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L’Éducation des femmes par les femmes/J.-J. Rousseau

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J.-J. ROUSSEAU



En conduisant l’histoire d’Émile jusqu’à son mariage avec Sophie, Rousseau ne se proposait pas seulement de lui donner une sorte de dénouement. Il avait sur l’éducation des femmes ses vues arrêtées, ses principes, et il en a pénétré toute la seconde moitié du dix-huitième siècle. Lorsque, en 1740, introduit comme précepteur dans la maison de M. de Mably, il rédigeait son projet pour l’éducation de M. de Sainte-Marie, il confessait son insuffisance. « Je commence, disait-il, un métier que je n’ai jamais exercé. » Neuf ans plus tard, quand il reprenait son mémoire pour s’en faire un titre auprès de M. Dupin, dont le plus jeune fils, le marquis de Chenonceaux, allait lui être confié, il parlait hardiment de ses observations prolongées, de son expérience, des conséquences qu’il en avait tirées. Et il n’aurait pas hésité à les mettre en pratique, s’il n’eût considéré que « ces essais étaient de ceux qu’il n’est point permis de tenter sur un enfant qui n’est pas à soi. » C’était presque dire que, dès ce moment, l’enfant de son imagination était né. Sophie n’est pas plus qu’Émile un idéal improvisé. Si, pour essayer de lui donner plus de crédit, Rousseau prétend « que le nom seul de Sophie est de son invention, que son éducation, ses mœurs, son caractère, sa figure même ont réellement existé et que sa mémoire coûte encore des larmes à une honnête famille, » il sait bien qu’on n’en croira rien. Par les vertus comme par les défauts qu’il lui prête, il se trahit : la vie n’a pas de ces artifices. Sophie est son œuvre, et une œuvre de système lentement mûrie. Ni ses souvenirs ni ses sentiments de famille ne durent, il est vrai, aider Rousseau à la concevoir. Il n’avait pas connu sa mère : ce fut, comme on l’a dit, son premier malheur ; le second, doublé d’une faute, avait été de mettre ses enfants à l’hôpital ; quant à Thérèse, toute sa vie elle demeura sa servante plutôt que sa compagne. Mais tous les incidents de sa jeunesse et de la libre existence qu’il s’était conservée avaient marque leur empreinte dans son âme tout à la fois méditative et ardente. À trente ans de distance, il se rappelait comme au premier jour ses jolies écolières de Chambéry ; il n’avait oublié aucun détail de son séjour aux Charmettes, et l’image de Mme de Warens ne sortit jamais de son imagination, sinon de son cœur. À Paris, dans les salons où sa mauvaise fortune l’avait dès l’abord, presque autant que ses talents, mis en faveur auprès des femmes, les femmes étaient plus que jamais le thème préféré des entretiens. Assista-t-il, chez Diderot, aux conversations qui avaient inspiré à Mme de Puysieux les Conseils à une Amie[1] ? Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’à Chenonceaux il travaillait avec Mme Dupin à rassembler les matériaux d’un traité qu’elle se proposait d’écrire sur les mérites des femmes, et qu’à l’Ermitage Mme d’Épinay dont, à cette époque, il était l’oracle familier, le consultait tout particulièrement sur la direction qu’elle donnait à sa fille. La Nouvelle Héloïse enfin était terminée, et les deux premières parties de l’histoire de Julie, qui a tant de traits communs avec Sophie, avaient été livrées au public avant qu’il eût entrepris le dernier chapitre de l’Émile[2]. Il arrivait donc à son sujet, l’esprit aiguisé par la controverse et tendu par la réflexion, non comme à une conclusion de sentiment, mais comme à un exposé de doctrine.

