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L’Éclaireur/24

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Paris, Amyot (p. 248-258).
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XXIV.

Quiepaa-Tani.


Il nous faut maintenant revenir à deux des principaux personnages de cette histoire, que nous avons négligés trop longtemps ; pour cela nous ferons quelques pas en arrière, et nous reprendrons notre récit au moment où Addick, suivi des deux jeunes filles que don Miguel venait de lui confier, se dirigeait vers Quiepaa-Tani.

Un frisson de volupté inouïe parcourut le corps de l’Indien, dès qu’il se vit dans la plaine avec les jeunes filles, loin des regards inquisiteurs de don Miguel et de ceux plus clairvoyants encore de Bon-Affût. Son œil pétillant de plaisir courait de doña Laura à doña Louisa, sans pouvoir s’arrêter plus sur l’une que sur l’autre. Toutes deux il les trouvait si belles, qu’il ne se rassasiait pas de les contempler avec la frénétique admiration qu’éprouvent les Indiens à la vue des femmes Espagnoles, qu’ils préfèrent infiniment à celles de leurs tribus.

Or, tout en faisant remarquer cette particularité au lecteur, nous devons ajouter que, de leur côté, les Espagnols recherchent avidement les bonnes grâces des Indiennes auxquelles ils trouvent d’irrésistibles attraits. Est-ce l’effet d’une sage combinaison de la Providence, qui veut accomplir la fusion des deux peuples d’une façon complète ? Nul ne le sait ; mais ce qu’on ne peut mettre en doute, c’est qu’il est peu d’Espagnols de l’Amérique du Sud qui n’aient quelques gouttes de sang indien dans les veines.

Le jeune chef indien, en possession de ses deux captives — car c’est ainsi qu’il les considéra aussitôt qu’elles furent placées sous sa garde — avait d’abord songé à les conduire au milieu de sa tribu, sauf à savoir plus tard sur laquelle il jetterait son dévolu ; mais plusieurs raisons lui firent abandonner ce projet presque aussitôt qu’il l’eut conçu. D’abord, la distance à traverser pour gagner sa tribu était immense, il était peu probable qu’il parvint à la franchir en compagnie de deux femmes frêles et délicates qui ne pourraient supporter les fatigues sans nombre d’un voyage dans le désert ; d’un antre côté, la ville n’était qu’à deux milles au plus devant lui, la foule qui augmentait de plus en plus lui ôtait la liberté de ses mouvements, et les sombres silhouettes des deux chasseurs qui se détachaient en noir au sommet de la colline, l’avertissaient qu’au moindre mouvement suspect, il verrait se dresser devant lui deux ennemis formidables.

Faisant donc de nécessité vertu, il renferma au plus profond de son cœur les émotions qui l’agitaient, et résolut d’accomplir ostensiblement sa mission en entrant dans la ville ; mais il se réservait de confier les jeunes filles à son frère de lait Chicuhcoatl — huit serpents —[1] Amantzin[2] de Quiepaa-Tani, qui, en sa qualité de grand-prêtre du temple du Soleil, avait la possibilité de les cacher à tous les yeux, jusqu’au jour où tous les obstacles étant levés, Addick serait libre d’agir à sa guise et de reprendre ses captives.

Les malheureuses jeunes filles séparées violemment des deux seuls amis qui leur restaient, étaient tombées dans un état de prostration qui leur ôtait la faculté de s’apercevoir des hésitations et des tergiversations du guide perfide entre les mains duquel elles se trouvaient. Livrées sans défense aux volontés d’un sauvage, qui pouvait, si l’envie lui en prenait, se porter à toutes les violences envers elles, bien qu’on leur eût garantit sa fidélité, elles savaient qu’elles n’avaient à attendre aucun secours humain. Force leur fut donc d’abandonner leur sort à Dieu, et de se résigner chrétiennement aux dures épreuves que sans doute elles auraient à subir pendant leur séjour au milieu des Indiens.

Les trois voyageurs mêlés à la foule toujours plus épaisse de ceux qui, comme eux, se dirigeaient vers la ville, ne tardèrent pas à atteindre les bords des fossés, suivis par les regards inquisiteurs de ceux qui les entouraient ; car les Indiens n’avaient pas tardé à reconnaître les jeunes filles pour Espagnoles.

Addick, après avoir d’un regard ordonné la prudence à ses compagnes, prit l’air le plus insouciant qu’il lui fut possible d’affecter, quoique son cœur battît à lui briser la poitrine, et se présenta pour entrer.

Après avoir franchi le pont de bois, il arriva impassible en apparence devant la porte.

Alors une lance s’abattit devant les étrangers et leur barra le passage.

