L’Écuyère/Deuxième partie/Chapitre 1

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Plon-Nourrit (p. 169-184).

DEUXIÈME PARTIE



I

SIX MOIS APRÈS


L’histoire de cette petite aventure anglo-parisienne a-t-elle réussi à poser dans sa vérité le caractère du dangereux et félin garçon qui en fut le héros ? Si oui, la réponse à la question, sur laquelle s’est terminée la première partie de ce récit, n’aura pas fait doute, hélas ! pour le lecteur. Que ce lecteur permette à l’auteur d’employer le classique procédé que la bonhomie du génial Walter Scott mit jadis à la mode, c’est-à-dire de franchir du coup plusieurs mois… Mai s’est donc écoulé, puis juin, puis tout l’été. L’automne est revenu, ramenant avec lui les chasses à courre et un redoublement d’activité dans les affaires de la maison Campbell, toujours pareille à elle-même, toujours aussi étonnante d’insularité dans son angle de la rue de Pomereu. Bob Campbell est là, comme d’habitude, plus souvent que d’habitude. C’est l’époque de l’année où il vend des trois, des quatre chevaux par jour, à cinq mille francs l’un dans l’autre, et il n’y gagne pas beaucoup. Mais « il faut garder la classe ». — C’est ainsi qu’il exprime, dans son jargon britannique, son ambition de ne pas laisser diminuer la qualité de ses bêtes. — Est-il besoin d’ajouter que, de la périlleuse idylle ébauchée, au printemps dernier, entre sa fille et Jules de Maligny, il ne s’est jamais douté, et pas davantage de la tragédie sentimentale qui se joue, depuis lors, dans le cœur de cette fille ? Elle est là aussi, la pauvre Hilda, qui n’est pas devenue comtesse de Maligny. Elle est là, simple miss Campbell comme devant, toujours habillée de ce costume d’amazone, l’uniforme de son métier, essayant des chevaux depuis huit heures du matin jusqu’à cinq ou six heures du soir, comme autrefois, tantôt dans la rue de Pomereu, sous l’œil des acheteurs et des acheteuses, tantôt dans les allées voisines du Bois. Mais où sont les roses de son teint de fleur, où les éclairs gais de ses yeux bleus, où les sourires naïfs de sa bouche enfantine ? C’est maintenant qu’elle est devenue la sœur trop ressemblante de l’Amy du Locksley-Hall de Tennyson : « Alors, sa joue était pâle et plus mince qu’elle n’aurait dû être pour une si jeune… »Quelle mélancolie le père lirait au fond de ces prunelles songeuses, s’il s’entendait à déchiffrer une physionomie de femme comme il déchiffre une face chevaline ! Dans certaines allées du Bois de Boulogne, à présent, l’écuyère ne passe plus jamais que si la nécessité l’y contraint, — le sentier, par exemple, qui longe le Tir aux Pigeons et qu’elle a suivi, tant de fois, avec celui dont elle ne veut plus prononcer le nom. Que ne peut-elle ne plus le revoir en pensée, avec sa grâce câline, ses gestes si différents de ceux des autres, l’ardeur contenue de ses regards !… Et puis, cette trahison, ce manquement à la plus élémentaire probité du cœur… Mais il s’agit bien de probité ! Tout Anglaise qu’elle est, ce qui torture le cœur de la fiancée abandonnée, — et quand, et comment ! — ce n’est pas ce breach of promise que ses petites compatriotes font apprécier par les juges, à quelques guinées près. Hilda est une amoureuse vraie ! Elle souffre de savoir qu’elle n’est pas aimée. Et, cependant, il n’est pas un arbre de ces routes funestes, où ils ont tant erré ensemble, elle et Jules, au pas berceur de leurs montures, pas un buisson qui ne proteste contre cette cruelle évidence. Ces feuilles, aujourd’hui jaunissantes, sont les mêmes dont le délicat tissu vert pointait à ces mêmes branches lorsque le jeune homme venait la rejoindre, si respectueux, — et il se préparait à la traiter si indignement, — si tendre, — et il allait tant la faire souffrir !