I

On le sent à la fermeté des principes sur lesquels il s’établit. Il serait difficile de poser avec plus de force les prémisses d’un raisonnement plus juste. Sophie doit être femme comme Émile est homme, c’est-à-dire être pourvue de ce qui lui est nécessaire pour remplir son rôle dans l’ordre physique et moral. En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme : elle a les mêmes besoins, les mêmes organes, les mêmes facultés. Mais si, en ce qu’ils ont de commun, les deux sexes sont égaux : en ce qu’ils ont de différent, ils ne sont pas comparables : ainsi le veut la sage et inflexible loi de la nature. Une femme parfaite et un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d’esprit que de visage. C’ est l’erreur fondamentale de Platon, qu’ayant ôté de son gouvernement les familles particulières et ne sachant plus quel parti tirer des femmes, il se vit forcé de les changer en hommes. Rien de plus grossier et de plus chimérique que cette promiscuité qui confond partout les deux sexes dans les mêmes travaux. Cultiver chez les femmes les qualités de l’homme, et négliger celles qui leur sont propres, c’est visiblement travailler à leur préjudice. « Croyez-moi, mère judicieuse, ne faites pas de votre fille un honnête homme ; faites-en une honnête femme, et soyez sûre qu’elle en vaudra mieux pour elle et pour nous. » Sa destination est d’être mère. Élever les hommes, quand ils sont jeunes, les soigner quand ils sont grands, les conseiller, les consoler, leur rendre l’existence commode et douce, voilà les devoirs de la femme dans tous les temps. Elle appartient à la vie domestique. Source de la famille, elle en est la gardienne. C’est sa part dans le ménage, et Rousseau n’épargne ni les descriptions pittoresques, ni les tableaux riants, pour lui en faire goûter les avantages. Il exalte gravement l’amour conjugal, — amour fondé sur l’estime, qui dure autant que la vie, sur les vertus qui ne s’effacent point avec la beauté, sur les convenances des caractères qui rendent le commerce aimable et prolongent dans la vieillesse le charme de la première union. C’est par cette sorte d’hymne qu’il clôt les derniers conseils qu’il adresse à Émile et à sa compagne, heureux de leur faire entrevoir à ce prix « le paradis sur la terre » qu’il a rêvé pour eux.

Le paradis est d’autant plus séduisant que Rousseau semble ne rien refuser aux femmes de ce qui peut y marquer leur place. Ce n’est pas qu’il se pique de leur être agréable. S’il s’agissait de celles de son temps, il n’aurait à leur faire entendre que de dures vérités. La femme telle que l’a façonnée la société est un être dépravé : à Paris comme à Londres, il n’en connaît point une seule vraiment digne de ce nom, et ailleurs cela n’est guère mieux ; la dépravation commence dans les grandes villes avec la vie ; dans les petites, avec la raison. Il est vrai que cette corruption n’est point le privilège des femmes : et c’est ce qui les excuse ; par une sorte d’émulation coupable, les deux sexes s’empruntent mutuellement leurs défauts. S’il croit pouvoir se faire honneur de ses élèves imaginaires, c’est surtout parce qu’ils sont ce qu’ils doivent être : Émile est homme et Sophie est femme : voilà tout leur mérité ; dans la confusion des sexes qui règne, c’est presque un prodige d’être du sien. Or ce prodige est simplement l’effet du retour à la nature. Si les facultés qui sont l’apanage commun des hommes et des femmes ne leur sont pas départies dans une égale mesure, prises dans l’ensemble, elles se compensent. Outre le bon sens qui, quoi qu’en disent les plaisants, est des deux sexes, la femme a la présence d’esprit, la grâce, la finesse. La force lui manque pour s’élever aux vérités spéculatives, tout ce qui est de génie passe sa portée ; mais elle a par excellence la raison pratique et les lumières du sentiment ; moins étendu et moins sûr, son jugement, plus tôt formé, est plus délié et plus souple ; elle lit au fond de la pensée, et tous les jeux de l’âme lui sont familiers : « sa mécanique est admirable pour apaiser les passions ou les soulever. » Bien plus, en même temps qu’elle triomphe par le sentiment, le sentiment l’élève. L’enthousiasme de l’honnête et du beau ne lui est pas étranger. Il n’y a rien que, sous la direction de la nature, on ne puisse obtenir de son effort. Voilà certes un témoignage qui semble placer la femme bien près de l’homme et lui donner le droit de partager d’égal à égal le bonheur attaché à leur union.

