L’Écuyère/Deuxième partie/Chapitre 6

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Plon-Nourrit (p. 282-305).

VI

LE DÉNOUEMENT


Heureusement pour le bon renom de l’infortunée Hilda, — et, ajoutons-le, pour celui même de son insulteuse, — le moment de la chasse était trop critique. L’intérêt du parti à prendre absorbait l’attention des divers membres de l’équipage de Montarieu, réunis en conciliabule autour de La Tour-Enguerrand. La violente algarade de l’ancien mannequin ne fut donc remarquée par aucun d’eux. Il y avait, dans les voitures, une vingtaine de personnes, des Parisiennes pour la plupart, et des Parisiens, qui n’eussent pas manqué, si l’écho des paroles prononcées par la femme exaspérée leur fût arrivé, d’en aggraver encore le caractère, déjà si grave. Le jour même, et de par leurs soins, eût circulé, à travers les salons et les cercles, le « potin » le plus meurtrier. Ces personnes étaient toutes occupées à causer avec les cavaliers, en train de piaffer auprès des victorias et des landaus. On pense bien, pourtant, qu’à deux au moins des spectateurs et des spectatrices, cette petite scène n’avait pas échappé. L’un était John Corbin, l’autre était Louise d’Albiac. Le fidèle cousin se trouvait tout à côté de la veuve quand l’atroce injure avait été prononcée. Il en était demeuré comme paralysé d’horreur, sans qu’un mot, sans qu’un geste trahît son impression. Il sentait trop bien qu’une dispute, à cette seconde, avec une créature capable de pareils procédés, risquait d’aboutir au plus irréparable scandale. Mlle d’Albiac, elle, n’avait pas entendu tous les termes de la phrase proférée par Mme Tournade. Elle n’avait surpris — avec quel frémissement ! — que les flétrissantes syllabes : maîtresse… Tout innocente qu’elle fût, elle n’avait plus sa mère. C’est dire que, vivant beaucoup dans la société des amis de son père, elle avait écouté trop de libres propos, pour être une ignorante. Elle avait vu, sous l’insulte, le visage de Hilda se décomposer, comme si elle allait s’évanouir, et Jules de Maligny ne rien trouver à répondre. Un nouvel incident redoubla aussitôt le mystère de l’énigme pour sa curiosité épouvantée. Mme Tournade était remontée dans sa voiture, partie au grand trot de ses deux chevaux, et Maligny s’était rapproché de Hilda. Ils avaient poussé leurs montures à quelque distance, visiblement, afin d’être hors de portée. Là, le jeune homme avait commencé de parler, en proie lui-même à une si vive colère qu’il avait à peine surveillé ses gestes et moins encore sa physionomie contractée, convulsée presque. La pauvre écuyère l’écoutait sans répondre. Elle était devenue, de si pâle, toute rouge, puis, de rouge, mortellement pâle. Louise d’Albiac avait pu observer que ses mains tremblaient au point de retenir malaisément ses rênes. Sur quoi, et comme La Tour-Enguerrand, abordé par un piqueur, venait de crier :

— « Le cerf est retrouvé, messieurs… Lathuile nous attend… Il a fait rallier au gros de la meute… Ecoutez… » La trompe avait sonné l’air célèbre : « Il va là-haut !… Rallie là-haut ! rallie là-haut !… » Et, en un clin d’œil, tous les cavaliers étaient repartis. Jules de Maligny, quittant Hilda brusquement, s’était mêlé à la troupe de ceux qui galopaient à la suite du prince. Il avait plongé dans la forêt, sans se retourner, cette fois, pour appeler d’Albiac et sa fille, trop évidemment préoccupé du désir d’échapper à une nouvelle explication avec son interlocutrice. Le tout avait été si rapide, que Louise aurait cru avoir rêvé. Mais non. Sa rivale était toujours là, immobile, les yeux fichés en terre, véritable image du désespoir. À côté d’elle, se tenait, non moins immobile, l’étrange figure du cousin. Mlle d’Albiac en avait été trop frappée déjà pour ne pas avoir demandé qui était ce phénomène au profil tout ensemble falot et tragique, avec son nez infini et son énorme balafre en bourrelet sous la visière de sa casquette. Et une troisième conversation s’était engagée, qu’elle n’avait pas plus entendue que les deux autres et qu’elle avait suivie de loin avec le même intérêt passionné.

— « Que vous a-t-il dit, Hilda ? », avait interrogé Corbin en anglais.« Vous a-t-il demandé pardon de l’infamie qu’il a suggérée à cette abominable Mme Tournade ? »

— « Ne croyez pas cela, John, avait répondu Hilda. « Il n’est coupable de rien. Il ne lui a rien suggéré. C’est moi, entendez-vous, c’est moi qui ai tout mérité. »

— « Vous ? », interrompit Corbin. « Est-ce votre faute si cette hideuse Jézabel — que vous aviez raison, de l’appeler ainsi ! — a voulu monter un cheval trop bon pour elle, et si elle a eu peur ?… »

— « Je n’avais pas le droit de faire ce que j’ai fait !… » répondit Hilda. « Si mon père s’en doutait, jamais il ne me le pardonnerait, et vous-même, quand vous le saurez… Cette femme m’avait parlé si durement ! J’étais si jalouse de l’avoir vu, lui, parler avec Mlle d’Albiac !… J’ai poussé mon cheval pour le rejoindre, d’abord, puis quand j’ai vu qu’elle avait peur, j’ai poussé le sien aussi. Nous sommes parties à fond de train, malgré ses cris… Je l’ai fait galoper ainsi, je ne sais plus combien de temps. Je n’ai pas cru qu’il y eût danger, mais elle l’a cru… Alors, elle a pensé que j’avais voulu me débarrasser d’elle, la faire se blesser, se tuer peut-être, parce que j’aimais M. de Maligny. Elle ne pouvait pas ne pas le croire… Elle le lui a dit, et puis elle nous a insultés grossièrement, brutalement. Elle était justifiée de m’accuser et lui justifié de me parler comme il vient de me parler… J’étais coupable. Je n’ai rien trouvé à répondre. »

