L’Écuyère/Première partie/Chapitre3

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Plon-Nourrit (p. 41-66).


III

JULES DE MALIGNY


La blessure, ou, plutôt, les blessures dont le jeune homme plaisantait ainsi, n’avaient rien de très grave. Elle étaient, cependant, assez profondes pour qu’une fois rentré rue de Monsieur, il dût s’aliter, en proie à une telle fièvre, que le médecin parut redouter une menace de tétanos. Il lui avait bien fallu raconter à sa mère une portion de la vérité. Mais toujours persuadé qu’il avait eu affaire à une aventurière de la galanterie, il avait simplement parlé d’une promeneuse attaquée par un rôdeur, dans une allée perdue du Bois, sans mentionner ni la beauté de la jeune fille, ni son âge. Mme de Maligny n’avait pas eu de motif pour l’interroger sur des détails dont elle ne pouvait soupçonner l’importance. Son caractère se trouve avoir exercé une action si directe sur la suite de cette aventure, qu’avant de pousser plus loin ce récit, il est indispensable d’en donner un crayon, comme aussi de celui de son fils.

La mère de Jules était, au physique, une femme de plus de soixante ans, dont on devinait, à la voir, qu’elle avait été délicieusement jolie. La finesse de ses traits, la minceur de ses pieds et de ses mains, sa démarche et son port de tête suffisaient à dénoncer la Dame, même sans la grâce et la hauteur, tout ensemble, de ses façons. Si vous aviez passé un matin dans ces années-là, vers les sept heures, sur le trottoir solitaire de cette rue de Monsieur, une des plus tranquilles de ce tranquille quartier, vous n’eussiez jamais manqué de la rencontrer qui sortait de son hôtel. Depuis sa mort, une maison de rapport de huit étages a remplacé la vieille bâtisse entre cour et jardin, qui avait encore grand air, mais combien délabrée ! Mme de Maligny allait ainsi à la chapelle des Bénédictines, tout près, entendre sa messe. Elle avait, si c’était l’hiver, une fourrure bien fatiguée, ses pieds aristocratiques étaient plébéiennement pris dans des socques de cuir épais. Si c’était l’été, son mantelet de soie noire — elle ne quittait jamais le deuil, depuis la mort de son mari — trahissait le travail d’une ouvrière prise à la journée, et son chapeau n’avait rien de commun avec les élégances de la rue de la Paix et de la place Vendôme. Pourtant, vous ne vous y seriez pas trompé une seconde : cette dévote aux bandeaux grisâtres, aux yeux bleus flétris par l’âge, au teint pâli par les jeûnes, qui trottinait seulette sur ce pavé, eût été parfaitement à sa place dans les carrosses du Roi, s’il y avait eu encore un « Château » — comme on disait sous la Restauration. Il est vrai qu’elle avait le droit de signer ses lettres, d’après la mode inaugurée par ses congénères du faubourg Saint-Germain, Nadailles-Maligny. — C’est leur façon de revendiquer leur noblesse d’origine, que d’accoler ainsi leur nom de jeune fille et leur nom de femme, et une impertinence tacite à l’égard de celles, parmi leurs cousines par alliance, qui ne sont pas nées. — Cette signature signifie que Mme de Maligny appartient à la grande maison des Nadailles, dont un des membres fut fait duc à brevet par Mazarin. Une telle distinction suffit pour classer historiquement une famille, en dépit de la boutade de Saint-Simon. « De ces ducs à brevet sans rang ni succession, le cardinal disait qu’il en ferait tant, qu’il serait honteux de ne pas l’être et de l’être… Les ducs non vérifiés n’ont ni fief, ni office, ni rien de réel dans l’État. Ils n’ont que les honneurs extérieurs et les marques des autres ducs, dont ils ne sont qu’une vide et futile écorce… » Il valait la peine de citer ces lignes, qui prouvent que l’on est toujours le vilain de quelqu’un. Saint-Simon daubait un duc de Nadailles, et il faisait lui-même, hausser les épaules à Louis XVI, qui se moquait de sa manie d’« étudier les rangs ». Dédaigner en bas et être dédaigné en haut, c’est le triste lot de toutes les vanités. C’est aussi l’histoire de toute noblesse qui, n’étant pas une aristocratie sans cesse défaite et recrutée par l’embourgeoisement des cadets et l’accession, au contraire, des supériorités de la classe moyenne, s’immobilise et se fige dans cette attitude de mépris infligé et subi. Tous les malheurs passés et présents des hautes classes françaises dérivent de là. Cette philosophie paraîtra bien sérieuse, ainsi énoncée à propos d’une frivole anecdote de la vie parisienne d’il y a vingt ans. Mais les plus menus faits de la nature, s’ils sont regardés de près, peuvent servir, pour un observateur, à démontrer de grandes lois ; et pourquoi refuserait-on, à l’historien des mœurs, le privilège d’appliquer la même méthode aux incidents qu’il raconte, en leur donnant leur pleine valeur par l’indication des causes ? À quoi bon d’ailleurs excuser une disgression dont on va voir aussitôt qu’elle tient de la manière la plus directe à ces incidents ?