Telle n’est pas cependant, on le sait, la pensée de Rousseau. Ce n’est que par un détour de galanterie qu’il arrive plus tard, en guise de conclusion, à constituer dans les rapports des deux sexes une sorte d’équilibre. Après avoir nettement reconnu au profit des femmes la légitimité de ce que M. Legouvé a si heureusement appelé, de nos jours, l’égalité dans la différence, Rousseau rompt avec ses prémisses. On dirait qu’il n’a commencé par grandir la femme que pour lui faire mieux comprendre la nécessité de se subordonner. Sa verve chagrine avait-elle été excitée par quelque paradoxe mondain ? Il courait encore dans les salons, comme au dix-septième siècle, des thèses de convention sur l’égalité et l’indépendance absolue des sexes. M. de Puysieux avait traduit de l’anglais, aux applaudissements de tous, une œuvre satirique intitulée : La femme n’est pas inférieure à l’homme ; et Mme de Puysieux, prenant ses avantages, écrivait dans ses Conseils à une Amie : « Nous ne sommes pas plus faites pour les hommes que les hommes ne sont faits pour nous. » Si c’est à cet aphorisme que Rousseau eut l’intention de répondre, la réponse ne pèche point par le manque de netteté. « La femme, dit-il en substance, est faite pour plaire à l’homme. La dépendance est son état naturel, l’assujettissement son lot. Il faut l’habituer à se gêner, l’exercer à se contraindre, parce que toute sa vie elle aura à subir la gêne et la contrainte. Jeune, elle doit s’accoutumer à voir interrompre ses jeux sans se plaindre, à ne rien faire quand il lui plairait de travailler, à n’avoir ni goût, ni volonté. Elle ne peut sentir de trop bonne heure qu’elle n’est rien au regard de l’homme, que l’homme est le maître, que pour elle sa destinée est de céder, d’obéir, de tout subir, même l’injustice. » Rousseau se prononce sur ce point avec une rigueur qui ne souffre point de réplique. « Toute l’éducation des femmes, conclut-il, doit être relative aux hommes. Tant qu’on ne remontera pas à ce principe, on s’écartera du but, et tous les préceptes qu’on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur ni pour le nôtre. »

Ce principe est en effet le sien. Il y reste fidèle, quelles que soient les divergences de vues où dans le détail il se laisse dévier. C’est d’abord par application de ce système qu’il condamne l’éducation publique pour les jeunes filles. Il n’aimait point les collèges en général. Moins passionné contre les couvents, il leur rend cette justice, qu’ils offrent aux pensionnaires « toutes sortes d’occasions d’ébats, de courses, de jeux en plein air et dans des jardins, bien préférables à la chambre close où l’enfant n’ose ni se lever, ni marcher, ni parler, ni souffler, et n’a pas un moment de liberté pour jouer, sauter, courir, crier, se livrer à la pétulance naturelle à son âge » ; mais il n’admet pas pour cela le régime intellectuel et moral que le cloître comporte. Il estime, et personne n’a mieux que lui fait sentir, que, pour aimer la vie domestique, il faut en avoir éprouvé les douceurs dès l’enfance : « Ce n’est que dans la maison paternelle qu’on prend le goût de sa propre maison ; la femme que sa mère n’a point élevée n’aimera pointa élever ses enfants. » De même que les premières affections de la jeune fille appartiennent à la famille, c’est sur les soins de la famille que doivent porter ses premières leçons. Il faut que, de bonne heure, elle entende la cuisine et l’office, qu’elle connaisse le prix et la qualité des denrées, qu’elle soit en mesure de tenir les comptes, qu’elle puisse même servir de maître d’hôtel. Faite pour être un jour à la tête d’un ménage, en gouvernant celui de son père elle apprendra à gouverner le sien. Son devoir, s’il le faut, est de suppléer aux fonctions des domestiques ; nul n’est en état de commander que ce qu’il a appris à exécuter. On croirait entendre Mme de Maintenon.