— « Il a osé vous adresser des reproches ? » dit John, avec un ton de révolte passionné. Et il insista : « Des reproches ? À vous ? Lui ? Lui ?… Vous, coupable ? Vous ?… Vous ?… Ah !… »

— « Soyez juste, John… » répondit vivement Hilda. « Que vouliez-vous qu’il pensât ?… On parle de son mariage avec Mme Tournade. Vous le savez bien, qu’on en parle. Vous-même, vous m’avez répété les propos de Mme Mosé et de M. de Candale. Lui aussi, il sait qu’on en parle. Il me voit me conduire comme tout à l’heure, que doit-il supposer ? Que j’ai voulu lui faire manquer ce mariage. Il ne m’a pas dit autre chose… Il me méprise, et il a raison de me mépriser… »

— « Dominez-vous, » repartit le cousin, d’une voix basse et saccadée, cette fois… « Je vous en conjure… À tout prix, retenez vos larmes… On vient vers nous… »

Son rude et sombre visage s’était crispé davantage en prononçant ce nous, qui enveloppait une menace redoutable. En effet, les personnes qui s’approchaient du groupe formé par Corbin et miss Campbell n’étaient autres que Louise et son père. Mlle d’Albiac n’avait pas pu supporter plus longtemps l’agonie d’incertitude où la jetaient tant d’indices multipliés coup sur coup, depuis qu’elle avait reçu cette funeste lettre anonyme, glissée là, dans la petite poche de sa jaquette. Elle avait emporté l’infâme billet sur elle avec l’idée tour à tour de le montrer à son père — et à Maligny. On sait quel scrupule l’avait empêchée de parler à l’un. On devine quelle pudeur l’avait retenue vis-à-vis de l’autre. Elle touchait, par moment, l’enveloppe de sa main et la faisait craquer, comme pour se prouver de nouveau la réalité d’une dénonciation que les incidents de ce début de chasse corroboraient d’une manière cruellement significative. Quand elle eut vu Jules disparaître après ce double entretien, d’abord avec Mme Tournade, puis avec miss Campbell, et le cousin de celle-ci s’expliquer sur un ton si évidemment passionné, le besoin d’apprendre quelque chose de plus positif fut le plus fort.

— « Comment trouvez-vous le cheval que monte cette miss Campbell ? »avait-elle demandé à son père.

— « C’est une très belle bête, » répondit d’Albiac. « Mais si on la traite souvent comme aujourd’hui, elle sera bientôt claquée. »

— « J’en aurais bien envie, » reprit Louise, « Ma jument commence à être fatiguée. Elle n’est guère amusante, au lieu que ce cheval-ci… »

— « Tu en aurais envie ? » fit le père. « Hé bien ! il faut d’abord savoir s’il est vendu ou non à cette Mme Tournade, qui n’en a pas paru très satisfaite, entre nous… Ce n’est pas une raison… Je vais le demander… »

Et d’Albiac avait poussé sa propre monture en avant, suivi de la jeune fille, toute troublée du succès immédiat de sa ruse. Qu’allait-elle dire à cette étrangère, vers laquelle sa jalousie lui faisait faire ainsi les premiers pas ? Cette démarche, si ingénieusement suggérée, ne tromperait certes pas celle qui en était l’objet. Aussi, le cœur de Louise battait-il très fort sous son corsage, tandis qu’elle entendait son père, qui connaissait un peu John Corbin, demander à ce dernier qu’il voulût bien le présenter à miss Campbell. La jeune Anglaise, de son côté, restait à ce point saisie de cette intervention de sa rivale, qu’à peine trouva-t-elle le souffle pour répondre à la question de d’Albiac :

— « Mais oui, monsieur, ce cheval est à vendre, comme ces deux-ci… » Elle montrait le cheval de son cousin et celui de Mme Tournade, encore sellé et tenu en main par Dick. « Nous les avons amenés pour les présenter à une dame qui les a trouvés trop chauds… »

— « Il y a un moyen bien simple de savoir si le cheval me conviendrait, papa, » dit Louise d’Albiac. Sa voix n’était guère moins émue que celle de l’autre, tandis qu’elle énonçait cette nouvelle phrase dont le résultat devait être, inévitablement, un tête-à-tête avec cette inconnue, d’un milieu si différent du sien. Un tête-à-tête ?… Et pour se dire quoi ?… « Oui, » insista-t-elle, « Nous n’avons qu’à demander à mademoiselle et à monsieur de suivre quelques instants la chasse avec nous… »

John Corbin eut, sur les lèvres, une exclamation qu’il n’osa pas proférer, tant le regard de Hilda se fit impérieux pour lui ordonner le silence. Elle-même avait repris son sang-froid. Elle répondit, sans aucun tremblement dans son accent :

— « Nous vous accompagnerons, mon cousin et moi, avec le plus grand plaisir, mademoiselle… Dick, mettez une selle d’homme sur ce cheval-ci. Vous le monterez, Jack, M. et Mlle d’Albiac pourront se rendre compte, ainsi, de ce que font les deux bêtes à la trompe et aux chiens… »