Mme de Maligny, toute pieuse qu’elle fût, et toute bonne ; avait, à un degré d’autant plus profond qu’il était plus inconscient, l’orgueil inefficace de sa caste. De là cette dangereuse éducation donnée à son fils, à laquelle il a été fait allusion déjà. À ses yeux, et quoique plus d’un demi-siècle se fût écoulé depuis 1830, un Nadailles ou un Maligny était un personnage à part, créé et mis au monde pour n’exercer aucun métier bourgeois, bien entendu, et pour n’occuper aucune fonction publique, en l’absence des maîtres légitimes. Elle eût admis — c’était ta concession suprême des émigrés à l’intérieur dont il reste aujourd’hui bien peu de représentants — que Jules entrât dans l’armée. Encore eût-elle éprouvé des scrupules de conscience, s’il avait fait carrière d’officier à l’idée qu’il devrait peut-être, quelque jour, rendre les honneurs militaires à tel ou tel ministre, à tel ou tel président. Cette inquiétude lui avait été épargnée, grâce à la foncière indolence du jeune homme, qui avait fait son service militaire pour s’en débarrasser, comme d’une corvée. Sorti de là, il avait trouvé infiniment agréable d’abriter son oisiveté derrière les principes sociaux de sa mère, laquelle avait, du moins, comme la plupart des gens de son type, — c’était leur honneur, — toutes les vertus de ses intransigeances monarchiques et religieuses. Les mœurs de cette vieille dame consistaient, depuis son veuvage, survenu quinze ans avant l’époque où se déroule ce petit drame, à se lever à six heures et demie, pour aller communier à sept. Elle rentrait, vaquait aux affaires de sa tenue de maison et à sa correspondance, qui comportait d’innombrables charités cachées, jusqu’à midi. Après le déjeuner, elle sortait à pied, quand il faisait beau. Si elle n’allait pas chez des pauvres ou bien à une séance d’Œuvre, elle avait toujours quelque visite à rendre dans cette petite province enclose entre les Invalides et Sainte-Clotilde, l’Abbaye-au-Bois et Saint-François-Xavier. Beaucoup parmi les familles qui habitent là portent, même à la date présente, des noms mêlés à la grande histoire du pays. Mais le vent des révolutions a soufflé trop fortement sur leurs arbres généalogiques. Ce ne sont plus que des débris, et de plus en plus rares. Combien des appartements où Mme de Maligny allait ainsi « cousiner » sont fermés ou loués à des Américains dégoûtés des palaces et qui recherchent les vieilles demeures ! C’est pour les moderniser au dedans en conservant au dehors la vieille coquille. Les intérieurs fréquentés par Mme de Maligny offraient, eux, un contraste saisissant avec les souvenirs de Versailles qu’évoquaient les noms de leurs propriétaires. L’extraordinaire simplicité qui caractérisait, jadis, la vraie vie française, en dehors de la cour, y était reconnaissable à mille petits signes : rideaux d’un damas qui n’avait jamais été renouvelé, escalier sans ascenseur et dont la cage n’avait pas été recrépite depuis des années, vastes salons sans calorifère, plafonds fendillés, tentures fanées que retenaient des baguettes dédorées. Seulement les portraits pendus sur les murs représentaient les réels ancêtres des hommes et des femmes qui causaient parmi ces meubles défraîchis. Eux-mêmes, ces hommes et ces femmes, avaient, le plus souvent, des allures campagnardes, passant, comme ils faisaient, huit mois sur douze dans leurs terres, par économie. Mais ces terres leur venaient d’héritages. Ils les tenaient de possesseurs qui s’appelaient comme eux. Ce monde où toutes les personnes se connaissaient depuis toujours, quand elles n’étaient pas du même sang, était, par essence, celui des habitudes étroites, des routines indéfectibles. Il faut, hélas ! pour demeurer exact, mettre au passé tous ces traits de mœurs, restes eux-mêmes d’un passé, presque aboli, dans ce dernier quart de siècle, tant l’évolution sociale se fait rapide. Jamais Mme de Maligny ne manquait, où qu’elle fût, de se lever, au coup de trois heures, pour regagner, soit à pied, soit en fiacre, la chère chapelle des Bénédictines, où elle assistait au salut. Elle rentrait, pour recevoir d’autres cousins et cousines, vers les cinq heures, dîner à sept et se coucher à neuf, avec une régularité digne des nonnes cloîtrées qui, tous les matins, entonnaient, pour sa délectation, derrière leur grille, avant la messe, l’admirable phrase de plain-chant : « Asperges vie hyssopo, Domine, et mundabor… » (Vous m’aspergerez avec l’hysope, Seigneur, et je serai purifié.)

Qu’a-t-il eu, le Seigneur, quand elle a paru devant lui, à purifier, avec la mystique hysope, dans l’âme pieuse de cette douairière, qui ressemblait, trait pour trait, à une de ses aïeules du dix-huitième siècle, une très peu recommandable chanoinesse de Nadailles, dont le pastel, par Latour, était la merveille de sa chambre à coucher ? — Et ce sosie d’une illustre pécheresse était une sainte ! Mais sa sainteté s’accompagnait de l’idée fausse que j’indiquais tout à l’heure, et cet alliage d’erreur avait suffi pour qu’elle eût dépensé le plus passionné dévouement maternel à détestablement élever son fils.

En cela encore, Mme de Maligny était bien un type du tour d’esprit particulier aux femmes de sa classe, et qui devient si dangereux quand il s’agit des hommes qui leur touchent de près. Cette demi-recluse, qui ne dînait pas en ville cinq fois par an, n’avait jamais rêvé, pour Jules, que des succès de société. Elle n’avait rien tant surveillé, chez lui, que les manières. À sept ans, — il faut dire qu’en ce temps-là, son père vivait encore et que l’hôtel de la rue de Monsieur, déjà bien délabré à cause des folies d’argent du maître du logis, s’ouvrait volontiers, pour des réceptions, — le petit garçon était dressé à l’art d’entrer dans un salon et d’en sortir, de baiser la main aux dames et de saluer avec grâce. En revanche, il avait eu toutes les peines du monde à passer son baccalauréat, n’ayant jamais reçu de leçons qu’à domicile et d’un vieil ecclésiastique qui avait l’ordre de ne pas le fatiguer de travail. Par contre, il avait été soigneusement entraîné à tous les exercices qui constituaient, autrefois, l’éducation d’un gentilhomme. C’était un remarquable danseur, un escrimeur excellent, un cavalier accompli. Pour réparer, à force d’économies, les coupes sombres exécutées dans la fortune familiale, par feu Edgar de Maligny, son époux de regrettable mémoire, la mère trouvait tout simple de n’avoir plus sa voiture. Jules, on l’a vu, possédait, dans Galopin, une des plus jolies bêtes de selle dont pût rêver un beau garçon, habillé chez les meilleurs tailleurs, et qui avait son couvert mis dans les maisons les plus recherchées de Paris. Ce faisant, il réalisait l’Idéal que la très vertueuse, mais très déraisonnable douairière s’était formé d’une existence de jeune seigneur. Depuis qu’elle avait commencé de respirer, toutes les conversations entendues par Mme de Maligny, toutes les anecdotes auxquelles elle s’était intéressée, tous les rappels de figures familiales dont sa mémoire était peuplée, avaient conspiré à cette conception d’ancien régime. Elle ne s’était jamais douté, dans cet aveuglement, que ces brillantes supériorités de salon sont, neuf fois sur dix, la perte assurée de ceux qui les possèdent. Elles comportent, avec elles, le goût, la nécessité plutôt, du luxe et de ses coûteux raffinements. Il vient un jour où le grand seigneur le plus justement fier de son blason le vend pour avoir l’argent, non pas même de ses plaisirs, mais de sa représentation. Ces mêmes supériorités de salon supposent des succès de galanterie, et le jeune homme qui les a une fois goûtés a trop d’occasions de les multiplier pour ne pas s’y dépraver vite le cœur. Elles impliquent une frivolité d’habitudes qui ne laisse pas la moindre place à la réflexion sérieuse, et tel héritier d’un titre illustre, dont l’intelligence eût été capable de talent, s’éparpille en papotages dignes des caillettes qui les provoquent et y répondent. Puis, la mère, qui a été une grande chrétienne dans son coin et pour son compte, s’étonne avec désespoir, lorsque le monde pour lequel elle a dressé son fils lui renvoie un échantillon accompli de ses vénalités et de ses égoïsmes, de ses cynismes et de ses dissipations.

