L’Écuyère/Première partie/Chapitre 6

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Plon-Nourrit (p. 132-168).

VI

LES NAÏVETÉS D’UN JEUNE ROUÉ (Suite)


C’était aussi à sa mère que Jules avait pensé aussitôt, on l’a vu, lorsqu’il avait pris, vis-à-vis de Jack Corbin, cet engagement, non moins extraordinaire qu’irréfléchi. L’on n’est pas « ondoyant et divers » au degré où l’était ce charmant et dangereux jeune homme, sans être, en même temps, très impulsif, et l’on n’est pas très impulsif sans être, en même temps, très suggestionnable. De tels caractères seraient entièrement inintelligibles à ceux qui les regardent évoluer (mais ne le sont-ils point, bien souvent, à eux-mêmes ?) si l’on n’admettait pas que l’instabilité mentale est aussi naturelle à certaines personnes que la fixité l’est à d’autres. On trouverait aisément, dans la neurologie moderne, vingt hypothèses capables d’expliquer ces va-et-vient singuliers de la volonté, tantôt sous l’influence de la volonté forte d’un autre, tantôt par l’effet de ce que le langage médical appelle barbarement l’auto-suggestion. De ces diverses théories, toutes plausibles et toutes contestées, et qui, d’ailleurs, relèvent toutes de la pathologie, un point se dégage très net, sur lequel il convient d’insister encore : la marque propre de l’esprit instable est une soudaineté follement déconcertante dans le passage d’un état à un autre. L’esprit instable n’est, en aucune manière, l’esprit hésitant. Ne cherchez pas à démêler en lui ces longs travaux de la pensée qui paralysent un Hamlet ou un Adolphe dans les infinis atermoiements des résolutions prises et reprises, des projets conçus et abandonnés, recommencés et délaissés de nouveau. L’instabilité mentale consiste essentiellement dans la substitution, si rapide qu’elle en est ahurissante, — c’est le seul mot, — d’une disposition donnée à une disposition totalement différente, souvent contraire, et cela sans conflit. Il semble qu’il y ait, dans ces caractères, moins une discontinuité qu’une pluralité. C’est comme un cinéma psychologique dont ces instables sont à la fois le théâtre ; l’acteur et l’opérateur. Ils portent en eux, si l’on peut dire, plusieurs types d’individus, qu’ils réalisent tour à tour, sans que la loi qui détermine l’ordre de succession soit très discernable. Au cours de cette aventure avec Hilda Campbell, qui ne datait guère que de dix semaines, Maligny avait été, et sans effort aucun, le galant homme qui, voyant une femme en danger, ne calcule rien et risque sa vie pour elle, tout simplement, — le libertin dépourvu de scrupules, pour qui rencontrer une jolie fille c’est lui faire une immédiate déclaration, — le dilettante sentimental qui se prête à la romanesque fantaisie d’amitié d’une enfant pure, afin de ménager les intimes délicatesses de sa sensibilité frémissante. Durant cette conversation avec Corbin, dix influences diverses : la présence de Jack et sa voix pressante, la révélation de l’infamie dont Hilda était la victime à cause de lui, l’appel fait à son honneur, la certitude aussi de la place qu’il occupait dans ce cœur virginal, — que sais-je ? — avaient soudain éveillé en lui un quatrième personnage. Un passionné désir l’avait saisi là, sur place, avec une force irrésistible : non seulement de ne pas être nuisible à la jeune fille, mais de lui être bienfaisant.

Par un phénomène de transfert moral qu’il avait subi sans le raisonner, il avait, éprouvé, pendant quelques secondes, à l’égard de l’orpheline, les sentiments de Corbin lui-même. Le magnétisme émané du fruste et admirable Don Quichotte d’écurie avait opéré ce miracle, et aussi — tant l’amour-propre a de secrets détours ! — la vanité de ne pas jouer, devant ce garçon d’écurie, lui, le gentilhomme, un rôle trop inférieur. Cette explosion de générosité avait eu pour effet cette promesse de « faire son devoir » qui, proférée de la sorte, après la démarche si nette du cousin de Hilda, signifiait que Jules quitterait Paris et voyagerait pendant de longs mois. Cette demi-heure d’entretien avait suffi pour qu’il prît cette décision.

— « Le brave cœur ! » se disait-il, en descendant à son tour les marches du vaste escalier dénudé et regagnant le petit salon ovale où sa mère continuait de travailler à son ouvrage. Elle s’appliquait indéfiniment à des morceaux de tapisseries au petit point, destinées à remplacer les revêtements usés des fauteuils et des chaises. Un demi-siècle de ce patient labeur n’aurait pas suffi pour remettre en état l’immense mobilier de l’hôtel. Cette occupation l’absorbait d’une manière si complète qu’elle n’entendit pas entrer son fils qui s’attarda, un instant, à regarder ce noble et mélancolique profil de vieille dame penché sur l’aiguille, avec une attention de bonne ouvrière consciencieuse. Le soleil continuait de remplir de sa gaie lumière l’étroit et vert jardin où Mme de Maligny avait dû promener, toute jeune, ses premières rêveries heureuses de mariée de vingt ans. À trente ans, et lorsqu’elle avait commencé d’être trahie par son mari, elle avait versé, sous ces arbres, bien des larmes, essuyées vite, aussitôt que la cloche de la porte annonçait une visite. Là, elle avait pleuré — mais, du moins, sans être obligée de se cacher — les morts, arrivées coup sur coup, de ses deux aînés : un fils et une fille. Là, elle avait promené sa grossesse, quand, à trente-sept ans, elle s’était trouvée enceinte de Jules, — son dernier né, le fruit tardif d’un retour repentant du père au foyer, après la crise la plus cruelle de leur mariage. Ils avaient été tout près d’une séparation, qui eût sauvé la fortune de l’épouse exploitée et trahie. Elle ne pouvait pas regretter d’avoir pardonné. Autrement, elle n’eût pas eu cet enfant, son unique raison de vivre depuis lors. C’est dans ce jardin, encore, qu’elle l’avait vu, d’abord petit, puis grand et, puis tout a fait grand, jouer aux jeux de son âge, — en costume de deuil, hélas ! Le père était mort quand le fils avait six ans. Les troncs rugueux des deux acacias, qui formaient groupe au fond, avaient assisté aux leçons que Jules recevait de son abbé, en plein air, par les beaux jours d’été, puis à ses conversations moins édifiantes avec ses camarades, — toujours sous le regard ravi ou inquiet de la mère, assise à cette même porte-fenêtre, près des marches fendillées et verdissantes de ce même perron. La monotone existence de cette femme, si pure et si éprouvée, avait tenu dans ce cadre familial, sans autres joies que celles, trop rares, qui lui étaient venues de son Jules. Celui-ci — il convient de reconnaître en lui cette piété filiale — s’était toujours rendu compte de la place qu’il tenait dans cette âme mortifiée. Cela ne l’avait pas empêché de passer outre et d’aller à son plaisir, toujours avec un de ces remords sans repentir, dont il subit un nouvel et soudain accès en pensant à la solitude où son départ allait laisser cette mère incomparable. — « Et elle, » songeait-il donc en la contemplant, et, continuant son monologue : « Quel brave cœur aussi !… C’est incroyable ce que l’on rencontre encore de gens vieux jeu, au vingtième siècle… Hilda, ce Corbin, maman, — en voilà trois, et bien authentiques… Maman, ce n’est pas étonnant. Elle a de qui tenir… Mais Hilda ? Mais Corbin ?… Hé bien ! pour une fois, je me conduirai en preux… » C’était le mot dont ses petits amis du faubourg Saint-Germain et lui se servaient pour désigner les parents à grands principes qu’ils avaient dans les nécropoles des environs de Sainte-Clotilde. Ces jeunes seigneurs prenaient, pour le prononcer, un air indéfinissable, tout mêlé d’ironie et d’orgueil, comme il convient à des Parisiens, trop avisés pour ne pas se vouloir ultra-modernes ; mais étant titrés, ils se blasonnent même des préjugés dont ils se moquent… Cependant, la mère avait relevé la tête. Elle avait aperçu son fils et elle lui souriait, avec son vieux visage tout passé, tout fané, tout ridé, qu’éclairaient deux yeux restés candides, comme si, n’ayant jamais regardé les vilenies du monde qu’à travers des larmes, ces larmes les avaient préservés, de toutes les souillures.

