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L’École des Journalistes/Acte V

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L’École des Journalistes
Œuvres complètes de Delphine de GirardinHenri PlonTome 6 (p. 82-88).
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ACTE CINQUIÈME.


Le théâtre représente un vaste atelier de peinture. De grands tableaux de batailles sont attachés sur les murs. Des tableaux mythologiques sont posés sur des chevalets ; ça et là se trouve le portrait d’un des héros de l’Empire : Bonaparte, Murat, Eugène Beauharnais. Dans le fond on aperçoit la Vénus de Médicis et autres statues ; de côté on voit la rampe d’un escalier tournant.

Scène I.

ANDRÉ seul, tenant un journal à la main.

C’est un éloge !… Enfin nous l’avons emporté !
Un éloge pompeux. Vive la Vérité !
Mon bon maître ! pour lui la surprise est charmante !
Depuis bientôt deux ans, deux ans qu’on le tourmente,
C’est la première fois qu’on dit du bien de lui !
Allons, je suis content, et du moins aujourd’hui
Je ne l’entendrai pas me gronder et se plaindre !
Ah ! nous sommes sauvés s’il recommence à peindre.

(Il pose le journal sur la boîte de couleurs.)

Préparons l’atelier, et faisons un bon feu.
Il manque deux couleurs, de l’ocre et puis du bleu.
Pour un portrait de femme il faut un fond très-sombre ;
Ce jour est éclatant, faisons ici de l’ombre.

(Morin, entré depuis un instant, regarde tristement André faire ses préparatifs.
Morin est vêtu d’une longue robe de chambre en velours noir.}

Scène II.

MORIN, ANDRÉ.


Morin à part.

Mon pauvre compagnon… sa gaieté me fait mal !
(À André.)
Tiens… porte cette lettre à monsieur de Norval ;
Tu la lui remettras toi-même.


André regardant Morin.

Tu la lui remettras toi-même.Qu’il est triste !
Mais quand il aura lu…

(Morin lui fait signe de se hâter. André sort.)

Scène III

MORIN seul.

Mais quand il aura lu…L’art fait vivre l’artiste !
Eh bien, l’artiste meurt quand son art est perdu !

C’en est fait, ce travail si beau, qui m’était dû,
Est donné ! Vainement une main charitable :
Me protégeait, ce coup était inévitable.
Mon ennemi l’emporte et m’ôte tout espoir !
(Il aperçoit le journal qui est sur la boîte de couleurs.)
Quoi ! ce journal ! encor !… je ne veux plus le voir
(Il déchire le journal et jette les morceaux loin de lui.}
C’est mon rival, le chef de la nouvelle école,
C’est Jardy qui peindra cette immense coupole !
Moi, je n’ai rien. Mon nom n’obtient que des mépris !
De mes nombreux travaux est-ce donc là le prix ?
Il n’est donc ici-bas nuls triomphes durables,
Si le sot jugement de quelques misérables
Peut détruire en un jour quarante ans de succès ?
Et quels succès !… D’orgueil comme je frémissais
Quand devant ces tableaux, aujourd’hui leur risée,
La foule avec ardeur se pressait au Musée !
Chacun voulait les voir, on se battait pour eux.
Que j’étais fier… hélas ! et que j’étais heureux,
Quand l’empereur, après une grande victoire,
Choisissait mes pinceaux pour en tracer l’histoire,
Et me disait, devant mes confrères jaloux :
« Ah ! Morin, nous venons de travailler pour vous ! »
Ces mots flattent encor mon oreille charmée.
Eh quoi ! tant de succès et tant de renommée
Sont à jamais détruits !… par des fous sans talent
Qui vendent au hasard leur langage insolent,
Qui se font un état dans la littérature
En prenant bassement ma gloire pour pâture ;
En frappant sans pudeur, sans haine et sans danger
Un vieillard qui n’a plus de fils pour le venger !
(Il parcourt l’atelier et contemple ses tableaux.)
Ô mes tableaux ! témoins de ma sombre agonie,
Recevez mes adieux, espoir de mon génie !
Que mon talent par vous soit réhabilité,
Et que ma mort vous rende à la postérité !
(Il ouvre une cassette remplie de journaux qu’il déploie. Il prend un cahier cacheté de noir et le met dans la cassette.)
Je mets mon testament sur ce monceau d’injures,
Il renferme l’aveu de mes longues tortures.
En voyant ce poison dont s’abreuvaient mes jours,

