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L’Éclaireur/09

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Paris, Amyot (p. 82-92).
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IX.

Balle-franche et bon-affût.


À ce point de son récit Balle-Franche s’arrêta et s’occupa d’un air pensif à charger de tabac sa pipe indienne.

Il y eut un long silence.

Les assistants, encore sous le coup de cette histoire extraordinaire, n’osaient hasarder aucune réflexion.

Bon-Affût releva la tête.

— Cette histoire est fort dramatique et fort sombre, dit-il ; mais pardonnez-moi ma rude franchise, mon vieux et cher camarade, elle me semble n’avoir aucun rapport avec ce qui se passe autour de nous, et les événements dans lesquels nous sommes probablement appelés à être acteurs, ou tout au moins spectateurs intéressés.

— Au fait, observa Ruperto, que nous importent, à nous autres coureurs des bois, les aventures qui arrivent à Mexico, ou dans n’importe quelle autre ville des tierras à dentro ? Nous sommes ici dans le désert pour chasser, trapper ou combattre les Peaux-Rouges ; toute autre question doit fort peu nous toucher.

Balle-Franche hocha la tête d’une façon significative, et posant machinalement sa pipe auprès de lui :

— Vous vous trompez, compagnons, reprit-il ; croyez-vous donc que je vous aurais fait perdre votre temps à écouter ce long récit, s’il n’avait pour nous tous une raison d’actualité des plus importantes ?

— Expliquez-vous alors, mon ami, reprit Bon-Affût, car je vous avoue que, pour ma part, je n’ai absolument rien compris à ce qu’il vous a plu de nous dire.

Le vieux Canadien leva la tête, et sembla, pendant quelques instants, calculer la hauteur du soleil.

— Il est six heures et demie du matin, dit-il, vous avez encore devant vous plus du temps qu’il ne vous en faut pour vous rendre au gué del Rubio, où doit vous attendre celui auquel vous vous êtes engagé à servir de guide ; écoutez-moi donc, car je n’ai pas fini tout à fait ; maintenant que je vous ai rapporté le mystère, je vais vous dire quels sont les renseignements qui sont venus l’éclaircir.

— Parlez, répondit Bon-Affût, du ton d’un homme qui se résout à écouter par condescendance un récit qu’il sait ne pas devoir l’intéresser.

Balle-Franche, sans paraître remarquer l’apathique complaisance de son ami, reprit la parole en ces termes :

— Vous avez vu que tout avait été prévu par don Torribio avec une prudence qui devait éloigner tous soupçons et couvrir cette aventure d’un voile impénétrable ; malheureusement, l’evangelista Leporello n’avait pas été tué roide : il put non-seulement parler, mais encore montrer un double de chacune des lettres qu’il remettait tous les jours au jeune homme, lettres que celui-ci lui payait si cher et que, par cette prudence innée dans la race mexicaine, il avait précieusement gardées pour s’en faire un arme au besoin contre don Torribio, ou, ce qui est plus probable encore, pour se venger au cas où il serait victime d’une trahison. Ce fut ce qui arriva : l’evangelista, trouvé agonisant par un client matinal, eut la force de faire une déclaration en règle au juez de lettras[1] et de lui remettre les papiers, puis il mourut. Cet assassinat, rapproché de l’enlèvement des serenos par une troupe nombreuse et de l’envahissement du couvent des Bernardines, donna une piste que la police commença à suivre avec une ténacité extrême, d’autant plus que la jeune fille dont le corps avait été si audacieusement enlevé, avait des parents puissants qui, pour certaines raisons à eux connues, ne voulurent pas laisser ce crime impuni, et répandirent l’or à profusion. L’on sut bientôt que les bandits, en sortant du couvent, étaient montés sur des chevaux amenés par des gens apostés par eux, et s’étaient éloignés à toute bride dans la direction des presidios. On parvint même à découvrir un des hommes qui avaient fourni les chevaux ; cet individu, nommé Pepito, plutôt gagné par l’or qu’on lui offrit qu’effrayé par les menaces, déclara avoir vendu, pour le compte de don Torribio Carvajal, vingt-cinq chevaux de route, livrables à deux heures du matin, au couvent des Bernardines ; comme ces chevaux avaient été payés d’avance, lui, Pepito, ne s’était pas préoccupé du singulier endroit qu’on lui assignait et de l’heure non moins singulière. Don Torribio et ses amis étaient arrivés portant avec eux deux femmes, dont l’une paraissait évanouie, et ils s’étaient immédiatement éloignés à toute bride. La piste des ravisseurs avaient été suivie ainsi jusqu’au presidio du Tubac, où don Torribio avait fait reposer sa troupe pendant quelques jours ; là il avait acheté un palanquin fermé, une tente de campagne, toutes les provisions nécessaires à une longue exploration dans le désert, et une nuit il avait disparu subitement avec toute sa troupe, augmentée de tous les gens sans aveu ramassés par lui au presidio, sans que nul pût dire de quel côté il s’était dirigé ; ces renseignements étaient vagues, mais suffisants jusqu’à un certain point ; les parents de la jeune fille continuèrent leurs recherches.