— « Ton ami est parti ?… » demanda-t-elle. « Pourquoi ne l’as-tu pas amené dans le jardin ? Il t’aurait fait là sa visite. Et, moi, il ne m’aurait pas gênée… »

— « Ce n’était pas précisément un ami, » répondit Jules. « C’est quelqu’un que je rencontre au Bois et à qui l’on avait dit que je voulais vendre Galopin… » Comme on voit, sa généreuse résolution de « se conduire en preux » ne prévalait pas, chez lui, contre la dangereuse fertilité d’imagination qu’il tenait de ses aïeux, les fabulistes de Lithuanie, — pour reprendre l’euphémisme de l’indulgent Gœthe. — Cette fable-là venait de pousser dans la tête du jeune homme, et une seconde fable allait aussitôt se greffer sur la première, le tout pour arriver à l’annonce d’un voyage possible. Il s’était soudain rappelé avoir reçu, quelques jours auparavant, le prospectus d’une de ces croisières que des sociétés spéciales organisaient partout, ces années-là, et il continuait : « Voilà comment les légendes se forment… Nous avons, ce monsieur et moi, un camarade commun avec qui j’ai parlé l’autre jour, tout à fait en l’air, d’un projet de voyage… »

— « D’un voyage ? » interrogea Mme de Maligny. « Tu penses à voyager ?… Où ?… Pourquoi ?… Avec qui ?… »

Elle avait eu, pour jeter ces questions, une véritable souffrance sur son front et, dans ses prunelles soudain assombries, cette angoisse de la mère qui sait que les jours de son intimité avec son fils sont comptés. Demain, il se mariera, — donc il s’en ira de la maison. La mère elle-même voudra qu’il se marie. Hier, il s’absentait sans cesse pour d’autres motifs, et qui la torturaient d’une autre inquiétude. Comment serait-elle accusée d’égoïsme, si elle désire avidement prolonger une période telle que celle où Jules se trouvait, et durant laquelle le jeune homme reste beaucoup près d’elle, comme aux temps où il était enfant ? À quel nouveau caprice, après des semaines d’une accalmie qui avait pu lui paraître définitive, Jules obéissait-il, en posant ses premiers jalons d’un projet de voyage ? Si Mme de Maligny nourrissait beaucoup d’illusions sur son enfant, elle le connaissait pourtant très bien. Tel est l’illogisme des femmes avec ceux qu’elles aiment d’une affection passionnée : elles sont aussi lucides dans le détail des nuances d’un caractère que partiales sur l’ensemble. La veuve avait deviné aussitôt que cette phrase de son fils, jetée comme au hasard, n’était qu’une préparation à une confidence plus grave. Il allait partir ?… Le coup était si imprévu qu’elle avait pensé tout haut. Son aveu toucha l’étrange garçon qui répondit :

— « Mon Dieu ! rien n’est décidé… Au fond, ce n’est même pas un projet… J’ai, tout simplement, reçu une circulaire relative à une croisière intéressante : deux mois sur un bateau des Messageries, avec un nombre de passagers limité… On doit s’embarquer à Marseille et faire le tour de plusieurs îles, la Corse, la Sardaigne, la Sicile… C’est une jolie fantaisie, n’est-ce pas ?… »

— « Pour ceux qui n’ont pas une vieille maman malade, de soixante-trois ans, oui… » dit Mme de Maligny, presque craintivement. Elle ajouta : « Et puis, avec les travaux que tu as décidé de faire a La Capite, et tu as eu raison, notre budget n’est pas très large, cet été. » Le jeune homme avait, durant son séjour en Provence, où il s’était cru horticulteur et viticulteur pour la vie, ordonné, dans la propriété, plus de modifications que l’on n’en avait exécuté depuis le veuvage de la comtesse. Elle continua, pourtant, cédant déjà : « De combien serait la dépense de cette croisière ?… »

— « Je ne me rappelle pas, » répondit Jules. « Et cela n’a aucun intérêt, puisque je n’ai pas l’intention d’y prendre part… Vous laisser inquiète, et moi-même être à plusieurs jours de nouvelles de vous, — non, non et non… Êtes-vous rassurée, maintenant ? »

— « Faire mon devoir ? », se disait-il, vingt-cinq minutes plus tard, tout en écoutant le bruit de son pas sur le pavé solitaire de la rue de Monsieur. Après avoir rassuré la douairière, dans un accès de tendresse aussi instinctif et irraisonné que son accès de chevalerie de tout à l’heure, il avait pris sa canne, ses gants, son chapeau. Il sortait, sans but, afin d’y voir un peu clair dans sa pensée, que ces quelques phrases échangées avec sa mère avaient, de nouveau, retournée sens dessus dessous. Il n’y avait pas bien longtemps que Corbin avait passé, au trot de sa bête, sur cette même place. Ce petit laps suffisait pour qu’un troisième changement d’idées commençât de s’accomplir chez Jules.« Mon devoir ? », se répétait-il. « Mais j’ai des devoirs aussi envers ma mère. Je viens de constater combien mon absence, en ce moment, lui serait pénible… Qu’ai-je promis, après tout, quand j’ai parlé de faire mon devoir ?… De ne plus compromettre Hilda ? C’est un point… De m’arranger pour qu’elle cesse de m’aimer ? C’est un second point… Pour celui-là, il est un peu naïf, ce brave Corbin, qui croit qu’une séparation de quelques mois met fin à un sentiment, quand il est vrai. Mais ce sentiment est-il vrai ? Hilda m’aime-t-elle ?… Qu’en sait Corbin, réellement ? Qu’il l’aime, lui, c’est bien certain, et qu’il soit jaloux, ce n’est pas moins certain… Il prétend qu’il n’a aucune idée de jamais l’épouser. Ce n’est plus aussi certain, cela… Il est jaloux… Jaloux ?… Mais s’il avait trouvé cette ruse pour se débarrasser d’un rival qu’il redoute ? Ce serait bien nature et pas trop mal joué. Allons, allons. Je bats la campagne. C’est un simple, ce Corbin, et je vais lui prêter des calculs à la Machiavel… Non. Il était sincère… Il souffrait… Je l’ai senti à sa voix, à son geste, à tout… D’ailleurs, il y a l’article. Je l’ai lu imprimé. Ce n’est assurément pas lui qui l’a écrit et porté à ce journal… Mais Corbin peut être sincère et se tromper… Non, il ne se trompe pas. Hilda m’aime. Elle m’aime… »

Le jeune homme était à la hauteur du jardin des Invalides, à l’instant où il se prononçait ces mots. Tout auprès, les fameux canons soi-disant pris par son ancêtre tendaient leurs longs cols de bronze. Qu’il avait joué de fois, petit garçon, comme tous les enfants du quartier ont fait, font et feront, nobles et plébéiens, riches et pauvres, sur les affûts de ceux-là et des autres ! On se rappelle : lors de sa première sortie après sa blessure, il passait sur cette même place, en se disant gaiement de tout autres paroles : « France ! France ! Charge ! Vieilleville !… », le vieux cri de guerre de cet aïeul sous Metz. Il ne s’agissait plus de ces amours à la hussarde, à présent, menées tambour battant. Il s’agissait de l’amour tout uniment, de cette émotion souveraine qui suspend en nous, durant les secondes où elle nous domine, tous les autres intérêts de la vie. « Celui qui a un cœur, » a dit le plus passionné des poètes, « et, dans ce cœur, un amour, est déjà plus d’à moitié vaincu… » Le fendant et fringant mauvais sujet de cette lointaine promenade ne répétait plus son hardi : « Passe avant, Maligny !… » Ces trois syllabes : « Hilda m’aime… » chantaient dans sa tête comme une musique si douce et si puissante qu’elle étouffait les autres voix. Un flot de félicité intime l’inondait, aussi brûlant, aussi enivrant que celui qui avait soulevé son être, une heure plus tôt, dans cet entretien où Corbin, venu pour l’outrager, lui apprenait son bonheur. Cette fois, — et l’infâme article de journal et Corbin lui-même étaient bien loin, — il entra dans le jardinet, pour s’y asseoir sur un banc, sous les branches, parmi le gazouillis des oiseaux, et là rêver à Hilda ! Cette naïve et sentimentale occupation n’avait plus rien de la scélérate et conquérante allure du début. Qu’eût-il fait d’autre, s’il eût été un simple employé de ministère, épris d’une humble ouvrière, habitué à la rencontrer sur l’Esplanade le matin et le soir, et s’attardant là, pour se souvenir d’elle, dans un décor printanier, à l’abri des grossiers lazzis des camarades de bureau et loin du hideux spectacle des cartons verts ?