On me pardonnera d’en arrêter le cours.
Je le sens, aujourd’hui, dans ma chute profonde,
C’est un crime d’avoir une idole en ce monde !
Ce crime fut le mien ! Mon jeune âge exalté
Poussa l’amour de l’art jusqu’à l’impiété.
Pour donner la lumière et l’espace à ma toile,
Pour faire enfler la vague et frissonner la voile,
Pour peindre le regard, le sourire, l’éclair,
J’aurais vendu mon âme au démon de l’enfer.
Mon art, c’était ma vie, il avait tous mes rêves,
Et j’aimais mes enfants bien moins que mes élèves :
Mes amis au tombeau, je les pleurai deux jours ;
Mes élèves ingrats, je les pleure toujours !
Dans tous mes sentiments l’art me trouva fidèle.
Une femme !… pour moi ce n’était qu’un modèle ;
Je ne lui demandai ni foi ni pureté,
J’avais mis la vertu dans la seule beauté !
Je contemplais sa joie avec des yeux profanes ;
Cruel, j’étudiais ses larmes diaphanes !
J’étais peintre toujours : sans effroi, sans remord,
Dans ses plus noirs secrets j’interrogeais la mort !
Je luttais avec Dieu… l’auteur de la nature
N’était pour mon orgueil qu’un rival en peinture,
Et je lui reprochais, dans mes jaloux combats,
Les couleurs du soleil que je ne trouvais pas !
Mais Dieu m’a bien puni, sa vengeance fut prompte :
J’ai vécu par l’orgueil… et je meurs par la honte !

(Il sort en cachant sa figure dans ses mains. Au même instant, Valentine paraît au haut de l’escalier.)

Scène IV.

MADAME GUILBERT, VALENTINE.
(Madame Guilbert et Valentine sont en robes du matin très-élégantes.)


Valentine d’abord seule.

Ma mère, suivez-moi, prenez cet escalier ;
J’ai trouvé le chemin, je suis dans l’atelier.


Madame Guilbert.

Que de détours, mon Dieu ! Mais, je ne vois personne.
Morin doit nous attendre, et cet oubli m’étonne.


Valentine à part.

Ce qu’il me demandait, je n’ai pu l’obtenir ;
C’est pour le consoler que j’ai voulu venir,
Afin qu’en apprenant cette triste nouvelle
Il ne m’accuse pas d’avoir manqué de zèle.
(Haut, se promenant dans l’atelier.)
Pendant qu’il n’est pas là, regardons ses tableaux ;
Je ne les connais pas… Ma mère, qu’ils sont beaux !
J’ignorais que Morin eût fait de tels ouvrages.
Quoi ! c’est ce grand talent que poursuivent d’outrages
Ces indignes journaux ! Rien n’est sacré pour eux.
Oh ! qu’il avait raison et qu’ils sont dangereux !
Combien je les déteste à mon tour quand je songe,
Hélas ! que par l’effet de leur affreux mensonge
Vous n’osez plus, ma mère, avec nous habiter,
Et que, nous punissant, vous allez nous quitter !


Madame Guilbert.

Ma présence chez vous n’était plus convenable

(Valentine pleure.)

Après tous ces propos… Allons, sois raisonnable.


Scène V.

MADAME GUILBERT, VALENTINE, ANDRÉ.


André.

Ah ! mesdames, pardon, mon maître vous attend.
Je vais le prévenir, car je rentre à l’instant.
Il m’avait ordonné de porter une lettre
Chez monsieur de Norval et de la lui remettre
Moi-même en propre main ; mais il était sorti.

(Il entre dans l’appartement de Morin.)

Madame Guilbert.

Edgar est prévenu, nous l’avons averti ;
Ton père et lui viendront nous chercher dans deux heures.
Mais on ne fera pas ton portrait si tu pleures !
Viens !

(Elle embrasse Valentine.)

Valentine.

Viens ! Il était si doux de se voir tous les jours !

(On entend une grande rumeur.)

Madame Guilbert.

Mon Dieu ! n’entends-tu pas que l’on crie au secours ?


Valentine.

Je distingue ces mots : « Tombé par la fenêtre !… »
Quel horrible soupçon !

(Elle court vers l’appartement de Morin. André paraît dans le plus grand désespoir.)

Scène VI.

MADAME GUILBERT, VALENTINE, ANDRÉ.


André criant.

Quel horrible soupçon !Ah ! mon malheureux maître !
Je le cherchais partout… je ne l’ai point trouvé,
Et je viens de le voir… là-bas… sur le pavé !…
Il a perdu l’esprit… à force de souffrance !


Valentine.

Dieu !