— Je crois commencer à entrevoir où vous en voulez venir, interrompit Bon-Affût, mais concluez ; lorsque vous aurez terminé, je vous ferai certaines observations, dont, j’en suis convaincu, vous reconnaîtrez comme moi la justesse.

— Je ne demande pas mieux, mon bon camarade, interrompit Balle-Franche, et il continua. Un homme qui, il y a une vingtaines d’années, m’a rendu un certain service assez important, que je n’avais pas revu depuis, et que, certes, je n’aurais pas reconnu s’il ne m’avait pas dit son nom, seule chose que je n’avais point oubliée, vint me trouver, sur ces entrefaites ; Ruperto, mon associé et moi, nous étions au presidio du Tubac occupés à vendre quelques peaux de tigres et de panthères. Cet homme me dit ce que je vous ai rapporté ; il ajouta qu’il était proche parent de la jeune fille, il me rappela le service qu’il m’avait rendu, bref il sut tellement m’émouvoir, que je m’engageai à l’aider à se venger de son ennemi. Deux jours plus tard nous prenions la piste ; pour un homme habitué comme moi à suivre la trace des Indiens, cette piste était un jeu d’enfant, et bientôt je le conduisis presque en présence de la caravane espagnole commandée par don Miguel Ortega.

— L’autre se nommait don Torribio Carvajal.

— Ne pouvait-il pas avoir changé de nom ?

— À quoi bon dans le désert ?

— Dans la prévision qu’on le poursuivrait.

— Les parents avaient donc un grand intérêt à cette poursuite ?

— Don José m’a dit être l’oncle de la jeune fille, pour laquelle il a une tendresse de père.

— Mais elle est morte, il me semble, ou du moins c’est, si je ne me trompe, ce que vous m’avez dit.

Balle-Franche se gratta l’oreille.

— Voilà justement où la question s’embrouille, dit-il ; c’est qu’il paraît qu’elle n’est pas morte du tout, au contraire.

— Hein ! s’écria Bon-Affût, elle n’est pas morte ! Cet oncle le sait donc, c’est donc de son consentement que la pauvre créature a été enterrée vive ! Mais si cela est, il y a là-dessous une odieuse machination.

— Ma foi, puisqu’il faut vous l’avouer, j’en ai peur ! dit le Canadien d’une voix peu assurée ; cependant cet homme m’a rendu un grand service, je n’ai aucune preuve à l’appui de mes soupçons, et…

Bon-Affût se leva, et se plaçant en face du chasseur :

— Balle-Franche, lui dit-il d’une voix sévère, nous sommes compatriotes, nous nous aimons comme deux frères ; pendant de longues années nous avons dormi côte à côte dans la Prairie, partageant entre nous la bonne et la mauvaise fortune, nous sauvant cent fois la vie l’un à l’autre, soit dans nos luttes contre les bêtes fauves, soit dans nos combats contre les Indiens ; est-ce vrai ?

— C’est vrai, Bon-Affût, c’est vrai, et celui qui dirait le contraire en aurait menti ! répondit le chasseur avec émotion.

— Mon ami, mon frère, un grand crime a été commis ou est sur le point de se commettre ; prenons garde, veillons, veillons avec soin ; qui sait, si nous ne sommes pas les instruments choisis par la Providence pour démasquer les coupables et faire triompher les innocents ! Ce don José, m’avez-vous dit désire que je me joigne à vous, fort bien, j’accepte ; vous, Ruperto et moi, nous allons nous rendre au gué del Rubio, et croyez-moi, mon ami, maintenant que je suis averti, quel que soit le coupable, je le découvrirai.

— J’aime mieux qu’il en soit ainsi, répondit naïvement le chasseur. J’avoue que la position étrange dans laquelle je me trouvais me pesait singulièrement. Je ne suis qu’un pauvre chasseur, moi, qui ne comprend rien à toutes ces infamies des villes.

— Vous êtes un homme honnête dont le cœur est juste et l’esprit droit ; mais le temps se passe ; maintenant que nous sommes convenus de nos faits et que nous nous entendons, je crois que nous ferons bien de nous mettre en route.