— « Hilda m’aime… » se répétait-il donc. Les épisodes de l’excentrique et délicat roman qu’il vivait depuis ces deux mois se représentaient à sa mémoire ; et tous, éclairés maintenant par le témoignage de Corbin, redoublaient la délicieuse évidence. « Elle m’aime, et je la quitterais ? Je m’en irais loin de Paris quand elle y est, quand je n’ai qu’à monter dans une de ces voitures pour être auprès d’elle en un quart d’heure ? Et je suis sûr d’être accueilli par ce regard et ce sourire, les plus doux que j’aie connus !… — Non… Je ne la quitterai pas… Que s’est-il passé, en définitive ? Qu’un méchant journaliste, payé sans doute par quelque soupirant éconduit, a publié, sur elle, une infamie… Hé bien ! mon devoir, c’est d’empêcher que ce drôle ou un autre ne recommence, puisqu’il paraît que nous intéressons ces messieurs… Où ai-je eu la tête d’écouter cet Anglais ? Comme si je ne savais pas que, dans son pays, on ne se bat pas en duel ?… Nous autres, nous nous battons, et nous sommes dans le vrai… Le voilà, mon devoir : la défendre, l’épée à la main. Quand on saura que je n’encaisse pas, on y regardera à deux fois avant d’écrire sur moi et sur elle… » L’action suivant sa pensée, Jules s’était levé. Le cri de guerre que l’aïeul avait poussé en chargeant sur les servants des couleuvrines devenait, du moins, de circonstance. Le jeune homme, pourtant, ne se le murmura pas. Il était tout entier à l’idée de cette affaire qu’il se proposait, maintenant, d’avoir avec le rédacteur masqué qui s’était choisi, de gaieté de cœur, ce flatteur pseudonyme : La Casserole. Jules irait-il d’abord au journal demander le nom véritable ? Quels amis choisirait-il pour l’assister ? Il avait hélé un fiacre à tout hasard et donné au cocher l’adresse de Raymond de Contay, le seul de ses camarades questionnés par lui qui lui eût parlé de Hilda avec respect. Qu’il y avait d’amour dans ce choix, et plus encore dans l’anxiété dont il fut saisi, en dépit de tous ses nitchévismes, aussitôt que la voiture se fut ébranlée ! Ce premier témoin, comment l’aborderait-il ? En lui parlant de l’article. Donc, il faudrait nommer miss Campbell ? Même avec Raymond, pourtant la délicatesse même, une telle conversation était trop pénible. La soutenir et simplement l’engager, était au-dessus des forces et de Jules. Arrivé rue de l’Université, devant la maison des Contay, il ne descendit même pas de son fiacre. Il dit à l’homme d’aller à l’entrée de la rue de Longchamp et de la place attenante. C’était du côté de Hilda qu’il se dirigeait, à présent. Que devenait sa promesse à John Corbin et son héroïque résolution de rupture ? Le « preux » s’était évanoui, fondu, évaporé. Il ne restait que l’amoureux.

— « Décidément, non, » se disait-il, « je ne peux pas la livrer ainsi en pâture aux curiosités, de mes deux témoins d’abord, puis des deux témoins de ce monsieur… Ne serait-il pas plus pratique d’aller au bureau de cet abominable journal, de voir le rédacteur en chef et d’acheter son silence ?… Ils veulent peut-être de l’argent, tout simplement… De l’argent ? Et où en prendriez-vous, monsieur le comte de Maligny ? », se demanda-t-il tout haut, avec un rire gai. « Et puis, j’aurais de quoi payer ces maîtres chanteurs aujourd’hui. Qui les empêcherait de recommencer demain ?… Non, non. Me battre, sans nommer Hilda, c’est impossible… Payer le silence de ces gens, impossible… Partir ? C’est trop dur. Tant pis, je n’ai qu’une chose à faire : continuer ma vie comme auparavant, et voir venir le Corbin… J’ai été bien bon garçon de me laisser parler par lui ainsi. Après tout, il n’est ni le père, ni le frère, ni le mari… Je retourne rue de Pomereu. Nitchevo. »

Cette exclamation d’insouciance était, cette fois, si peu sincère, que le cœur du jeune homme battait à lui rompre la poitrine, lorsqu’il aperçut la maison d’angle de la petite rue. Que de fois, cette maison tournée, il avait vu au cours de ces dernières semaines, apparaître sur le trottoir, devant une autre maison, celle de l’écurie Campbell, la silhouette de sa jolie amie ! Il était sûr qu’à cette heure-ici, qui n’était pas celle de ses visites habituelles, Hilda ne serait pas là. Probablement, elle ne serait pas non plus chez elle. En revanche, Corbin avait dû rentrer tout droit de la rue de Monsieur à l’écurie. Jules avait donc quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de se retrouver face à face avec cet irascible rival. Comment alors expliquer une démarche si absolument contraire à la promesse sur laquelle les deux hommes s’étaient quittés ?

Il y avait une centième chance pour qu’il revît tout de même Hilda. Ce désir fut le plus fort, et l’amoureux franchit la porte de l’écurie Campbell avec la décision qu’il aurait eue pour foncer sur son adversaire l’épée en main, s’il eût donné suite à son premier projet de duel. Il crut qu’il se trouverait mal d’émotion, quand il aperçut le délicat profil de la jeune fille, là-bas, au fond, dans la cage vitrée du rez-de-chaussée d’Epsom lodge. Elle penchait son front sérieux sur le livre de caisse, tout comme le jour où il était revenu la voir après le malentendu de la seconde rencontre. D’un coup d’œil circulaire, il fouilla les box, dont les fenêtres donnaient sur la cour. John Corbin n’était dans aucun. Les palefreniers anglais vaquaient, en sifflant, à leur ouvrage, autour des chevaux, dont les têtes intelligentes se tournaient vers le nouveau venu, comme pour lui dire : « Vous avez bien choisi votre moment, monsieur de Maligny. » Le ventripotent Bob Campbell était absent, lui aussi. Après que Jules avait donné sa parole qu’il respecterait la pauvre fille dans les deux seules richesses qu’elle possédât : son cœur et sa réputation, cette arrivée rue de Pomereu avait tout l’air de constituer le plus caractérisé des parjures. Il y a longtemps qu’un proverbe, irrespectueux, mais d’une vérité trop éprouvée, assimile les promesses des amants à celles des joueurs, et il faut le dire, — comparaison qui ne choquera pas dans la cour d’un maquignon écossais, — à celles des ivrognes. L’article du journal avait paru à Maligny bien infâme. Corbin lui avait paru bien éloquent. Lui-même, en s’engageant à rompre des relations dont le danger venait de lui être démontré, il avait été bien sincère… Mais Hilda Campbell relevait sa tête avec un geste si gracieux ! En l’apercevant, un éclair si chaud avait passé dans ses yeux si bleus ! Un sourire si ému avait épanoui sa bouche si pure !… Le journal calomniateur avait-il jamais existé ?… Corbin était-il jamais venu rue de Monsieur ?… Jules s’était-il jamais engagé à quoi que ce fût ?… À coup sûr, il n’en savait plus rien, en s’avançant « vers la maîtresse de son cœur », comme disaient les romans de jadis, — un jadis tout pareil à aujourd’hui, par l’inconséquence et l’allégresse, l’illogisme et l’impulsion pour ce qui regarde l’éternelle et toujours jeune folie d’amour !

— « Vous étiez venu parler à mon père pour la vente de Chemineau, » dit la jeune fille, après les premiers mots de politesse, quand Jules fut entré dans la petite pièce. « Malheureusement, » ajouta-t-elle, « il n’est pas là ». Le fourbe avait en effet imaginé cette nouvelle fable après vingt-cinq autres, ces derniers temps, pour justifier des visites plus fréquentes encore. Il prétendait vouloir troquer le cheval cap de maure contre un autre, avec une soulte. On admirera par quel détour d’ingéniosité cette invention était devenue, dans l’entretien avec la mère, une offre d’achat de Galopin. Hilda Campbell n’avait, comme on voit, pas plus de doutes sur la véracité de Jules, dans ces toutes petites choses, que Mme de Maligny elle-même. Peut-être, — car la plus loyale enfant, lorsqu’elle est amoureuse, a de ces ruses avec sa propre conscience, — oui, peut-être était-elle bien aise elle-même d’abriter, derrière un prétexte de métier, le plaisir trop vif que lui causait la surprise de cette présence inattendue, à une minute où elle était seule.