Un homme, qu’à son riche costume il était facile de reconnaître pour un chef influent de la cité, se leva de dessus une butacca sur laquelle il était nonchalamment assis, occupé à fumer son calumet, s’avança à pas mesurés, et s’arrêta en considérant attentivement le groupe formé par Addick et ses compagnes.

L’Indien, surpris et presque effrayé d’abord de cette démonstration hostile, se remit presque aussitôt. Un éclair de joie brilla dans son œil fauve, il se pencha vers la sentinelle, et murmura à son oreille quelques paroles d’une voix basse et indistincte.

Le Peau-Rouge releva immédiatement sa lance avec un geste respectueux, fit un pas en arrière, et leur livra passage.

Ils entrèrent.

Addick se dirigea d’un pas rapide vers le temple du Soleil, en se félicitant, à part lui, d’avoir échappé aussi facilement au danger qui, pendant quelques minutes, avait été suspendu au-dessus de sa tête.

Les jeunes filles le suivirent avec cette résignation du désespoir qui ressemble, à s’y méprendre, à de la docilité et à de la déférence, mais qui n’est, en réalité, que l’impossibilité reconnue de se soustraire au sort que l’on redoute.

Pendant que nos personnages traversent les rues de la ville pour se rendre à leur destination, nous décrirons en quelques mots Quiepaa-Tani, dont le lecteur ne connaît encore que l’extérieur.

Les rues étroites, tirées au cordeau et percées à angle droit, viennent aboutir à une place immense, située juste au centre de la ville, et qui porte le nom de Conaciuhtzin[3]. Il est probable que c’est dans le but d’être agréable au soleil que les Indiens ont imaginé cette place d’où rayonnent toutes les rues de la ville, car on ne peut se figurer une plus exacte représentation de l’astre qu’ils vénèrent que cette disposition mystérieusement et emblématiquement symétrique.

Quatre magnifiques Expan ou palais s’élèvent dans la direction des quatre points cardinaux ; sur la face ouest, se trouve le grand temple nommé Amantzin-expan, entouré d’un nombre infini de colonnes ciselées d’or et d’argent.

L’aspect de cet édifice est des plus imposants ; on arrive au seuil par un escalier de vingt marches faites chacune d’une seule pierre de dix mètre de long ; les murs sont excessivement élevés, et le toit, comme celui des autres édifices, se termine en terrasse. Les Indiens, qui connaissent parfaitement le moyen de construire des voûtes souterraines, ignorent complètement l’art de lancer des dômes dans les airs. L’intérieur du temple est relativement d’une grande simplicité. De longues tapisseries brodées en plumes de mille couleurs, et représentant au moyen de l’écriture hiéroglyphique toute l’histoire de la religion indienne, couvrent les murailles. Au centre du temple est placé un teocali ou autel isolé, surmonté d’un soleil éclatant d’or et de pierreries s’appuyant sur la grande ayolte ou tortue sacrée. Par un artifice ingénieux, chaque matin les premiers rayons du soleil levant viennent frapper et font étinceler des feux les plus brillants cette splendide idole qui semble alors se vivifier et éclairer véritablement tout ce qui l’environne. Devant l’autel est placée la table des sacrifices, immense bloc de marbre ressemblant à un de ces menhirs druidiques si communs dans la vieille Armorique. C’est une sorte de table en pierre soutenue par quatre blocs de rocher. La table légèrement creusée au centre, est pourvue d’un conduit destiné à l’écoulement du sang des victimes. Disons vite que les sacrifices humains tendent chaque jour à se raréfier ; nous sommes heureusement loin du temps où pour faire la dédicace d’un temple on immolait en un seul jour, à Mexico, soixante mille victimes humaines ; maintenant ces sacrifices n’ont lieu que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, et alors les victimes sont choisies seulement parmi les condamnés à mort. Au fond du temple est une enceinte fermée par d’épais rideaux et interdite au peuple. Ces rideaux cachent l’entrée d’un escalier qui conduit aux vastes souterrains s’étendant sous tout le temple, et dans lesquels les prêtres seuls ont le droit de descendre. C’est dans l’endroit le plus secret et le plus retiré de ces souterrains que brûle sans interruption le feu sacré de Moctecuzoma[4]. Le seuil du temple est jonché de feuilles et de fleurs renouvelées chaque matin.

Sur la face sud de la place s’élève le tanamitec ou palais du chef.