Madame Guilbert courant vers la porte.

Dieu !Mais… peut-être il vit encor ?

(Elle va pour sortir, Edgar l’arrête.)

Edgar.

Dieu ! Mais… peut-être il vit encor ?Plus d’espérance !
Tout est fini.


André.

Tout est fini.Mon maître !


Edgar.

Tout est fini. Mon maître !Il vient de succomber.
Je suis vite accouru, mais pour le voir tomber.
Cette lettre m’apprend sa dernière pensée,
Et me dit le secret de sa mort insensée.

(Pendant qu’il parle, plusieurs personnes alarmées montent l’escalier.)

Scène VII.

MADAME GUILBERT, VALENTINE, ANDRÉ, EDGAR, GUILBERT, MARTEL, GRIFFAUT, PLUCHARD.


Griffaut.

Et qui donc a causé son désespoir ?


Edgar.

Et qui donc a causé son désespoir ?Vous !


Tous en même temps.

Et qui donc a causé son désespoir ? Vous !Vous !


Edgar.

Le malheureux Morin a péri sous vos coups !


Griffaut confus.

Mais j’ai fait son éloge hier… On peut tous dire…


André.

Vous l’avez fait trop tard ; il est mort sans le lire.
(Apercevant par terre le journal déchiré.)
Le voilà cet éloge… hélas !… tant désiré.


Griffaut.

Le croyant une insulte, il l’aura déchiré.
Un homme peut-il donc mourir d’une épigramme ?


André.

Mon Dieu ! qui nourrira mes enfants et ma femme ?


Griffaut à Martel.

Comment prévoir… Martel, quelle fatalité !

(Madame Guilbert et Valentine, au nom de Martel, lèvent les yeux et le regardent avec indignation.)

Martel à Edgar.

Quelle puissance, Edgar !


Edgar.

Quelle jouissance, Edgar ! J’en suis épouvanté !


André.

Sans pain et sans état !… Je demande vengeance !
Ils ne respectent rien, pas même l’indigence.
Ils ont tué mon maître et causé tous mes maux,
Ces infâmes journaux !


Guilbert.

Ces infâmes journaux !Les journaux !


Valentine.

Ces infâmes journaux ! Les journaux !Les journaux !


Guilbert à part.

Risquer une fortune et perdre un ministère !


Valentine à part.

C’est pour les avoir lus que je quitte ma mère.


Pluchard bas à Griffaut.

Je serai condamné.


Griffaut.

Je serai condamné.Toi !… pour quelle raison ?


Pluchard montrant Martel :

Pour son article, hélas ! à deux mois de prison.
(Haut.)
Ah ! les journaux !


Martel sortant de sa préoccupation.

Ah ! les journaux ! Ce cri d’horreur, je le répète.
Sans les journaux, messieurs, j’aurais été poëte !
(En regardant madame Guilbert.)
Sur mes écrits honteux vous n’auriez point pleuré !
Au lieu d’être maudit, je serais admiré ;
Je n’aurais pas enfin, dans un jeu misérable,
Perdu tout l’avenir d’un talent honorable.
(À Valentine.)
Madame, pourrez-vous me pardonner jamais ?


Valentine regardant sa mère.

Oui… car je l’aime encor plus que je ne l’aimais.


Martel.

La grandeur de votre âme est dans cette réponse.
Pour moi quelle leçon ! Désormais je renonce
À mon triste métier et je vends mon journal !


Edgar.

Et moi, je te l’achète ! Oui, pour guérir un mal,
Il faut l’étudier. Je descends dans la lice ;
Pour vaincre les journaux je me fais leur complice.
Je veux tarir les pleurs, le sang qu’ils font couler.


Martel prenant la main d’Edgar.

Mon ami !…


Valentine.

Mon ami !…Malheureux ! ils vont vous immoler !


Edgar.

Je le sais… et mon cœur s’est armé de courage.
Je sais ce qui m’attend, et je connais leur rage :
Pour moi plus de repos, pour moi plus de bonheur.
Je leur offre ma vie, ils prendront mon honneur…
Ils iront, poursuivant ma jeunesse flétrie,
Jusqu’à me disputer le ciel de ma patrie !
Mais plus ils oseront mentir et m’outrager,
Et plus de leur pouvoir on verra le danger.
Je servirai d’exemple en servant de victime ;
En y tombant du moins je montrerai l’abîme,
Et j’y tomberai seul… et mon pays, un jour,
Bénissant mes malheurs, comprendra mon amour !

FIN DE L’ÉCOLE DES JOURNALISTES.