L’Écuyère/Première partie/Chapitre 2

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Plon-Nourrit (p. 16-40).

II

UNE RENCONTRE


Je me suis attardé dans ces évocations rétrospectives auxquelles s’associent pour moi tant de fantômes de compagnons disparus, tant de souvenirs de chevauchées au Bois, tantôt pensives dans le sévère décor des branches dépouillées, tantôt si gaies parmi les jeunes verdures. Cette complaisance de ma mémoire aura eu du moins cet avantage de situer dans leur atmosphère les épisodes d’un récit qui risquerait de paraître invraisemblable, tant cette année 1902 est déjà lointaine, et par sa date et par certaines de ses mœurs ! On était donc en 1902 et au mois d’avril. Ce jour-là, et quand vers les dix heures du matin, Hilda Campbell, mise en selle par Jack Corbin, suivant l’habitude, avait commencé de cheminer du côté du Bois, elle ne se doutait guère que le coquet cheval alezan brûlé qu’elle montait — sa robe favorite — l’emportait, de son pas cadencé, vers une rencontre d’une importance solennelle pour son avenir. C’était une bête très douce, qui répondait au nom énigmatique de Rhin. Cette appellation cachait un jeu de mots qui prouvera l’innocence du genre d’esprit dont étaient coutumiers les « colons » de la rue de Pomereu. Cet alezan avait été expédié, la semaine précédente, par le même bateau qu’un rouan, et l’envoyeur avait dans la lettre d’avis, libellé ainsi le signalement de ce dernier : a Rome (Rouan se dit, en anglais, roan et se prononce, en effet, rome.)

Cette fantaisiste orthographe avait amusé le gros Bob, et l’on avait décidé, en famille, que l’animal en question serait baptisé le Rhône. Puis, le compagnon avec lequel ledit Rhône avait voyagé, ayant le rein très robuste et très large, avait reçu lui-même l’appellation du Rhin. Campbell doit rire encore après vingt ans, dans sa retraite de Brokenhurst, de ce double calembour. Il le comprend, et, quand un Anglais comprend un jeu d’esprit, il le comprend indéfiniment. Il convient d’avouer, au risque de dépoétiser la délicate Hilda, qu’elle avait ri elle aussi, de toutes ses belles dents, à ces à-peu-près imaginés, l’un et l’autre, par le brave Jack, lequel avait répété son « mot » en disposant les plis de la jupe de sa cousine, et il avait ajouté, en clignant son œil :

— « Great fun ! »

Lorsqu’une bouche britannique prononce cette formule, qui signifie « grande drôlerie », il y a beaucoup de chances pour qu’il s’agisse d’un trait de cette force. Le susdit Rhin, lui, indifférent à cet effort intellectuel déployé autour de son état civil, avait pris le trot dès la rue Longchamp, un trop souple, presque élastique, celui d’une bête qui a de bons jarrets, un bon rein bien soudé et musclé. Hilda jouissait enfantinement de l’allure coulante de son cheval, comme elle jouissait de l’air frais et tiède, à la fois, de ce matin du premier printemps. Ces plaisirs d’un animalisme sain étaient les seuls que cette fille si libre eût jusqu’alors connus. Pour extraordinaire que cela doive sembler, à vingt-deux ans qu’elle allait avoir, vivant à Paris sans surveillance et presque uniquement parmi des hommes, elle était d’une innocence de cœur et d’esprit aussi intacte qu’avait pu être sa mère à son âge, dans la ferme paternelle. Si quelques beaux Sires, clients de son père, s’étaient permis de lui adresser des compliments trop flatteurs, elle n’y avait pas pris plus garde qu’à la silencieuse admiration de son cousin John. À quel moment de la journée aurait-elle eu le temps de lire un de ces dangereux livres qui éveillent l’imagination et auxquels sa pauvre mère s’était endolori l’âme ? Quand elle dépouillait, à la fin du jour, son costume d’amazone pour passer une toilette de ville, elle était si recrue de fatigue physique, qu’elle ne pensait guère à aller ni au théâtre ni en soirée. Elle pensait à dormir. D’ailleurs, aller au théâtre ? Quel théâtre ? Avec qui ? Dans quelle soirée et chez qui ? L’idée ne lui venait jamais de comparer son sort à celui des grandes dames, quelques-unes de son âge, pour lesquelles elle dressait des chevaux de chasse, — et pas davantage à celui des demi-mondaines opulentes qu’elle rencontrait au Bois et qui croyaient devoir à leur réclame de parader sur des bêtes de trois cents louis. Le petit monologue intérieur qu’elle se prononçait ce matin-là, en gagnant ce Bois et ses allées cavalières,

peut être donné comme le type de ses secrètes et intimes pensées. Il faut toujours en revenir, quand on essaie de comprendre ce mystère qu’est, pour un Gallo-Romain, une sensibilité de jeune fille anglaise, au mot de Juliette, dans Shakespeare :

— « If Romeo be married, my grave will be my wedding bed. » (Si Roméo est marié, j’aurai ma tombe pour lit de noces.)

C’est le mariage qui est le roman des Anglaises romanesques, et c’était aussi de mariage, mais dans un déterminé si vague, si lointain, que rêvait Hilda Campbell, emportée par le Rhin, et à travers quelles incohérences de réflexions et de souvenirs, où des récurrences émues se mélangeaient à des remarques d’écuyère ! Ce qui caractérise les vrais amateurs de chevaux, c’est qu’ils ne font qu’un avec leur monture. Les moindres incidents de la route les intéressent, s’ils l’intéressent. Ils deviennent elle et elle devient eux. Ils se parlent et ils lui parlent, mélangent ainsi leurs pensées les plus intimes aux saugrenues observations.

