L’Écuyère/Première partie/Chapitre 1

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Plon-Nourrit (p. 1-15).

L’ÉCUYÈRE


PREMIÈRE PARTIE



I

UN COIN D’ANGLETERRE RUE DE POMEREU

Tous les amateurs de chevaux, qui pratiquaient ce noble sport il y a trente ans et qui lui demeurent fidèles en dépit de l’automobile, se rappellent, avec un regret jamais consolé, M. Robert Campbell, Bob Campbell, l’importateur breveté des poneys du pays de Galles, le rival des Bartlett et des Hensman, le gros Bob, enfin. Il fallait le voir descendre les Champs-Élysées, dans son tonneau, avec son rouge visage, rasé de près, où luisaient des yeux d’un bleu si clair. La bête qu’il menait — rarement la même — était toujours un petit animal, bâti en hercule, qui mesurait un mètre trente-deux, trente-cinq — « treize mains », disait-il dans son français traduit de l’anglais, — et elle allait, elle allait, dévorant l’espace de ses membres courts… Le gros Bob était vêtu, hiver comme été, d’un complet coupé dans une de ces étoffes rudes qui sentent la tourbière , que l’on appelle Harris, à cause des îles où elles sont tissées. Il fumait une courte pipe en bois de bruyère. Quoiqu’il fût devenu, de par son métier, un des figurants du tout Paris élégant, il semblait échappé d’une lithographie du Punch, avec son haut chapeau d’un drap noir ou gris, suivant la saison, et son mufle de dogue, d’un flegme si intensément, si insulairement impassible. Il parlait, et c’était une gageure, L’Anglais classique de l’ancien répertoire du Palais-Royal ne prononçait pas notre langue d’un accent plus cocasse. Il ne donnait pas à notre syntaxe des entorses plus audacieuses. Les avisés ne s’y trompaient point. Le gros Bob savait le français comme vous et moi, et, si vous débattiez un marché avec lui, vous deviez prendre bien garde que pas une nuance de vos phrases ne lui échappait. En revanche, ce que personne ne savait comme lui, c’était le mot de cette énigme à quatre jambes que représente un cheval inconnu pour tout acheteur, et, neuf fois sur dix, pour tout marchand. Quelques minutes suffisaient à Bob pour discerner si l’animal était jeune ou vieux, et son âge à six mois près, s’il se nourrissait bien ou mal et pourquoi, s’il était vite ou paresseux, franc ou cabochard et comment, s’il respirait avec des poumons et un cœur intacts, ce que valaient ses jarrets, ses paturons, ses sabots, leur corne, leur sole, ce qu’il avait déjà fait, ce qu’il pouvait faire, toute son histoire. Son œil pers était impayable de sérieux gouailleur, quand il procédait à ce diagnostic, aussi infaillible dans son domaine que pouvait l’être, à cette même époque, celui d’un Dieulafoy sur un malade de son hôpital ou d’un Morelli sur un tableau du quinzième siècle. Il n’y avait pas d’exemple qu’un fermier du Norfolk ou du Kerry eût jamais « enrossé » le gros Bob. Il n’avait jamais embarqué, dans l’entrepont du bateau qui faisait le service de Southampton au Havre, un seul Irlandais qui ne valût le voyage. Ajoutons tout de suite, pour donner sa physionomie vraie de loyal gentleman à cet étonnant maquignon aujourd’hui disparu, qu’il n’y avait pas d’exemple qu’il eût enrossé non plus un de ses clients. Il gagnait cinquante pour cent sur ses ventes, c’était son principe ; mais la qualité de la marchandise était garantie. Vous pouviez, si les hasards d’un hiver vous amenaient à passer un temps à Rome et que vous eussiez à chasser à courre dans la campagne qui entoure la Ville Éternelle, — c’est encore aujourd’hui un des modernes paradoxes de la Cosmopolis qu’elle est devenue, — vous pouviez, dis-je, télégraphier à Robert Campbell, 54, rue de Pomereu, Paris, ces simples mots : « Prière expédier aussitôt cheval pour chasser, six ans environ, bon sauteur, pas peureux. » Vous y joigniez l’indication du poids, celle du prix, de la taille, et, la semaine d’après, vous aviez le cheval. Vous pouviez aussi, après avoir donné à la bête les rafraîchissements nécessaires à la suite d’un long voyage, monter dessus sans l’avoir essayée davantage. Campbell faisait, bon an mal an, des centaines d’envois dans ces conditions, sinon à Rome, — car, tout de même, le risque du chemin de fer était bien grand, — dans le Maine, en Touraine, en Sologne, en Poitou, en Barrois, partout où fonctionnaient des « équipages » bien tenus. Il en était à compter les plaintes qu’il avait dû subir. Ainsi s’expliquait qu’ayant commencé par être simple « lad » dans un haras, il avait fini par acheter le terrain de la rue de Pomereu, sur lequel étaient construites ses écuries. Le chiffre de ses affaires annuelles se montait à plusieurs milliers de livres sterling. Il aurait pu, dès cette année 1902, où eut lieu l’aventure que je veux conter, se retirer du commerce et aller habiter un cottage, comme il fait aujourd’hui qu’il est très vieux, dans un bon pays d’élevage. Il a choisi Brokenhurst, sur le bord de la New Forest où se voit une race de poneys soi-disant issus des Andalous de la légendaire Armada. Mais Bob n’était pas seulement l’un des meilleurs experts en chevaux que l’Angleterre ait donnés à la France. Ce fidèle sujet de Sa Majesté la reine Victoria avait aussi, de son pays, les deux vices les plus nationaux : il aimait passionnément le whiskey, plus passionnément encore le pari. Il satisfaisait l’un et l’autre, par un poker quotidien, dans un bar d’entraîneurs et de bookmakers, le soir, la journée finie. Il les satisfaisait non moins librement, tout le long de l’année, sur les champs de courses, où il risquait d’énormes sommes. Or, les cartes, malgré son talent de bluffeur, et les « favoris » de la cote, malgré ses dons de maquignon, lui avaient tant mangé de ce qu’il avait gagné, qu’à cinquante-cinq ans il devait travailler encore. Vous le trouviez, exact à son poste, dès les huit heures, dans son yard. Il était là qui poussait du pied la litière des chevaux, pour juger si elle était bien fournie. Il les regardait au poil et à l’œil pour savoir si leur ration d’avoine avait été bien réglée, aux tendons pour juger de leur fatigue de la veille. À tous il apportait un petit morceau de sucre. Il en avait une provision dans la poche de sa jaquette. Je crois le voir encore, après tant de jours écoulés, qui leur gratte la tête, qui leur tire l’oreille, qui leur tapote la croupe, et les braves animaux s’ébrouent, le flairent de leurs naseaux, dressent leurs oreilles à sa voix. J’entends ces mots anglais vibrer dans l’air, avec des clapotements de langue :