Mais ces habitudes d’intérieur seront-elles toute l’éducation de la jeune fille ? Il ne s’en faut pas de beaucoup que Rousseau ne s’y tienne. « Il ne blâmerait pas sans distinction qu’une femme fût bornée aux seuls travaux de son sexe et qu’on la laissât dans une profonde ignorance sur tout le reste. A-t-on jamais vu que l’ignorance ait nui aux mœurs ? Trop souvent on compose avec ses devoirs à force d’y réfléchir et l’on finit par mettre le jargon à la place des choses : la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que c’est que l’honnêteté. » Ce qui l’arrête en dehors des périls auxquels peut exposer une candeur exagérée, c’est d’abord que la nature veut que les femmes pensent, jugent, aiment, connaissent, qu’elles parent leur intelligence comme leur figure ; c’est ensuite qu’un esprit cultivé rend seul le commerce agréable et l’expérience utile. Quoi de plus triste pour un père de famille qui se plaît dans sa maison d’être forcé de se renfermer en lui-même et de ne pouvoir se faire entendre à personne ? Et comment une mère qui n’a pas été exercée à réfléchir dirigera-t-elle ses enfants ? Comment les disposera-t-elle aux vertus qu’elle ne connaît pas, aux mérites dont elle n’a point l’idée ? « Elle n’en saura faire que des singes maniérés ou d’étourdis polissons, jamais de bons esprits ni des enfants aimables. »

Toutefois, après avoir fait ces concessions aux lois naturelles et sociales, Rousseau en restreint singulièrement la portée. Il ne lui paraît pas nécessaire qu’une fille sache lire et écrire de si bonne heure. Compter, soit ; pour le reste, elle peut attendre douze ans. Même à cet âge il faut la borner : l’histoire ne lui convient pas, à plus forte raison les sciences ; il lui suffit des connaissances d’usage. Surtout elle n’étudiera point dans les livres : l’abus des livres chez les hommes tue la science ; la lecture ne sert qu’à en faire de présomptueux ignorants, à dresser des Platons de quinze ans à philosopher dans des cercles ; pour les femmes, elle les dénature. Mieux vaut une fille grossièrement élevée qu’une fille savante, tenant dans la maison un tribunal de littérature. Une femme bel esprit est le fléau de son mari, de ses enfants, de ses amis, de ses valets, de tout le monde : de la sublime élévation de son génie elle dédaigne ses devoirs de femme. « Toute fille lettrée restera fille lorsque les hommes seront sensés. » La véritable école pour elle, c’est la famille et le monde : la famille où elle se forme et s’entretient par la conversation ; le monde où, sous la tutelle discrète de sa mère, elle s’exerce et se renouvelle par l’observation. Il ne lui en faut pas davantage pour se créer le fonds d’idées et de sentiments dont elle ne peut se passer.

En la tenant de si court, Rousseau ne se préoccupe pas seulement de l’attacher aux devoirs simples et graves de la vie à laquelle elle est réservée ; il songea la seconde existence qu’elle tiendra de son mari. C’est l’homme qu’elle épousera qui lui façonnera l’esprit à son gré, pour ses besoins, ses intérêts ou ses plaisirs. Appelée à vivre de la vie d’autrui, la femme n’a sur elle-même aucun droit. Sa croyance même est nécessairement asservie à l’autorité. « Toute fille doit avoir la religion de sa mère, et toute femme celle de son mari. Quand cette religion serait fausse, la docilité qui soumet la mère et la fille aux ordres de la nature efface auprès de Dieu le péché de l’erreur : hors d’état d’être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des pères et des maris comme celle de l’Église. »