… Quand ces visions se font trop aiguës, la jeune fille donne de l’éperon dans le flanc de son cheval qui s’enlève. Ses bras se crispent et secouent les rênes au risque de blesser les barres de l’animal, et la voilà partie dans un galop où les vieux habitués des Poteaux ne reconnaissent plus la fine cavalière d’autrefois, qui calmait ses bêtes par la fixité de sa main et la sagesse de ses allures. Ils se demandent la raison de ce changement. Quelques-uns, se souvenant du printemps dernier, soupçonnent cette « petite rosse de Maligny », comme ils disent indulgemment, de n’être pas étrangère au visible énervement de miss Campbell. Faut-il ajouter que leur expérience de vieux clubmen leur sert à se tromper, tout naturellement, sur la vraie nature des relations que Jules et Hilda ont eues ensemble ? Aucun de ces Parisiens qui associent le souvenir du jeune homme à la constatation de la tristesse et des excentricités de la jolie Anglaise ne doute qu’elle n’ait été sa maîtresse. Ils seraient pris d’un rire qui les secouerait à les jeter à bas de leur cheval, si on venait leur raconter la vérité : à savoir qu’après dix semaines d’une assiduité quotidienne, sans une ombre de cour, l’héritier du grand nom de Maligny a demandé la main de la fille de Bob Campbell, qu’elle la lui a accordée en hésitant, que ces fiançailles ont eu pour gage la plus enfantine caresse, un baiser sur le front, qui n’a pas été renouvelé… Et puis, le lendemain, lorsque l’accordée est venue au rendez-vous, l’accordé, lui, n’y était pas. Quel saisissement et dont l’impression poursuit encore Hilda, après ces six mois, comme un cauchemar poursuit le dormeur à son réveil !… Ce jour-là, elle avait attendu un quart d’heure, une demi-heure, une heure. Une terreur l’avait saisie, celle d’un accident de cheval arrivé à Jules, tandis qu’il se dirigeait de son côté. Elle était rentrée rue de Pomereu, sans y rien trouver que le rogue visage de son cousin, qui lui avait annoncé son départ pour l’Angleterre, le soir même. Onze heures avaient sonné. Onze heures et demie. Midi… Rien de Jules… Envoyer Jack Corbin rue de Monsieur, aux nouvelles, comme elle avait fait durant la première semaine. Hilda ne le pouvait plus. La scène de la veille ne le permettait pas. Y aller elle-même ? Était-ce possible ?… Elle avait bien pensé à écrire. Mais la plume pesait lourd à sa main, peu habituée à exprimer des sentiments avec du « noir sur du blanc », — comme disait Beyle, ce passionné de naturel, qui l’eût tant aimée, si elle eût vécu en 1825, et qu’il l’eût rencontrée pendant qu’il pleurait sa Métilde ! — D’ailleurs, comme Hilda hésitait sur le plus ou moins de convenance de cette démarche, un commissionnaire était arrivé, portant deux lettres. C’était elle qui les avait reçues, par bonheur. Elle avait cru défaillir d’émotion en reconnaissant, sur les enveloppes, l’écriture de Jules. Une était à l’adresse de M. Bob Campbell, marchand de chevaux. L’autre portait le nom de la jeune fille. Dans la première, Maligny annonçait son départ immédiat, le jour même, pour des raisons de famille. Il demandait que M. Campbell vendît au mieux Chemineau et lui fît tenir un chèque rue de Monsieur, après s’être réglé de son courtage et des arriérés de la pension de l’animal. La seconde, adressée à Hilda, n’était pas plus explicite. Elle ne renfermait que quelques phrases, mais quel infini de tristesse, pour celle qui les avait lues et relues, dans cette cour, à deux pas du réduit dont les pauvres meubles, le bureau, les chaises, la vieille horloge, attestaient, cependant, qu’elle n’avait pas rêvé, que vingt-quatre heures plus tôt le parjure était là, demandant à la jeune fille sa loi, engageant la sienne. Maintenant, il lui écrivait :