— « Dear old boy… You jolly chap… You silly monkey… »

Et les « chers vieux garçons », les « gais compagnons », les « stupides singes » allongeaient leur tête, chacun hors de son box. Où était-on ? à Paris ou à Londres ? Les portes vertes de ces box, ouvertes dans leur partie supérieure, donnaient sur une large cour au fond de laquelle se dressait une petite maison en briques rouges, avec des fenêtres étroites, très pareille, sous son revêtement de vigne vierge, à quelque demeure bourgeoise de Kensington. Cette ressemblance était encore accrue par une espèce de renflement vitré ménagé au premier étage, et où l’architecte avait essayé de reproduire le bow-window classique. La maison, enfin, montrait ce nom sur sa porte, laquelle était en bois peint et d’un seul battant : Epsom lodge. C’était probablement la seule de tout ce quartier, si exotique pourtant, qui fût baptisée ainsi, comme un cottage anglais. Avec cela, tous les garçons d’écurie étaient Anglais, les couvertures des chevaux anglaises, les licols anglais, les brides anglaises, les selles anglaises !…

Pour achever cette impression, d’un pittoresque singulier, une jeune fille allait et venait dans cette cour, caressant, elle aussi, les têtes des chevaux, leur donnant du sucre, prononçant, de la pointe de ses dents blanches, les sacramentels : « Dear old boy… You jolly chap… » et autres douceurs ; et cette enfant de vingt-deux ans avait le plus idéal visage de miss blonde qui ait jamais illustré le vélin d’un Keepsake. Son teint délicat offrait au regard cette transparence blanche et rosé où l’on voit l’ondée d’un sang jeune et riche courir sous la peau. Elle avait le nez droit et coupé assez court, les lèvres bien ourlées, le menton un peu long, carré et frappé d’une fossette, les joues minces, la tête petite, tout cet ensemble qui donne souvent, aux jeunes filles anglaises, ce caractère d’une beauté si saine, si robuste, qu’elle est, par moments, presque masculine. Certaines statues de jeunes Grecques montrent un charme pareil, ainsi cette Électre du musée de Naples qui s’appuie de la main sur l’épaule d’Oreste, fille virginale des gymnastes, aussi grande que son frère et qui, pourtant, se distingue de lui par la grâce dans la force, par la pudeur dans l’énergie. Ce charmant et ferme visage de Mlle Hilda Campbell — car l’« Électre archaïsante » de la rue de Pomereu était tout prosaïquement la fille du marchand de chevaux — s’éclairait de deux yeux bleus, ceux de son père, mais qui prenaient, sous les sourcils et entre les cils d’or, une fraîcheur de pétale de pervenche. Une épaisse chevelure d’un fauve presque roux couronnait le front, qui n’était pas très haut, mais dans la coupe duquel un phrénologue eût retrouvé le signe de la volonté déjà révélée par le menton.