II

En vue de cette obscure et passive subordination, quel est donc l’objet de l’éducation des femmes ? La destination de la femme étant de plaire, c’est à plaire qu’il faut que son éducation la prépare. L’homme doit cultiver en lui la force ; la femme, les agréments. Coquette par état, la forme de sa coquetterie change avec le temps ; mais c’est un fonds que rien n’entame, et le vœu de la nature est que les grâces dont elle a été douée servent à notre bonheur. Rousseau fonde sur cette observation toute une pédagogie. « Ce violent désir de plaire, » contre lequel Fénelon voulait qu’on se tînt si sévèrement en garde, il en fait son principal ressort. Dans l’éducation de la jeune fille, il distingue deux périodes, et c’est la transformation de la coquetterie instinctive en coquetterie raisonnée qui marque le passage du premier degré au second. « Presque en naissant, dit-il, les petites filles aiment la parure. Non contentes d’être jolies, elles veulent qu’on les trouve telles : on voit dans leurs petits airs que ce mot les occupe déjà ; et, à peine sont-elles en état d’entendre ce qu’on leur dit, qu’on les gouverne en leur parlant de ce qu’on pensera d’elles. » D’autres ont remarqué ce que les soins dont l’enfant entoure sa poupée révèlent de sensibilité précoce, d’instinct de dévouement, de tendresse quasi maternelle. Rousseau n’y voit que la première et inconsciente démonstration d’une préoccupation mondaine et toute personnelle. Dans cette poupée qu’elle habille et déshabille cent fois, cherchant sans cesse de nouvelles combinaisons et des assortiments nouveaux, c’est elle seule que l’enfant aime ; elle n’attend que le moment « d’être sa poupée elle-même. » Voilà pourquoi, tandis qu’elle répugne tant à lire et à écrire, elle arrive si vite à tenir l’aiguille, à broder, à faire de la dentelle, à dessiner des feuillages, des fruits, des fleurs, des draperies, tout ce qui peut servir à donner un contour élégant à ses ajustements. Ce goût inné se développe avec les années et se fortifie par la réflexion. Quand le précepteur d’Émile veut donner à son élève adolescent le moyen de distinguer ce qu’il doit apprendre de ce qu’il peut ignorer, il l’engage simplement à se poser cette question : À quoi cela est-il bon ? Pour la jeune fille arrivée à l’âge « où la démarche s’assure, où la taille prend de la grâce, où l’on s’aperçoit que, de quelque manière qu’on soit mise, il y a un art de se faire regarder, » ce qu’elle doit se demander, c’est : Quel effet cela fera-t-il ? Que les hommes vaillent mieux que les femmes ou les femmes que les hommes pour diriger ses premiers exercices de chant et de danse, Rousseau n’en décide pas. Personnellement, il n’a aucun goût pour les baladins chamarrés qui errent à travers les villes ; il est d’avis que, dans la maison où il élève sa jeune écolière, tout peut et doit servir à l’éclairer : son père, sa mère, son frère, sa sœur, ses amis, les gouvernantes. Mais parmi ces maîtres il place en première ligne son miroir. C’est du dehors qu’elle tire tous ses conseils de conduite et pour le dehors qu’elle les suit. Même dans la conversation, le plus sérieux des talents aimables, il s’agit pour elle de jouer un personnage. Que ceux qui s’intéressent à elle et la font causer y saisissent l’occasion de glisser çà et là quelques préceptes de morale, rien de mieux ; mais ce qu’ils doivent se proposer, c’est de lui délier l’esprit et la langue, de la rendre vive à la riposte, de la préparer à faire le charme d’autrui. « Je voudrais, dit Rousseau à qui son imagination échauffée suggère trop souvent des comparaisons plus neuves que délicates, — je voudrais qu’une jeune Anglaise cultivât avec autant de soin les talents agréables pour plaire au mari qu’elle aura, qu’une jeune Albanaise les cultive pour le harem d’Ispahan. »