Cette histoire, moins commune à présent que ces éducations aristocratiques se font de plus en plus rares, était, ou allait être, celle de Jules de Maligny, quand le hasard d’une rencontre romanesque mit Hilda Campbell sur son chemin. C’est assez dire que la jeune fille ne devait pas marquer ce jour d’avril d’un caillou blanc, comme disaient joliment les poètes anciens. Déjà, ce goût de la vie élégante, imprudemment caressé chez son fils par la douairière, avait porté ses premiers fruits, puisque le jeune comte s’était vu obligé de déclarer cette grosse ardoise au Cercle — imitons son langage — qui avait déterminé l’exil en Provence. Mais Jules était, malheureusement pour le repos de Hilda, tout autre chose qu’un simple mauvais sujet. Un trait singulier de sa nature le rendait plus dangereux que n’eût été la précoce corruption d’un viveur élégant de vingt-cinq ans. Cette goutte de sang slave, qui donnait à sa physionomie cette langueur, tour à tour, et cette mobilité entraînante, faisait de lui un personnage également déconcertant, et dans le Paris archaïque où il avait grandi, et dans le Paris ultra-moderne où il évoluait, de par l’enchaînement de ses relations. Sa mère n’avait pas calculé non plus qu’un garçon, très à la mode dans un petit cercle, ne tarde pas à l’être dans beaucoup d’autres. Autant dire qu’il finit par fréquenter des sociétés très mélangées. Des petits bals blancs donnés dans les solennelles nécropoles de la rue de Varenne et de la rue Saint-Guillaume, Jules avait passé, presque insensiblement, aux fêtes somptueuses auxquelles excellent les membres du Faubourg qui ont franchi la Seine et ont hôtel de l’autre côté de l’eau. La colonie étrangère l’avait ensuite accueilli. Les camarades qu’il avait su se faire dans ces milieux plutôt corrects l’avaient entraîné dans d’autres, qui l’étaient moins ou qui ne l’étaient pas du tout. À ceux-ci comme à ceux-là, il s’était prêté avec cet étrange pouvoir d’adaptation, — le charme et le danger de l’âme polonaise ou russe. On dit volontiers, de ces séduisants et décevants Protées, qu’ils sont des comédiens. Il faudrait ajouter : de bonne foi, et un comédien de bonne foi est-il un fourbe ? Il ne vous trompe pas en pensant comme vous aujourd’hui et le contraire demain. Il a des sincérités successives. À trente-cinq ans, il rendra compte des sautes subites de ses impressions : il en jouera et il vous jouera. À vingt-cinq, l’enivrement de la vie est trop fort pour permettre ces calculs. Jules de Maligny, — pour prendre comme exemple ce rejeton, transplanté en France par les caprices de l’atavisme, des Lodzia de Lublin et des Gorka de Cracovie, — Jules de Maligny donc, n’avait jamais fait la connaissance d’un ami nouveau sans être persuadé qu’il avait rencontré le compagnon unique, le frère d’élection avec lequel réaliser les mythes immortels d’Achille et de Patrocle, de Nisus et d’Euryale ! Le lendemain, il soupait à côté d’un autre, qui lui faisait oublier le premier. Il n’avait jamais courtisé une femme sans croire qu’il était dans la Grande Passion — avec deux majuscules — et que son goût d’une semaine, quelquefois, d’une heure, était un amour de toujours. La sensation présente le prenait tout entier. Quand il était avec sa mère, comme cet hiver, dans la solitude du domaine de La Capite, les idées les plus surannées de la douairière devenaient les siennes. Il ne rêvait plus qu’existence réglée, amortissement des dettes laissées par le père, grâce à un prudent ménagement des revenus actuels, dégrèvement des hypothèques qui pesaient et sur La Capite et sur l’hôtel de la rue de Monsieur, retour à la terre familiale et à la tradition. Et l’on a pu voir dans quel trouble l’avait jeté la svelte silhouette de la jeune Anglaise rencontrée au Bois. Les circonstances de cette rencontre étaient bien faites, avouons-le, pour parler à une imagination qui ne demandait qu’à trotter, — comme le charmant cheval alezan brûlé, ce Rhin, complice innocent d’un funeste sort, dont les rapides jambes avaient si gaiement emporté la pauvre Hilda Campbell vers l’allée déserte où elle avait été attaquée par un malfaiteur, — moins beaucoup moins périlleux, pour elle, que l’étourdi au cœur changeant qui l’avait sauvée.