Quelques minutes plus tard, les quatre chevaux partaient au petit galop dans la direction indiquée par les aboiements lointains de la meute. La ruse imaginée soudain par Louise d’Albiac, pour s’assurer un entretien d’un caractère si fantastiquement exceptionnel, avait réussi. L’événement qu’elle avait prévu se produisait, tout naturellement. Son père se tenait à quelques mètres en arrière avec Corbin, dont il étudiait la monture, tandis que les jeunes filles trottaient à côté l’une de l’autre. Elles se taisaient, également désireuses d’une explication, que toutes les deux sentaient si délicate, si difficile, presque impossible. Elles se regardaient à la dérobée. Chacun de ces regards augmentait la singulière et irrésistible fascination qui les avait attirées l’une vers l’autre, alors que leur rivalité auprès d’un même homme eût dû, semblait-il, s’exaspérer jusqu’à la haine, étant donnée, surtout, la diversité de leurs conditions. Mais non. Plus elles s’examinaient réciproquement, plus l’indéfinissable et profonde identité de leurs natures se révélait par un inexprimable attendrissement. Elles se trouvaient envahies et comme dominées par une instinctive confiance. Dans des circonstances si faites pour qu’elles se déplussent, elles se plaisaient l’une à l’autre, par toutes sortes de ces petits détails où s’alimentent, à une première rencontre, les aversions ou les sympathies innées. C’est un geste, c’est un tour de tête, c’est la ligne d’un sourire… Ce sont des riens, mais dans lesquels est empreint ce mystère de la personne, des divers principes de répulsion ou d’affection, le plus puissant, parce qu’il est le plus intime… Elles allaient, poussant à une allure égale leurs chevaux assagis par la course déjà fournie, et dont les sabots froissaient, dans un rythme doux, comme un tapis feutré de feuilles sèches et d’herbes jaunies. Elles avaient pris une des lisières de l’avenue pour avoir un peu d’ombre, le soleil, déjà haut dans le ciel, et dégagé des nuages du matin, remplissant, maintenant, la chaussée d’une plus dure lumière. Elles pouvaient, à quelques mètres derrière elles, entendre les voix indistinctes des deux cavaliers qui les suivaient. Le fidèle John avait interprété le regard de Hilda comme un ordre de ne pas troubler le tête-à-tête si évidemment cherché par Mlle d’Albiac. Il avait donc engagé le père dans une de ces discussions hippiques où les vrais amateurs de chevaux oublieraient que leur maison brûle et que l’on assassine leur femme. Une fanfare éclatait de temps à autre dans les profondeurs du bois, tantôt lointaine, puis plus rapprochée. Des voitures croisaient les deux jeunes filles, ou bien d’autres cavaliers et d’autres amazones, précipités dans la même direction… Encore dix autres minutes et les deux rivales auraient rejoint le reste de la chasse, et elles ne s’étaient rien dit. Ce fut Louise d’Albiac qui commença, brusquement :

— « Miss Campbell, je ne vous connais pas, et vous ne me connaissez pas… Il faut que je vous parle. Il le faut… Mais je veux de vous une promesse… Jurez-moi sur ce que vous avez de plus sacré au monde, sur votre mère, que jamais personne » — elle souligna ce mot — « ne saura rien de ce que je vous aurai dit… »

— « Je n’ai plus ma mère, mademoiselle, » répondit Hilda, avec une angoisse dans les prunelles. Qu’allait-elle devoir écouter qui achèverait, peut-être, de lui percer le cœur ? Elle ajouta, pourtant : « Je vous le promets sur sa mémoire. »

— « Merci… » reprit Louise, sans oser regarder sa compagne, tant elle se rendait compte qu’elle osait une action énorme, et comme si elle éprouvait le besoin de s’en justifier, non seulement à ses propres yeux, mais à ceux de l’autre, elle continua : « J’ai pris un prétexte, tout à l’heure, pour avoir avec vous une explication, si en dehors de toutes les habitudes, si folle, qu’elle me fait peur… J’ai une excuse, cependant, du moins auprès de vous. Je crois qu’en provoquant cette explication, je vous rendrai un service… Hier, » acheva-t-elle en baissant la voix, « j’ai reçu une lettre anonyme sur vous, miss Campbell. »

— « Sur moi ? » fit Hilda, « Une lettre anonyme ? Ah ! », gémit-elle, « c’est de cette abominable femme… »

Aucun nom propre n’avait échappé à ses belles lèvres frémissantes et, cependant, l’entretien allait se poursuivre comme si ces syllabes, détestables pour l’une et pour l’autre : « Madame Tournade », avaient été jetées distinctement aux échos de la forêt. À de certains moments, la vérité a comme une force impérative devant laquelle les plus sages prudences ploient et les plus simples convenances, toutes les timidités et tous les scrupules. Qu’une jeune fille du monde, comme Mlle d’Albiac, ne défendît pas à tout prix le secret le plus intime de son cœur contre la curiosité d’une autre jeune fille dont elle ne savait rien, sinon son excentrique métier et qu’elle avait peut-être un mystère coupable dans sa vie, cela tenait du prodige. Louise elle-même devait bien souvent se demander, plus tard, quelle suggestion, aussi impulsive que celle du somnambulisme, lui avait aussitôt arraché cette réponse, implicite aveu de la tragédie intérieure qui la bouleversait :