Cette coquetterie dont il poursuit l’éducation avec un dessein si arrêté, n’est pas seulement dans sa pensée un devoir de condition pour les femmes ; c’est en même temps le moyen et le secret de leur légitime puissance. La femme n’a pour elle que son art et sa beauté. Or la beauté n’est pas générale ; elle périt par mille accidents, elle passe avec les années ; l’habitude en détruit l’effet. L’esprit seul est la véritable ressource, la ressource durable de la femme, — « non ce sot esprit auquel on donne tant de prix dans le monde, et qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse, mais l’art de tirer parti de celui des hommes et de se prévaloir de nos propres avantages. » Cette sorte d’adresse qui lui appartient en propre est un dédommagement équitable de la force qu’elle n’a point. Toutes ses réflexions doivent tendre à étudier l’homme, non par abstraction l’homme en général, mais les hommes qui l’entourent et auxquels elle est assujettie. Il faut qu’elle s’apprenne à pénétrer le fond de leur cœur à travers leurs discours, leurs actions, leurs regards, leurs gestes. Mît-elle pour les deviner et les conduire un peu de ruse, il n’importe, et c’est son droit. La ruse est un penchant naturel, et tous les penchants naturels sont bons. Il est juste de cultiver celui-là comme les autres ; il ne s’agit que d’en prévenir l’abus. Et c’est ainsi que Rousseau rétablit l’égalité qu’il a d’abord si singulièrement troublée. Tout ce que la femme ne peut faire ou vouloir par elle-même, son talent est de le faire faire ou le faire vouloir aux hommes ; à elle de donner à son mari, sans y paraître, tels sentiments qu’il lui plaît. Dans le ménage, l’homme est l’œil et le bras ; mais elle est l’âme. Elle est son juge, sinon son maître. Si elle ne gouverne pas, elle règne. Est-il donc si pénible de se rendre aimable pour être heureuse, et habile pour être obéie ?

En réalité, que peut produire une éducation ainsi conçue ? Rousseau se charge lui-même de nous l’apprendre. Des traits essentiels de son système il a composé le personnage de Sophie. La fiancée d’Emile est bien née et douée avec bonheur. On peut avoir de plus beaux yeux, une plus belle bouche, une figure plus imposante : on ne saurait avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche, un pied plus mignon, un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sophie aime la parure et s’y connaît ; sa mère n’a point d’autre femme de chambre qu’elle ; elle a beaucoup de goût pour se mettre elle-même avec avantage : elle ignore quelles sont les couleurs à la mode ; mais on n’a pas eu à lui apprendre celles qui lui sont favorables. Sa toilette, très modeste en apparence, est, au fond, pleine de coquetterie ; elle n’étale point ses charmes, mais en les couvrant elle sait les faire imaginer. De bonne heure on lui a donné à entendre ce que valent les grâces extérieures : dans son enfance, quand elle trouvait ouvert le cabinet de sa mère, elle n’était pas d’une fidélité à toute épreuve sur les dragées ; après maintes réprimandes, un jour enfin on lui persuada que les bonbons gâtaient les dents, que de trop manger grossissait la taille ; et elle n’y revint plus. Son esprit est, comme sa beauté, agréable sans être brillant, un esprit dont on ne dit rien, parce qu’on ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu’à soi : elle a du goût sans étude, du jugement sans connaissances ; elle conçoit les choses, mais les retient peu. Son père et sa mère ont été ses seuls maîtres, et ils se sont bornés à lui ouvrir l’intelligence sur la pratique de la vie. Elle est instruite des devoirs et des droits de son sexe ; elle connaît les défauts des hommes et les vices des femmes ; elle connaît aussi les qualités et les vertus contraires. Sur des choses d’un ordre plus élevé, sur la religion particulièrement, ses parents l’ont accoutumée à une soumission respectueuse, en lui répétant sans cesse : « Ma fille, ces connaissances ne sont pas de votre âge ; votre mari vous en instruira quand il en sera temps. » Pour les talents, c’est autre chose : Sophie en a et ne l’ignore point. Pendant quelque temps il lui a suffi de s’exercer à chanter juste ; puis elle a pris sur le clavecin quelques leçons d’accompagnement : en commençant, elle ne songeait qu’à faire paraître sa blanche main sur les touches noires ; bientôt elle trouva que le son aigre et sec de l’instrument rendait plus doux le son de la voix. Mais ce qu’on lui a enseigné avec le plus de soin, ce sont les travaux de son sexe, « même ceux dont on ne s’avise point, » comme de tailler et coudre ses robes : il n’y a pas un ouvrage à l’aiguille qu’elle ne sache faire et qu’elle ne fasse avec plaisir, surtout la dentelle, parce qu’il n’y en a pas un qui donne une attitude plus agréable et où les doigts s’exercent avec plus de grâce. C’est aussi une ménagère, et elle n’épargne pas ses soins aux devoirs domestiques. Pourtant elle n’aime pas la cuisine ; le détail en a quelque chose qui la dégoûte : elle laisserait plutôt tout la dîner aller par le feu que de tacher sa manchette, et rien ne la déciderait à toucher aux serviettes sales ; elle n’a jamais voulu, par la même raison, de l’inspection du jardin ; la terre lui paraît malpropre ; sitôt qu’elle voit du fumier, elle croit en sentir l’odeur. Bien faire ce qu’elle fait n’est que le second de ses soins : le premier est de le faire proprement et galamment. Elle n’a pas le bonheur d’être une aimable Française, froide par tempérament et coquette par vanité, voulant plutôt briller que plaire, cherchant l’amusement et non le plaisir ; en toute chose elle porte une sensibilité extrême, et cette sensibilité lui donne une activité d’imagination difficile à modérer : le besoin d’aimer la dévore. Ce tempérament qui exalte son cœur et ses sens emporte aussi parfois son caractère. Qu’on lui dise un seul mot qui la blesse, son cœur se gonfle ; un peu trop poussée, cette humeur dégénère en mutinerie, et alors elle est sujette à s’oublier. Telle se montre Sophie à quinze ans ; et dès ce moment elle est ce qu’elle doit être. L’année pendant laquelle Émile commence son éducation ne la change point. Les leçons qu’il lui donne effleurent à peine son esprit et glissent sur son caractère. Elle est impérieuse, exigeante ; elle entend qu’Émile soit exact au rendez-vous : anticiper, c’est se préférer à elle ; retarder, c’est la négliger. Négliger Sophie ! cela n’arriverait pas deux fois. Émile n’a pas cessé de dépendre de son précepteur : c’est lui qui le marie. Sophie est maîtresse d’elle-même ; c’est elle seule qui réglera son sort, et elle dédaignerait un cœur qui ne sentirait pas tout le prix du sien, qui ne lui sacrifierait pas son devoir, qui ne la préférerait pas à toute autre chose. « Le grave Émile est le jouet d’une enfant. » Le mariage accompli, on sait comment cette enfant, oubliant ses serments, le trahit.