Le trouble de ce premier « emballement » — cette vulgaire métaphore chevaline est, ici, trop justifiée — s’accrut encore dans la solitude presque complète à laquelle Jules se trouva condamné pendant plus d’une semaine. Même les ignorants savent que la conformation anatomique de la main rend les plaies de cette partie du corps, fussent-elles très légères, particulièrement susceptibles de complication. Le docteur redoutait cette abominable misère, qui s’appelle, dans le sinistre et mystérieux jargon médical, un « phlegmon sous-aponévrotique ». Il avait à peu près condamné la porte de son patient. En proie à ce petit état fébrile qui favorise si étrangement les hallucinations du souvenir, Maligny revoyait sans cesse, comme en une série d’instantanés, empreints dans sa mémoire, les divers épisodes de son aventure : la lutte de la jeune fille avec le chemineau, sa grâce à se relever, son apparition à cheval quand elle était venue lui ramener Galopin, son départ aux grandes allures de sa bête, et le reste, — jusqu’à la rentrée dans l’écurie du marchand de chevaux. Il se reprochait à lui-même d’avoir manqué là de présence d’esprit. Pourquoi n’avoir pas suivi l’inconnue dans la maison Campbell, en exigeant d’elle son nom, sous le prétexte de porter plainte lui-même ? Il en avait le droit, puisqu’il avait été blessé. Elle n’aurait pas pu lui refuser son témoignage… Enfin, il avait laissé perdre cette occasion. Il s’arrangerait pour en provoquer d’autres. Mais qui était-elle ? Un détail, d’un ordre très minime, et très énigmatique, achevait de piquer sa curiosité, au cours de ces rêveries. Dès le soir du jour où il était rentré rue de Monsieur, avec sa main blessée et bandée, quelqu’un était venu demander de ses nouvelles qui avait repassé le lendemain, puis chaque matin. Ce visiteur assidu n’avait pas donné son nom. Le concierge l’avait décrit en des termes fantastiques et qui avaient encore aiguillonné l’imagination du malade :

— « Un monsieur ou un homme ?… Je ne sais pas, monsieur le comte. Un Anglais toujours, et, avec les Anglais, allez donc vous y reconnaître !… Il y a des milords qui vous ont des binettes de jockeys et des jockeys qui vous ont des airs de milords… Celui-là vient sur un cheval, jamais le même, qui vous fait une piaffe dans la rue ! Les pavés en jettent du feu… Il ne m’ôterait seulement pas sa casquette pour demander des nouvelles de monsieur le comte… Je les lui donne. Ah ! il n’est pas causant. Il repart… C’est heureux qu’il sache monter comme il monte. S’il tombait, il se casserait pour sûr quelque membre. Il n’est pas rembourré, le gaillard. C’est long comme un jour sans pain et tout cuir, tout os… Il a dû aller chez les cannibales, monsieur le comte. Il a au front une cicatrice qui lui fait le tour de la tête. On dirait qu’ils ont voulu l’entamer, et puis, ils y auront ébréché leurs couteaux et leurs dents… Et ils l’ont laissé !… »

On aura reconnu, à ce portrait, la maigre et falote figure du neveu de Bob Campbell, du dévoué John Corbin. N’étant pas initié aux arcanes d’Epsom lodge, comment Jules aurait-il deviné que ce messager équestre était le propre cousin de Hilda ? Il comprenait, pourtant, une chose : le taciturne visiteur prenait de ses nouvelles de la part de son inconnue. Le jeune homme en concluait, avec une fatuité, trop justifiée par de nombreux succès : s’il pensait beaucoup à elle, l’inconnue de son côté pensait beaucoup à lui. Cette certitude suffisait pour lui faire désirer avec passion un exeat que le sage médecin de la famille, le docteur Graux, ne lui donnait pas assez vite à son gré.

— « Avez-vous envie que je vous coupe la main ? », répondait-il au jeune homme, en lui posant des sangsues, puis en lui enveloppant les doigts de cataplasmes. « Confessez-vous. C’est la petite dame du Bois qui vous donne cette fringale de sortie. Vous voudriez déjà être allé chez elle vous faire payer les intérêts de votre dévouement ? »

— « Y ai-je droit, répondez oui ou non… ? », disait Jules. Comme on voit, il n’avait pas observé, avec tout le monde, la discrétion qu’il continuait de garder avec sa mère. Le goût de la confidence lui était aussi naturel que celui de la séduction. Il n’y avait pas moyen de lui en vouloir d’un égotisme qui, chez un autre, eût été de la vanité. C’était, chez lui, la recherche spontanée de la sympathie, dans la signification originelle de ce mot : sentir avec, et il poursuivait :« Imaginez-vous, docteur, que je continue à ne pas savoir son nom. Mais je serai bien vite renseigné. Elle envoie, tous les jours, prendre de mes nouvelles, sans jamais un mot d’écrit, par un Anglais, un de ses compatriotes, sans doute… François, qui s’y connaît, croit que c’est un lord, tout simplement… Je suppose que c’est un monsieur à qui elle n’aura pas raconté que j’ai vingt-cinq ans et qui sera fièrement étonné quand je lui dirai : How do you do ?… »

— « Hé bien ! vous pourrez aller demain rendre visite à votre milord et sa milady de la main gauche, qui a bien failli vous coûter la main droite, » dit enfin l’homme de l’art à Jules, au terme d’une de ses visites, après avoir emmailloté la main cicatrisée, pour la dernière fois, par excès de précaution. « Mais, » et sa voix se fit sérieuse, « souvenez-vous que vous avez reçu un avertissement… » On imagine bien que Mme de Maligny n’avait pas pris pour médecin un libre penseur. « Oui, » insista-t-il, « à votre place, je me défierais d’une relation commencée ainsi. J’ai toujours observé, dans ma vie à moi, que j’avais eu tort de passer outre quand les débuts de mes rapports avec quelqu’un étaient marqués par une première difficulté… »

— « Vous n’allez pas me dire que vous croyez aux augures ? » dit le jeune homme en riant.