Ce palais, dont le nom traduit littéralement signifie endroit entouré de murailles, n’est qu’une suite de salles de réception et d’immenses cours qui servent aux guerriers chargés de la défense de la ville, pour leurs exercices militaires. Un corps de bâtiments séparé, et dans lequel les visiteurs ne sont pas admis, est affecté au logement de la famille du ohef. Un autre corps de bâtiment sert d’arsenal et renferme toutes les armes de la ville, telles que les flèches, les sagaies, les lances, les arcs et les boucliers indiens depuis les temps les plus reculés, les sabres, les épées et les fusils européens, dont, après les avoir tant redoutés, les aborigènes sont parvenus à se servir aussi bien que nous, si ce n’est mieux.

La plus grande curiosité sans contredit que renferme cet arsenal est un petit canon ayant appartenu à Cortez, et que ce conquérant fut forcé d’abandonner sur la grande chaussée, lors de sa retraite précipité de Mexico pendant la noche triste. Ce canon est encore aujourd’hui, pour les Indiens, un objet de vénération et de crainte, tant les souvenirs de la conquête sont restés palpitants au fond de leurs cœurs après tant d’années et de vicissitudes de toutes sortes.

Sur cette même place s’élève le fameux ciuatl-expan, ou palais des vestales. C’est là que, loin du regard des hommes, vivent et meurent les vierges du soleil. Nul homme, le grand-prêtre excepté, ne peut pénétrer dans l’intérieur de cet édifice réservé aux femmes vouées au soleil ; une mort affreuse châtierait immédiatement l’audacieux qui tenterait de transgresser cette loi. La vie des vestales indiennes a beaucoup de points de ressemblance avec celle des religieuses qui peuplent les couvents européens. Elles sont cloîtrées, font vœu de chasteté perpétuelle, et s’engagent à ne jamais adresser la parole à un homme, à moins que cet homme ne soit leur père ou leur frère ; et dans ce cas, ce n’est qu’à travers une grille et en présence d’une tierce personne qu’elles peuvent converser avec lui, en ayant bien soin de voiler leur visage.

Lorsque, dans les cérémonies, elles paraissent en public ou assistent aux fêtes religieuses dans le temple, elles sont complètement voilées. Une vestale convaincue d’avoir laissé voir son visage à un homme est condamnée à mort.

Dans l’intérieur de leur demeure, elles s’occupent à des travaux de femmes et se livrent avec ferveur à l’accomplissement des rites de leur religion. Les vœux sont volontaires : une jeune fille ne peut être admise à faire partie des vierges du soleil que lorsque le grand-prêtre a acquis la certitude que nul ne l’a forcée à prendre cette détermination, et qu’elle suit réellement sa vocation.

Enfin, le quatrième palais situé à l’est de la place est le plus splendide et en même temps le plus sombre de tous.

On le nomme Iztlacat-expan, ou palais des prophètes : il sert de demeure au Amanani et aux chalchiuh — prêtres. — On ne saurait exprimer l’aspect mystérieux, triste et froid de cette résidence, dont les fenêtres sont garnies d’un treillage de jonc qui obstrue, tant ses mailles sont serrées, presque tout l’éclat du jour. Un silence morne règne continuellement dans cette enceinte ; mais parfois, au milieu de la nuit, lorsque tout repose dans la ville, les Indiens endormis se réveillent terrifiés par d’étranges clameurs qui semblent sortir du Iztlacat-expan.

Quelle est la vie des hommes qui l’habitent ? À quoi passent-ils leur temps ? Nul ne le sait ! Malheur à l’imprudent qui, curieux de s’instruire sur ce point, chercherait à surprendre des secrets qu’il doit ignorer ; la vengeance des prêtres offensés serait implacable.

Si le vœu de chasteté est imposé aux vestales, il n’en est pas de même à l’égard du grand-prêtre et de ses prêtres ; cependant, nous devons faire observer qu’il en est bien peu qui se marient, tous s’abstiennent, au moins ostensiblement, d’entretenir des liaisons avec l’autre sexe. Le noviciat des prêtres dure dix ans, ce n’est qu’après l’expiration de ce laps de temps, et après avoir subi des épreuves sans nombre, que les novices prennent le titre de chalchiuh. Jusque là, ils peuvent revenir sur leur détermination et embrasser une autre carrière ; mais ce cas est extrêmement rare. Il est vrai que, s’ils profitaient de la faculté que leur accorde la loi, ils seraient infailliblement assassinés par leurs confrères qui craindraient de voir une partie de leurs secrets dévoilés au vulgaire. Du reste, les prêtres sont fort respectés des Indiens dont ils savent se faire aimer ; on peut dire qu’après le chef, le Amanani est l’homme le plus puissant de la tribu.

Chez ces peuples où la religion est un si formidable levier, il est à remarquer que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel n’entrent jamais en lutte ; chacun sait jusqu’où vont ses attributions et suit la ligne qui lui est tracée, sans chercher à empiéter sur les droits de l’autre. Grâce à cette intelligente diplomatie, prêtres et chefs marchent de concert et doublent leurs forces.