— « Moi aussi, j’ai pensé que c’était cette femme. Mais comment a-t-elle eu l’idée de l’écrire, si… » Elle allait ajouter : « S’il n’y a jamais rien eu entre cet homme et vous ?… » Elle s’arrêta devant la brutalité d’une pareille phrase, et, avec une rougeur à ses joues, pareille à celle qui envahissait le visage de Hilda, elle dit : « Miss Campbell, je vous répète que je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez. Mais j’ai senti, quand je vous ai vue, que je ne pourrais pas croire de vous ce dont vous accusait cette lettre… Enfin, j’ai confiance en vous. J’ai un extrême intérêt, » insista-t-elle avec une énergie singulière, « à savoir qui est vraiment M. de Maligny. Si j’apprenais de lui ce que prétend cet affreux billet, qu’il est capable de faire la cour à plusieurs personnes à la fois, je cesserais de l’estimer, et, pour moi, ne plus estimer, c’est… » Elle s’arrêta encore. Puis, passionnément : « Si c’est Mme Tournade qui m’a écrit cette lettre, pourquoi l’a-t-elle fait ? Elle veut épouser M. de Maligny, prétend-on. C’est donc vrai, et elle croit que vous avez le droit de l’en empêcher. Qu’y a-t-il de vrai dans ce qu’elle croit, et pourquoi le croit-elle ? »

— « Je ne devrais peut-être pas vous répondre, mademoiselle, » dit Hilda en hochant de la tête avec l’orgueil un peu sauvage qui la rendait farouchement jolie. Toutes sortes de cordes avaient été touchées dans la jeune fille pauvre, et de modeste origine, par cet étrange appel de la jeune fille noble et riche. La loyale Anglaise avait été émue et reconnaissante de cette simple manière de s’adresser à sa loyauté. Ses compatriotes ont une expression : le fair play, — notre franc jeu, mais plus solennel, — qui définit tout le prix qu’ils attachent à cette sorte de procédé. Elle n’eût pas été de son pays, si elle n’eût pas été sensible à cette loyauté. D’autres phrases lui avaient percé le cœur. L’évidence des roueries de celui qu’elle avait mis si haut l’accablait. Elle ne l’en aimait pas moins. Elle voyait déjà, dans la réponse à donner à sa rivale, un moyen d’abord, de se disculper des reproches qu’il lui avait adressés tout à l’heure, — un moyen, surtout, de prouver cet amour à ce perfide et charmant Jules. Quoique ni son père ni sa mère ne fussent inscrits au livre du peerage et du baronetage, cette vivante histoire de l’admirable aristocratie britannique, elle était une patricienne, au plus haut degré, par la noblesse instinctive du cœur, ce que Henri Heine appelait : « la magnifique façon de sentir ». Tout naturellement, pour les âmes de cette qualité, aimer c’est se sacrifier. Dès là minute où elle s’était rencontrée en face de Mlle d’Albiac, on s’en souvient, elle avait commencé de se dire : « Si seulement c’était elle qu’il m’eût préférée, elle seule !… » Dans cette intuition, à la fois lucide et inconsciente, le privilège des femmes vraiment prises, elle avait entrevu quelle influence bienfaisante pourrait avoir sur le jeune homme si faible, si incertain, un mariage avec une créature de cette finesse et de cette distinction… Et voici que le romanesque projet de la lui donner, puisqu’elle-même ne pouvait pas être à lui, s’ébauchait dans sa pensée. Voici qu’aussitôt conçu, ce projet s’exécutait sans qu’elle s’en rendît presque compte, dans un de ces élans de générosité spontanée devant lesquels il faut répéter le cri sublime et déchirant de Lear à sa Cordelia : « Sur de tels sacrifices, ma Cordelia, — les Dieux eux-mêmes jettent de l’encens. » Ne craignons pas d’évoquer, toujours et toujours, le grand poète d’outre-Manche à l’occasion d’une des plus exquises d’entre les fleurs poussées au vent des landes et des falaises de là-bas. Et elle disait : — « Je préfère vous avoir parlé, sans discuter si vous avez le droit de m’interroger. Oui, il existe entre M. de Maligny et moi, mademoiselle, un lien que vous ne saurez point par lui, que cette Mme Tournade n’a pas pu savoir… Il y a six mois, je ne le connaissais pas. J’étais seule à cheval, au Bois de Boulogne, dans une allée très déserte, le matin. J’étais descendue pour arranger ma selle dont la sangle se détachait. J’ai été attaquée par un homme armé qui m’aurait tuée. M. de Maligny passait. Il a sauvé ma vie au péril de la sienne. Vous verrez encore, à sa main droite, la cicatrice de la blessure qu’il s’est faite en saisissant la lame du couteau de ce brigand… Voilà l’histoire de nos rapports, mademoiselle, et c’est le secret de l’affection que je lui porte… J’ignorais, avant aujourd’hui, que cette affection eût été calomniée. Il paraît qu’elle l’a été. J’en suis d’autant plus peinée que M. de Maligny a été, avec moi, d’une réserve irréprochable… Nous sommes sortis souvent au Bois ensemble à cheval, comme cela m’arrive, d’ailleurs, sans cesse, avec les clients de mon père. Il s’est toujours montré aussi respectueux que les plus respectueux… Ces promenades, sans doute, auront été rapportées à Mme Tournade, — ou à quelqu’un d’autre. Car je répugne quand même, en y réfléchissant, à croire qu’une personne de sa condition ait pu, sur de tels indices, calomnier une jeune fille qui n’a au monde que son honneur… »

— « Je vous crois, miss Campbell, » répondit Louise d’Albiac. L’accent dont Hilda avait prononcé le mot « honneur » était si sincère, si émouvant qu’elle ne doutait plus. Pourtant, elle reprit, avec une nouvelle et visible hésitation : « Oui, je vous crois et je vous prie de m’excuser si je vous ai forcée de me parler… Mais je voudrais que vous me permettiez de vous poser une question encore… »

— « Toutes celles que vous voudrez, mademoiselle, » fit Hilda… « Si je ne peux pas répondre, je vous dirai que je ne peux pas répondre… »