— « Je crois qu’il y a plus de choses dans le monde, que n’en connaît notre philosophie, comme un Shakespeare l’a écrit, ce qui signifie, pour moi, qu’il y a de l’occulte dans notre existence… Avec mes idées, j’explique cet occulte par la Providence. Appelez-la le Sort… Le fait reste le même… » — « Ce brave docteur Graux a cru m’impressionner avec son avertissement… », songeait Maligny en se dirigeant, une heure après cette conversation, — on voit qu’il n’avait pas perdu de temps, — du côté de la rue de Pomereu, de son pied léger, et de nouveau par une claire, une gaie matinée d’avril, mais d’un avril plus avancé. Il avait pris par le boulevard des Invalides, pour gagner, de là, l’Esplanade, traverser la Seine et monter la pente de l’avenue du Trocadéro. Il y a des arbres tout le long de ce parcours. Ils sont bien grêles et bien maigres, n’ayant ni terroir vraiment riche où nourrir leurs racines, ni vitale atmosphère où épanouir leurs branches. Pourtant, la première sève du printemps courait sous leurs chétives écorces. Elle éclatait en frais bourgeons, qui mettaient, sur ces ramures, un papillotage de petites feuilles vertes frissonnantes au vent. L’or du dôme des Invalides prenait des teintes douces dans l’air bleu. Le jeune homme aspirait cette belle matinée en ouvrant, à la brise grisante, ses poumons de vingt-cinq ans. Il éprouvait cette allégresse du chasseur qui se prépare à battre un fourré de broussailles. Il haussait les épaules à l’idée du médecin et de son conseil : « Quand un savant se mêle d’être aussi un dévot, » se disait-il, « il devient un peu fou. » Graux, en effet, ne se contentait pas d’être catholique pratiquant, il appartenait — ceci soit dit pour expliquer le singulier discours tenu par lui à son malade, — à cette école dont une célèbre lettre du professeur Charles Richet au docteur Dariex, sur les phénomènes psychiques, a formulé le programme : « Faire passer certains phénomènes, mystérieux, insaisissables, dans le cadre des sciences positives. » Notons en passant cet autre phénomène non moins mystérieux : — beaucoup de ces médecins, qui ont exploré ainsi, avec des méthodes expérimentales, les étranges domaines du somnambulisme et de la double vue, de la lecture de pensée et des pressentiments, des dédoublements de personnalité et de la communication avec les morts, aboutissent à des conclusions d’un mysticisme complètement opposé à leur point de départ ! La même aventure est arrivée au premier psychologue d’Amérique, M. William James, et au regretté fellow de Cambridge, M. Frédéric Myers. Concluons-en que le mot de Shakespeare, de cet admirable visionnaire des réalités profondes de l’âme, est strictement vrai. — Comme on le devine, Jules de Maligny ne s’était jamais donné la peine de pousser dans ce sens ses réflexions. Mais son hérédité slave se manifestait aussi par un goût pour l’extraordinaire. Il avait pris part, avec M. Graux, à plusieurs séances avec des médiums, et son tour d’esprit était assez voisin de la superstition pour que cette phrase de funeste présage, énoncée par le médecin, le poursuivit dans ces tout premiers instants. « Oui, il est un peu fou… » se répétait-il donc. « Et il m’a impressionné ! Voilà ce que c’est que d’être resté si longtemps à la maison et de m’y être anémié… Mais c’est comme au jeu ; quand il y a, au tableau, quelqu’un qui porte la guigne, je perds toujours. On n’est pas influençable comme cela !… Si le vieux Maligny avait été aussi pusillanime quand il fonçait sur l’artillerie du comte de Mesgue, aux cris de : France ! France ! Charge ! Charge ! Vieilleville ! il n’aurait pas pris ces canons… » Jules contournait les fossés des Invalides, en ce moment, et regardait les couleuvrines armoriées qui allongent leur cou de bronze au-dessus du parapet. Trois d’entre ces antiques joujoux de guerre passent, à tort ou à raison, chez les Maligny, pour avoir été enlevés sur les Espagnols par le plus connu de leurs ancêtres, dans ce combat si pittoresquement raconté par Carloix, où les troupes françaises sont décrites marchant devant Metz « toujours en bon ordre, à la lueur de lune qui les esclairoit en ciel fort espare.[1]

Quand Jules était tout petit, son père l’avait souvent amené là, pour lui montrer ces soi-disant trophées de la bravoure de leur lignée. En sa qualité de descendant d’une noble race, jeté, par la destinée, hors des traditions militaires, la seule qu’il eût su maintenir, le jeune homme transposait étrangement la leçon d’audace donnée par ces reliques.« Passe avant, Maligny ! », se disait-il, « et ne pensons qu’à vaincre… L’amour, c’est une guerre. Nous allons en reconnaissance et nous hésitons ! Monsieur Jules de Maligny, vous allez vous donner votre parole de savoir qui est votre inconnue, aujourd’hui même, — et vous la tiendrez… »