— « Ah ! M. Campbell est sorti ? » répondit le jeune homme, machinalement. Il s’était assis sur une chaise, auprès du bureau, sans que son amie, cette fois, fit rien pour éviter ce tête-à-tête. Quel signe, étant donnée sa native prudence, qu’aucun soupçon ne traversait plus son cœur ! Elle avait reculé un peu son fauteuil, et Jules commençait de la regarder, en proie à une impression plus forte que toutes celles qu’il avait connues depuis ces dix semaines. Il répéta, sans même entendre ses propres paroles : « Ah ! il est sorti ?… » La certitude qu’il était aimé avait été bien douce, tout à l’heure. Elle l’étouffait, maintenant, d’une joie trop forte, à deux pas de cette fine créature, qu’il écoutait respirer, qu’il sentait bouger et vivre. Il eût voulu se mettre à genoux devant elle, lui prendre ses blanches mains, — qui n’avaient pas d’alliance, — les couvrir de caresses, les baigner de larmes. Ce n’était plus le désir brutal du premier jour, mais un attendrissement infini, une palpitation intérieure, presque accablante, par l’excès de l’émotion. Il regardait, il contemplait Hilda sans pouvoir détacher ses yeux de ce visage virginal, dont il savait le tendre secret, et son visage à lui avait pris une expression si évidemment troublée, la fièvre de passion dont il était dévoré mettait une telle flamme dans ses prunelles, sa physionomie était si différente enfin, de son habitude, que ce changement inquiéta soudain la jeune fille, qui ne put se retenir de lui demander :

— « Vous avez l’air bouleversé, monsieur de Maligny. Vous étiez si gai, ce matin ! Qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ? »

— « Rien de nouveau, » répondit-il. « Il se passe ce qui s’est passé depuis que je vous connais, miss Hilda… Il y a que j’ai toujours envie de vous dire merci pour l’intimité que vous me permettez d’avoir avec vous et que j’ai toujours peur de vous offenser, comme il m’est arrivé une fois déjà… J’en ai été si chagrin ! Cela me rend un peu timide et gêné, par moments… Je suis dans un de ces moments, voilà tout. »

— « C’est à moi de vous remercier et de vous être reconnaissante, » dit miss Campbell. Le ton de Jules lui avait infligé, à elle aussi, un petit tremblement du cœur. Depuis cette scène à laquelle il venait de faire allusion, la scrupuleuse et romanesque Anglaise vivait dans l’appréhension de la minute où il lui faudrait entendre, derechef, prononcés par ce jeune homme qu’elle aimait tant, des mots trop tendres, et elle ne se permettrait pas, elle ne devrait pas se permettre de les écouter ! Un instinct l’avertissait que cette minute était venue, et elle essayait de conjurer ce danger en maintenant la causerie sur le ton de camaraderie enjouée qui leur était coutumier.

— « Mais oui, » insista-t-elle, « ce n’est pas si amusant, pour un Parisien à la mode, comme vous l’êtes, de tenir compagnie à une sauvage, si peu Parisienne… Et puis, » — et l’expression de ses yeux se fit doucement sévère, presque imploratrice, pour que Jules y vît une défense de retomber dans la faute déjà commise. Une défense ? Non. Une prière. — « ne m’avez-vous pas prouvé que vous teniez vraiment à cette intimité dont vous parlez, en tenant la parole que je vous avais demandée ? Sachez-le bien : si peu Parisienne que je sois, je connais assez les idées des gens d’ici pour me rendre compte que vous m’avez donné là une grande, une très grande marque d’estime, et voilà pourquoi, je vous le répète, monsieur de Maligny, c’est à moi de vous remercier. »

— « Laissez-moi croire, » reprit vivement le jeune homme, « que vous ne voyez point uniquement, dans mon attitude, une marque d’estime… Vous aviez mis une condition à vos relations avec moi. Si je l’ai acceptée, cette condition, ce n’est pas seulement parce que vous êtes une jeune fille. C’est aussi parce que ces relations m’étaient, dès ce moment-là, trop précieuses pour que je ne leur sacrifiasse pas tout. Je leur ai tout sacrifié… Je n’ose pas dire que je n’y ai pas eu de mérite… Vous semblez croire qu’il m’a coûté surtout de renoncer à certaines idées sur la conduite des hommes avec les femmes que vous appelez Parisiennes… Détrompez-vous. Je n’ai jamais été un Parisien sous certains rapports. »

Il était de bonne foi, l’étrange garçon, en affirmant, comme il faisait par cette phrase, sa moralité dans les choses de l’amour, après avoir dépensé le meilleur de sa première jeunesse dans les pires légèretés de la galanterie la moins romanesque. Mais il était devenu, et en toute sincérité, pour ces quelques instants, exactement celui que la pauvre Hilda désirait qu’il fût, — par besoin de lui plaire, — et il continuait :

— « Non. Je n’ai jamais compris qu’il y eût, pour un homme, une humiliation à certains respects, je répète le mot, quand l’objet de ces respects en était vraiment digne. Et je vous en ai tellement crue digne ! je vous ai mise, dès le premier jour, si haut dans ma pensée, miss Campbell ! Vous m’êtes apparue comme une personne si différente de celles que j’avais rencontrées, jusqu’à présent, dans ce monde de Paris, dont vous dites que vous n’êtes pas… Cela aussi m’a tant plu, que vous n’en fussiez pas !… »

La jeune fille, l’écoutait en baissant ses paupières où battait un frémissement nerveux. Ce n’était pas le seul indice de l’agitation où la jetait ce discours, si différent de ceux qu’elle et Jules tenaient l’un avec l’autre, depuis leur pacte. Son sang avait afflué à ses joues, puis reflué vers son cœur. Elle avait rougi et pâli, presque dans la même seconde, profondément. Ses belles mains, un peu masculines, et qui pouvaient être si calmes quand il s’agissait de dompter la fougue d’un cheval rebelle, n’auraient pas su, en cet instant, tracer une lettre ou un chiffre au livre des comptes de la maison Campbell, toujours ouvert sur la table, tant elles étaient tremblantes tout ensemble et crispées. Une de ces mains se leva, cependant, pour arrêter d’un geste le jeune homme. Puis, d’un accent qu’elle voulait calme, mais où la voix s’étouffait faute de souffle, la courageuse enfant répondit :

— « Ne continuez pas, monsieur de Maligny, vous venez de rappeler une promesse que vous m’avez faite sur votre honneur, » — elle eut l’énergie d’appuyer sur cette formule, celle même qu’elle avait employée dans cette lointaine explication. — « En la rappelant, vous y avez manqué… Vous n’y manquerez pas deux fois… »

— « Je n’y ai pas manqué, » interrompit Jules. L’extraordinaire ébranlement moral dont l’avaient frappé les révélations du passionné Corbin s’augmentait encore, depuis qu’il était là, dans l’atmosphère même où respirait celle qu’il aimait et dont il était aimé. Son pouvoir de contrôler et de gouverner sa sensibilité, pouvoir toujours bien faible, était littéralement aboli par ces secousses successives. Elles ne laissaient plus subsister chez lui qu’un grand émotif, incapable de résister à une impression, plus incapable encore de réfléchir à l’avenir et de mesurer la portée de ses paroles ou la responsabilité de ses actes. Cela soit dit, non point pour innocenter un égarement que la délicatesse et la chasteté de cet adorable cœur de vierge rendaient sans excuse, mais pour l’expliquer. À mesure que la pauvre Hilda lui parlait, tous les détails de la scène à laquelle elle faisait allusion s’étaient représentés à la mémoire de l’amoureux. Il s’était revu marchant auprès d’elle sur le pavé de cette longue cour qu’il avait là, devant les yeux. « Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la cour que par celui auquel elle est engagée. » De quelles profondeurs de son souvenir ces mots jaillirent-ils à cet instant ? C’était, textuellement, la phrase que la jolie Anglaise avait prononcée, de cette bouche aux lèvres si finement ourlées. Ils n’eurent pas plus tôt traversé l’esprit de Jules qu’il y firent apparaître le cortège des folles imaginations dont il avait été assailli à plusieurs reprises : — son original roman d’amour s’achèvent sur des fiançailles plus romanesques encore : — un mariage avec cette exquise créature, tellement supérieure aux poupées à dot auxquelles son nom lui donnait le droit de prétendre ; — Hilda devenue comtesse de Maligny ; une retraite à deux, pour toujours, loin du monde, dans cette terre de La Capite, entre la mer bleue et les oliviers argentés, parmi les mimosas dorés, les roses couleur de safran, les larges anémones pourpres et violettes, ces ardentes fleurs du Midi, si bien faites pour encadrer cette blonde et vivante fleur du Nord ! Et, parlant tout haut ses pensées, il continuait : — « Oui. Ne m’avez-vous pas dit que c’est insulter une femme que de s’occuper d’elle quand on ne veut pas l’épouser ?… Mais si l’on n’a pas d’autre rêve que de lui donner son nom, avec sa vie ?… Quand vous m’avez parlé de La Guerche, vous-même l’avez distingué de cet affreux Machault. Vous l’avez appelé un gentleman. Pourquoi ? Parce qu’il n’avait, avec vous, que des intentions honnêtes. Et si j’ai les mêmes ?… Enfin, il est trop tard pour reculer… Cette proposition qu’il vous a faite, miss Campbell, si je vous la faisais, moi, à mon tour, me répondriez-vous comme vous lui avez répondu ?… Est-ce manquer à ma promesse que de vous dire, dans la même phrase : Je vous aime, mademoiselle Hilda, et je suis venu vous demander, très simplement, très loyalement, d’accepter de me confier votre bonheur, de consentir à être ma femme ?… »