— « Hé bien ! » interrogea Louise, les paupières baissées sur les yeux, comme si elle avait honte de cette inquisition presque insultante maintenant, « s’il en est ainsi, — et remarquez que je suis sûre qu’il en est ainsi, — tout à l’heure, pourquoi vous êtes-vous disputée avec lui ?… »

— « Je ne me suis pas disputée avec lui, » répondit Hilda. « M. de Maligny avait recommandé très gracieusement notre maison à Mme Tournade. Il a été fâché que j’aie amené à cette dame un cheval trop chaud pour elle. Il me l’a dit vivement, parce qu’elle venait elle-même de le lui reprocher vivement, comme s’il en était responsable… Sur le moment, j’ai été, moi aussi, un peu fâchée… J’avais tort et c’était lui qui avait raison. Notre métier est de contenter les clients, et, par conséquent, de leur procurer les chevaux qu’ils demandent, ou bien de les prévenir quand nous ne les avons pas… Il est vrai qu’avec mon cousin et moi cette bête est si sage… Vous allez en juger vous-même. Jack, voulez-vous venir ? »

Elle s’était retournée pour interpeller ainsi l’écuyer qui, en quelques secondes et avec deux foulées de galop, fut auprès de sa cousine.

— « Mlle d’Albiac désire voir de plus près le cheval, Jack, » dit-elle.« Le mieux serait que vous fissiez quelques pas ensemble… »

La volonté exprimée par cette petite phrase était trop formelle pour que Mlle d’Albiac s’y méprît. Hilda désirait que leur explication en demeurât là. Elle mettait, entre elles deux, un témoin, dont la présence rendait toute nouvelle question impossible. La délicate écuyère n’avait plus affaire à une Mme Tournade, à une parvenue, d’une sensibilité aussi pauvre que l’étoffe de ses robes était riche. Le cœur de Louise était vraiment celui d’une demoiselle, comme nos pères disaient si joliment encore, il y a cent cinquante ans[1]. Pour rien au monde, elle n’aurait accepté de demeurer, avec une rivale, en reste de délicatesse. Elle dit, à voix très haute, un : « Je vous remercie, miss Campbell, » auquel un regard d’une infinie douceur donnait sa vraie signification ; et elle commença d’aller en avant avec Corbin, tandis que Hilda galopait avec d’Albiac, — interversion de rôles qui ne dura guère. Un groupe de chasseurs apparaissait dans l’avenue. Avec quel battement de cœur les deux jeunes filles reconnurent aussitôt, parmi ces arrivants, la silhouette de leur commun ami ! Elles auraient pu dire : de leur commun bourreau. Mais celle qui eût été la plus justifiée de flétrir la féroce frivolité de Jules venait de le défendre si tendrement contre la plus méritée des accusations, et l’autre de croire si complètement, si complaisamment, à cet éloge. Si la magnanime Hilda eût gardé un doute sur le succès de son héroïque mensonge, elle l’aurait perdu, rien qu’à voir de quelle physionomie, transfigurée par le témoignage de sa rivale, Mlle d’Albiac abordait Maligny. Il avait, au contraire, lui, dans les prunelles, un regard de défiance, qui fut, pour la pauvre petite Anglaise, l’affront suprême. Sa première idée, en constatant que les d’Albiac avaient fait sa connaissance, à elle et à Corbin, était donc un soupçon ! Il allait faire pire. Lui aussi, un coup d’œil lui suffit pour se rendre compte des sentiments avec lesquels Louise s’avançait de son côté. Ils commencèrent de causer. Elle était trop délicate pour lui raconter la confidence faite par Hilda. Mais tout son être trahissait une admiration dont, si fin qu’il fût, il ne discerna pas la cause. Il l’attribua, le fat, à la joie d’avoir vu Mme Tournade partir et très ridiculement. Deux ou trois interrogations prudentes lui firent croire que Hilda n’avait pas osé parler de lui. Il jugea qu’il avait eu raison de la traiter ainsi qu’il avait fait. Elle se tenait, du reste, à l’écart, comme honteuse et intimidée. Elle avait retenu sa bête et dit à Corbin de rester auprès d’elle. Pour se donner une contenance, peut-être pour empêcher le brave garçon de toucher à sa blessure, elle s’était mise à l’interroger sur le cheval qu’il montait et qui avait été celui de Mme Tournade. Quelles autres questions à poser, avec ce qu’elle avait dans le cœur, que celles-ci : « A-t-il eu beaucoup de bouche ?… Ne se désunit-il pas, sitôt qu’on le pousse ?… Il change trop souvent de pied en galopant ?… » Et quelles réponses à faire pour le pauvre Corbin, qui lisait distinctement, dans les yeux de la jeune fille, la folie d’une passion exaltée jusqu’à la fièvre du martyre ? Qui l’eût entendu donner, en termes techniques, les renseignements demandés, ne se fût jamais douté que, lui aussi l’amoureux non pas même dédaigné, mais insoupçonné, mais ignoré, était possédé par un même délire de la jalousie et du sacrifice. L’émotion dont il voyait de nouveau Hilda soulevée par la présence de Maligny, après le brutal procédé de celui-ci, révoltait son cœur. Il était, d’autre part, mortellement inquiet de l’entretien que sa cousine venait d’avoir avec Mlle d’Albiac. Il en devinait la gravité à son trouble, et il appréhendait, avec une angoisse qui allait jusqu’à la terreur, l’issue de cette journée de chasse, dont la fin pouvait être encore si éloignée. Il aurait voulu implorer la malheureuse enfant, insister derechef pour qu’elle rentre à Rambouillet, puis à Paris. Lui non plus n’osait pas. Elle, cependant, frémissante, la pourpre aux joues, la figure crispée, continuait, tout en parlant, à épier, malgré elle, la