C’est dans ces dispositions d’enquête immédiate et vivement poussée que ce frivole héritier d’un grand nom débouchait de la rue de Longchamp. Tout à coup, au tournant de celle de Pomereu, où il avait vu disparaître la milady du milord, — comme disait le docteur Graux, en bon Gallo-Romain rebelle à toute connaissance exacte du parler anglais, — un tableau très inattendu l’immobilisa de surprise. Un groupe se tenait devant la porte de l’établissement dont l’enseigne portait toujours le sacramentel : R. Campbell, horse dealer. Quatre personnes le composaient. Un gros homme court d’abord, aux favoris coupés à la hauteur des ailes du nez, flegmatique et grave dans un complet d’une de ces laines aux couleurs brouillées où les Écossais retrouvent toutes les nuances, à la fois vives et fondues, de leurs moors : — le brun du sol, le vert du feuillage de la bruyère, le rose de ses bouquets, le gris de la pierre affleurante. À côté de Bob Campbell, son neveu, l’homme au front scalpé et aux interminables jambes, l’osseux et jaune Jack Corbin, tenait un fouet qu’il se préparait à faire claquer. Un monsieur et une dame, mis avec la correction un peu cherchée de deux Parisiens de haute vie, restaient debout sur la margelle du trottoir. Les uns et les autres suivaient les évolutions d’un grand cheval cap de maure, que manœuvrait, dans l’étroite rue, une jeune femme, ferme sur sa selle, le front barré d’une raie volontaire, les yeux attentifs aux mouvements des oreilles de la bête, la bouche serrée dans un pli d’intense résolution. C’était Hilda. Elle présentait à des acheteurs un animal importé de la veille et que l’audacieuse enfant ne connaissait pas. Ces gens avaient remarqué, dans l’écurie, la belle robe gris-ardoise de cet Irlandais d’un galbe très pur. Il s’agissait, pour le gros Bob, de trois mille francs à gagner du coup, sans frais. La bête lui en coûtait, rendue chez lui, deux mille et il en demandait cinq. Il avait dit à Corbin, — car c’était la dame qui voulait le cheval pour son usage : — « Jack, mettez-lui une selle de femme… », et à sa fille : — « Montez-le, Hilda… » Et la jeune fille était là, qui calmait l’animal, étonné. Avait-il jamais senti une jupe frôler son flanc ? À le voir se grandir chaque fois que l’écuyère le touchait de la jambe, il semblait bien que non. Pourtant, après quelques essais de révolte, il s’était mis à trotter d’une manière à peu près réglée, la tête haute, frémissant, la narine crispée, mais dompté par la légère et juste pression du filet… Tout d’un coup, et au moment où Hilda, après l’avoir fait tourner sur lui-même, puis reculer, comme au manège, le mettait au galop doucement, elle aperçut, debout à l’autre extrémité de la rue, Jules de Maligny qui la regardait. Son saisissement fut tel qu’un flot de sang lui monta au visage et qu’une contraction lui secoua le bras. Le cheval sentit, dans sa bouche, le contre-coup meurtrissant de ce choc nerveux. Il secoua sa tête noire et se détendit en deux sauts de mouton pour se débarrasser de celle qui venait de lui faire ce mal. Mais Hilda avait déjà repris son sang-froid et la présentation de l’animal continua sans qu’aucun accident eût gâté le charmant spectacle de tant de grâce unie à tant de courage. Le cheval et son écuyère disparurent derrière la porte de l’écurie Campbell, et les quatre spectateurs de cette dangereuse expérience, si heureusement finie, suivirent à leur tour.

— « Elle veut acheter une nouvelle bête ?… », s’était dit Maligny. « Et quelle bête ! Le milord est plus généreux encore que je ne croyais… Mais pourquoi ne fait-il pas essayer par un professionnel les chevaux qu’il donne à sa petite amie ? Celui-là ne savait rien de rien, et cabochard, avec cela ? J’ai bien cru qu’il la déposait… Décidément, elle monte comme une centauresse… » Et riant à sa propre pensée : « Ce qui est bien, entre parenthèses, la plus sotte des comparaisons, car c’est justement la chose qu’un personnage, mâle ou femelle, de l’espèce centaure ne peut pas faire, de monter à cheval. Il en est un lui-même… » Puis, résolu : « Vous ne me sèmerez pas une seconde fois, belle dame, puisque, en dépit des augures du morticole Graux, notre seconde entrevue paraît devoir marcher si bien… » Songeur : « Mais, a-t-elle rougi de me reconnaître ! A-t-elle rougi !… Ça bichera, pourvu que je suive la méthode de l’ancêtre : France ! France ! En avant ! Vieilleville !… Fichtre ! Elle en vaut la peine. Est-elle jolie ! Lequel de ces trois hommes était le milord ? Le gros devait être le marchand. Le maigre, l’écuyer de la maison. Reste l’autre, qui n’avait pas l’air d’un Anglais… Et la dame ?… Ce sera une camarade. D’ailleurs, qui m’a dit que le monsieur de cette petite est un Anglais ? L’individu qui venait prendre de mes nouvelles, de sa part, ne pourrait-il pas être un groom, tout comme ce grand faraud avec son fouet ?… »

Sur ce monologue, aussi peu perspicace qu’il était peu édifiant, l’aimable étourdi pénétrait dans la cour, pavée, sablée et entourée de box, au centre de laquelle le marché se continuait. Bob Campbell et sa fille semblaient n’y prendre aucune part. Celle-ci flattait de la main, distraitement, l’encolure du cheval cap de maure, dont Corbin faisait, maintenant, les honneurs. Il ouvrait de force la bouche de la bête, écartait la langue et montrait les dents, signe de l’âge. — Il lui relevait les jambes de devant l’une après l’autre pour constater la qualité de la corne et l’état des soles. On entendait les phrases classiques, gutturalement jetées par l’Anglais : — « Sain et net… Pas de seimes. Pas de bleimes. Pas de mollettes. » Le monsieur et la dame assistaient à cette démonstration de l’excellence de la bête avec cette attention de demi-connaisseurs qui fait, d’une vente et d’un achat de cette sorte, un aussi sérieux et aussi comique débat qu’un entretien entre deux diplomates dont l’un garde en poche, à l’insu de l’autre, un télégramme réglant la question en litige… L’arrivée de Maligny fut un coup de théâtre qui interrompit soudain le brocantage. Hilda Campbell le vit la première. Sa distraction était grande, depuis qu’elle avait remis pied à terre, et ses beaux yeux bleus ne quittaient guère la porte grande ouverte. Le jeune homme resterait-il à l’attendre dans la rue ? Se déciderait-il à passer sur le seuil ?… C’était lui !… De nouveau, l’émotion de la pauvre enfant fut si forte que l’ondée de son sang pur colora ses joues minces d’une pourpre brûlante. Ses doigts se crispèrent autour de sa cravache. Oui, qu’elle était jolie ainsi, debout, sa taille fine serrée dans le corsage de son amazone gris de fer ! La jupe, taillée en deux morceaux séparés, à la plus récente mode d’alors, affinait encore l’élégante sveltesse de sa silhouette. Les pans relevés, pour lui permettre de marcher, laissaient voir ses fines bottes en cuir jaune dont la gauche portait un éperon. Ses cheveux, que Maligny n’avait vus qu’ébouriffés par le désordre de la lutte avec le chemineau, serraient, maintenant, leurs nattes fauves sous le chapeau rond. La netteté de cette toilette, si sobre et si professionnelle, frappa aussitôt le visiteur d’un étonnement que l’attitude de la jeune fille augmenta encore. On se souvient qu’il l’avait quittée farouche et presque irritée de sa poursuite. Peut-être, si la blessure de sa main ne l’avait pas arrêté d’abord dans son entreprise, l’aurait-il en revenant rue de Pomereu l’après-midi ou le lendemain de leur aventure, retrouvée tendue dans la même sauvage humeur. Dix jours avaient passé, durant lesquels l’emprisonnement de Jules à la chambre et sa totale ignorance du nom de son inconnue l’avaient plus servi que n’eût fait la plus savante manœuvre de rouerie. Hilda s’était habituée à penser à lui sans se défendre contre les images attirantes que lui représentait sa mémoire émue : des yeux câlins, une pâleur patricienne, un sourire fin sous le voile léger de la moustache, une fière tournure de hardi cavalier — et cette blessure reçue pour elle ! La virginale enfant s’était apprivoisée sans le savoir, suspendue au bulletin de santé dont le brave Corbin s’instituait le rapporteur quotidien.

