aspect. J’ai des instruments nouveaux, d’une perfection miraculeuse, exécutés sur mes dessins, depuis de longues années. Nous parvenons, avec leur secours, à décalquer l’identité des reliefs et des moindres méplats à des dixièmes de millimètres près ! Miss Alicia Clary sera donc photosculptée directement sur Hadaly, c’est-à-dire sur l’ébauche, sensibilisée à cet effet, où Hadaly aura déjà commencé à s’incarner silencieusement.

Tout vague disparaît, alors ; ― tout excédent saute aux yeux ! ― Le microscope est là d’ailleurs. Car il faut, en cette réfraction, la fidélité du miroir. ― Un grand artiste, auquel j’ai communiqué l’enthousiasme pour l’art spécial de réviser mes fantômes, viendra donner la dernière main.

L’échantillonnage des tons se perfectionne ; car l’Épiderme, qui va venir, est d’une fleur de peau, d’une pelure aussi satinée que translucide, et il y a telles dégradations de teintes qu’il faut prévoir et fixer d’avance, ― indépendamment, même, des ressources solaires dont nous userons tout à l’heure.

Cela fait, nous nous trouvons en présence d’une Alicia Clary vue dans la brume d’un soir de Londres.

C’est à ce moment même ― c’est-à-dire avant de s’occuper de l’Épiderme et de tout ce qu’il comporte ― qu’il convient de s’inquiéter de l’intime, vague et personnelle émanation, mêlée à ses parfums habituels, qui flottent autour de celle que vous avez aimée.

C’est, pour ainsi dire, l’atmosphère exquise de sa présence, l’odor di femina de la poésie italienne. Enfin, chaque fleur féminine a sa senteur qui la caractérise.

Vous avez parlé d’un chaud parfum dont le charme vous troublait, autrefois, et vous éblouissait le cœur. ― Au fond, c’est l’attrait, particulier pour vous, caché dans la beauté de cette jeune femme, qui animait ainsi d’idéal le charme de cette senteur charnelle, ― puisqu’un indifférent y fût demeuré fort insensible.

Il s’agit donc, tout d’abord, de se rendre maître de la complexité de l’odeur charnelle en sa chimique réalité : (le reste étant l’affaire de votre sentimentalisme). Nous procédons, oh ! tout simplement comme le parfumeur procède pour traduire les divers arômes des fleurs et des fruits. On obtient l’identité. Vous allez voir comment tout à l’heure.