— « C’est étonnant comme ce petit Rhin mérite son nom, » se disait Hilda.« Est-il vite !… Est-il vite !… » Et tout haut : « Doucement, boy, doucement !… » Puis, tout bas et dans un demi-songe : « Quand nous sommes allés en Suisse, pour ma pauvre maman, son dernier été, je me rappelle comme elle regardait cette eau du vrai Rhin, à Bâle, des fenêtres de l’hôtel… Elle aimait ce courant rapide… Elle me répétait : « Ainsi la vie. » Savait-elle que la sienne passerait si rapidement ? On le croirait… » Et tout haut, de nouveau : « Bon, encore un automobile… Pourquoi dresses-tu tes oreilles, petit sot ? Ce n’est qu’un motor car, et qui ne te fera pas de mal… » Puis, tout bas : « C’est égal. Il est bien sage de n’en avoir pas plus peur, et il vient de la campagne, où il n’en avait jamais vu !… Si papa ne vend pas ce cheval deux cents guinées, il a tort. Ça n’a pas de prix, un cheval comme celui-ci, cinq ans, et quand il sera mis au bouton !… Et léger à la main !… Mes rênes sont comme un fil… Si M. de Candale cherche toujours un cheval pour sa femme, il ne peut pas tomber mieux. J’aimerais qu’il le lui donne. Elle est sympathique, et le gentil Rhin serait bien traité… » Et tout haut, derechef, en flattant l’encolure du cheval du manche de sa cravache :« Oui, vous seriez bien traité, gentil Rhin. » Et tout bas : « Il sent que je lui parle de lui, il le sait… Quand je serai chez moi, c’est un cheval de cette robe que j’aurai pour moi… Chez moi ? Y serai-je jamais ? Et quand ? Je ne dois pas quitter mon père. Que ferait-il, seul ?… Et lui, voudra-t-il jamais quitter la rue de Pomereu ?… Il ne nous faudrait pourtant pas beaucoup d’argent pour vivre heureux en Angleterre, papa, moi et mon mari… Jack garderait la maison d’ici… Un mari ? Aurai-je jamais un mari ? Ce n’est pas à Paris que je le trouverai. Les Français sont si flirt… Comme c’est drôle que le mot anglais serve à désigner une chose qui est si peu anglaise !… Bon !… Un autre auto, un second… » Tout haut : « Du calme, boy, du calme… » Tout bas : « Comme ce pavé de bois de l’avenue Bugeaud est glissant, par ces matins où il y a eu beaucoup de rosée ! Mais le Rhin a le pied très sûr. Décidément, il a tout pour lui, ce petit cheval. Et nous voilà hors de danger… Ce fermier de Brokenhurst ne sait pas l’orthographe, mais comme il s’y entend à choisir des bêtes !… Brokenhurst !… Ah ! quel endroit que cette New Forest !… Oui, c’est là que je voudrais être mariée… Mon mari et mon père seraient associés pour faire de l’élevage. Nous aurions les allées sablées pour nous promener, mon mari et moi. Nous irions à la chasse, l’hiver. En été, nous aurions la mer pour les enfants… Je me souviens comme les grands hêtres noirs étaient beaux, dans cette forêt, quand nous y sommes allés avec maman. Et ces poneys qui se ramassaient par troupeaux dans cette ombre, vers midi, tous la tête contre le tronc de l’arbre !… Ce Bois-ci est tout de même joli, quand c’est le printemps… Bon ! le Rhin a senti qu’il aillait pouvoir galoper. On dirait qu’il connaît déjà l’allée des Poteaux. » Et encore, tout haut : « Du calme, petit… Ne pars pas comme un fou… Attends d’être un peu plus avant dans l’allée… Va, maintenant. Va, mais règle-toi, règle-toi… »

Comme s’il eût compris le petit discours que lui tenait sa nouvelle amie, — il n’était arrivé d’Angleterre que depuis dix jours, cependant, — le Rhin avait, en effet, réglé son galop. La tête relevée, la narine ouverte, mâchant son mors et, de temps à autre, poussant une espèce d’ébrouement joyeux, il se ramassait, se cadençait. La jeune fille, maintenant, était tout entière à cette course rapide à travers les taillis, où l’innombrable poussée des bourgeons jetait comme un saupoudrement de tendre verdure. À peine si elle rencontrait un cavalier de place en place. Le Bois était vide, pour bien peu de temps, à cause de l’heure. Il n’y a guère, aujourd’hui comme alors, que trois séries de personnes qui montent à cheval, à Paris : les officiers, d’abord. Ils sont en selle dès les sept heures et à huit heures et demie, ils rentrent déjà. Premier entr’acte… Vers neuf heures moins le quart, c’est le tour des gens d’affaires. Ceux-là gagnent, à la Bourse ou dans une banque, de quoi suffire à leurs goûts de haute vie. Le cheval est un de ces goûts. Ils ne peuvent s’y livrer qu’à ce moment. C’est aussi l’heure des diplomates, qui devront être au quai d’Orsay vers les dix heures ; de quelques officiers attardés ; de quelques artistes qui veulent faire les gens du monde, mais qui sont tout de même des ouvriers, et ils ne peuvent pas empiéter trop avant sur leur matinée. Les dix heures sonnées, second entr’acte… Peu à peu, vont arriver, au trot allongé ou raccourci de leurs montures, suivant qu’ils ont des bêtes de prix ou des « carcans » de louage, tous ceux qui défilent au Bois pour s’y montrer, pour y donner des coups de chapeau et pour en recevoir, pour saluer des amis et des amies, aux endroits désignés par la mode, ainsi la contre-allée ironiquement surnommée, à cette époque-là : « Le sentier de la vertu. »