« C’est vous qui aviez raison tout à l’heure, Hilda. Je viens de parler à ma mère. Elle savait déjà quelque chose. Les visites de M. C…, d’abord pour prendre de mes nouvelles, purs hier, lui avaient été rapportées. Elle avait deviné votre existence. Quand je lui ai dit la vérité, elle a eu une syncope devant moi. Je l’ai vue tomber sur le parquet, toute pâle, les yeux éteints ne respirant plus. Le médecin est venu aussitôt. Il avait diagnostiqué chez elle, depuis longtemps, une maladie de cœur. Il l’a jugée aggravée et il ne m’a pas caché que toute émotion très forte risquerait d’amener un dénouement fatal. Nous avons causé, la chère malade et moi, longuement. Je me suis rendu compte que ce mariage la tuerait. Vous qui avez tant aimé votre mère, Hilda, vous comprendrez la résolution que mon devoir envers la mienne m’ordonne de prendre. Nous, quittons Paris. Elle m’emmène et je me laisse faire. Je lui ai donné ma parole de ne plus vous revoir. Je ne vous dis rien de ce que je souffre. J’ai été coupable envers vous, bien coupable, de vous parler comme j’ai fait, avant d’être sûr que je pourrais tenir ma promesse. Mon excuse est dans ma sincérité, qui a été absolue. Ne me répondez pas et oubliez-moi, Hilda. Moi, je ne vous oublierai jamais. »