Le contraste entre ces témoignages d’une décision toute virile et la tendresse émue, la rêverie enfantine des prunelles, achevait de donner à cette physionomie une grâce singulière, et plus encore un autre contraste, qui tenait du fantastique, celui de cette beauté d’héroïne de Tennyson avec la profession qu’elle exerçait et dont elle portait le costume. Le commerce de Campbell consistait, d’abord, en chevaux de chasse. C’est seulement par exception qu’il vendait des bêtes d’attelage. Ces chevaux de selle, il fallait bien les « mettre ». Un de ses neveux, John Corbin, dit plus familièrement le grand Jack, se chargeait d’une partie de ce dressage. Il faisait l’éducation des montures d’hommes. Celle des montures de dames ressortissait à Hilda. De dix heures du matin jusqu’à six ou sept heures du soir, la jolie créature n’avait d’autre occupation que de se tenir en selle sur le dos de chevaux qui, bien souvent, n’avaient jamais senti une jupe frôler leur flanc. Ses belles tresses rousses massées sous son petit chapeau rond de feutre noir, une fleur à sa boutonnière et son joli buste serré dans le corsage sombre qui moulait ses fines épaules musclées, sa jambe prise dans la molletière de cuir jaune, l’éperon au talon, elle passait sa vie à manœuvrer de la rue de Pomereu à la porte du Bois, puis le long de l’allée des Poteaux et de la Reine-Marguerite, un des dear old boys ramenés, par son père, de quelque marché anglais. À pied, elle paraissait de taille moyenne. Sitôt en selle, à cause de son buste un peu long, elle semblait plus grande. Ses doigts gantés maniaient les rênes de bride et celles de filet avec cette sûreté légère qui traite les barres d’un cheval comme un virtuose les touches d’un piano. Ce petit tableau-là aussi, je le revois comme si c’était hier. L’animal danse et s’encapuchonne, il se traverse, il essaie de se dresser sur ses membres postérieurs, en tournant sur lui-même, pour jeter à bas cet insolite fardeau. La jeune fille ne bouge qu’à peine. On dirait qu’une magie émane d’elle. La souplesse de ses mouvements, le jeu de sa main, celui de sa jambe, rassurent le cheval. Il part, effaré au passage d’une automobile qui le frôle, — elles ne foisonnaient pas alors, — affolé au sifflement d’un train qui sort du tunnel de la Porte-Dauphine. L’écuyère le calme d’un mot, d’un geste, d’une caresse. Voici le Bois. Il jette son feu dans un temps de galop qu’elle lui permet… Une heure plus tard, quand elle rentre dans la cour de la rue de Pomereu, c’est au petit trot bien réglé de sa monture assagie, et elle saute à terre toute seule, sans que cette bataille avec la bête ait dérangé un seul des fils d’or fauve de sa chevelure, ni chiffonné la toile piquée de son col droit, ni froissé la basque de sa longue jaquette. Ses joues ont seulement rosi à l’air vif et dans l’ardeur de la course. Ses lèvres s’ouvrent sur ses fines dents blanches pour une respiration plus profonde, et un rien d’orgueil se lit dans ses yeux, tandis qu’elle flatte de la main le garrot fumant de son élève, lequel creuse le sol du sabot avec un dernier reste de révolte, — mais d’une révolte pourtant soumise.

