L’Écuyère/Deuxième partie/Chapitre 7

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Plon-Nourrit (p. 306-310).

VII

PURPUREOS SPARGAM FLORES…


… Hélas ! Le vœu qu’exprimait le misérable jeune homme, l’auteur, par légèreté, par simulation, par émotivité aussi, de ce suicide, ce vœu d’un remords épouvanté, cette fois, trop justement ne devait pas être exaucé. « On ne badine pas avec l’amour », disait le plus amoureux des poètes, et Jules allait l’éprouver, comme le Perdican de la célèbre comédie, moins coupable que lui. Perdican, lui aussi, a commis le crime de se jouer d’un cœur de jeune fille, d’un cœur neuf à la vie et qui se brise à se savoir trompé. Du moins, ce demi-roué a son coin de passion vraie. Il aime Camille, au lieu que le fiancé inconstant de Hilda n’avait pas eu cette excuse de sa trahison : un sentiment sérieux pour une autre. Jolie et tendre Hilda, virginale chasseresse à l’âme profonde derrière vos beaux yeux clairs, faut-il vous plaindre de vous être en allée ainsi dans un sauvage paroxysme du mal délicieux et torturant d’amour ? Vous reposez aujourd’hui dans ce cimetière lointain de Neuilly, où votre père vous a laissée. Le pauvre Corbin, dans le délire de son chagrin, n’a pas su cacher à son oncle la vérité sur l’accident auquel vous avez survécu seulement quelques heures, le temps de demander pardon à ce père et aussi — car vous étiez pieuse — à Celui qui a dit : « Tu ne tueras pas. » Le Père miséricordieux de là-haut vous aura pardonné, et le brave Bob Campbell vous a bien embrassée sur votre lit d’agonie, comme s’il vous pardonnait. Mais l’Anglais a été plus fort en lui que sa tendresse, et il ne vous a pas emportée avec lui, quand tout de suite il a vendu sa maison et qu’il est reparti pour l’île natale. Il n’a pas accepté l’idée de mettre une suicidée dans le caveau où est inhumée sa femme. Cette proscription a été la cause d’une brouille avec Corbin, qui dure encore après des années. Sans cela, le neveu resterait-il en Amérique sans jamais manifester son souvenir à son oncle que par une carte de Merry Christmas, à Noël, avec ses deux initiales J.C. ? Et de Brokenhurst arrive en réponse un Happy new year signé B.C. Ah ! ce sont des gens de peu de paroles écrites ou prononcées ! Hilda, petite fée de douceur et de paix, si vous, étiez là, ces deux hommes seraient réconciliés depuis longtemps. Mais Jack serait-il plus heureux de vous voir vieillir avec l’inguérissable regret de cet amour perdu — car vous n’en auriez pas guéri ? Vous étiez de celles qui n’aiment qu’une fois, et votre père se fût-il consolé de votre mélancolie, obligé de s’avouer qu’il n’avait rien vu, rien empêché ? Non. Il est mieux que vous vous soyez en allée. De vous, ceux qui vous ont connue, autant dire aimée, peuvent répéter la belle phrase si humaine de votre Shakespeare, celle que gémit le fidèle Kent sur le corps inanimé de Lear : « Ne tourmentez pas son fantôme. Oh ! laissez-le partir ! Il le hait, celui qui voudrait l’étendre plus longtemps sur le chevalet de ce monde brutal. » Et surtout, romanesque et subtile Hilda, vous n’avez pas vu ce Jules pour lequel vous vous êtes tuée se marier, six mois après la tragique aventure de Chantilly, avec cette vulgaire Mme Tournade. Plus n’était besoin de l’autorisation de sa mère, morte peu de temps après vous, et peut-être bien de chagrin d’avoir su le crime de son fils. À son retour de cette partie de chasse, il était à ce point bouleversé qu’il avait parlé, lui aussi, comme Corbin, et la vieille dame, si droite et si fière, avait été trop émue de ce qu’elle avait appris. Jules l’a pleurée comme il vous avait pleurée, et puis les millions de l’ancien mannequin ont eu raison de ces larmes. Vous êtes vengée, fine et délicate Hilda, mais d’une vengeance qui vous eût fait mal. Ledit mannequin, devenue Mme la comtesse de Maligny, vit toujours. C’est aujourd’hui une femme de plus de soixante ans, outrageusement teinte et maquillée, plus « vieille Jézabel peinte » que jamais, et qui n’entend pas que son toujours jeune époux dépense l’argent de la communauté chez ces demoiselles. Toujours jeune ? Astiqué, pommadé, sanglé, le beau Maligny d’autrefois « en fait la blague, » comme il dit. Mais les rides