Disons, aussitôt, que la scène rapportée dans ce billet d’adieu ne s’était pas absolument déroulée de la sorte. Le génie de la fable, inné chez Jules, faisait de lui un être mi-parti, — comme les costumes des pages dans les fresques de la Renaissance. — Il ne mentait jamais tout à fait, de même qu’il ne disait jamais tout à fait la vérité. Voici, exactement, ce qui s’était passé : Rentré chez lui, il avait bien trouvé sa mère inquiète de ce que Firmin était venu lui raconter, au sujet d’un milord qui cherchait M. le comte partout, pour le tuer, à cause de sa femme. — Le concierge, comme on voit, n’était pas un fabuliste moins distingué que son jeune maître, quoiqu’il travaillât sur d’autres thèmes, et avec de plus vertueuses intentions. — La douairière avait interrogé son fils. Celui-ci avait saisi cette occasion de raconter son roman avec Hilda. Une explication avait suivi au cours de laquelle Mme de Maligny s’était abandonnée à penser tout haut, pour la première fois, devant Jules. Toutes les amertumes de son existence conjugale lui étaient remontées aux lèvres. Elle, si douce, si résignée, elle avait crié à son enfant ses douleurs de femme, puis ses agonies de mère. Elle lui avait montré son âme à nu et quelle plaie y avaient ouverte ses étourderies de jeune homme. Des révélations d’un ordre plus brutal s’étaient jointes à celles-là. D’habitude, la comtesse, tout en prévenant son fils qu’il eût à surveiller ses dépenses à cause de l’état de leur fortune, lui cachait la profondeur de leur ruine. Elle craignait de trop assombrir la gaieté de ses vingt-cinq ans. Cette fois, elle la lui avait dite, cette ruine, dans tout son détail, pour conclure en s’exaltant : « Jamais je ne consentirai au mariage d’un Maligny avec une petite traînée, et elle-même, si elle savait le chiffre de nos rentes, cette intrigante aurait tôt fait de rompre… » Intrigante ! Traînée !… La mère, abusée, avait appelé Hilda de ces noms, et Jules n’avait pas défendu son amie, tant les chiffres soudain révélés le consternaient. Jusqu’alors, il s’était cru « sans le sou, » parce qu’il estimait que les folies de son père et les siennes propres avaient réduit leur fortune à quarante mille livres de rente. Sa mère venait de lui prouver que les dettes payées et s’ils réalisaient leur avoir, leur revenu se monterait au quart de cette somme. C’avait été le petit souffle sur les paupières de l’hypnotisé et qui le rend, d’un seul coup, à la conscience de la réalité. La douairière avait cru sincèrement agir pour le mieux de l’intérêt moral de son fils. Comment eût-elle soupçonné quelle angélique enfant elle qualifiait « d’intrigante », l’idéale créature qu’était vraiment cette « traînée » ? Sur quels indices eût-elle deviné qu’en imposant à son influençable Jules une rupture de ces romanesques fiançailles, elle lui faisait commettre une très mauvaise action qui aboutirait inévitablement à une vilenie : un mariage d’argent ? Il était exact encore que cette douloureuse et longue scène avait déterminé dans la soirée, chez la vieille dame, non pas une syncope, mais des palpitations et de l’étouffement. On avait envoyé chercher le docteur Graux, lequel avait conclu à de nouvelles frasques du jeune homme. Lui aussi, avait considéré comme de son devoir d’impressionner l’étourdi. Il avait donc exagéré les symptômes d’une dilatation transitoire du cœur, produite par un commencement d’insuffisance aortique, et noirci volontairement un pronostic plutôt bénin. « Ne la contristez en rien, »avait-il dit, « vous la tueriez… » Jules avait donc pu, sans cesser de s’estimer, il s’en admirait même, décider qu’il sacrifierait, à la santé de sa mère, sa passion, — et ses promesses. Le médecin avait à peine quitté la chambre que le fils avait donné sa parole à sa mère qu’il romprait avec Hilda. Ce serment n’avait pas été formulé sans une crise de larmes, où Mme de Maligny avait pu reconnaître qu’il s’agissait là d’un caprice très voisin d’être un sentiment. Elle avait compris que, cette fois, son fils était bien près du véritable amour. Elle en avait été assez effrayée pour lui demander, comme une preuve de sa sincérité, qu’ils quittassent Paris ensemble. À plusieurs reprises, le docteur Graux avait parlé, pour elle, d’un séjour à Nauheim, dont les eaux, à cette époque, et grâce à l’engouement des médecins français à l’égard des théories germaniques, passaient pour être quasi miraculeuses dans le traitement des maladies de cœur à leur début. Toujours, elle s’était refusée à ce déplacement, comme trop coûteux, et puis les deux mois de traitement à subir là-bas supposaient une trop longue séparation d’avec Jules. Aujourd’hui ce voyage aux eaux se présentait, au contraire, comme un moyen de salut providentiel, du moment, qu’elle pouvait emmener le jeune homme avec elle. Ils étaient donc partis tous les deux et le lendemain ! De Nauheim, où ils avaient passé les mois de mai et de juin, ils étaient allés, soi-disant pour profiter du voisinage, faire un séjour chez un de leurs cousins, le dernier survivant des Nadailles, aux environs de Vesoul.