L’Européen habitué au tumulte, au bruit et au mouvement des villes de l’Ancien-Monde, dont les rues sont constamment encombrées de voitures de toutes sortes et de passants affairés qui se heurtent, se choquent et se bousculent à chaque pas, serait étrangement surpris à l’aspect de l’intérieur d’une ville indienne. Là, pas de bruyantes voies de communication, bordées de boutiques magnifiques offrant à la curiosité ou à la convoitise des acheteurs et des filous ces superbes et éblouissant spécimens de l’industrie européenne. Là, pas de voitures, ni même de charrettes ; le silence n’est trouble que par le pas de rares passants qui se hâtent de regagner leur demeure, et qui marchent avec la gravité empesée des savants ou des magistrats de tous pays.

Les maisons, qui toutes sont fermées hermétiquement, ne laissent au dehors transpirer aucun des bruits du dedans. La vie indienne est concentrée dans la famille ; murée pour l’étranger, les mœurs sont patriarcales, et la voie publique ne devient jamais, ainsi que cela arrive trop souvent chez nous autres peuples civilisés, le théâtre honteux des disputes, des luttes ou des rixes des citoyens.

Les marchands se réunissent dans d’immenses bazars, où, jusqu’à midi, ils débitent leurs marchandises, c’est-à-dire leurs fruits, leurs légumes et leurs quartiers de viande ; car tout autre commerce est inconnu chez les Indiens, chaque famille tissant et confectionnant elle-même ses vêtements et les objets, meubles ou ustensiles de ménages qui lui sont nécessaires ; puis, lorsque le soleil est arrivé à la moitié de sa course, les bazars se ferment et les Indiens marchands, qui tous habitent la campagne, sortent de la ville pour n’y rentrer que le lendemain avec des denrées fraîches. Chacun fait sa provision pour la journée.

Chez les Indiens, les hommes ne travaillent jamais, ce sont les femmes qui, seules, sont chargées des achats, des soins du ménage et de la préparation de tout ce qui est indispensable à l’existence. Les hommes, trop fiers pour s’astreindre aux travaux d’intérieur, chassent ou font la guerre.

Le payement de ce que l’on vend ou de ce que l’on achète ne se fait pas, comme en Europe, au moyen d’espèces sonnantes qui, en général, ne sont connues ou acceptées que par les Indiens du littoral qui trafiquent avec les blancs, mais bien au moyen du libre échange qui se pratique chez toutes les tribus qui habitent l’intérieur des terres. Le moyen est des plus simples. L’acheteur troque un objet quelconque contre celui qu’il veut acquérir, et tout est dit.

Or, maintenant que nous avons fait connaître Quiepaa-Tani au lecteur, terminons ce chapitre en disant que Addick et ses compagnes, après avoir pendant assez longtemps erré à travers les rues désertes de la ville, étaient arrivés au Iztlacat-expan.

Le chef indien avait, selon ses désirs, trouvé dans le Amanani un complaisant auxiliaire, qui lui avait promis sur sa tête de veiller, avec une scrupuleuse attention, sur les prisonnières qu’il se chargeait de garder en dépôt.

Il est bon d’ajouter que Addick avait appris au grand-prêtre que celles qu’il lui confiait étaient filles d’un des plus puissants gentilhommes du Mexique, et qu’afin d’obliger celui-ci à accorder sa protection aux Indiens, il était résolu à prendre une d’elles pour épouse ; seulement, comme les deux filles lui plaisaient également, et que pour cette raison il lui avait été impossible jusqu’à ce moment de faire un choix entre elles, il s’abstint prudemment de désigner celle qu’il préférait ; il ajouta, afin de conquérir complètement les bonnes grâces de l’homme qu’il prenait pour complice, et dont l’avarice sordide lui était connue de longue date, qu’un magnifique présent le récompenserait largement de la tutelle qu’il le priait d’accepter.

Tranquille désormais sur le sort des jeunes filles, et la première partie du plan qu’il avait formé ayant complètement réussi, Addick se mit en mesure de faire réussir de même la seconde ; il prit en conséquence assez lestement congé de celles qu’il avait jurer de protéger et qu’il trahissait indignement, et remontant à cheval, il sortit de la ville et se dirigea en toute hâte vers le gué del Rubio où il savait rencontrer don Miguel.

  1. De Chicuey huit, coalt serpent.
  2. D’Amanani devin.
  3. Place du soleil.
  4. Voir le Chercheur de pistes, 1 vol. in-12. Amyot, éditeur.