« Insensé, quelle chimère as-tu poursuivie ? Amour, honneur, foi, vertu, où êtes-vous ? La sublime, la noble Sophie n’est qu’une infâme ! » s’écrie Émile dans le premier transport de sa douleur. Et il se demande quelle est la cause de la catastrophe. Dans l’épilogue si curieux et malheureusement inachevé des Solitaires, Rousseau paraît ne se proposer d’autre objet que la justification de sa méthode ; et pour Émile l’épreuve ne semble ne lui laisser ni scrupules ni regrets. Pendant qu’Émile faisait la cour à Sophie, tous ses talents d’adresse lui ont servi : talents de danse et de chant, talents à la course, talents de menuisier ; Rousseau lui fait honneur en outre, devant sa fiancée, des connaissances de physique, de chimie, de botanique, d’anatomie qu’il lui a inculquées. Mais c’est surtout après la faute de Sophie et sa fuite, qu’Émile recueille le bénéfice de cette éducation. L’atelier est son premier refuge et son gagne-pain ; ses hôtes sont étonnés de l’aisance avec laquelle il manie la lime et le rabot. Sur le vaisseau marchand où il s’embarque, c’est lui qui indique son chemin au capitaine. Pris par les Barbaresques et jeté au bagne, il fait la rencontre de deux chevaliers, l’un jeune, l’autre vieux, instruits tous deux et non sans mérite : « ils savaient le génie, la tactique, le latin, les belles-lettres » ; mais quelles ressources pour des esclaves ! Il ne leur restait qu’à mourir : Émile leur apprend les moyens de vivre. Homme de ressources, il est en même temps un justicier impassible ; il n’hésite pas à décapiter le capitaine qui l’a fait tomber, lui et ses compagnons, entre les mains des pirates. Quant à son propre sort, il n’importe. La philosophie l’élève au-dessus de tout. Émil esclave, que peut lui ravir cet événement ? le pouvoir de faire une sottise. Il se sent plus libre que jamais. « Le temps de ma servitude, dit-il, fut celui de mon règne ; et jamais en aucun temps je n’eus tant d’autorité sur moi que quand je portai les fers. » Jamais non plus il n’a mieux compris la maxime du maître : à savoir que la première sagesse est de vouloir ce qui est et de régler son cœur sur sa destinée. Et sa destinée se renouvelle au moment où le roman est interrompu : Émile est devenu l’esclave du dey d’Alger. — On ne saurait se donner raison avec plus d’ampleur. Aux arguments de psychologie théorique Rousseau ajoute la preuve de l’expérience accomplie ou qu’il suppose telle : c’est la glorificalion de sa doctrine. Quant à Sophie, devait-il aussi reprendre plus tard son histoire ? Elle n’apparaît qu’une fois dans la première partie des Solitaires, et c’est la mère seule qui s’y montre, un peu comme elle se montrerait de nos jours dans un drame : le soir, à la tombée de la nuit, derrière la porte où Émile travaille, tenant dans ses bras son enfant, et disant à demi-voix, à travers des sanglots étouffés : « Non, jamais il ne voudra t’ôter ta mère ! » Émile, qui s’analyse lui-même avec tant de soin, ne semble pas aussi soucieux de pénétrer dans l’âme de « cette fille enchanteresse » et d’y chercher le secret de sa faute. Rousseau aurait-il été aussi à l’aise pour faire avec elle cette sorte d’examen de conscience qu’il poursuit avec Émile imperturbablement ?