Les paupières de Hilda n’avaient pas cessé de frémir de leur battement presque convulsif, pendant que le jeune homme lui parlait, ni ses lèvres de s’ouvrir, comme si l’air manquait à sa poitrine, sur ses dents qui se serraient. Le tremblement de ses mains s’était fait de plus en plus visible. Ses joues avaient achevé de se décolorer au point que Jules crut qu’elle allait s’évanouir. Sa tête se penchait, sous le poids de l’émotion trop intense. Le hasard voulut qu’un rais de soleil, glissant par la fenêtre, vînt caresser la masse serrée de ses cheveux d’or, dont les nuances chaudement fauves pâlissaient encore sa pâleur. Le corsage ajusté de son amazone aurait dénoncé les sursauts affolés de son cœur, si elle avait pensé à les cacher. Elle était trop profondément éprise pour avoir la force de cette dissimulation. Et puis se serait-elle estimée de ne pas répondre avec une sincérité entière à une démarche dont elle ne soupçonnait pas l’incroyable, la criminelle légèreté ?… Après quelques instants d’un silence que Jules eut la délicatesse de respecter, ses paupières se relevèrent sur ses beaux yeux clairs. Elle le fixa d’un de ces regards qui suivent un homme à travers la vie, quand il en a rencontré l’unique lumière, — même s’il trahit, même s’il abandonne celle qui l’a regardé ainsi ! Et, presque à voix basse :

— « Non, » dit-elle, comme répondant à une pensée qui avait, malgré tout, surgi dans les portions froides de sa raison, « vous ne vous joueriez pas de moi, monsieur Jules. Ce serait trop mal… Mais vous êtes si jeune !… Ah ! laissez-moi vous parler avec une franchise absolue… Vous n’avez pas réfléchi que le mariage n’est pas une affaire d’un jour. Il ne suffit pas de se plaire l’un à l’autre, pour se marier. Il faut encore être sûrs, bien sûrs, que l’on est prêt à supporter ensemble toutes les épreuves de la vie. Nous avons, dans notre pays, une manière d’exprimer cela, que j’ai toujours trouvée si juste. Nous disons que les époux se marient pour le meilleur et pour le pire, pour la joie et pour le chagrin, jusqu’à ce que la mort les sépare[1]… Vous êtes un noble, monsieur de Maligny, vous appartenez à une grande famille. Moi, je suis la fille d’un simple marchand de chevaux. Vous êtes riche. Moi, je suis pauvre. Vous avez reçu une éducation accomplie. Moi, je suis une humble ignorante. Puis-je être votre femme, dans ces conditions-là ? Vous m’aimez, me dites-vous ? Aujourd’hui, je veux le croire. Mais demain, si vous m’avez épousée, mais après-demain, mais dans un an, dans dix, ne rougirez-vous pas de moi ?… Et quand vous n’en rougiriez pas, vous, votre famille, elle, en rougirait certainement. Jamais elle ne m’accepterait… Je n’avais certes pas prévu, » ajouta-t-elle, sur un ton de mélancolie qui contrastait singulièrement avec son habituelle tranquillité, « que vous me demanderiez jamais en mariage… Mais pourquoi vous cacherais-je que nos promenades ensemble, nos conversations, cette intimité si confiante, m’étaient de véritables douceurs ? Bien souvent, je me suis dit : Si, pourtant, j’étais née dans son monde, je pourrais être sa femme. Et, toujours, je me suis répondu : Tu ne dois pas penser à cette folie… Une folie ! Oui, voilà le mot qu’il faut avoir le courage et de prononcer et de penser, à propos d’une union qui n’est pas possible, que vous reconnaîtrez vous-même n’être pas possible, quand vous aurez un peu réfléchi et que vous aurez repris votre sang-froid… »

— « Alors, » interrogea-t-il, « vous me répondez : Non ? » Et, comme elle se taisait, il reprit : « Voyez. Vous voudriez me répondre : Non. Vous ne le pouvez pas… Et pourquoi ? Ah ! miss Hilda, j’aurai, moi aussi, avec vous, une absolue franchise. Pourquoi ? Parce que tout, dans votre cœur, proteste contre ces sophismes de la convention, que vous venez d’invoquer. Vous m’avez parlé de ma noblesse, comme si les vanités sociales existaient pour l’amour, — de ma fortune, et je n’en ai pas, — de mon éducation, et je n’ai pas de carrière. Je suis ce que l’on appelle, si sévèrement et si justement, un inutile… Vous avez mentionné ma famille. Ma famille… Elle se réduit à ma vieille mère, et ma mère aimera qui j’aimerai. Quant au reste de mes parents, je serais un fou d’immoler ce que je sais devoir être le bonheur réel de toute ma vie, — à quoi ? À des noms sur des lettres de faire-part. C’est à cela que se réduisent mes plus importantes relations avec mes parents. Cela et quelques visites de temps à autre… Laissons ces prétextes, miss Campbell… Vous parlez de folie ? Voulez-vous que je vous dise où elle est, la folie ? Dans le fait de n’avoir pas le courage de ses sentiments, et vous n’avez pas le courage des vôtres… Je dirai tout… Je vous aime, Hilda, et vous… vous… vous m’aimez aussi. Autrement, que signifierait ce trouble dont je vous vois toute saisie ? Votre cœur bat pendant que je vous parle. Vous tremblez. Vos yeux, votre souffle, votre pâleur : tout crie en vous ce que votre bouche refusera de m’avouer, ce que j’entends si bien dans votre silence !… Je suis très jeune, vous me l’avez dit tout à l’heure. J’ai, pourtant, assez vécu pour le comprendre : se marier d’après son cœur est la plus sûre garantie que l’on fondera un vrai ménage, tel que vous venez de le définir, — pour le meilleur et pour le pire, pour la joie et pour le chagrin… Je la connaissais, cette devise. Je l’avais admirée. Jamais je n’en avais senti la vérité comme aujourd’hui… » Il répéta : « Pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce que la mort nous sépare… » Et, d’un accent étouffé de l’émotion que lui donnait ses propres paroles : « Je vous le demande de nouveau, miss Campbell, voulez-vous être ma femme ?… »

Il avait pris la main de la jeune fille. Elle essaya un effort pour dégager ses doigts de cette pression. Ce fut sa dernière et si faible résistance. Jamais il ne lui avait tant plu qu’à ce moment, avec sa noble et hardie physionomie, transfigurée par une passion qui n’avait plus une arrière-pensée. Il était réellement — pour combien de jours, combien d’heures, combien de minutes ? — l’homme de son discours, tant l’entraînement de son désir le possédait tout entier. Comment Hilda aurait-elle douté d’une sincérité dont une femme plus défiante et plus avisée aurait cru avoir une preuve indiscutable dans l’attitude de Jules, depuis ces dix semaines ? Quel motif, sinon un sentiment véritable, avait pu le déterminer à cette obéissance, à ces assiduités sans un doigt de cour, aussi extraordinaires chez un séducteur de profession qu’habituelles chez un amoureux ? Et puis, il se dégageait, des manières de ce singulier garçon, un tel charme d’ingénuité ! Il y a des traîtres par calcul. Il l’était, lui, précisément par sa totale absence de prévision, par cet abandon à ses impressions successives et contradictoires, par tout ce qu’il avait de si spontané, de si naturel. Il faut une autre expérience que celle d’une brave et simple fille, élevée par des braves gens, simples comme elle, pour comprendre que les âmes les plus perfides sont souvent celles qui semblent les plus enfantines. Elles ne sont, en réalité, que des âmes impulsives. Hilda l’aurait sue, d’ailleurs, cette mélancolique vérité, à quoi cette science lui aurait-elle servi ? Elle aimait Jules de Maligny, et quelle est l’enfant de vingt ans qui peut aimer et ne pas croire à la voix de celui qu’elle aime, lui disant : « Je vous aime » ? La sage, la prudente fille n’avait plus l’énergie de se dérober à cette perspective d’un projet d’union qu’elle venait de qualifier de folie. Surtout, elle ne pouvait plus cacher sa propre émotion. À l’insistance de Jules, qui répétait : « Dites que vous consentez à être ma femme ?… Dites que vous m’aimez ?… », elle répondit d’une voix à peine perceptible, où passaient enfin toutes les tendresses silencieuses dont elle étouffait depuis la première rencontre avec son sauveur :

— « Ah ! si je ne vous aimais pas, vous aurais-je écouté ?… »

— « Mais si vous m’aimez, dites que vous consentez à être ma femme… »reprit-il.