conversation engagée à cette même minute, entre Louise et son ancien fiancé. Le perspicace Maligny reconnaissait bien ce trouble. Il en concluait que ses duretés de tout à l’heure avaient maté miss Campbell. Une expression de défi triomphant passait maintenant dans ses prunelles. Il semblait dire, cet insolent regard, il disait : « Croyez-vous que je n’aie pas lu dans votre jeu ?… Vous aviez réussi à me brouiller avec Mme Tournade. Cela ne vous a pas suffi. Vous vous êtes arrangée pour faire la connaissance de Mlle d’Albiac. Et puis, vous avez eu peur. Vous vous êtes tue, très sagement. Avec celle-ci, vous perdriez votre temps. » Oui, c’était la signification de ces yeux moqueurs, de cet ironique demi-sourire, de ce hochement de tête. Et, pour que la méconnue n’en pût douter, l’impudent trouva le moyen de lui répéter tout haut, en propres termes, ce qu’elle avait si distinctement déchiffré sur sa physionomie. Tous les félins sont cruels, à un moment donné, par un instinct aussi profond en eux que le désir de plaire, et qui tient à la nature de leur sensibilité, trop nerveuse. Qui ne sait les incohérences déconcertantes des émotifs de cet ordre, et comme la répulsion et le désir, la sécheresse et la tendresse, alternent dans les organismes dominés par les nerfs, avec un illogisme qui dénonce le déséquilibre caché ? Dans cet instant, Jules haïssait Hilda. Il n’aurait pas pu expliquer pourquoi. Lui en voulait-il des torts immenses qu’il avait vis-à-vis d’elle, dans ce domaine des rapports d’âmes, qui a son code d’honneur gravé au vif de nos consciences ? Quoiqu’il n’en convînt pas vis-à-vis de lui-même, il y avait tant manqué ! Lui gardait-il rancune des injurieux soupçons formés contre elle, la semaine précédente, et auxquels il croyait tantôt et tantôt ne croyait pas, avec un arrière-fond d’incertitude ? De pareils doutes jettent ceux qui les subissent dans des malaises voisins de l’irritation. Devinait-il, par une de ces intuitions comme en ont les séducteurs-nés, que chacun des coups portés par lui à ce cœur de jeune fille la lui attachait davantage, et cédait-il simplement à l’horrible goût de se faire aimer ? Qui pénétrera le mystère de cette alchimie intérieure où s’élaborent nos mauvaises actions ? Il aurait dû, constatant que Hilda n’avait pas cherché à lui nuire dans l’esprit de Louise d’Albiac, lui épargner, du moins, d’autres outrages et, à tout le moins, l’éviter. Une impulsion dont la seule excuse fut son inconscience, le fit, au contraire, chercher à se rapprocher d’elle. La Tour-Enguerrand s’arrêtait de nouveau, et les chasseurs avec lui. Tout d’un coup, Jules tressaillit. Mlle d’Albiac venait de lui dire timidement :

— « Vous savez que miss Campbell est peinée que vous l’ayez rendue responsable de la maladresse de Mme Tournade à cheval… »

— « Ah ! » demanda-t-il, « elle s’est plainte à vous ? »

— « Non, » répondit vivement la jeune fille, « mais je l’ai compris… Elle n’y est, cependant, pour rien. Le cheval est excellent, et la preuve, papa va sans doute, me l’acheter… »

— « Vous croyez vraiment qu’elle est peinée ? » insista-t-il.

— « Oui, » fit-elle, « allez lui parler… Vous le lui devez… »

— « J’y vais, » répondit-il. Et, faisant exécuter un demi-tour à son cheval, il vint se placer auprès de Hilda. Puis, à mi-voix : « J’ai été vif avec vous, miss Campbell. Je suis prêt à vous en demander pardon. Mais il est nécessaire que nous nous entendions une fois pour toutes… Est-ce la paix ou la guerre que vous voulez ? »

— « La guerre ?… » répéta Hilda, que cette inattendue demande achevait de bouleverser.

— « Oui, la guerre, » reprit Maligny. « Vous ne me ferez pas croire, à moi qui vous connais, que c’est comme marchande que vous avez présenté ce cheval » — et il montra, de la pointe de son fouet de chasse, la monture de Corbin, lequel s’était écarté avec une horreur à peine dissimulée — « à Mlle d’Albiac, que vous ne connaissiez pas. Vous l’avez vue galoper avec moi. Peut-être vous a-t-on dit que je voulais l’épouser. Si cela me convient, j’entends le faire sans avoir à déjouer vos calculs… » Son regard et sa voix soulignèrent cette phrase. « Je tiens à le savoir, puisque vous allez, sans doute, vous rencontrer quelquefois, sous le prétexte de cette vente du cheval… »

— « …Si je lui parlerai de vous et ce que je lui dirai ? Ne continuez pas, monsieur de Maligny, » interrompit Hilda Campbell avec une indignation qu’elle non plu ne pouvait dissimuler. « Je n’ai pas mérité que vous me parliez de la sorte. Je n’ai jamais rien fait qui pût vous gêner dans votre vie. Je ne ferai jamais rien… Mais laissez-moi, parce que mes forces ont des limites, et on nous regarde… »