La veuve avait confié ses légitimes inquiétudes à ce parent, vieux gentilhomme dévot, lequel avait désiré, lui aussi, participer au sauvetage du jeune homme. Cette charité familiale s’était traduite par un fort cadeau d’argent destiné à permettre que l’amoureux prît part à une croisière du genre de celle dont il avait parlé à sa mère. Jules de Maligny s’était donc embarqué pour la Suède et la Norvège, sur un paquebot de plaisance, en compagnie d’une centaine de touristes. On verra qu’il y avait rencontré, non pas de quoi oublier Hilda, car il avait dit vrai dans sa lettre, et le svelte fantôme de l’amie abandonnée n’avait pas cessé de flotter dans sa pensée, — mais de quoi se consoler amplement d’avoir eu le courage de cette rupture. Cette brève esquisse de sa vie durant ces six mois ne serait pas complète sans un dernier trait. J’ai dit qu’il s’estimait, qu’il s’admirait dans son sacrifice. Cette étonnante illusion de conscience avait encore grandi, du fait qu’il s’était interdit de rien savoir de miss Campbell. Ne voulant plus l’épouser, il n’avait pas cherché à se servir du sentiment qu’il savait lui avoir inspiré. Il n’avait pas essayé de devenir son amant. Cette toute simple loyauté lui semblait héroïque. Elle l’était bien un peu, du point de vue de sa moralité habituelle. Il n’avait pas écrit à son ex-fiancée un seul billet depuis celui que l’on connaît. Il n’avait demandé à aucun de ses amis, pas même à Raymond de Contay, — il en avait eu souvent la tentation, — de le renseigner sur elle. Un chèque d’un millier de francs, signé Bob Campbell, avec un mot britanniquement laconique du correct marchand de chevaux, à cela se réduisaient tous ses rapports avec la rue de Pomereu, depuis cette demi-année. Ce billet était, bien entendu, rédigé en anglais. Rapportons-le, traduit littéralement : « Monsieur, je suis heureux de vous annoncer que le cheval Chemineau a été vendu 1.600 francs. Je prends, suivant vos ordres, dix pour cent pour la commission. Il y a quarante-deux jours de pension à 8 francs, soit 336 francs, deux ferrures, soit 20 francs, une visite du Vet, 20 francs, 20 francs au cocher de l’acheteur, 12 francs à un de mes hommes pour deux déplacements. Il reste 1.032 francs. » Et, pour conclure, le classique : « With regards, yours truly. — Avec respects, votre sincèrement… » Enfin, la lettre d’affaires dans sa nue et sèche simplicité. Quelle signification en tirer ? Corbin avait-il prévenu Campbell, et celui-ci affectait-il une plus stricte rigueur commerciale à l’égard d’un client avec lequel il ne voulait entrer dans aucune explication ? Était-ce simplement, et quoiqu’une certaine cordialité de relations se fût établie entre eux, la routine d’une formule dont le marchand de chevaux ne se départait jamais, en vertu du principe de son pays, passé chez nous en proverbe, sous sa forme originelle : Business is business ? Maligny s’était posé ces questions. Il ne les avait pas résolues. La gêne dont il se sentait saisi à l’idée d’une rencontre avec le vulgaire mais loyal Bob, aurait dû lui prouver que sa conscience n’était pas absolument tranquille. Il n’avait pas une égale appréhension de Corbin lui-même. La démarche de celui-ci rue de Monsieur lui apparaissait, de plus en plus, comme trop ambiguë. Il pouvait y voir, et il y voyait, — très injustement d’ailleurs, — la ruse, pas très honnête, d’un rival. Que se dire, en revanche, vis-à-vis du père ? Que se dire aussi vis-à-vis de la fille ? Un détail démontrera ce secret remords : cet audacieux Jules, auquel ses amis et amies reprochaient volontiers un aplomb très souvent voisin de l’effronterie, n’avait plus reparu au bois de Boulogne depuis son retour à Paris, vers la fin de septembre. Galopin faisait, maintenant, tout son travail dans un manège voisin de la place des Invalides, où son maître l’exerçait à sauter, soi-disant en vue des prochaines chasses. Ses sorties, quand ce maître se décidait à le faire trotter en plein air, se bornaient à remonter jusqu’à la Muette par l’avenue Henri-Martin et à revenir par la même route et le Champ de Mars. Que pensait, dans son obscur cerveau, le « sans-raison » des étranges caprices de son jeune et pas beaucoup plus raisonnable seigneur, tout en mâchant son mors et relevant son allure avec l’impatience d’une bête énervée à qui l’on ne donne pas assez d’exercice ? Revoyait-il, dans le demi-songe qui est toute la mémoire des animaux, les courses folles du printemps, au-devant de ses camarades de l’écurie de la rue de Pomereu ? Toujours est-il qu’arrivé près de la porte du Bois, il ne manquait jamais de baisser l’encolure et de plonger, avec la malicieuse idée, d’emmener son cavalier précisément du côté où celui-ci ne voulait pas aller. À chaque promenade et au même endroit, la même petite bataille s’engageait entre eux, qui se terminait, comme de juste, par un triomphe du cavalier, et Galopin de reprendre le chemin de la rue de Monsieur en baissant les oreilles, dressant la queue et méditant, pour la prochaine fois, un saut de mouton ou une autre défense plus énergique, tandis que Jules le flattait de la main et lui disait tout haut quelque phrase destinée à calmer sa mauvaise humeur, calomnieusement expliquée par une gourmandise déçue :