De tout ce travail, accompli dans ce cœur si jeune, par l’admiration, la reconnaissance, la curiosité, le besoin d’aimer aussi et la naturelle ardeur de la passion naissante, Maligny eut, tout de suite, une trop évidente preuve. Il put voir, à mesure qu’il s’avançait, un sourire de surprise heureuse éclairer ce ravissant visage, teinté de rose, la tête blonde de la jeune fille se tourner vers le gros homme, debout près d’elle, en même temps que sa gracieuse bouche, aux lèvres comme ourlées, prononçait quelques mots. Une joie pareille, quoique plus flegmatique, éclata sur le masque sanguin du gros Bob. Cette même joie rayonna dans la falote physionomie du grand et long Jack, lequel laissa retomber le pied de son Irlandais, — au risque de faire manquer cette vente à son oncle. L’acheteur et l’acheteuse demeurèrent décontenancés, une seconde, par ce changement à vue auquel il leur était impossible de rien comprendre, — moins, cependant, que le jeune homme, lorsque Campbell s’avança vers lui. Et lui prenant la main gauche, — la droite était toujours bandée, — le digne marchand de chevaux la serra vigoureusement en lui disant la phrase que Jules avait prévue, mais sur un ton et avec une adjonction qu’il n’attendait certes pas :

— « How do you do, monsieur de Maligny ? Très heureux de faire votre accointance… »

C’était une concession de l’insulaire aux naturels du pays qu’il daignait coloniser, que cet effort pour traduire le britannique : to make your acquaintance. Bob avait beau être un maquignon, très honnête, c’était un maquignon. Il avait pris l’habitude, ayant remarqué qu’un acheteur qui sourit est un acheteur un peu désarmé, d’exagérer ses fautes de français. L’habitude lui en restait, même dans les circonstances où il n’avait aucun intérêt à jouer l’Inglisch de café-concert.

— « Oui », insista-t-il, « je sais que, sans vous, ma pauvre Hilda était, — comment dites-vous cela ? — meurdérée. » (Autre insularité. Il traduisait murdered à sa façon.) Nous n’avons point porté plainte, parce que nous savons qu’en France vous n’avez pas de juges. Vous ne les payez pas assez haut. » (Ici, insularité double : haut pour cher, pur anglicisme, et une impertinence à l’égard des continentaux.) « Chez vous, nous nous faisons justice nous-mêmes, nous autres, Anglais, quand nous pouvons !… » (Une mimique de boxeur commenta cet aphorisme.) « Et, quand nous ne pouvons pas, nous nous rappelons que Christ s’est réservé la vengeance. » (Dernière insularité : un rappel de la Bible et de saint Paul à propos d’une vulgaire histoire de maraudeur.) « Monsieur de Maligny, permettez-moi de vous introduire mon neveu, M. John Corbin. »

— « Très heureux, monsieur… » Ces trois mots, accompagnés d’un serrement de main à décrocher le bras valide de Jules, firent tout le discours du cousin de Hilda. Mais à voir l’expression de son regard de bonne bête reconnaissante dans sa longue face chevaline, comment douter que le digne écuyer ne fût aussi ému que son oncle ? Il y avait chez ce garçon rude et solitaire, qui avait passé son existence à surveiller le mesurage de l’avoine dans les mangeoires et à secouer les litières pour savoir si les animaux avaient besoin de sulfate de soude ou de graine de lin, un extraordinaire pouvoir de romanesque. C’était lui, le pauvre demi-valet d’écurie, et non le jeune gentilhomme déjà gâté, qui aimait vraiment Hilda, — comme l’ingénieux Hidalgo, auquel il ressemblait physiquement, aimait la Dame du Toboso, — d’un culte absolument, passionnément désintéressé. Il n’avait jamais rêvé, même une heure, que sa secrète ferveur pour son exquise cousine pût être, non point partagée, mais comprise. Du moins elle n’avait, jusqu’ici, aimé personne. Il le savait et, pour cet amoureux caché, quelle douceur que cette certitude ! Il savait également qu’elle aimerait un jour. Cela, Jack était prêt à l’accepter, pourvu que le rival préféré ne prît pas ombrage des menus soins dont il entourait la jeune fille. Au premier moment, la charmante tournure de celui auquel miss Campbell devait la vie n’excita donc, dans ce noble cœur primitif, aucune jalousie, quoique l’intérêt témoigné par elle, pour la santé du blessé de la rue de Monsieur, eût déjà éveillé son attention. Comment, d’ailleurs, se fût-il mépris, lui qui la connaissait si bien, au trouble dont elle était possédée, à ne pourvoir le cacher ? Rien que le timbre étouffé de sa voix suffisait à la trahir.