dont sont déjà griffées ses tempes, mais l’alourdissement commençant de sa taille, mais la demi-ankylose de ses mouvements prouvent que ses quarante-cinq ans, trop bien nourris, et surtout trop sévèrement tenus, pèsent lourd sur ses épaules. C’en est fini des fringantes et libres équipées d’autrefois. Le mariage d’argent lui est une chaîne, sur laquelle il tire, il tire, — pas assez pour la briser. La guerre lui aurait fourni une occasion de se réhabiliter sans un hasard dont il n’est du moins pas responsable. Un accident d’automobile survenu au mois de juillet 1914 lui a cassé la jambe. Nous le voyons, au club, non sans ironie, s’avancer en claudicant vers la table de baccara, jeter sur la salle un regard circulaire, et hasarder, comme un débutant, les cinq ou dix louis qu’il a en poche. S’il gagne, on n’en saura rien chez lui, et, en quelque soir, il s’en ira dépenser cet argent en galante compagnie, furtif et honteux comme un collégien. Sa verve de fabuliste n’existe plus que pour duper l’épouse acariâtre et passionnée qui le tient par le plus décevant des espoirs, celui d’un héritage de plus en plus hypothétique. Elle a une santé de campagnarde, entretenue par une hygiène qu’elle surveille aussi jalousement qu’elle fait son mari. Et le demi-Slave, si indépendant vis-à-vis de sa mère, achève sa seconde jeunesse dans cette sujétion dorée, mais de plus en plus veule. Au nitchevo ancien a succédé le nitchevo résigné que traverse, par instants, le souvenir de la petite écuyère, dont il lui arrive de parler à son ami Raymond de Contay, le seul de ses anciens camarades que sa femme lui permette, avec des tremblements mouillés dans la voix. L’histoire de ce romanesque amour s’est légèrement faussée à travers ces confidences. L’infortuné Jack Corbin porte aujourd’hui la responsabilité de ce suicide de la pauvre Hilda. C’est lui, d’après cette nouvelle légende, qui, par jalousie, a calomnié Jules auprès de la jeune fille, alors qu’il était, lui, Jules, décidé à l’épouser si bien que le mariage avec la millionnaire est devenu une autre espèce de suicide pour l’amoureux méconnu. Et Raymond de Contay, le plus brave cœur du monde et le plus incapable de fausseté, croit l’imposteur, lequel — chose plus extraordinaire — finit par se croire lui-même ! Il n’y a qu’une personne devant laquelle il ne se trouve jamais, quand ils se rencontrent dans le monde, sans que la voix intérieure, celle de sa vraie conscience, se réveille pour lui crier : Bourreau ! Bourreau ! On l’a deviné : cet irrécusable témoin est la perspicace Louise d’Albiac, devenue, par un mariage plus honorable mais pas beaucoup plus heureux que celui de Jules, la marquise de Bonnivet. À elle aussi, Maligny aura fait manquer sa vie, en manquant la sienne propre, à cause du désenchantement qu’a mis en elle cette navrante histoire de la généreuse et malheureuse Hilda, cette sœur par l’âme qu’elle s’est découverte pour la voir aussitôt mourir. Elle ne l’a connue que quelques heures ; — mais quelques heures ! — et par une piété que le monde jugerait bien étrange, et qui me touche, moi, depuis que je sais tout de cette histoire, plus que je ne peux dire, chaque année, le 2 novembre, elle vient jusqu’à ce cimetière de Neuilly, après être allée à celui du Père-Lachaise où les Bonnivet ont leur tombeau, et celui de Passy, où sont enterrés ses morts à elle. La douce et tendre femme, moins jeune mais si jolie encore, arrive dans une automobile, avec une gerbe de roses rouges qu’elle dépose sur la pierre où se lit le nom de Hilda Campbell. Aucune autre main ne la fleurira jamais, cette pierre abandonnée et solitaire, que celle de cette ancienne rivale. Elle emmène avec elle, dans ce pèlerinage, ses deux filles qui ont maintenant, l’une dix-sept ans, l’autre quinze. Elle leur a dit simplement que c’était la tombe d’une amie inconnue. Elle leur partage quelques-unes de ses roses. Elle leur demande de les mettre à côté des siennes, et elle prie Dieu avec tout son cœur de mère, pour que cette charité du souvenir soit bénie et qu’il soit épargné à ces tendres enfants de vivre, — comme l’infortunée Hilda, comme elle-même, — un roman d’amour où le héros ne cherche que l’émotion et non le dévouement.


FIN.