— « Vous avez envie des morceaux de sucre de miss Hilda, Galopin, et, moi, j’aurais bien envie de revoir ses doux yeux. Nous sommes, tous les deux, privés de notre dessert. Galopin, Vous n’êtes pas le plus malheureux… »

Ces propos tenus, par le jeune homme, à son cheval, d’après la mode des héros antiques, la pauvre donneuse de morceaux de sucre ne les soupçonne pas. Elle les apprendrait qu’avec sa droite et simple manière de sentir elle ne les comprendrait guère. Elle est à l’autre extrémité du Bois, au même moment, en train de pousser son cheval, elle aussi, et de se dire, pour la mille et unième fois, la phrase qui la désespère : « Jules ne m’aimait pas. » Sur le prétexte donné par son fiancé d’un jour, elle ne s’est jamais permis d’élever le moindre doute. Elle est bien persuadée que les choses se sont passées exactement comme il les lui a rapportées dans son terrible billet, auquel il lui a été impossible de répondre. Qu’il ne soit pas venu lui parler, qu’il n’ait pas tenu à honneur de lui dire lui-même cet adieu, qu’il n’ait pas eu le besoin de la revoir, qu’il n’ait pas compris combien elle avait, elle, le besoin de le revoir, voilà le point douloureux et qui fait blessure dans ce cœur si tendre, si vrai. Les créatures comme elle, profondément nobles et délicates, même quand elles ne professent pas l’orgueil de leurs manières de sentir, ont un instinct qui les fait désirer d’être traitées d’après cette haute sensibilité. C’était le poison sur la blessure, l’envenimement de la plaie que la méconnaissance de son caractère par le jeune homme. S’il l’avait jugée comme elle méritait d’être jugée, eût-il hésité à lui demander un sacrifice auquel sa générosité eût consenti ? jamais, non, jamais, elle n’eût passé outre au refus de Mme de Maligny dans les circonstances que disait le billet. Jules ne lui devait-il pas de lui donner l’occasion de ce dévouement ? Quand même, — son romanesque esprit lui suggérait ces folies ! — n’auraient-ils pas pu, s’ils avaient dénoué leurs fiançailles ainsi, en s’en expliquant et sur un accord loyal et réciproque, oui, n’auraient-ils pas pu redevenir des amis ? Elle avait pensé à le lui offrir. Et puis elle n’avait pas trouvé les mots. Leurs promenades eussent été moins fréquentes. Ils se fussent rencontrés une fois tous les huit jours, une fois tous les quinze jours. Ce n’eût pas été l’accablante détresse de cette rupture absolue, de ce silence total, de cet abandon sans un événement… Si seulement il lui eût envoyé une seconde lettre !… « Non. Il ne m’aimait pas… » se dit-elle, et les pleurs lui viennent. — Sans cesse, où qu’elle soit, quand cette affreuse phrase se prononce en elle, le chagrin lui monte à la gorge, la lui serre. Elle sent rouler sur ses joues, chaque matin plus pâles, ces vaines, ces impuissantes larmes, — heureuse lorsque cette crise de sanglots la prend à cheval et qu’elle peut faire sécher, au vent du galop, ces indéniables traces de sa misère cachée. Mais il arrive que l’accès éclate quand elle n’est pas seule. Si c’est devant son père, elle n’a pas trop de peine à tromper l’observation peu éveillée du bonhomme, qui a pourtant remarqué l’absence, par trop étrange, après des visites quasi quotidiennes de l’ancien propriétaire de Chemineau. Son étonnement s’est d’ailleurs borné à cette phrase, prononcée avec le mépris caractérisé qu’il prodigue aux Gallo-Romains :

— « Avez-vous des nouvelles du comte de Maligny, Hilda ?… Non. Les Français sont une drôle d’espèce. » — Comment traduire cette expression, ce funny sort, où il y a de l’indulgence protectrice et de l’ironie ? — « Celui-là ; pourtant, avait l’air gentil. » — Autre mot intraduisible, ce nice que les Anglais appliquent indifféremment à un gâteau et à un ami, à un paysage et à un livre… — « Nous le reverrons quand il aura besoin d’un bon cheval… »