— Je partirai quand vous le voudrez.

— Un instant encore. Pouvez-vous pendant quelque temps vous passer de Ruperto ?

— Parfaitement.

— De quoi s’agit-il ? demanda celui-ci.

— D’un service à me rendre.

— Parlez, Bon-Affût, je suis prêt.

— Nul ne peut prévoir l’avenir : peut-étre dans quelques jours aurons-nous besoin d’alliés sur lesquels il nous soit possible de compter ; ces alliés, le chef ici présent nous les donnera quand nous les lui demanderons ; accompagnez-le dans son village, puis, dès qu’il y sera arrivé, quittez-le et prenez notre piste, sans cependant nous rejoindre positivement, mais seulement de façon que, si besoin était, nous sachions où vous rencontrer.

— J’ai compris, dit laconiquement le chasseur en se levant ; soyez tranquille.

Bon-Affût, se tourna alors vers l’Aigle-Volant et lui expliqua ce qu’il attendait de lui.

— Mon frère a sauvé l’Églantine, répondit noblement le chef ; l’Aigle-Volant est un sachem dans sa tribu ; deux cent guerriers suivront le sentier de la guerre au premier signe de mon père ; les Comanches sont des hommes, les paroles que soufflent leurs poitrines viennent de leur cœur.

— Merci, chef, répondit Bon-Affut, en serrant chaleureusement la main que lui tendait le Peau-Rouge ; que le Wacondah veille sur vous pendant votre voyage !

Après avoir mangé en hâte un morceau de venaison cuite sur les charbons du foyer, et bu un trago de pulque, dont, suivant l’habitude de sa nation, la seule qui ne boive pas de liqueur forte, le Comanche s’abstint de prendre sa part, les quatre hommes se séparèrent, Ruperto, l’Aigle-Volant et l’Églantine, s’enfonçant dans la Prairie, dans la direction de l’ouest, tandis que Balle-Franche et Bon-Affut, obliquant un peu à gauche, se dirigeaient, au contraire, vers l’Est, afin de gagner le gué del Rubio, où le second était attendu.

— Hum ! observa Balle-Franche en jetant son rifle sous le bras gauche et se mettant en marche de ce pas élastique particulier aux coureurs des bois, nous nous sommes taillé une rude besogne.

— Qui sait, mon ami ? répondit Bon-Affût d’un ton soucieux. Dans tous les cas, il nous faut découvrir la vérité.

— C’est aussi mon avis.

— Il y a une chose que je veux savoir avant tout.

— Laquelle ?

— Ce que renferme le palanquin si bien fermé de don Miguel.

— Pardieu ! une femme, sans doute.

— Qui vous l’a dit ?

— Personne, mais je le présume.

— Ne préjugeons de rien, mon ami ; avec le temps tout s’éclaircira.

— Dieu le veuille !

— Dieu voit tout et sait tout, mon ami. Croyez bien que, s’il lui a plu de faire germer au fond de nos cœurs les soupçons qui nous tourmentent en ce moment, c’est que, ainsi que je vous le disais, il y a un instant, il veut faire de nous les instruments de sa justice.

— Que sa volonté soit faite ! répondit Balle-Franche en ôtant pieusement son bonnet ; je suis prêt à obéir à tout ce qu’il ordonnera de moi.

Après cet échange mutuel de pensées, les chasseurs, qui jusqu’à ce moment avaient marché côte à côte, prirent la file indienne, à cause des difficultés du chemin, c’est-à-dire qu’ils ne s’avancèrent plus qu’à la suite l’un de l’autre.

Arrivés dans les hautes herbes, après être sortis de la forêt, il s’arrêtèrent un instant pour s’orienter.

— Il est tard, observa Bon-Affût.

— Oui, il est près de midi ; suivez-moi, nous aurons bientôt rattrapé le temps perdu.

— Comment cela ?

— Au lieu de marcher, ne seriez-vous pas d’avis de faire la route à cheval ?

— Oui, si nous avions des chevaux ?

— Voila justement ce que je veux vous procurer.

— Vous avez des chevaux ?

— J’ai laissé cette nuit, ici aux environs, mon cheval et celui de Ruperto, pour aller au rendez-vous que m’avait assigné don José, rendez-vous auquel j’étais forcé d’aller dans une pirogue.

— Eh ! eh ! ces braves bêtes arrivent bien ; pour ma part je suis rompu, je vous l’avoue ; voici longtemps déjà que je chemine à pied à travers la Prairie, mes jambes commencent à ne plus vouloir me porter.

— Venez par ici, nous ne tarderons pas à les voir.