C’était, précisément, le public que la sauvage Hilda Campbell cherchait à éviter, — quand elle le pouvait. Car elle était la fille d’un marchand, et son père lui faisait un peu jouer le rôle du « mannequin » dans les grandes maisons de couture. Qui ne sait que l’on appelle ainsi les jolies filles chargées de passer les robes qui doivent servir de modèles et de les promener devant les riches clientes ? Elles n’ont pas deux louis, quelquefois, dans leur porte-monnaie, et elles se pavanent des après-midi entières dans des toilettes de trois, de quatre, de dix mille francs. Hilda, elle aussi, devait, le plus souvent, « présenter » à l’heure la plus élégante, quelque animal d’un grand prix, pour tenter le client ou la cliente. D’autres fois, quand le cheval n’était pas encore suffisamment fait, qu’il était trop « vert », — pour parler le langage de Bob Campbell et de Jack Corbin, — il lui était recommandé d’éviter, aux heures trop fashionables, les avenues trop fréquentées, où les acheteurs possibles auraient vu l’animal pointer, ruer, faire des tête-à-queue trop brusques ou des sauts de mouton. C’était le cas, ce matin-ci, quoique le Rhin fût parfaitement sage, mais il n’était pas confirmé. Hilda allait donc, jouissant de sa solitude avec délice. Tantôt, elle ralentissait le train de la bête ; pour jouir des lointains aperçus à travers les fûts encore dénudés des arbres : la vaste pelouse de Longchamp, la silhouette du mont Valérien. Des vapeurs transparentes flottaient partout dans l’atmosphère, numide, comme bleutée, qui donnait, à ce coin perdu d’horizon, des teintes délavées d’aquarelles. Tantôt, c’étaient des détails plus rapprochés qui distrayaient son regard : une biche s’arrêtant au milieu d’un fourré pour laisser passer l’amazone, — un cocher en train de promener un cheval de voiture, coiffé d’un camail, et devenu soudain rétif, — un oiseau posé sur une branche et tournant de tous côtés sa mignonne tête, avec la curiosité d’une jeune vie encore animée par le rajeunissement universel des choses ; — une vieille femme cheminant, les épaules pliées sous une charge de bois mort. Ces touches de simple nature, rencontrées brusquement, à si peu de distance de ce Paris artificiel qu’elle n’aimait pas, ravissaient toujours la jeune Anglaise. Elle fermait les yeux à demi, et, abandonnée au rythme du petit galop, elle se croyait loin, très loin, dans quelque vallée de Grande-Bretagne ou d’Irlande dont elle gardait le souvenir.

— « Le Bois est comme un grand parc, ce matin, » songeait-elle. « Il ressemble à celui de Kenmare, que nous avons visité, maman et moi, au-dessus de Killarney, quand nous sommes allées à Dublin, avec papa, pour le Horse Show… Il n’y a pas plus de quatre ans !… »

Les visions de ce voyage, si rapproché par les dates et si distant, si perdu dans un abîme de nuit, à cause du recul tragique de la mort, affluèrent dans l’esprit de Hilda. Elle tomba dans une espèce d’hypnotisme rétrospectif, dont elle fut réveillée par le plus vulgaire des accidents. Le Rhin ayant, tout d’un coup, commencé de se désunir et de sautiller, elle constata que la selle n’avait plus la fixité ordinaire. En se retournant, elle s’aperçut qu’une des courroies, la transversale, pendait, détachée. C’était le battement de la lanière de cuir contre ses jambes qui agaçait l’animal.

— « Quand Jack saura cela », pensa lia jeune fille, « il en fera une maladie. Lui qui ne laisse jamais personne seller mon cheval quand il est à la maison, et c’est lui-même qui l’avait sanglé, ce matin… Bah ! Ce ne sera pas grand’chose… Heureusement que cette bête est la sagesse même… Il n’y a pas de cavalier en vue qui puisse me la tenir… Mais, quand on ne sait pas s’aider soi-même, il ne faut pas monter… »

Elle avait sauté à terre lestement seule, en formulant ainsi tout bas, pour son propre compte, la grande maxime nationale du self-help. Elle se trouvait, à ce moment, dans une des parties les plus désertes, en ces années-là, du bois de Boulogne, celle qui s’étend entre la Muette, le champ de courses d’Auteuil et les fortifications, et qu’un peuple de malandrins rendait aussi dangereuse qu’une route perdue de Grèce ou du Maroc. Aujourd’hui, un quartier neuf commence d’y surgir. Hilda s’était promenée là cent fois, et il ne lui était jamais rien arrivé. Elle se dit que pour réparer, dans la mesure du possible, le dégât survenu à sa selle, le mieux était de tirer le cheval hors de l’étroite allée cavalière où il pourrait être effaré par d’autres bêtes et les effrayer. Elle entra donc dans le taillis avec le Rhin, qu’elle attacha, par la bride, à la branche d’un sapin. Le goulu s’occupa aussitôt à manger les pousses, verdissant avec ivresse son filet, son mors et sa gourmette. Hilda, cependant, penchée près de l’épaule, procédait à un minutieux examen des sangles demeurées intactes et du surfaix de sûreté dont la bouche s’était simplement décousue. Elle en était à se demander s’il valait mieux le couper entièrement ou bien l’assujettir avec un nœud, quand une sensation de terreur s’empara d’elle, si violente que, pour une seconde, elle en fut paralysée. Deux mains brutales la saisissaient par derrière, aux bras. Elle voulut se relever, se débattre. Elle fut jetée à terre, et l’homme qui l’avait attaquée ainsi à l’improviste la tint immobile, les doigts autour du cou, cette fois, en lui disant :

— « Pas de bêtises, la petite dame, ou bien nous faisons connaissance avec ce lascar-là… »

La lame d’un couteau luisait dans sa main libre. Hilda put reconnaître, à la physionomie du bandit, qu’il ne proférait pas une vaine menace. Elle avait affaire à un désespéré. La face hâve de l’agresseur, ses petits yeux jaunes, où la férocité de la faim allumait une sombre flamme, la misère haillonneuse des loques dont il était vêtu, sa barbe hirsute, ses cheveux grisonnants sous un chapeau verdâtre à force d’usure : tout dénonçait, chez le malheureux, un de ces redoutables rôdeurs dont l’audace ne recule pas devant le meurtre. Son âge — il paraissait avoir cinquante ans — augmentait encore l’implacabilité de son geste et de sa parole. Sous l’horrible étreinte de ces mains noires qui la meurtrissaient, la courageuse fille eut cependant la force de crier, par trois fois :