Quand la jeune et jolie dompteuse de chevaux rentrait ainsi de ses périlleuses séances de dressage, un homme était là, dans le yard, qui la regardait avec une admiration muette. Cet homme, d’ailleurs, — un autre type d’Anglais aussi bizarre que l’endroit lui-même, — était un personnage de peu de paroles. Quand il en émettait une, elle consistait, généralement, en un guttural monosyllabe. Ce personnage, dont les anciens habitués d’Epsom lodge ne mentionnent jamais le nom sans que la conversation se prolonge sur ses excentricités indéfiniment, s’appelait donc Jack Corbin. Il était le fils du frère de la feue Mrs. Campbell et le factotum de l’écurie. L’oncle Bob, quand il perdit sa femme, en 1898, quatre ans avant l’époque où commence ce récit, aurait certainement vendu à l’encan tous ses chevaux et renoncé à son fructueux commerce, si Jack ne s’était trouvé là. Il faut ajouter que la mère de Hilda avait été emportée dans des circonstances particulièrement tragiques de soudaineté. Elle était allée au « service », comme cette famille de fidèles anglicans fait tous les dimanches, au temple national de la rue d’Aguesseau. C’était au mois de décembre. Elle prit froid dans le « tonneau » qui la ramenait à la maison, les principes du marchand de chevaux lui interdisant la voiture fermée, quelle que fût la saison. Une pneumonie double se déclara, qui emporta la pauvre femme en quarante-huit heures. Campbell et Hilda furent comme fous pendant plusieurs semaines durant. Il est vrai que, fidèles à la grande règle de l’éducation britannique : dont show your feeling (ne montrez pas vos sentiments), ils n’ont jamais rien exprimé de ce qu’ils sentaient, même dans cette première heure de leur désespoir. Mais on ne les a pas vus, de tout un mois, dans l’écurie. Il fallait, cependant, aller en Angleterre chercher des chevaux, — Jack y est allé, — surveiller le foin et l’avoine de ceux de Paris, leur pansement, la quantité d’exercice à leur donner, répondre aux clients, essayer les bêtes nouvelles, confirmer les anciennes, expédier les vendues, débattre les prix. Ce grand garçon à mine de clown, qui, lui, savait à peine le français, exécuta ce tour de force. La maison Robert Campbell ne manqua pas une bonne occasion, pendant cette réclusion, au sortir de laquelle le veuf et l’orpheline recommencèrent de vivre leur vie comme devant. L’oncle dit seulement à son neveu, en l’appelant du même terme affectueux que ses chevaux :

— « You are a dear old boy, Johnny. » (Vous êtes un cher vieux garçon, mon petit John.)

Et Corbin avait émis une espèce de réponse inintelligible qui rappelait fort un ébrouement. Mais, à force de fréquenter ces animaux, n’était-il pas arrivé à leur ressembler ? Son long visage maigre avait pris la ligne busquée d’un profil de cheval, ce que les maquignons de là-bas appellent le « nez romain ». Il était mince et ensellé comme un pur sang. Quel âge avait-il alors ? Le même qu’aujourd’hui, je gagerais, s’il existe encore… Son extrait de naissance lui aurait donné trente-cinq ans ou cinquante, que vous n’auriez été étonné ni dans un cas, ni dans l’autre, tant le cuir tanné qui lui servait de peau avait été bistré, brûlé, gaufré par le vent, le soleil, la pluie. Son existence, depuis qu’il avait été mis en selle, à peine capable d’empoigner une crinière, s’était passée tout entière dehors, sans autre couvre-chef qu’une casquette en drap brouillé. En réalité, à cette date de 1902, il avait quarante-trois ans. Des mains, fortes à étrangler un bœuf, terminaient ses longs bras. Ses jambes démesurées, maigres et nouées de muscles durs comme des cordes d’acier tressé, s’achevaient par des pieds proportionnés aux mains. Il était chaussé, du lever au coucher, de bottines tellement astiquées de crème jaune, qu’elles avaient la couleur du buis. Des jambières d’un ton pareil serraient, on ne peut pas dire son mollet — où ce renflement se serait-il placé ? — mais son tibia. Lui aussi ne quittait jamais, quelle que fût, par ailleurs, son occupation, son costume de cavalier. Avec ces formidables pinces, il n’avait pas plus tôt enfourché une bête, que celle-ci pouvait sauter, ruer, se secouer. Un étau de fer l’étreignait. Elle se serait roulée sur le dos, qu’elle n’aurait pas désarçonné son écuyer. Un jour, la chose était arrivée. Au cours d’une chasse dans la forêt de Chantilly, le cheval que montait Corbin avait manqué des quatre pieds. Il était tombé sans que le cavalier desserrât les genoux. L’animal ne s’était arraché de cette prise qu’après une lutte désespérée. En se relevant, le fer d’un des sabots de derrière avait littéralement scalpé le malheureux homme. La peau du front fut comme coupée avec un couteau, d’une oreille à l’autre. Une hémorragie suivit, si forte qu’elle sauva le blessé du transport au cerveau que devait provoquer un tel coup. Les chirurgiens ont rabattu cette calotte sanglante qui pendait. Ils l’ont recousue tellement quellement. Jack avait guéri, mais un long bourrelet rouge marquait la suture, juste à la racine des cheveux, qui avaient tous disparu. Un traitement électrique les a fait plus tard repousser, floconneux, légers, comme ceux d’un petit enfant. Ce terrible accident n’avait pas embelli cette physionomie déjà si peu faite pour inspirer l’amour. Aussi Jack Corbin, qui avait toujours été un peu misogyne, comme sont volontiers les professionnels d’un athlétisme quelconque, l’était-il devenu davantage encore. Il était visible, aux moins réfléchis, qu’il souffrait, lorsqu’une des clientes de la maison de la rue de Pomereu venait demander à voir un cheval, et que, ni le patron ni sa fille n’étant là, il devait faire les honneurs de l’écurie.