— « J’ai dit à mon père, M. Campbell, et à mon cousin, M. John Corbin, combien vous aviez montré de courage, monsieur, » avait-elle commencé. « J’espère que votre blessure est tout à fait guérie… »

— « Tout à fait ? Non, mademoiselle, » répondit Jules, « mais presque. Si j’avais eu mon exeat plus tôt, je serais déjà venu savoir comment vous aviez supporté vous-même les émotions de cette rencontre avec ce brigand… »

Il était bien, un tantinet humilié le descendant du Maligny des Mémoires de Vieilleville, d’avoir poussé mentalement le cri de guerre de son ancêtre, pour partir à la conquête de la fille d’un maquignon d’outre-Manche. Il ne pouvait plus avoir de doute, maintenant. Mais son incroyable adaptabilité fonctionnait déjà. L’inattendu de la situation commençait de le ravir, et il percevait aussi, avec son sens éveillé des milieux, le pittoresque quasi fantastique de ce coin d’Angleterre installé à cinq cents mètres de l’Arc de Triomphe. Au « France ! France ! » de tout à l’heure, il substitua, en pensée, l’all right qui était dans la note. Il avait rendu sa poignée de main à Bob, il la rendit à Jack, et il écoutait le père de Hilda lui répondre :

— « Vous ne connaissez pas les Anglaises, monsieur de Maligny. Elles ne savent pas ce que c’est que la peur… Si elle avait vu arriver ce cad[2], l’autre jour, elle aurait balayé le plancher avec lui… Vous dites cela ?… »

Cette expressive métaphore, brutalement traduite de sa langue natale, s’accordait bien avec l’insolence de son discours. Elle fut accompagnée d’un clignement d’yeux qui justifiait, en tout petit, le mot fameux de l’Empereur : « Les Anglais ne s’aperçoivent jamais qu’ils sont battus… »Celui-là ne voulait pas admettre, au moment même où son cœur de père débordait de reconnaissance pour le protecteur de sa fille, que cette fille eût eu besoin d’être protégée ! Puis, comme les affaires sont les affaires, il dit un : « Je vô demande votre pardon » peu cérémonieux, et il se retourna vers le cheval cap de maure et ses acheteurs, tandis que le rusé Maligny, entrevoyant aussitôt une chance de poser un premier jalon, interrogeait Hilda :

— « Et le cheval que vous montiez l’autre jour, est-il toujours ici, mademoiselle ?… »

— « Oui, » répliqua-t-elle. « Tenez, le reconnaissez-vous ?…. » Elle montrait la tête éveillée du Rhin, qui se tendait désespérément, par-dessus la porte basse de son box, vers un seau d’eau posé à quelque distance. Ses naseaux reniflaient de convoitise. Ses lèvres gourmandes s’allongeaient. Vains efforts !… « Je vais te consoler, petit Rhin, » lui dit la jeune fille. « Allons, prends ton sucre. » Et, pour faire admirer à son nouvel ami le génie du spirituel animal, elle se haussait sur ses menus pieds, mettant ainsi, à la hauteur du museau penché de la bête, la poche de sa jupe, où elle cachait une provision de friandises, et le mufle du cheval fouillait, maintenant, non moins désespérément, jusqu’à ce que, de la pointe de sa lippe tendue, il eût agrippé un morceau qu’il se mit à broyer de ses dents rapaces. Hilda, toute rieuse, lui caressa la crinière en se tournant vers Maligny : « Vous avez vu sa malice. Et il a inventé ce tour-là tout seul !… Si mon père m’y autorisait, je le dresserais à quelque chose, pour le présenter au cirque de M. Molier. Mais Pa’ n’admet pas les animaux savants. Il prétend que c’est déshonorer un chien ou un cheval que d’en faire un clown… Il ne tolère même pas la haute école… »

— « En tout cas, » dit Jules, « si j’en juge par ce cap de maure et par cet alezan, il n’a pas volé sa réputation, et il s’y entend à choisir les bêtes… J’en cherche une, justement, » continua-t-il. « Croyez-vous, mademoiselle, que vous aurez un cheval qui fasse mon affaire ? Il y a trop longtemps que je monte Galopin, celui sur lequel j’étais quand nous nous sommes rencontrés… »

— « Vous cherchez un cheval ?… », dit la voix de Bob. Il s’était approché pendant ce discours, après avoir pris congé de ses clients, et tandis que le palefrenier, surveillé par Jack, roulait des bandes de flanelle autour des paturons de l’Irlandais, avant de le rentrer. « Foi de Campbell ! vous aurez la plus belle bête de Paris. J’attends un arrivage après-demain… Vous allez me dire exactement ce que vous voulez, en prenant, avec moi, une goutte de whiskey. — Hilda, préparez les verres, voulez-vous, dans la salle à manger ? Mais vous n’aimez sans doute pas le whiskey. Les Français trouvent qu’il a un goût de fumée… Ça n’empêche pas que cette liqueur-là n’a pas trace d’acidité… Vous pouvez en boire toute la vie sans avoir de rhumatismes… Bon. Entrez dans Epsom lodge… À droite… Hilda, il va falloir que vous sortiez la jument baie. Donnez-lui un fort temps de galop… Monsieur le comte, aidez-vous vous-même. » (On a reconnu le help yourself, par lequel, dans les châteaux anglais, on vous invite à vous servir seul, devant la table chargée de viandes du déjeuner.) « Vous ne prenez que ça de whiskey ? Un doigt à peine ? Mais regardez moi… Un peu d’eau ?… Maintenant, dites-moi votre type de cheval et pour quel usage… Est-ce un hunter[3] que vous voulez, ou bien un hack ?… De quelle robe et de quel âge ?… »


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  1. Mémoires de Vieilleville, livre VI, chap. xxv : espare, vieux mot pour dire net.
  2. Cad, mot de la langue familière, qui signifie à peu près : goujat.
  3. Hunter, cheval de chasse. Hack, cheval de promenade.