— « Au secours !… Au secours !… Au secours !… »

— « Tu l’auras voulu, » glapit l’homme. Et il leva son couteau… Puis, comme si la jeunesse de l’écuyère émouvait en lui une vague de pitié, il ne frappa point. Il dit, en serrant le cou d’Hilda davantage, pour étouffer ses cris, en même temps que, du genou, il lui écrasait la poitrine : « Ce que je veux, moi, c’est de l’argent… de quoi manger… Donne ton porte-monnaie et tes bijoux, ça, par exemple… » Et il arrachait, du poignet d’Hilda, un petit bracelet à gourmette où se trouvait une montre. « Ça encore. » Et il déchira le haut du corsage, pour agripper une broche en rubis et en roses, qui représentait un fer à cheval traversé d’un fouet… « Au porte-monnaie, maintenant !… Il me faut le porte-monnaie… On ne se promène pas sur des bêtes pareilles sans avoir la poche bien garnie… Allons, le porte-monnaie. Le pognon, la gosse, ou je te zigouille… Je ne suis f… pas trop méchant. Tu le vois bien. C’aurait été fait tout de suite, si j’avais voulu… Ouste, crache au bassin, la Jacqueline… Le porte-monnaie, et je te laisse… »

Il avait desserré un peu ses doigts. Il jugeait sans doute, que la jeune fille, affolée et se voyant une chance assurée de sauver sa vie, accepterait cette espèce de marché. Les repris de justice qui battent l’estrade autour de Paris connaissent leur code pénal comme de vieux magistrats. C’est leur matière exploitable, si l’on peut dire. Ils savent où risquent de les conduire un guet-apens et un assassinat. Ils savent aussi qu’un vol accompli dans de certaines conditions n’est pas vraiment recherché. Les victimes mêmes de ces vols n’apportent pas un grand zèle à leur poursuite. La somme est minime. Les bijoux ne sont pas très précieux. On dépose une plainte, un peu pour la forme. Les indices sont vagues. Aucun ne met la police sur une trace nette, et le tour est joué. Il arrive encore — c’était, sans doute, le cas — que le malfaiteur est un ancien ouvrier. Le chômage, l’ivrognerie, les mauvaises fréquentations l’ont perdu. Le premier meurtre à commettre lui représente, quand même, un étage descendu dans sa propre conscience, et il recule. Quel que fût le motif, l’homme, évidemment, hésitait à tuer. Mais, s’il escomptait la panique dont il croyait la jeune Anglaise saisie, il devait constater vite qu’il se trompait. Elle eut à peine le cou un peu plus libre, qu’elle ramassa son énergie dans un effort suprême. Elle lança de tous ses poumons des cris désespérés, en même temps que de ses poings fermés, elle frappait le misérable à la face avec une telle vigueur, que le sang jaillit.

Pendant l’éclair d’une seconde, la douleur et la surprise firent lâcher prise à l’homme. Hilda le saisit à son tour et, d’une secousse violente, elle le fit rouler et roula avec lui jusque dans les jambes du cheval, qui, parfaitement indifférent au danger de sa maîtresse, continuait à déchirer, de sa dent gourmande, les vertes et tendres aiguilles du sapin auquel il était attaché. C’est cette inconscience absolue de ces animaux, jointe à leur folle émotivité, qui leur fait donner, par les Grecs modernes, le nom trop justifié d’Alogos, le Sans-Raison. En se jetant ainsi et jetant son agresseur entre les sabots de la bête, Hilda courait le risque, elle s’en rendait bien compte, de recevoir un coup de pied qui pouvait l’assommer net ou lui briser un membre. Mais, avec la rapidité foudroyante de conception que donne le mortel danger, quand on n’y perd pas son sang-froid, elle avait calculé que l’effarement de l’animal et ses sauts déconcerteraient un instant le bandit. L’une minute gagnée, ce pouvait être le salut. Le Rhin, en effet, épouvanté par ce groupe qui se débattait sous lui, bondit à droite, puis à gauche, mais sans toucher ni à l’un ni à l’autre des deux lutteurs, et il s’écarta de deux mètres. Les appels désespérés de Hilda continuaient, l’homme ne pouvant plus la prendre à la gorge. Elle avait saisi, de sa main droite, le poignet du bras qui tenait le couteau et elle continuait à frapper, de son autre poing, le visage hideux du voleur, qui, maintenant, ne pensait plus qu’à l’assassiner. Il ne s’était, certes, pas attendu à rencontrer, dans cette promeneuse isolée, une robustesse d’athlète… Leurs souffles se mêlaient : l’haleine avinée du bandit et l’haleine pure de la jeune fille. Cependant, les forces de celle-ci allaient faiblissant… Ses cris se faisaient moins perçants. Les poumons lui manquaient… Encore quelques secondes, et le bras du meurtrier serait dégagé et le coup de couteau donné, quand l’éclat d’une voix répondant de loin, puis de plus près, à son appel, permit à la pauvre enfant une dernière crispation héroïque de ses muscles épuisés. Le chemineau entendit cette voix, lui aussi. Il retourna la tête et, prenant Hilda par l’épaule, il lui battit la tête contre le sol à l’étourdir, et il s’élança pour échapper, du moins, avant l’arrivée de ce secours inattendu… Il n’en eut pas le temps. Un jeune homme apparaissait dans l’allée, au galop d’un cheval qu’il ne prit même pas le loisir d’arrêter… Déjà, il avait sauté à terre ; il avait couru droit sur le malandrin, qui, marchant sur lui, le couteau haut, lui criait :

— « Qu’on me laisse passer, l’amateur… Ça coupe, ça… »

— « Et ça ?… », répondit le jeune homme. « Ça coupe aussi, canaille. » Et, de sa cravache, il avait cinglé le visage du misérable, qui poussa un rugissement de douleur.