Il n’était pas moins visible que, dans son antipathie pour le sexe, ce women hater, — les Anglais, ce peuple de sportsmen, ont créé un mot pour une disposition fréquente chez eux — ce « haïsseur de femmes », donc, faisait une exception pour sa cousine. Il avait pour elle, dans le regard, quand il ne se croyait pas observé, une tendresse analogue à celle de Birnam et de Norah, les deux terriers de l’île de Skye, lesquels allaient et venaient dans la cour, entre les pieds des chevaux et les jambes des gens, si bas sur pattes et si velus, qu’ils semblaient d’énormes manchons en train de rouler à terre. Leurs yeux bruns de braves chiens très gâtés dardaient, à travers leurs longs poils d’un gris noir, la même lueur émue que les yeux bruns de John Corbin sous la visière de sa casquette, aussitôt que miss Hilda s’approchait. Mais qui avait le loisir — sauf des maniaques d’observation comme nous l’étions, mon ami toujours regretté Eugène-Mëlchior de V… et moi-même, et comme je pense à nos parties de cheval d’alors avec mélancolie, en évoquant ces images ! — oui, qui avait le loisir de démêler cette trace d’un sentiment si obscur, qu’il ne se connaissait peut-être pas lui-même, dans cette écurie toute retentissante du piaffement des sabots des bêtes sur le caillou de la cour ? Les appels des garçons s’interpellant les uns les autres s’y mêlaient, et le bruit de l’eau de la fontaine coulant dans les seaux, et le claquement des portes brusquement ouvertes et fermées, et la rumeur des automobiles amenant ou remmenant des clients, et les claquements de fouet du gros Bob excitant un cheval qu’un homme faisait courir en le tenant en main… Qu’une rêverie romanesque eût jamais pu éclore parmi ce décor et dans le cerveau d’un des personnages les plus frustes entre ceux qu’il encadrait, autant valait imaginer Campbell lui-même renonçant à son tailleur anglais, à ses chevaux anglais, à son église anglaise, à sa reine anglaise et à son breakfast pris sur les neuf heures, à la vieille mode de là-bas.

