L’Édredon artificiel et le drap de plume

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L’ÉDREDON ARTIFICIEL
ET LE DRAP DE PLUME.

Nous souhaiterions que ce que nous allons écrire pût être reproduit, répandu, affiché, répété de toutes les manières possibles, afin, qu’arrivant aux oreilles de chaque femme de la campagne, cela pût la convaincre qu’une nouvelle industrie est créée qui peut, sinon l’enrichir, au moins augmenter son bien-être sans lui imposer aucune dépense, et en lui permettant d’utiliser une matière perdue et dédaignée dans toutes les cours de fermes. En portant ce qui va suivre à la connaissance des cultivateurs, grands et petits, nous leur rendons un immense service. Qu’ils ne le dédaignent pas !

Tous les oiseaux de basse-cour, soit par suite de la mue naturelle, soit par suite de batailles, d’accidents, perdent continuellement des plumes petites et grandes, blanches, noires, fauves, de toutes couleurs que le vent promène et balaye, inutiles et dédaignées, jusqu’à ce qu’il les accroche à quelque branche de fagot, à quelque paille des fumiers ;… même enfouies au milieu des détritus et des déjections qui emplissent la fosse, ces plumes, en raison de leur structure cornée, semblent presque indestructibles, tant elles résistent à la destruction spontanée. On les retrouve longtemps, longtemps, dans les champs souillées de boue…

Eh bien, ces plumes inutiles constituent une véritable richesse ! Il ne s’agit que de savoir les utiliser pour en vendre le produit à haut prix. Pour tout instrument de transformation, la fermière n’a besoin que d’une paire de ciseaux !

Or, ces plumes folles ne sont pas les seules dont, à la campagne, on ne connaisse pas la valeur. Il est depuis longtemps admis dans nos mœurs que le duvet de l’oie, celui même du canard, ainsi que leurs petites plumes servant à faire des oreillers et des lits, l’on sait dès lors le haut prix qu’atteignent ces matières. On fait encore, avec les petites plumes de la poule et des poulets, des lits moins bons et moins beaux que l’on utilise pour les couchers communs ; mais quelque volaille qu’on tue, on jette toujours un certain nombre de plumes que l’on regarde comme trop dures et trop longues pour servir ; à peine en serre-t-on les ailes pour en faire des plumeaux ou balais divers. Eh bien, toutes ces plumes, jusqu’à la dernière, grandes ou petites, les moins belles, toutes, toutes… ont une haute valeur ! Il faut bien se pénétrer de cette valeur, et agir en conséquence.

D’après une statistique fort judicieusement faite, nous jetons au vent, nous gaspillons ou nous laissons perdre, chaque année, pour autant valant de plumes que nous achetons de coton ! Un pareil chiffre est effrayant ; mais rien n’est saisissant comme la réalité.

Que faut-il donc faire ?

Rien de plus simple. Prendre toutes ces plumes ; avec des ciseaux, en couper les barbes des deux côtés tout le long de la côte du milieu, placer ces barbes coupées dans un sac de grosse toile, semblable aux sacs à argent, puis frotter à sec entre les mains, le sac et la plume dedans avec le même mouvement que les femmes emploient pour laver le linge. Au bout de cinq minutes les barbes sont désagrégées, feutrées et enchevêtrées, formant un duvet d’une très-grande grande légèreté et parfaitement homogène. C’est l’édredon artificiel, beaucoup plus léger que l’édredon naturel, qui renferme toujours la côte des petites plumes qui le composent, si petites qu’elles soient. Or celui-ci n’en contient pas, et c’est la côte qui pèse.

Ce duvet, ainsi préparé trouvera acheteur partout. À Paris, qu’on ne l’oublie pas, on l’achète au prix de vingt francs le kilogramme ; et ce prix n’ira qu’en augmentant[1].

Maintenant, qu’est-ce que représente un kilogramme de cette matière ? Il est très-facile de s’en rendre compte ; les expériences viennent d’être faites, et prouvent que la dépouille d’un poulet ordinaire, cette dépouille que l’on jette en partie les trois quarts du temps, surtout dans la campagne, vaut un peu plus d’un franc ! En effet, elle pèse 52 à 53 grammes ; elle pourrait facilement aller à 63 et 64, mais il y a toujours un peu de perte.

Quoi qu’il en soit, il faut savoir que la dépouille d’une poule ordinaire, pèse 105 grammes, y compris la queue, les ailes, etc, et se décompose ainsi :

Côtes du dos 
10 grammes.
Côtes du ventre 
10
Côtes des ailes 
12
Côtes de la queue 
4
Côtes 
36
Duvet du dos 
25 grammes.
Duvet du ventre 
25
Duvet des ailes 
5
Duvet de la queue 
2
Duvet 
57
Récapitulation en matière préparée pour la vente :
Côtes en général 
36 grammes.
Duvet complet 
57
93
Poids de la dépouille brute 
105
Perte 
12

Faisons remarquer, en même temps, aux ménagères de la campagne, qu’il suffit d’envoyer les enfants dans le poulailler, dans la basse-cour, le long des haies du verger, pour ramasser chaque jour une importante quantité de plumes, que le travail d’en couper les barbes se fait à temps perdu, le soir, à la veillée, et que les enfants eux-mêmes peuvent y être employés.

L’oie est certainement l’animal auquel nous empruntons une plus grande quantité de plumes utilisables, mais quelle que soit la richesse de l’animal, nous n’en prélevons pas plus d’un cinquième ! Tout le reste est perdu. En employant le nouveau procédé de l’édredon artificiel, ce n’est plus un cinquième qu’on récoltera, mais les deux tiers ! Ce qui fait une récolte de trois à quatre fois plus considérable. Il est donc vrai de dire que l’on perd, même de l’oie, le mieux utilisé de nos oiseaux de basse cour, une beaucoup plus grande valeur de plumes qu’on n’en ramasse ; quatre fois plus au moins.

Encore quelques questions que je sens venir : Pourquoi faire ? À quoi peut servir l’édredon artificiel ? Qui nous dit que l’usage s’en continuera ?

À la dernière question il est facile de répondre que l’usage s’en continuera parce que, même dans les familles, c’est une magnifique découverte que tirer un excellent édredon d’un produit absolument sans valeur. Mais, l’usage futur, industriel, de l’édredon artificiel n’est point à dissimuler ; il va servir à faire du drap de plume !

Pour faire un mètre carré de drap de plume, beaucoup plus léger et plus chaud que la laine, il faut 700 à 750 grammes de la matière que nos ménagères vont faire : or, en France, rien qu’en France, nous perdons par année, de 5 à 6 millions de kilogrammes de ce duvet désagrégé. C’est avec cela qu’on fera 7 à 8 millions de mètres carrés de drap de plume ! Or, ce drap, que nous avons vu, est presque inusable parce qu’au lieu de se couper, il se feutre sur les endroits qui souffrent le plus. Il prend merveilleusement la teinture et ne se mouille jamais ; quelle merveille !

Qu’on ne s’y trompe pas ; il y a là une des plus grandes découvertes de ce siècle ! H. de la Blanchère.


  1. Comme on ne manquera pas de nous demander au moins une adresse et un nom, nous indiquons M. Bardin, 48, rue de Bondy, à Paris, l’inventeur même du procédé que nous venons de révéler, qui recevra l’édredon artificiel à bureau ouvert, à condition que l’on y joindra les côtes retirées des plumes petites et grandes.