Ces mots devaient être sa seule plainte contre un interrogatoire si injuste, et commencé sur un ton d’ironie qui en aggravait encore l’âpreté. Elle les prononça en donnant un coup de talon à son cheval, qui partit au petit galop. John Corbin s’élança derrière elle. Ce double départ ne fut remarqué que par Maligny, qui demeura, malgré son sang-froid, décontenancé de cette réponse, et par Louise d’Albiac, devant laquelle l’énigme des rapports entre le jeune homme et l’écuyère, dissipée un instant, se posa derechef. Ils n’eurent le temps, ni elle de le questionner, ni lui de faire appel à son « fabulisme » slave pour inventer une explication. Un crochet inattendu avait rapproché le cerf. Le maître d’équipage reprenait le galop, suivi par tous les assistants. Les deux jeunes gens firent comme les autres, et il ne resta plus personne dans la clairière qui avait servi de théâtre à cette scène, — presque la dernière de ce roman d’amour, — jouée dans cette paisible forêt, parmi le va-et-vient de la poursuite, les fanfares et les aboiements. Hilda, elle, était partie dans une allée parallèle à celle où s’engageait le gros des chasseurs. Elle y galopait, maintenant, seule, car la présence de John Corbin, qui la suivait à une petite distance, ne pouvait pas compter pour une compagnie. Il continuait à respecter, par son silence, une douleur dont il connaissait trop l’intensité passionnée pour ne pas redouter un suprême éclat. Comment l’empêcher ? Quel éclat ? Quelle démarche la dédaignée pouvait-elle encore tenter, alors qu’elle était venue à cette chasse contre toute sagesse, contre toute dignité, et qu’elle avait eu ces scènes successives avec Mme Tournade, Mlle d’Albiac et Jules ? Elle avait pu parler librement à ses deux rivales et au jeune homme. Quelle espérance gardait-elle ? N’avait-elle pas reçu assez d’affronts et de la brutale veuve et du féroce Maligny ? Pourquoi ne s’était-elle pas rangée à son conseil, qu’il n’osait pourtant pas lui renouveler à cette minute : celui de regagner Paris tout de suite ? Que méditait-elle ? Que voulait-elle ? Pourquoi cette fuite affolée et qui n’était pas une retraite, puisqu’elle continuait à errer dans la forêt, avec le risque, avec la certitude de rencontrer les chasseurs ? Ces fanfares, toutes voisines, en témoignaient trop, et trop ces aboiements des chiens… Hélas ! la misérable enfant ne méditait rien. Cette dernière méconnaissance de son cœur par celui qu’elle aimait, après qu’elle venait, elle, de parler comme elle avait fait à Louise d’Albiac, — cette preuve nouvelle et si simplement indiscutable de son manque absolu de pitié vis-à-vis d’elle l’accablait, la terrassait, la brisait… Et puis, une jalousie plus forte que sa générosité grandissait en elle. « Peut-être vous a-t-on dit que je voulais l’épouser… Si cela me convenait, j’entends le faire… » Ces mots prononcés par cette même bouche qui lui avait dit : « Je vous aime, » lui avaient fait trop de chagrin à entendre. De voir Louise auprès de lui, souriante, attendrie, quel supplice ! Ce sourire, cet attendrissement, c’était son œuvre, et elle ne pouvait pas supporter cela. Elle allait, emportée par la machinale allure de son cheval, la gorge serrée, le cœur serré, le cerveau serré, comme nouée, comme étouffée par ce chagrin qu’elle ne discutait plus, qu’elle ne formulait plus, qu’elle ne comprenait même plus. Elle avait mal, mal ! Et elle allait… Elle ne voulait rien, non plus. Pas un instant, l’idée d’une vengeance possible n’effleura seulement son esprit. L’occasion lui en eût-elle été offerte qu’elle aurait refait aussitôt son geste magnanime de tout à l’heure. Elle eût donné Jules à Louise, pour qu’il fût heureux d’un noble bonheur. Même dans cette crise de suprême désespoir, elle ne regrettait pas d’avoir été généreuse. Seulement, elle ne pouvait se retenir de prononcer tout bas cet « à quoi bon ? » des immolations inutiles. Elle venait de découvrir dans le caractère de Maligny des côtés si imprévus pour elle, si douloureusement inattendus, qu’elle ne voyait plus les autres. Il lui apparaissait comme un personnage par trop différent de celui qu’elle avait tant chéri. C’était un déplacement subit et total du plan de sa pensée, qui lui donnait l’impression d’une sorte de vertige. Elle méprisait cet homme à jamais, maintenant, et elle continuait d’en être si passionnément jalouse que l’excès de la peine lui faisait se répéter de nouveau. « Ah ! c’est trop souffrir ! C’est trop ! C’est trop !… » C’est dans des instants pareils, et quand le besoin de se débarrasser de l’intolérable douleur possède toute l’âme, que l’idée du suicide apparaît avec une force et une soudaineté également déconcertantes. L’idée ?… Non. L’âme n’a plus assez de lucidité pour regarder en face un projet, même celui-là. Mais, qu’une circonstance se présente qui lui fasse entrevoir une possibilité d’en finir, elle s’y précipite, de même qu’un homme, tordu par les spasmes du tétanos, s’élance par une fenêtre ouverte, — irrésistiblement, presque inconsciemment… Hilda continuait d’aller droit devant elle, quand, tout à coup, un bond de sa monture la réveilla, malgré elle, de cet hypnotisme. Le cheval venait d’apercevoir le cerf qui arrivait, à corps perdu, par une allée transversale, suivi de la meute. De blond qu’il était, il paraissait noir, dans l’épuisement de sa fatigue. À bout de souffle, il tentait un dernier effort… Avec la rapidité de l’éclair, une image se peignit dans le souvenir de Hilda : celle d’un chasseur qui avait été, l’année auparavant, renversé de son cheval par un animal traqué de la sorte[2]. Et voici que John Corbin la vit, sans comprendre à quelle intention elle obéissait, retenir, devant l’entrée de l’allée, son cheval épouvanté, ce cheval se débattre sous la pression du mors et de la jambe, et essayer de tourner sur place… La jeune fille le maintient. Toute son adresse d’écuyère s’emploie à le placer de telle façon qu’elle et lui fassent une barrière que le cerf devra franchir. Il arrive, ce cerf, la tête haute, la langue pendante. Il voit l’obstacle qui obstrue sa route. Nul moyen de s’échapper à droite ou à gauche. Ramassant ses forces, il bondit. Sa poitrine donne contre Hilda, qui roule à terre. Il roule sur elle et se relève pour fuir encore, tandis que la meute passe tout entière sur le corps de la jeune fille désarçonnée… La vue de son cheval, qui s’échappe avec la selle vide, arrêtera-t-elle les chasseurs, qui dévalent, maintenant, derrière les chiens ? Corbin s’élance au-devant d’eux en criant. Les plus enrages continuent leur course, mais en galopant dans le bord de l’avenue opposée à celui où la jeune fille est étendue…