Ce n’est pas seulement l’aspect, en effet, qui transformait ce bizarre endroit en un coin détaché d’Angleterre. Bob « colonisait » chez nous comme des milliers de compatriotes à lui étaient et sont en train de « coloniser » dans tous les pays de l’un et l’autre hémisphères. Coloniser, c’est d’abord rester soi, et, par conséquent, imposer, dans sa maison, les habitudes du pays natal. La plus significative est la distribution des heures et le genre de la nourriture. Le marchand de chevaux et toute sa tribu, depuis sa fille et son neveu qui vivait avec lui jusqu’au petit groom de dix ans, en passant par la légion des garçons d’écurie, faisaient ce premier repas de neuf heures à la fourchette : les hommes à leur idée, lui avec une forte assiettée de porridge, des œufs au petit salé, un poisson frit ou grillé, de la marmelade d’oranges amères. À deux heures, c’était un lunch froid, pris, le plus souvent, debout, et qui se composai d’un peu de jambon d’agneau arrosé d’une sauce à la menthe. Un thé vers les cinq heures et, à huit, un souper léger, complétaient la liste de ces repas où il ne se versait jamais une goutte de vin. Hilda ne buvait que de l’eau et les deux hommes de la limonade quelquefois, et, le plus souvent du whiskey. Jamais un légume n’a paru sur cette table qui n’eût été cuit simplement à l’eau, sans beurre. Quand Mrs. Campbell vivait, ces menus se complétaient par quelques-uns de ces innombrables plats sucrés, puddings et pies, seules ingéniosités de la monotone cuisine d’outre-Manche. Mais Mrs Campbell n’était pas une femme de cheval. C’était une douce et pâle créature, mariée à Bob par un hasard de destinée, et, comme tant de femmes de son pays, une ménagère sentimentale. Elle était la fille, trop finement élevée, d’un gros fermier du Yorkshire, Campbell, lui, le fils, élevé trop rudement, d’un autre fermier du voisinage. Le portrait de la morte, pendu aux murs du petit salon, expliquait ce qui dut être le drame de sa vie, — un drame peut-être ignoré d’elle, et que V… et moi avons si souvent commenté, en trottant botte à botte sur des chevaux que nous avions loués là. Il arrive souvent, dans un mariage mal apparié, qu’une femme silencieuse et craintive s’étiole de mélancolie sans en comprendre les causes, — quelquefois en se croyant heureuse. C’est la plante d’essence trop peu robuste qui dépérit par le seul voisinage d’une autre plus forte. La seconde a pris tout l’air, toute l’eau, tous les sucs nourriciers du sol, dont la plus grêle avait besoin. Mrs Campbell s’était fanée de même, victime inconsciente du non moins inconscient bourreau qu’avait été le pauvre gros Bob. Comment le maquignon aurait-il jamais soupçonné que ses gestes, le son de sa voix, son rire, ses façons de manger et de boire, d’aller et de venir, son métier, tout, enfin, de sa personne brutalisait les nerfs trop faibles de sa Millicent, si douce, si attentive à ne négliger aucun de ses menus devoirs de servante légitime ? Des traces demeuraient partout éparses dans le petit salon, de la sensibilité délicate qui avait animé cette femme fragile d’un rustre au bon cœur. C’étaient des photographies de tableaux sans grande valeur, mais pourtant très différents, par leurs sujets, des gravures de courses qui décoraient le bureau de Campbell : — le Christ au Jardin des Oliviers, d’Holman Hunt ; — un groupe d’ondines empressées autour d’un chevalier, sur une plage, par Leighton, — d’autres encore. C’étaient, dans la bibliothèque, quelques volumes de poésie : le Golden Treasury, un Shakespeare, un Wordsworth, un Byron. Il est vrai qu’un lot de ces médiocres romans, que l’on appelle là-bas des penny novels, attestait que ces goûts de culture n’avaient pas été portés très loin chez la mère de Hilda. Cette grâce d’instinct avait passé, évidemment, dans la fille. Ce qu’il y avait de si particulier dans le regard de la jeune écuyère, de si frémissant dans son sourire, de si nerveux dans tout son être, ne s’expliquait point par la seule hérédité de l’honnête, mais rudimentaire Campbell. Si elle tenait de lui, et aussi de son existence de gymnaste, l’énergie musculaire, l’endurance, cette physiologie d’amazone entraînée, à sa mère elle était redevable de cette distinction de nature, de ce tour d’âme — osons le mot — qui voulait qu’elle conservât des façons si féminines dans un métier qui l’était si peu, une délicatesse irréprochable de discours dans un milieu de palefreniers, et l’aventure que je voudrais conter, et à laquelle j’arrive, ne le montrera que trop, le cœur le plus follement romanesque. Cela encore achève, pour mon souvenir, d’angliciser ce paradoxal endroit, ce minuscule îlot de vie britannique encastré en plein Paris et disparu comme l’Atlantide, pour ne laisser qu’une légende. Il y a dans cette étrange race britannique, des côtés si intensément idéalistes juxtaposés à des côtés si durement, si âprement positifs ! Tous les pouvoirs du rêve voisinent, chez elle, avec le plus exact, le plus dur réalisme. Comme il eût mieux valu, pour la pauvre Hilda, qu’elle n’eût pas été aussi complètement une enfant de cette île, baignée de brumes, où les femmes, quand elles sont tendres, le sont passionnément. « So young, my lord, and so true !… » — Si jeune, monseigneur, et si vraie !… — Cette parole de la princesse, enfant du roi Lear, l’humble fille du marchand de chevaux de la rue de Pomereu aurait pu la prendre pour elle. Ni pour l’une ni pour l’autre, cette devise n’aura été une promesse de bonheur.

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