En effet, les chasseurs n’eurent pas fait trois cents pas dans la direction marquée par Balle-Franche, qu’ils aperçurent les chevaux occupés à brouter tranquillement les pois grimpants et les jeunes pousses des arbres. Les nobles bêtes, en entendant le sifflet d’appel, relevèrent leur tête fine et intelligente, et accoururent vers les chasseurs en hennissant de plaisir. Ainsi que c’est l’habitude dans la Prairie, ils étaient sellés ; seulement leur bossal était suspendu à leur cou. Les chasseurs les bridèrent, sautèrent sur leur dos et se remirent en route.

— Maintenant que nous avons chacun un bon cheval entre les jambes nous sommes certains d’arriver à temps, observa Bon-Affût ; ainsi, il est inutile de nous presser nous pouvons causer à notre aise : dites-moi, Balle-Franche, avez-vous vu déjà don Miguel Ortega ?

— Jamais, je l’avoue.

— Ainsi, vous ne le connaissez pas ?

— Si je dois m’en rapporter à don José, c’est un scélérat ; quant à moi, n’ayant jamais eu de rapports avec lui, je serais fort embarrassé d’avoir sur son compte une opinion bonne ou mauvaise.

— Moi, c’est différent, je le connais.

— Ah !

Parfaitement.

— Depuis longtemps ?

— Depuis assez longtemps, je le crois du moins pour avoir été à même de le juger.

— Ah ! ah ! qu’en pensez-vous ?

— Beaucoup de bien et beaucoup de mal.

— Diable !

— Pourquoi vous étonnez-vous ? tous les hommes ne sont-ils pas dans le même cas ?

— À peu près, j’en conviens.

— Celui-là n’est ni plus mauvais ni meilleur que les autres ; cette nuit, comme je pressentais que vous alliez me parler de lui, j’ai voulu vous laisser votre liberté d’action en vous disant que je ne le connaissais que fort peu ; mais il est possible que bientôt votre opinion se modifie complétement, et peut-être regretterez-vous l’appui que vous avez donné jusqu’à présent à ce don José, ainsi que vous le nommez.

— Voulez-vous que je vous parle nettement Bon-Affût, maintenant que nul, si ce n’est Dieu, ne peut nous entendre ?

— Parlez, mon ami, je ne serais pas fâché de connaître votre pensée tout entière.

— La voici : je suis certain que vous en savez beaucoup plus que vous ne voulez en avoir l’air sur l’histoire que je vous ai contée cette nuit.

— Peut-être avez-vous raison, mais qui vous fait croire cela ?

— Bien des choses, et d’abord celle-ci.

— Voyons.

— Vous êtes un homme trop sensé, vous avez acquis une trop grande expérience des choses de la vie, pour prendre sans cause sérieuse la défense d’un homme que, d’après les principes que nous professons dans les Prairies, vous devez au contraire plutôt considérer, sinon comme un ennemi, du moins comme un de ces individus avec lesquels il est souvent désagréable de se trouver en contact et d’entretenir des relations.

Bon-Affût se mit à rire.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Balle-Franche, fit-il.

— N’est-ce pas ?

— Je ne lutterai pas de finesse avec vous : oui, j’ai de fortes raisons pour prendre la défense de cet homme ; ces raisons, je ne puis vous les dire en ce moment : c’est un secret qui ne m’appartient pas, dont je suis seulement dépositaire ; j’espère que bientôt vous saurez tout, mais jusque-là, reposez-vous sur ma vieille amitié et laissez-moi agir à ma guise.

— À la bonne heure, au moins maintenant je commence à voir clair, et, quoi qu’il arrive, vous pouvez compter sur moi.

— Pardieu ! je savais bien que nous finirions par nous entendre, mais silence, et ne laissez rien paraître, nous sommes au rendez-vous. Diable ! les Mexicains ne se sont pas fait attendre, ils ont déjà établi leur camp au bord de la rivière.

En effet, un camp de chasseurs se voyait à peu de distance, appuyé d’un côté sur la rivière, de l’autre sur la forêt, et présentant une enceinte parfaitement fortifiée avec des ballots et des troncs d’arbres entrelacés, la face tournée vers la prairie.

Les deux chasseurs se firent reconnaître par les sentinelles et pénétrèrent sans difficulté dans l’intérieur.

Don Miguel Ortega était absent, les gambucinos l’attendaient d’un moment à l’autre. Les chasseurs mirent pied à terre, entravèrent leurs chevaux et s’assirent tranquillement auprès du feu.

Don Stefano Cohecho avait quitté, ainsi qu’il l’avait annoncé la veille, les gambucinos au point du jour.


  1. Juge criminel.