Cette fois, elle ne répondit pas d’abord. Jules, qui tenait ses deux mains dans la sienne, à présent, put sentir qu’elle se raidissait dans une tension suprême, celle d’un être qui ramasse sa volonté pour se donner ou se refuser à jamais. Ses yeux le regardèrent, de nouveau, de leur étrange et profond regard. Enfin, d’un accent redevenu clair et ferme, elle dit presque solennellement :

— « Je n’aurai pas d’autre mari que vous. »

— « Ce n’est pas assez, » fit Jules, « dites : Je vous aurai pour mari. »

— « Cela dépendra de vous, » répondit-elle. « Je serai votre femme, si vous le voulez… »

— « Si je le veux ?… Vous doutez donc de moi ?… » interrogea-t-il.

— « Non, » dit-elle, en secouant la tête. « Non, je ne doute pas de vous… Mais ce serait trop de bonheur, et j’ai peur du sort… »

— « Il n’y a pas de sort, » dit-il, « quand on veut. Je veux que vous soyez ma femme et vous la serez… Dites que vous me considérez, dès maintenant, comme votre fiancé ? »

— « Oui, » répondit-elle. Un sourire d’une infinie reconnaissance éclaira sa bouche fraîche, ses yeux bleus, ses joues minces, auxquelles la couleur était revenue. Dans la jeune fille si réservée, si calme d’aspect, la femme apparut. Jules voulut l’attirer sur sa poitrine. Elle se dégagea. La supplication passionnée de ses prunelles lui disait : « Je suis à vous tout entière, mon unique amour ; mais respectez-moi, respectez celle qui portera votre nom… »

Ce langage muet fut écouté de l’amoureux, qui demanda :

— « Ne me donnerez-vous pas un baiser, celui de nos fiançailles ? »

— « Ah ! mon aimé ! » osa-t-elle répondre. Et d’elle-même lentement, elle se pencha et mit son front sous les lèvres du jeune homme. Innocence et naïve volupté, qui devait être la seule de ces tristes amours ! Ce précoce libertin de Maligny, qui avait connu déjà, pourtant, bien des corruptions de la débauche parisienne, ne tenta pas d’obtenir davantage de la délicieuse enfant, qu’il sentait si à lui, si prête à lui donner toute sa vie. Il lui sera beaucoup pardonné, à cause du respect qu’il eut, à cette minute, pour cette chose si rare qu’elle en est sacrée : la candeur dans la passion, l’absolue pureté dans l’amour absolu. Tout au plus se permit-il, tandis que sa bouche s’appuyait sur ce beau front, de flatter, de sa main libre, la soie douce de ces cheveux d’or… L’un et l’autre, le jeune homme et la jeune fille, étaient si troublés par cette fraternelle caresse, gage enfantin de leurs accordailles : ils en avaient complètement oublié l’endroit où leur conversation avait lieu et qu’ils étaient exposés à ce que l’un des employés de la maison entrât à chaque instant et vînt les surprendre. Aussi éprouvèrent-ils tous deux un saisissement qui les immobilisa de confusion, pendant une minute, à voir, au moment même où Hilda détachait son front du baiser de Jules, une silhouette se dessiner sur la vitre de la fenêtre, et, presque aussitôt, un homme entra dans la pièce. Cet homme n’était autre que John Corbin. — Son long et maigre visage n’était pas moins flegmatique qu’à l’ordinaire mais la teinte violette du bourrelet de sa cicatrice décelait la violente indignation qui le possédait. Pendant combien de temps était-il demeuré là, immobile, derrière le carreau ? Venait-il seulement d’arriver et de voir Hilda abandonnant ses mains et son front à ce perfide rival qui, deux heures plus tôt, s’était engagé, vis-à-vis de lui, sur l’honneur, à respecter et la réputation et le cœur de la jeune fille ? Il s’arrêta une minute à regarder sa cousine, tour à tour, et celui qu’il considérait comme un suborneur. Puis, les enveloppant dans un même méprisant dégoût, à tous deux il adressa cet unique monosyllabe d’insulte :

— « Oh ! shame ! shame ! »[2].

— « Jack ! » s’écria Hilda Campbell qui se redressa, rouge de la honte de cet affront immérité, — rouge aussi de la pudeur d’avoir été surprise ainsi.

— « Laissez, mademoiselle, » dit Jules en s’avançant de manière à se mettre entre le nouveau venu et la jeune fille, comme pour revendiquer aussitôt son droit de la protéger : « C’est à moi de m’expliquer avec M. Corbin… »

— « Vous ? » interrompit Jack sauvagement. « Vous ? » répéta-t-il ; et il acheva cette explication sur un autre monosyllabe, le plus injurieux de l’argot anglais. « You are such a cad ! »[3]

— « Ne me parlez pas ainsi, monsieur Corbin, » répondit Maligny, « vous le regretterez trop ensuite… Rappelez-vous plutôt sur quelles paroles nous nous sommes quittés, il y a deux heures… Vous m’avez dit : « Faites votre devoir… » Je vous ai promis de le faire… Je l’ai fait. Je viens de demander à Mlle Hilda si elle consentait à être ma femme. Elle vient de me répondre qu’elle consentait. Elle est ma fiancée, et je suis son fiancé. »

Le jeune homme avait repris la main de la jeune fille. Tous deux se tenaient debout en face de Corbin. Celui-ci les regardait avec une stupeur qui eût été comique si une souffrance ne s’y fût mêlée, intense et désespérée, et, cependant, courageuse. Aimant sa cousine comme il l’aimait, l’annonce qu’elle allait devenir l’épouse d’un autre devait lui être, lui était un véritable martyre. Il ne se reconnaissait pas le droit de le montrer. Il demanda simplement à miss Campbell, en anglais, d’une voix plus rauque encore qu’à l’ordinaire :

— « Est-ce vrai ; Hilda ? »

— « C’est vrai, Jack », répondit-elle.

— « Vous êtes engagée à M. de Maligny ? » insista-t-il.

— « Je suis engagée à M. de Maligny, » répéta-t-elle.

— « C’est bien, » dit-il après une hésitation. « J’espère que vous serez heureuse. » Puis avec autant de flegme que si une scène décisive du drame de sa vie ne se jouait pas à cette minute entre lui et ce couple d’amoureux, il passa, sans autres commentaires, à un ordre d’idées tout professionnel. « Je suppose, Hilda, que vous n’allez pas faire sortir la jument baie. Elle n’a déjà pas travaillé hier. Ne vous dérangez pas. Je vais lui mettre une selle et une bride, et lui donner un temps de galop au Bois. Elle en a besoin. »

Cinq minutes plus tard, Hilda et Jules pouvaient voir, à travers la fenêtre qui avait servi à surprendre Leur naïf baiser, le peu complimenteur personnage seller, en effet, de ses mains, la jument baie dont il avait parlé. Il la brida, resserra les sangles, — le tout avec la précision méthodique et tranquillement rapide qui lui était habituelle. Il sauta sur le dos de la bête et disparut. Les jeunes gens étaient demeurés muets, à suivre des yeux ces mouvements, Maligny n’osant pas regarder sa fiancée d’un quart d’heure, à laquelle il allait déjà être obligé de mentir, — elle, comme perdue dans des réflexions qu’elle était enfin obligée de se formuler sur la nature des sentiments que lui portait son cousin. Elle rompit ce silence, la première, pour interroger Maligny sur un point de ce bref entretien qui lui avait été une révélation :

— « Vous avez vu mon cousin, aujourd’hui ? Pourquoi ne m’en aviez-vous pas parlé ? »

— « Je n’ai plus pensé à rien, qu’à ce que nous disions… » répondit-il.« C’était bien naturel. »

— « Mais qu’était-il venu vous dire ? » insista-t-elle, presque fiévreusement. « Mon nom avait donc été prononcé entre vous ? Dans quelles circonstances ? De quoi s’agissait-il pour qu’il ait pu vous demander de faire ce que vous deviez et à mon propos ? Je peux tout entendre et je veux tout savoir… Vous ne voudrez pas me rien cacher en ce moment ?… »

— « Ni en ce moment, ni Jamais… » répondit Jules. Il ne devinait pas à quelle impression de particulière angoisse la tendre enfant obéissait en lui posant ces questions avec cette impatience. Elle se défendait, dans son bonheur, contre un remords : elle venait de voir souffrir, et pour elle, un cœur qu’elle savait si dévoué, si généreux aussi. Le jeune homme crut qu’elle avait eu vent de l’article tendancieux et calomniateur, par quelque phrase maladroite ou méchante d’un client de l’écurie peut-être celui qui l’avait inspiré. Il expliquait ainsi, on s’en souvient, l’origine de l’odieux entrefilet du petit journal. Il pensa que le plus sage était de rassurer Hilda sur ce point, et il ajouta :