— « Ah ! la crapule ! » hurla-t-il, « mais je t’aurai, toi. Je t’aurai… » Et il porta à l’inconnu un coup furieux avec son arme, que celui-ci esquiva en se jetant de côté, et parant un nouveau coup d’un revers de main, il saisit la lame. Le sang jaillit de ses doigts ; mais il tenait le couteau que le brigand abandonna pour s’enfuir, à toutes jambes, à travers le taillis… Le jeune homme fit mine de se précipiter derrière lui. Puis il regarda du côté de la jeune fille. Il vit qu’elle ne bougeait pas. Il hésita un moment encore, et, haussant les épaules, comme si la chasse à l’assassin désarmé n’en valait pas la peine, il revint à la victime de cette infâme agression, afin de lui porter secours. Hilda était étendue sur le sol piétiné et foulé par la lutte de tout à l’heure. La réaction nerveuse de cette rapide et terrible aventure l’immobilisait. Haletante, les yeux grands ouverts, son frêle visage comme décomposé, avec ses traits délicats qui exprimaient une émotion si profonde, c’était une vision de grâce et de souffrance à ne jamais l’oublier. Son col, que le ruffian avait déchiré pour en arracher la petite broché, laissait voir, sur la peau blanche et blonde, les meurtrissures rouges laissées par les doigts brutaux, et la naissance de sa gorge virginale. Une des manchettes avait été mise en loques par le geste rapace qui avait dérobé le bracelet. Dans son costume d’amazone, qui dessinait la ligne svelte et fine de son corps si jeune, elle inspirait plus de pitié encore, tant on la devinait enfant et toute fragile. Le cordonnet de soie élastique qui assurait son chapeau avait été brisé dans cette effroyable scène de pugilat, et, toute décoiffée, la tresse d’or de ses cheveux, échappée des épingles, roulait sur son épaule. L’Alogos, lui, continuait son métier de sans-raison, aiguisant, maintenant, ses dents sur l’écorce d’un petit arbuste voisin de son sapin. Il était arrivé à l’atteindre en allant jusqu’à l’extrémité de sa bride.

— « Êtes-vous blessée, madame ? », demanda le sauveur en se penchant vers la délivrée. Et il essayait de lui prendre les mains pour l’aider à se relever.

— « Non, » fit Hilda en remuant la tête. Il entendit à peine cette syllabe, plutôt soupirée qu’articulée, d’une voix éteinte. Puis, dégageant ses doigts par une pudeur instinctive, elle se redressa à demi, toute seule, et, les couleurs lui revenant avec un peu de force, elle continua, d’un accent plus perceptible : « Je n’ai rien, que le saisissement… Cela va me passer… Mais c’est vous, monsieur, qui êtes blessé… »

— « Moi ?… », dit le jeune homme en ouvrant sa main. Il faisait jouer ses doigts. « Je me suis coupé à la lame du couteau de cet apache, mais pas gravement. Ce ne sera rien… Les plaies ont saigné beaucoup. C’est mieux ainsi… » Il avait, en parlant, tiré son mouchoir de sa poche. Il commença à l’enrouler sur sa main malade. En quelques secondes, le linge fut rouge de sang. Tandis qu’il exécutait ce petit pansement, avec une mâle insouciance qui s’accordait bien à sa bravoure de tout à l’heure, la jeune Anglaise, revenue entièrement à elle, le regardait avec des yeux où la reconnaissance se mêlait déjà à une admiration. Il venait de lui sauver la vie, dans une rencontre presque fantastique, en l’an de grâce 1902, aux portes de Paris, — que dis-je ? dans Paris même ! — C’était bien de quoi éprouver, devant lui, ce petit sentiment d’enthousiasme, si naturel à une enfant de son âge ! Mais elle l’eût rencontré, ce personnage, dans n’importe quelle circonstance, qu’elle l’eût, certes, remarqué, quitte à esquisser, comme si souvent, un hochement de tête et à se répéter un des propos familiers de sa mère :

— « On ne doit pas aimer son mari avec ses yeux, mais avec son cœur… »

Le sauveur d’Hilda était un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, très bien pris dans sa moyenne taille, et dont la sveltesse vigoureuse révélait une libre vie d’épanouissement, sans aucune fatigue d’un travail quelconque. C’était celle que menaient, dans ces années, — qui ressemblaient à celles de l’ancien régime, on s’en rend compte à distance, par la douceur de vivre, — les oisifs comblés des hautes classes françaises. Son costume de cavalier était taillé d’après la mode la plus récente. Il constituait, à lui seul, un signalement social, et, plus encore, une frappante physionomie, où les plus farouches partisans des idées égalitaires eussent été obligés de reconnaître l’évidence de ce mystérieux et indiscutable prestige : la Race. Il y avait, dans la coupe des joues du courageux garçon, dans le pli de ses lèvres, dans la ligne un peu aiguë de son nez, une élégance qui rappelait celle de certains portraits du musée de Versailles : quelque chose de très viril et de très délicat, de très naturel et d’extrêmement raffiné. Des yeux noirs, d’une douceur calme et spirituelle, des lèvres aisément souriantes et d’un joli dessin sous une moustache brune, encore légère, achevaient d’en faire un type accompli de jeune patricien. Disons tout de suite qu’il portait, en effet, un des bons noms du Blaisois et qui figure, avec honneur, dans les mémoires sur la vie du maréchal de Vieilleville, écrits par Carloix. Il s’appelait Jules de Maligny. Un Maligny a épousé, à la fin du XVIIIe siècle, à Varsovie, où l’avaient entraîné les hasards de l’émigration, une comtesse Marie Gorka, de l’antique maison de Lodzia. Cette particularité d’origine explique comment Jules possédait, mélangée à la vive élégance d’un jeune seigneur de notre tradition nationale, une grâce caressante et souple qui lui venait de cet atavisme polonais. Il y avait du Slave dans ce Français, si Français pourtant. De là dérivait ce je ne sais quoi d’un peu alangui répandu sur toute sa personne, qui déconcertait et qui charmait tout à la fois. Ces quelques détails, que Hilda ne devait connaître que plus tard, étaient nécessaires à donner ici, au risque de diminuer un certain intérêt de surprise. Ils feront mieux comprendre quelle impression dut ressentir, en étudiant son défenseur de plus près, la pauvre petite Anglaise, au cœur inéveillé, à l’imagination sans analyse, qui le regardait nouer gaiement son mouchoir sur une blessure reçue pour elle.