Était-elle morte ?… Le fidèle Corbin avait sauté de cheval. Agenouillé auprès d’elle, il lui tenait la tête. Elle avait les yeux clos. Une pâleur livide couvrait son visage. Il répétait : « Hilda !… Hilda !… » sans qu’elle donnât aucun signe qu’elle entendît cet appel. Un rassemblement s’était formé autour d’eux, où se trouvaient deux personnes pour qui ce terrible accident représentait, comme pour Corbin, tout autre chose qu’un hasard. La première était Mlle d’Albiac. L’autre Jules de Maligny ; elle, partagée entre la pitié pour ce qu’elle voyait et l’épouvante de ce qu’elle comprenait, — et lui… Tandis qu’elle sautait à bas de son cheval, elle aussi, pour aider le pauvre Corbin, il n’osait pas s’avancer, lui, soudain foudroyé devant sa victime par le remords d’avoir été si infidèle et si dur envers cette tête charmante ! Sa sensibilité, très instable, mais très vive aussi, s’émouvait d’une compassion qui décomposait ses traits, qui mettait dans ses yeux une terreur, dans sa voix un tremblement pour répéter : « Ah ! mon Dieu ! Pourvu qu’elle ne soit pas morte ! » Il ne se souvenait plus qu’il y avait là, penchée sur Hilda évanouie, une jeune fille dont il rêvait, cinq minutes auparavant, de faire sa femme. Il ne pensait plus à Mme Tournade, et à ses millions, sans doute perdus. Son cœur ne battait plus que pour la blessée, qui, reprenant un peu ses sens, ouvrait les yeux. Elle regardait autour d’elle comme quelqu’un qui retrouve un demi-contact avec le monde extérieur. Elle aperçut Corbin et Louise d’Albiac penchés sur elle et elle essaya de parler, — puis le groupe des cavaliers et là-bas, au dernier rang, Maligny. Un cri involontaire s’échappa de sa bouche, et elle s’évanouit de nouveau. Corbin, qui avait suivi son regard, avait, lui aussi, reconnu Jules. Un rictus de férocité fit trembler ses lèvres, et impérieusement :

— « Soutenez-la, mademoiselle, » commanda-t-il, « moi, je vais chasser l’assassin. Oui, cet homme, » et il montrait l’autre de sa tête, « c’est à cause de lui qu’elle s’est tuée ! »

— « Mais ce n’est pas sa faute, » dit Louise.

— « Pas sa faute ? Vous ne savez donc pas qu’il a été son fiancé et qu’il l’a trahie ?… Soutenez-la ! » répéta-t-il, en abandonnant à demi la pauvre Hilda.

— « Vous voulez donc la déshonorer, » répondit vivement Louise. D’instinct, elle devinait le seul moyen d’empêcher une scène entre les deux hommes. « Il partira, et tout de suite ; c’est moi qui m’en charge. »

Ce dialogue, hâtif, à voix basse, avait-il été entendu de la malheureuse enfant, qui gisait, si pâle ? Elle rouvrit encore les yeux, voulut parler. Elle ne pouvait pas. Mais, déjà, Louise s’était redressée. Elle se glissait à travers les piqueurs et les chasseurs, de plus en plus nombreux.

— « Allez-vous-en, » dit-elle à Jules, quand elle l’eut rejoint, et, prenant la bride, elle força le cheval du jeune homme à se retourner. Elle répéta : « Allez-vous-en. »

— « Mais, je vous assure… » balbutia-t-il.

— « Oui ou non. Avez-vous été son fiancé ? »

— « Ah ! je suis un malheureux, » dit-il sans plus essayer de se disculper.« J’ai été bien coupable. Mais si vous saviez… »

— « Je sais que vous devez vous en aller, » répéta la jeune fille. « Si elle doit revenir à elle, qu’elle ne vous voie pas !… Et que son cousin ne vous voie pas non plus… Il ferait un scandale… Ce suicide, c’est votre œuvre. Vous l’avez peut-être tuée. Ne la déshonorez pas. »

C’était le même mot dont elle s’était servie tout à l’heure, mais avec supplication. À présent, c’était avec un mépris, auquel le fier et hardi Maligny obéit, en baissant la tête, non sans avoir imploré, avant de mettre son cheval au galop pour fuir ce carrefour sinistre :

— « Par pitié, mademoiselle, faites-moi savoir, ce soir, qu’elle vit ! »



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  1. « Je puis vous assurer que, par son bon esprit, par les qualités de l’âme et par la noblesse des procédés, elle est demoiselle autant qu’aucune fille, de quelque rang qu’elle soit, puisse être. » (Marivaux, Marianne, 7e partie.)
  2. Les personnes qui douteraient de la réalité de cette aventure n’ont qu’à consulter les journaux spéciaux. Elles y trouveront le récit d’une anecdote identique, arrivée dans l’équipage de Bonnelles, durant la saison de chasse de 1903.