— « C’est si simple… M. Corbin a un culte pour vous… Il a trouvé que mes assiduités risquaient de faire causer… Il est habitué à mener ses chevaux droit sur l’obstacle. Il m’a traité comme l’un d’eux… Il a débarqué chez moi, ce matin, et il m’a déclaré tout net que je vous compromettais et qu’il n’y avait qu’un moyen de couper court aux commentaires possibles : quitter Paris, voyager, de telle sorte que mon absence de la rue de Pomereu parût naturelle, même à vos yeux. C’était là ce qu’il appelait faire mon devoir. J’ai, d’abord, été de son avis. Puis j’ai senti qu’il m’était trop dur d’être privé de votre présence… Je suis venu pour avoir avec vous une explication. Je l’ai eue… Et que j’ai eu raison de l’avoir ! J’ai pu, enfin, vous dire que je vous aimais, et vous entendre me dire que vous m’aimiez… »

— « Alors, » demanda-t-elle, avec un demi-sourire de coquetterie émue et aussi d’inquiétude, « si Jack n’était pas allé chez vous aujourd’hui, cette démarche que vous venez de faire, vous ne l’auriez pas faite ? »

— « Elle se serait faite toute seule, » s’écria-t-il passionnément. « Il y a si longtemps que c’était mon désir et que je n’osais pas ! Cette visite de M. Corbin m’a donné le courage qui me manquait. J’ai compris, à sa façon pressante de me parler, que je ne vous étais pas indifférent. »

— « Dès le premier jour que je vous ai connu, » répondit-elle, en secouant sa tête pensivement, « je vous ai aimé… Si vous saviez comme j’ai souffert, quand j’ai cru que vous alliez me parler autrement que vous ne deviez, vous vous rappelez ? C’est lorsque nous sommes sortis ensemble pour essayer votre cheval. J’ai eu si peur de vous et de vos manières… Je m’étais fait une telle idée de vous, tout de suite, et, tout de suite aussi, la terreur de cette désillusion !… Voilà pourquoi je me suis sauvée… Mais vous êtes revenu. J’ai compris que je m’étais trompée dans mon appréhension… Dieu ! que cela m’a été doux !… On a tant besoin d’estimer celui que l’on aime, et je vous ai tant estimé, alors et depuis… »

— « Chère, chère Hilda !… » répondit Jules. Ils s’étaient assis de nouveau l’un près de l’autre. L’expérience de tout à l’heure les avait avertis de l’insécurité de leur solitude. Mais leur besoin de se donner un signe, sensible de leur tendresse fut, encore cette fois, plus fort que la prudence. Ils s’étaient pris les deux mains et ils se regardaient. Cette étreinte et ce regard faisaient courir, dans leurs veines, une telle douceur, et si enivrante, qu’ils restèrent sans parler de longues minutes. Ni elle ni lui n’auraient su dire combien. Aucun bruit ne leur arrivait que celui de la grande horloge posée dans sa gaine d’acajou marqueté. Le balancier allait et venait, les leur mesurant, ces minutes, comme il avait fait, dans la vieille ferme du Yorkshire, aux accordailles plus rustiques, — mais aussi plus sûres, — de la mère de la romanesque Hilda avec le peu romanesque, mais si loyal Bob Campbell. C’était tout à l’heure qu’un piaffement sur le pavé avait annoncé le départ du trop perspicace John Corbin sur la jument baie qui avait eu, si opportunément, besoin d’un temps de galop. Déjà, Hilda n’y pensait plus. Le bonheur a de ces égoïsmes, et elle était heureuse, absolument, complètement. Qu’elle devait de fois revenir, par la suite, dans cette étroite chambre, si pauvrement meublée d’un bureau, de quatre chaises, d’un cartonnier et de cette horloge ! Comme l’aspect de ces médiocres choses, éclairées par ce soleil de cet après-midi de printemps, devait lui remplir le cœur d’un poignant regret, à les retrouver et à se souvenir ! Que de fois, par cette même fenêtre, durant des journées bleues comme celle-ci, elle devait regarder indéfiniment la longue cour et se la rappeler telle qu’elle était durant cette heure unique, — l’heure de sa vie, — traversée par un palefrenier en train de siffler un air de gigue, vide de gens et pleine d’un rayonnant soleil — moins rayonnant que les yeux de son aimé, fixés sur elle !… Est-il possible que de telles expressions d’un visage si jeune ne soient qu’un mensonge, que de tels instants ne soient qu’une chimère ? Où trouver la force de supporter la vie ensuite, quand tout vous a manqué de ce qui vous a paru si doux, si vrai, si certain ? Pourquoi Jules la regardait-il ainsi, s’il ne l’aimait pas ? Pourquoi, après lui avoir parlé d’une façon si tendrement persuasive, trouvait-il encore à lui dire des mots destinés à la convaincre davantage qu’il était sincère ? Car ce fut lui qui reprit le premier l’entretien interrompu. Il dit :

— « Quand voulez-vous que je parle à votre père pour lui demander son consentement, maintenant que j’ai le vôtre ? »

— « C’est moi qui lui parlerai, » répondit-elle. « Vous savez que nous sommes restés très Anglais, quoique nous vivions en France depuis bien longtemps. Chez nous, les filles s’engagent toutes seules, et elles ne préviennent leurs parents qu’après… Laissez-moi disposer mon père… Il le faut. L’idée de se séparer de moi lui sera un peu pénible, et plus pénibles les souvenirs que mes fiançailles évoqueront en lui. Il se rappellera son mariage. Il pensera à ma pauvre maman… Revenez comme si de rien n’était, demain et les jours suivants. Quand je croirai le moment arrivé, vous le saurez… »

— « Mais M. Corbin l’avertira… ? » interrogea-t-il.

— « Jack ? » dit Hilda. « Il n’a jamais parlé à personne des affaires de personne. Il ne commencera pas par moi… Ce que je vous demande, moi, » — et elle eut, de nouveau, ce sourire de coquetterie tout ensemble caressante et inquiète qu’il ne lui connaissait pas avant ce jour. Dieu ! Comme cet éveil de la femme en elle la rendait plus jolie encore ! Comme il la sentait amoureuse et frémissante ! — « ce que je vous demande, c’est d’être très patient avec lui, ces jours-ci. Il ne sera peut-être pas aimable. Il en sera de lui comme de mon père. Ils s’habitueront difficilement à l’idée de mon départ… Alors, il y a beaucoup de chance pour que Jack vous en veuille un peu » — elle hésita une seconde — « et pour qu’il ne vous le cache pas… »

— « Je supporterai ses mauvaises humeurs, » répondit le jeune homme, « de quelque manière qu’il les manifeste, et sans grand effort, je vous jure… Ce sera pour vous… Pour vous ! » répéta-t-il. « Je voudrais tant pouvoir faire quelque chose pour vous, mais de vraiment difficile, de vraiment pénible, et qui vous prouvât ce que vous m’êtes. »

— « Cher, cher Jules… » soupira Hilda Campbell, à son tour. Ses yeux exprimèrent le passionné désir qui l’avait saisie de se rapprocher de lui, comme tout à l’heure, de poser sa tête sur cette poitrine où battait ce cœur qu’elle croyait si à elle, de sentir derechef, sur son front et ses paupières, l’effleurement de ces lèvres, à travers lesquelles passaient des mots si doux à entendre. Un coup frappé à la porte par un des garçons d’écurie, qui venait l’avertir de la présence d’un visiteur, la fit, au contraire, se rejeter en arrière et retirer ses mains. « J’y vais, » dit-elle, avec un nouvel afflux de son sang à ses joues. Jules l’avait déjà vue bien des fois rougir ainsi. Jamais les signes de la pure et folle sensibilité de ce cœur virginal ne l’avaient lui-même ému de la sorte. Elle s’était levée. Il l’imita.