— « Voilà !… », dit-il avec le rire d’enfant qu’il savait avoir et qui prenait plus de grâce encore sur sa bouche hardie, après qu’il venait de montrer une si intrépide audace. Il secoua sa main bandée et il ajouta : « Dans huit jours, il n’y paraîtra plus… » Puis, regardant autour de lui : « Il faut que je retrouve mon cheval, si je veux pouvoir vous raccompagner… Bon. Il s’est arrêté à brouter l’herbe au bout de l’allée. Il n’a pas volé son nom : Galopin. Le temps de le rattraper, pour qu’il ne lui passe pas par la tête l’idée de vagabonder à sa fantaisie, je reviens vous mettre en selle… N’ayez pas peur, madame, je ne vous perdrai pas de vue… »

— « Mais, je n’ai pas peur, monsieur… », dit miss Campbell avec un peu de rougeur à ses joues. Les premières minutes de saisissement étaient passées et la fierté, qui faisait le trait dominant de son caractère, reparaissait, en même temps qu’une timidité, plus farouche encore que d’habitude. Elle se sentait agitée d’une émotion si étrange, si inusitée, qu’elle lui était physiquement douloureuse, et elle éprouvait un besoin presque sauvage : fuir la présence de celui qui lui donnait cette émotion. Elle détacha le Rhin, qui se laissa faire, non sans avoir allongé ses lèvres, dans un dernier mouvement de convoitise, vers une belle pousse toute nouvelle, qu’il se réservait pour un suprême régal. Elle se mit à rouler tellement quellement la courroie, cause indirecte de son étonnante aventure. Elle assura davantage les sangles demeurées intactes, en avançant de deux trous les ardillons. Ce travail achevé, elle approcha son cheval d’un tronc coupé, s’y appuya du pied, et sauta en selle lestement, non sans s’être assurée que le jeune homme ne la regardait pas. Elle le vit qui s’approchait prudemment de sa bête à lui ; mais, à l’instant où il étendait la main pour saisir la bride, le cob fit une dérobade, trotta environ vingt-cinq mètres et se remit à brouter. Le jeune homme s’avança de nouveau, de ce même pas tranquille qui devait rassurer le cheval. Il n’était plus qu’à deux pas, et il allait lever son bras. Une nouvelle fuite du rusé animal mit vingt-cinq autres mètres entre eux. Maligny se retourna pour tenir sa promesse et se rendre compte qu’il restait à portée de la jeune fille. Il continuait de la prendre pour une jeune femme… Elle n’était plus à la place où il l’avait laissée… Il se demandait, non sans une certaine inquiétude, ce qu’elle était devenue, quand il entendit une voix pousser un petit cri d’appel, bien différent de celui dont la détresse l’avait fait accourir au galop. C’était Hilda qui, ayant coupé à travers bois, débouchait, montée sur le Rhin. Elle passa juste à côté du cheval échappé, et, avec son adresse d’écuyère professionnelle, accrocha, du manche recourbé de sa cravache, les rênes pendantes. L’animal, pris à l’improviste, essaya de se débattre une seconde ! Tout de suite, un à-coup du mors, bien donné, lui fit sentir que sa résistance était inutile, et il suivit docilement la jeune fille qui le ramena vers son maître, en disant :

— « Il est tout penaud de s’être laissé prendre… Quand on est sur un autre cheval, ils ne se défient pas et on les rattrape toujours. Vous voyez qu’il ne se défend plus… » Comme Jules, à cause de sa main malade, avait un peu de mal à remonter : « Je vous le tiens », insista-t-elle, du ton dont elle eût parlé à une des élèves en équitation que son métier lui faisait, parfois, conduire au Bois. Et quand il eut, tant bien que mal, chaussé ses étriers et ajusté ses rênes, elle ajouta : « Il ne me reste, monsieur, qu’à vous remercier du fond du cœur… Sans vous, il est très probable que cet assassin m’aurait tuée… »

— « Et sans vous, madame, répondit le jeune homme, « il est très certain que je devrais rentrer à pied et peut-être aurais-je perdu ce mauvais drôle de Galopin… Mais, » continua-t-il avec la même grâce insinuante, « vous me permettrez de vous donner mon adresse, pour que vous disposiez de moi à votre gré comme témoin, si l’on arrête ce brigand, car on l’arrêtera, je l’espère… J’ai son signalement si net, ici. » Il montrait son front d’une main. De l’autre il avait tiré de la poche de son gilet un petit étui en argent où Hilda put voir, gravée, une couronne. Elle prit la carte mince qui portait simplement : Le comte Jules de Maligny, et au-dessous : 38, rue de Monsieur. Le jeune homme n’avait pas fait cette offre de témoignage ni offert sa carte au hasard. Il avait vu là une occasion trop tentante d’apprendre lui-même le nom de la jolie cavalière, sans paraître trop curieux, et il saisissait ce prétexte. Il venait, durant ces quelques instants, de la détailler tout entière du regard, avec la perspicacité d’un Parisien de vingt-cinq ans qui a trop vécu déjà dans les mauvais milieux pour se tromper sur la condition sociale d’une femme. Il n’avait pu classer celle-ci dans aucune catégorie distincte. Montant à cheval seule, au Bois, le matin, elle n’était pas une jeune fille… Était-elle une jeune femme un peu excentrique, qui s’amusait à se promener librement, sans écuyer ? Sa prononciation la révélait étrangère. Mais l’extrême sobriété de sa toilette et son air de réserve ne s’accordaient pas avec le rien d’effronterie que suppose un trop hardi dédain des convenances… Appartenait-elle au demi-monde ? Ces mêmes façons ne rendaient pas cette hypothèse plus probable… Jules était, d’autre part, trop connaisseur des choses de sport pour ne pas avoir aussitôt observé que son inconnue montait parfaitement bien. C’était une énigme de plus, que ce talent équestre qui supposait l’habitude quasi quotidienne du plus coûteux des divertissements. Le désir de savoir à quoi s’en tenir, autant, pour le moins, que l’impression produite sur lui par la beauté de la jeune fille, le poussa donc à insister encore, — ruse bien simple, mais qui lui parut d’un effet infaillible : « Oui, » reprit-il, « on l’arrêtera… C’est un exemple nécessaire. Il y a trop longtemps que l’on se plaint des rôdeurs et des rôdeuses à mine sinistre qui encombrent ces allées, autrefois si sûres… Mais on n’avait pas encore entendu dire qu’en 1902 l’on risquât d’être dévalisé et assassiné en plein Bois de Boulogne, à dix heures du matin, comme si l’on était en 1825 sur les routes de Naples ou de Sicile. Oui, il faut que la plainte soit déposée aussitôt. Il le faut, pour nous tous… Vous êtes encore trop émue, madame, pour ne pas désirer rentrer au plus vite. Si vous m’y autorisez, j’irai chez le commissaire de police le plus proche, à votre lieu et place… en votre nom. »