Ce jugement formulé, Bob Campbell pense à des objets plus précis qu’aux blue devils[1] de sa fille. Il n’en va pas de même d’un autre personnage. On a deviné qu’il s’agit de Jacques Corbin, le cousin, auquel il a bien fallu que la pauvre enfant expliquât la rupture de ses fiançailles, puisque le hasard avait voulu qu’il les apprît, et de quelle façon ! Elle a eu cette chance que Jack fût déjà parti pour la gare, comme il l’avait annoncé, quand la lettre fatale est arrivée. Il est rentré de Londres quinze jours plus tard, surpris de ne recevoir aucune autre nouvelle de ce mariage dont il avait voulu fuir la célébration, trop douloureuse pour son sentiment. Ces deux semaines avaient donné à Hilda, du moins, le temps de se préparer. Pour la première et la dernière fois de sa vie, la véridique enfant, et qui se faisait scrupule même des petites tromperies de complaisance ou de politesse, avait sciemment et délibérément menti. Elle avait pris, devant son cousin, toute la responsabilité de la rupture avec Jules. Elle lui avait dit que Me de Maligny avait refusé son consentement, que Jules avait voulu n’en pas tenir compte, mais qu’elle-même, Hilda, lui avait rendu sa parole, afin de ne pas entrer dans la famille d’un homme d’une condition supérieure à la sienne, par force et contre la volonté d’une mère. Jack Corbin l’avait regardée, tandis qu’elle parlait, si fixement quelle s’était sentie devinée. Mais, ce qu’elle voulait à tout prix, c’était que son cousin ne jugeât pas tout haut celui qu’elle aimait. Elle avait donc eu l’énergie de soutenir son mensonge, d’un ton qui ne permettait pas la discussion. L’entretien s’était terminé sur une demande que le nom de Jules de Maligny ne fût plus jamais prononcé devant elle. On sait que Corbin était un personnage de peu de paroles. Il n’avait pas discuté, en effet, et il avait obéi à l’impérieuse supplication de la jeune fille. Jules de Maligny n’avait pas été mentionné une fois par lui, durant ces six mois. Mais le fantôme de l’infidèle fiancé n’avait pas cessé d’être là toujours, entre eux deux. Quand Hilda traversait la cour, à présent, soit pour aller mettre à jour les comptes de la maison dans le petit bureau, soit pour marcher vers un cheval qui l’attendait bridé, le grand Jack la suivait avec des yeux d’une pitié si attendrie ! Comment la mettre en selle sans constater le dépérissement de la délaissée ?… Elle pose le pied sur la paume de sa main. Il la soulève. Comme elle est légère ! Sa jaquette ajustée flotte et fait des plis sur sa poitrine. La ligne de son joli visage s’est comme émaciée… Le cheval part. Hilda disparaît, et un éclair de haine sauvage passe dans les prunelles de Corbin. Il a fait une autre promesse à sa cousine. Il lui a juré que, si le hasard le plaçait en face de Jules, il ne se permettrait aucune allusion aux fiançailles rompues. Il aime trop absolument, trop fervemment Hilda, pour manquer à cette parole. Sa crainte de l’offenser est trop sincère pour qu’il cherche querelle au félon. Car il ne doute pas qu’il n’y ait eu félonie, en dépit des affirmations auxquelles il a fait semblant de croire. Ah ! s’il était libre, qu’il aurait tôt fait d’aller rue de Monsieur attendre son rival, — toujours préféré par sa victime, malgré sa perfidie, — et quel soulagement de le châtier ! Les rudes mains de l’Anglais se contractent à la seule idée de cette séance de boxe vengeresse et du « punishment » qu’il lui infligerait. Jamais ce mot, par lequel les pugilistes d’outre-Manche désignent un coup de poing bien porté sur un nez dont jaillit le claret, ou sur une côte qu’il enfonce, ne serait plus justement appliqué que dans ce cas, se dit à part lui Corbin. Il entre dans un box pour se distraire, par ses besognes de métier, des accès de violence qui l’obsèdent. Sa colère intérieure se dépense en rauques apostrophes à quelque animal, coupable de s’être roulé dans sa litière ou de n’avoir pas achevé l’avoine de sa mangeoire. Si d’aventure Bob Campbell se trouve à portée de ces rudes éclats de voix, l’oncle ne manque pas de s’arrêter en hochant la tête.

— « Jack est un brave garçon, » grommelle-t-il entre ses dents, « et il monte dur… Mais il se fera casser la tête un de ces jours à traiter les chevaux si brutalement… Il le sait, pourtant, que les bêtes comprennent tout… Moi, je conduirais n’importe laquelle avec la parole… Je devrais le Lui rappeler et le gronder… Mais non. Je le blesserais, et, quand il sera amoureux, ses manières changeront… Il le deviendra bien, un jour… C’est cela qui sera cocasse, Jack Corbin amoureux !… »


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  1. Diables bleus.