— « Alors, vous m’attendrez demain ? » demanda-t-il, et il ajouta : « Pas avant demain ? »

— « Pas avant demain… » répliqua-t-elle. « Mais à neuf heures, bien exactement… Juste à la place où vous avez risqué votre vie pour moi, voulez-vous ? »

— « C’est convenu, » dit-il ; et, cherchant un mot d’amour, afin de répondre à ce qu’il y avait de si tendre dans le choix de cet endroit de rendez-vous : « À demain donc, à neuf heures, et là-bas, ma fiancée… »

Un dernier regard, un dernier soupir, un dernier sourire, — et tous deux s’éveillaient de l’espèce de songe qui les avait emportés dans son vertige ; elle, pour s’occuper humblement de présenter les chevaux de son père à un acheteur possible ; — lui, pour reprendre le chemin de l’hôtel Maligny, — cet hôtel où miss Campbell entrerait bientôt en maîtresse, si les promesses échangées n’étaient pas de vains mots. Elles ne l’étaient certes pas, à cet instant, pour l’amoureux. L’ivresse où l’avaient jeté, d’abord la révélation des sentiments de Hilda, puis sa présence, ne s’était pas encore dissipée au moment où il déboucha du boulevard des Invalides dans la rue de Babylone, laquelle croise, comme on sait, la rue de Monsieur. Aucune des innombrables difficultés que comportaient ces fiançailles, si fantastiquement, si étourdiment improvisées, ne s’était même présentée, durant cet assez long trajet, à cet esprit, beaucoup plus réaliste d’habitude, sinon plus raisonnable. Le ravissement du premier aveu et du premier baiser se prolongeait en une de ces exaltations toutes voisines des extases de l’opium et du hachisch, comme on n’en éprouve qu’à vingt-cinq ans. La force du désir est telle à cet âge, dans certaines natures particulièrement entraînables, qu’elles en perdent la conscience des vérités les plus évidentes. Ce projet de mariage avec la fille du marchand de chevaux, le jeune homme ne pouvait pas le mettre à exécution sans l’avoir annoncé à sa mère, cette mère qu’il avait toujours tant chérie, en la faisant souffrir. Il avait dit, en parlant d’elle : « Ma mère ? Elle aimera qui m’aimera… » Il n’avait qu’à réfléchir une demi-seconde au caractère de Mme de Maligny, à ses principes et à ses préjugés, pour se rendre compte qu’elle n’accepterait jamais une pareille union. L’idée fixe de la douairière n’était-elle pas, depuis des années, le relèvement de « leur maison » ? Cette réflexion d’une demi-seconde, Jules ne l’avait eue, ni tandis qu’il causait avec la pauvre Hilda, ni pendant ce retour, tout entier employé à revoir, en imagination, les yeux bleus de la délicieuse enfant, rayonnants d’espoir ou fondus de tendresse, la ligne sinueuse de ses joues, la transparence fraîche de son teint, le frémissement de la bouche aimante, l’or de ses cheveux massés sous son chapeau rond, son buste si souple pris dans le corsage ajusté, ses pieds fins paradoxalement chaussés de leurs petites bottes, la gauche armée d’un éperon, apparues sous sa jupe relevée d’amazone, — enfin, ce charme de Diane, célébré par les vers antiques que Jules se fût récités avec enthousiasme, — s’il les avait sus ! — « La sœur d’Apollon se tenait là, la cavalière des montagnes, la vierge — Diane. Elle n’avait ni son arc qui frappe au loin, ni le carquois, — sur l’épaule, avec ses flèches ; mais, jusqu’à son genou, — elle avait, pour courir, relevé sa tunique virginale, — et pas une bandelette, pas un bijou ne se voyait dans ses cheveux…[4] » Il avait, de même, oublié les ennuyeuses et inévitables complications qui se produiraient d’un autre côté, celui de la famille de Hilda. Elle ne lui avait pas caché, cependant, qu’il lui faudrait être très prudente et n’annoncer leurs fiançailles à son père qu’avec précaution, — ce qui prouvait que le maquignon anglais aurait, lui aussi, de graves objections contre cet excentrique mariage. Il y avait, en outre, le cousin, dont Hilda venait de rappeler le difficultueux caractère. Ces deux personnages, auxquels Maligny n’avait jamais pensé autrement que pour en sourire, allaient devenir partie intégrante de sa vie de prétendu d’abord, puis d’époux. — Ils étaient si totalement absents de son esprit qu’il fut littéralement stupéfié de reconnaître, à ce coin de la rue de Babylone et de la rue de Monsieur, John Corbin lui-même, qui l’attendait. L’écuyer était descendu de la jument baie, à laquelle il avait donné le galop réclamé, et au delà, car elle était ruisselante d’écume. Lui, toujours professionnel dans les pires crises de passion, la promenait en main pour la faire sécher, sur la moitié de la chaussée réchauffée par le soleil. Une autre figure, familière au jeune comte, se tenait sur le seuil de l’hôtel, comme pour lui remémorer à l’avance le reste des ennuis probables. C’était le concierge Firmin, de plus en plus inquiété par cette nouvelle visite de « l’Anglais peu catholique ». Il n’eut pas plus tôt aperçu son maître qu’il disparut, incapable, cette fois, de garder plus longtemps le silence, — et pour aller, en hâte, parler à Mme de Maligny ! On se souvient : il s’était déjà demandé s’il n’était pas de son devoir d’avertir sa maîtresse. Niaise démarche d’un très brave homme, qui devait avoir des conséquences bien funestes pour le bonheur de l’innocente Hilda ! La surprise de Jules était si complète qu’il ne remarqua ni cette station de son maître Jacques devant la porte cochère, ni cette disparition. Il ne vit que le maigre et sombre Corbin, auquel il adressa, pour obéir à la demande de sa fiancée, le plus gracieux des sourires, — et le plus perdu. Le profil chevalin du jaloux ne s’éclaira d’aucune lueur. Sa main ne se leva pas vers la visière de sa casquette, toujours abaissée sur sa cicatrice. Sa voix ne se fit pas plus douce pour prononcer des paroles qui avaient, pourtant, l’intention d’être conciliantes. C’était l’illustration à rebours d’un autre vers, aussi inconnu du digne Corbin que la description des statues de Zeuxippe par l’Alexandrin Christodore pouvait l’être de Maligny :

Et, jusqu’à je vous hais, tout s’y dit tendrement.

La plus violente aversion frémissait dans sa voix, tandis qu’il s’excusait de ses outrages de tout à l’heure :

— « J’ai voulu vous demander pardon, monsieur de Maligny, de ma colère devant Hilda. Je dois vous avoir demandé pardon, » insista-t-il. « Je ne suis pas sûr de vous revoir demain ni les autres jours. Alors, je suis venu vous attendre maintenant… »

— « Je n’ai rien à vous pardonner, monsieur Corbin, » répondit Jules.« Vous ne saviez pas ce qui se passait. C’était très naturel que vous fussiez indigné de mon attitude vis-à-vis de votre cousine, après la conversation que nous avions eue… Laissons cela. Je ne vous en veux d’aucune manière. Il n’y aura donc pas d’empêchement, du moins de ma part, à ce que nous nous voyions, et demain et les autres jours… »

— « Je quitte Paris, » répliqua Corbin. « Mon oncle a besoin, depuis longtemps, que j’aille en Angleterre acheter des chevaux, je ne partais pas à cause de Hilda. Je n’ai plus de raison de rester. Je serai à Londres dans vingt-quatre heures. »

— « Mais vous en reviendrez, et bientôt, j’espère ?… » interrogea Jules.

— « Je ne reviendrai pas. » répondit Corbin. « Hilda va devenir comtesse. Elle devra habiter ici… » Il montra, de sa cravache, la porte cochère de l’hôtel. « Moins elle aura de parents comme moi à recevoir, mieux cela vaudra, pour vous et pour elle… Vous direz à madame votre mère, si vous lui avez déjà parlé du cousin, que cette objection est levée. Le cousin ne paraîtra pas au mariage. Je m’arrangerai pour que nos autres parents d’Angleterre ne viennent pas non plus. Ils n’y seraient pas à leur place. Il n’y a que l’oncle Bob qui devra absolument être là. Mais l’oncle Bob, quand il n’a pas bu, peut être tout à fait un gentleman. Et il ne boira pas le matin du mariage. Adieu, monsieur de Maligny. Vous avez raison de faire de Hilda une lady. Elle en a toujours été une, même quand elle n’était qu’une pauvre miss Campbell, simple cousine d’un pauvre Jack Corbin… »

Et, avant que son interlocuteur eût pu lui répondre, il avait mis le pied à l’étrier, assuré ses rênes, enfourché sa monture et il était parti au grand trot. Jules le regarda filer du côté du boulevard des Invalides. Puis, quand le cheval et le cavalier eurent tourné le coin des bâtiments du Sacré-Cœur :

— « Comme il l’aime ! », se dit-il. « C’est, évidemment, le plus sage parti qu’il prend… Mais, s’il s’imagine que son départ rendra les choses plus faciles avec maman, comme il se trompe !… C’est à elle qu’il faut parler maintenant… Non. Ce ne sera pas facile. Mais, avant que Hilda n’ait parlé à son père, j’ai tout le temps d’avoir préparé les voies… »

C’est sur cette résolution d’atermoiement, grosse de toutes les lâchetés futures, que le fiancé enivré de tout à l’heure, redevenu, sur un point si important le plus irrésolu des demi-Slaves, franchit le seuil de la maison maternelle. Du moment qu’il débutait ainsi dans la campagne nécessaire pour emporter le consentement de Mme de Maligny, quelle chance y avait-il pour que cette maison fût jamais celle de l’ignorante enfant à laquelle il venait, pourtant, d’arracher de tels aveux et de faire de telles promesses ?…


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  1. Formule de mariage anglais : for better, for worse, for weal and for woe, until death us do part.
  2. « Oh ! honte ! honte ! »
  3. « Vous êtes un tel goujat ! »
  4. Description de statues par Christodore (491-518 de notre ère).