Hilda Campbell hésita une seconde. Elle comprit bien que son sauveur employait ce moyen détourné pour ne pas se séparer d’elle ainsi. Cette insistance, dont le but évident était contenu dans ces deux derniers mots : « Votre nom, » trahissait un intérêt commençant qui lui fit soudain chaud au cœur. Il eût été naturel qu’elle cédât aussitôt à cette impression. Tout au contraire, un irrésistible instinct de défense, le signe, chez la femme, le plus certain d’un début d’amour, la fit se dérober d’abord à l’inquisition déguisée du jeune homme et à son propre désir :

— « Je ne sais pas encore ce que je ferai… » répondit-elle. « Je dois réfléchir, consulter… J’ai votre adresse, » continua-t-elle. « Si je me décide à déposer une plainte, vous serez averti… Adieu, monsieur. »

Un nouveau remerciement lui vint aux lèvres, après ces phrases si sèches, si peu révélatrices de l’émotion qu’elle éprouvait déjà. Ce remerciement, elle ne le formula pas. Elle inclina sa tête en signe d’adieu, d’un mouvement où il y avait plus de raideur encore que de grâce. Et, pourtant, son cœur battait à se rompre sous son corsage, dont le col, rattaché par une épingle piquée en toute hâte, dénonçait encore, par son désordre, l’effroyable danger couru quelques minutes auparavant, et elle paraissait si ingrate envers celui qui l’en avait délivrée, au péril de sa propre vie, — comme un des chevaliers de ces romans de Scott, chers à sa mère : un Ivanhoë ou un Noir-Fainéant ! Au bord de son chapeau, le débris de son voile mettait comme une frange. Les mèches de ses cheveux s’échappaient du chignon mal relevé. Sans doute, elle ne se souciait pas de provoquer, par son aspect seul, la curiosité des habitués du Bois, car, après avoir pris ce brusque congé, elle s’engagea, au galop de son cheval, dans une allée un peu détournée. Maligny regarda la fine silhouette disparaître au tournant de droite. C’était la direction de l’Hippodrome d’Auteuil. Le plan du Bois se dessina tout entier devant l’esprit de Jules. Par cette route, la jeune femme ne pouvait gagner que deux sorties : celle de la Muette ou de la Porte-Dauphine. Sans plus se préoccuper de la douleur, aiguë cependant, que lui infligeait la blessure de sa main, Maligny mit lui-même sa bête au grand galop.

Allait-il apercevoir à nouveau la robe alezane du cheval de la mystérieuse enfant ? Il était bien décidé, dût-elle penser qu’il abusait de la situation, à la suivre cette fois, s’il la rencontrait… Elle devait avoir eu, de son côté, un pressentiment de cette poursuite, et son désir passionné d’éviter Maligny alternait sans doute, chez elle, avec un désir, non moins passionné, de le revoir. Il la reconnut, en effet, à la hauteur du lac supérieur, qui avait mis son cheval au pas, et elle regardait sans cesse derrière elle. À son tour, elle reconnut le jeune homme. Elle rougit si profondément, qu’à cette distance il put voir la pourpre du sang incendier ce délicat visage, dont il ne distinguait pas les traits. Cependant, elle ne changea pas aussitôt l’allure paisible qu’elle venait d’adopter. Visiblement, elle ne voulait pas sembler craindre l’approche du poursuivant, qui l’eut bientôt rejointe. Il la salua en la croisant et, l’ayant dépassée, se trouva singulièrement embarrassé. S’il revenait en arrière, il avait par trop l’air de l’épier. S’il poussait de l’avant, il la perdait tout à fait. Un seul procédé s’indiquait : obliquer vers la Muette, toute voisine, surveiller la porte cinq minutes — c’était le temps qu’il fallait à la jeune femme pour y arriver au pas. — Ces cinq minutes écoulées, si elle n’avait pas paru, il gagnerait la Porte-Dauphine, en coupant au plus court de toute la vitesse de sa bête, et il attendrait là, de nouveau.

— « Mais qui peut-elle être ?… » se disait-il en exécutant la première partie de ce programme, puis la seconde. « Voilà ce que c’est que de jouer trop cher et d’être emmené loin de Paris tout l’hiver, par une maman inquiète !… » Jules, en effet, avait dû, au mois d’octobre précédent, avouer de très grosses pertes au baccara. Sa mère avait mis, pour condition au règlement de cette dette, que son fils passerait l’hiver avec elle à La Capite, une grande terre qu’ils possédaient en Provence, à mi-chemin entre Hyères et Saint-Tropez. Mme de Maligny était veuve. Elle adorait son enfant unique, ce garçon généreux intelligent, charmant, qu’elle avait follement gâté, — on saura, tout à l’heure, pourquoi, — mais les légèretés de ce caractère l’inquiétaient, maintenant, jusqu’à la torture. Le sang des Maligny, de ces Parisiens à moitié Slaves, lui était connu par une triste expérience : son défunt mari l’avait à moitié ruinée. Elle avait donc imaginé ce moyen d’enlever Jules plusieurs mois aux tentations de Paris. Par la même occasion, elle surveillerait d’un peu plus près une exploitation d’où dépendait le meilleur de leurs revenus. Ils étaient rentrés rue de Monsieur, dans le vieil hôtel familial, depuis trois semaines, et le jeune homme, qui s’était parfaitement amusé dans cet exil rustique, — il s’amusait toujours, et de tout, et partout, — commençait, malgré de solennelles promesses, à respirer avec gourmandise les effluves retrouvés du boulevard et des Champs-Elysées. « Je ne connais plus, » continuait-il, « les nouvelles recrues du bataillon de Cythère, comme disent les journaux que lisent ces dames !… C’en doit être une… » Est-il besoin de commenter cette formule, qui prouvait dans quelle variété le jeune homme classait définitivement la gracieuse enfant à laquelle il venait de rendre un si courageux service et si spontané ? « Mais, alors, pourquoi ne m’a-t-elle pas donné son nom ?… Pourquoi ?… Son monsieur est peut-être jaloux… Peut-être ne veut-elle pas qu’il sache qu’elle est sortie ce matin, et seule… Dieu sait avec qui elle avait rendez-vous, quand elle a été attaquée par le chemineau !… En tous cas, le monsieur, si monsieur il y a, fait rudement les choses. Il n’a pas lésiné sur le cheval. Quelle admirable bête, et comme cette petite s’y tenait ! » Hilda était déjà cette petite ! « C’est une Anglaise ou une Américaine. Il n’y a que ces femmes-là pour avoir cette souplesse et cette énergie. C’est égal, pour un joli début d’histoire, c’est un joli début… Et maman qui m’a ramené à Paris avec l’idée de me marier ! Si elle savait !… Il faudra expliquer les coupures de ma main. Bah ! je trouverai. J’y penserai plus tard… Pour le moment, la grande affaire, c’est de ne pas manquer ma Dulcinée, puisque je joue les Don Quichotte, maintenant… Pourquoi diable a-t-elle paru si contrariée à l’idée de déposer une plainte ?… Elle veut consulter ? Mais qui ? Elle aura eu honte de mentionner un protecteur. C’est encore très anglo-saxon, cela… Bon ! je la vois… Oui, c’est elle… Cette fois, je saurai qui elle est, ou je ne m’appelle plus Maligny… »

L’innocente et farouche écuyère arrivait, en effet, juste à ce moment où Jules portait sur elle, dans sa pensée, un jugement qui l’eût consternée, si elle avait pu en connaître les termes et les comprendre. Elle approchait de la Porte-Dauphine, en longeant le trottoir de droite, au lieu de suivre l’allée cavalière, à gauche, — toujours dans le même désir d’échapper aux interrogations des habitués des Poteaux, qui la connaissaient. Maligny, lui, se tenait dans cette allée. Il passait, entre eux deux, tant de voitures et tant d’automobiles, dans cette avenue, la plus fréquentée de Paris à onze heures du matin, au printemps, que miss Campbell ne vit pas son sauveur, déjà transformé, de par les tristes lois de la brutalité masculine, en un suborneur. Elle franchit la grille au trot allongé de son cheval, contourna la petite gare, toujours à droite, et longea le boulevard Flandrin, qui longe lui-même la voie du chemin de fer. Maligny, qui venait par derrière, put de nouveau constater son talent équestre, dans une bataille contre son cheval, qui s’effara, cette fois, au sifflement d’une locomotive. Le Rhin, tout à l’heure si paisible, se défendit, pendant deux minutes, avec la sauvagerie d’une bête trop récemment débarquée, qui se sent sur le chemin de son écurie. L’adroite fille en eut pourtant raison, et, comme si de rien n’eût été, elle poussa l’animal, redevenu sage, dans la rue du Général-Appert, dans celle de la Faisanderie, dans celle de Longchamp, toujours sans donner aucun signe qu’elle remarquât le jeune homme, dont le cheval emboîtait le pas au sien, à trente mètres à peine. Il avait bien un peu de honte de son indiscrète chasse, mais le sort en était jeté. Il voulait savoir… Il la vit, enfin, qui tournait par la rue de Pomereu et qui s’engageait dans l’espèce d’impasse sur l’entrée de laquelle une grande pancarte transversale portait écrits ces mots : R. Campbell, horse dealer. L’insulaire n’avait pas daigné les traduire. La pensée que sa « Dulcinée » — comme il l’avait appelée mentalement — pût être la fille de ce marchand de chevaux, — par hasard, il le connaissait seulement de nom, — ne traversa pas une seconde l’esprit de Jules. Il

pensa qu’elle avait son cheval en pension là, et il attendit qu’elle sortît, en allant et venant au milieu des embarras de la rue de Longchamp, les yeux sans cesse fixés sur l’entrée de la rue de Pomereu. Cinq minutes, dix minutes, vingt minutes s’écoulèrent ainsi. La jeune fille ne reparaissait pas.

— « Elle se sera défiée, » se dit-il, « et défilée… Elle aura fait venir une voiture et sera partie par l’autre extrémité, celle qui donne sur la rue Mérimée… » Il venait de constater cette particularité. « N’importe. J’ai mon point de repère, maintenant… Avec un louis, un des garçons de l’écurie Campbell me donnera tous les tuyaux… Pour l’instant, allons nous faire panser la main. Elle commence à me faire très mal et mon poignet a enflé… Cette petite Anglaise est très jolie. Tout de même, je n’aimerais pas beaucoup à devenir manchot, fût-ce pour ses beaux yeux !… »