III

On peut essayer de le faire pour lui. « Je n’avais aucune idée des choses, écrit-il dans une des premières pages de ses Confessions, que tous les sentiments m’étaient déjà connus ; je n’avais rien conçu ; j’avais tout senti. » En abordant l’éducation d’Émile, il semble se défier de ces entraînements. Il ne se borne pas à modérer dans son élève l’élan des affec tions trop vives, à le détourner des spectacles énervants, à le préserver des coupables défaillances. Il éteint autour de lui, il éteint en lui tous les foyers de tendresse. Émile n’a ni frère, ni sœur, ni ami, ni connaissances ; il appartient à son précepteur, et son précepteur n’est lui-même qu’un instrument d’éducation. Pour le sevrer plus sûrement de tout sentiment, il l’isole et il règle sévèrement le développement de ses facultés. De deux à douze ans, Émile ne vit que par les sens ; à douze ans il est mis en possession de son intelligence, à quinze ans, de sa raison ; à chacun de ces degrés correspond une éducation exclusive : éducation physique, éducation intellectuelle, éducation morale ; le sentiment n’a de part qu’à la dernière. C’est le sentiment, au contraire, que Rousseau prend pour base de l’éducation de la jeune fille. Il fait sans doute à l’autorité la part nécessaire, et l’on ne saurait attendre de lui qu’il n’appelle point l’intérêt à son aide : si la petite n’avait les cerises de son goûter que par une opération d’arithmétique, il proteste qu’elle saurait bientôt calculer. Il a confiance aussi en quelque mesure dans le jugement de l’enfant, et il demande qu’on justifie à ses yeux, aussitôt qu’on le peut, tous les soins qu’on lui impose. Mais ce rôle souverain que Fénelon et Mme de Maintenon accordent à la raison, il le donne au sentiment.

Il serait injuste de s’en plaindre avec rigueur. Ce n’est pas sans motif que V. Cousin, trop aisément séduit d’ailleurs peut-être, déclarait qu’il ne connaissait rien de plus touchant que le cinquième livre de l’Émile. Le sentiment a inspiré à Rousseau des observations pleines de justesse sur la gaieté nécessaire dans l’éducation de l’enfant. Il ne veut pas qu’une jeune fille vive comme sa grand’mère ; il aime à la voir alerte, enjouée, folâtre ; il a l’horreur des longs prônes et des moralités sèches : pourquoi faire peur aux enfants de leurs devoirs et aggraver le joug qui leur est imposé par la nature ? Il ne conçoit la religion elle-même que sous une forme attrayante ; il a tellement peur que la tristesse et la gêne ne s’y glissent, qu’il interdit de faire rien apprendre de mémoire qui s’y rapporte, même les prières. « Tout ce qui doit passer au cœur doit en sortir. » C’est presque un mot de Fénelon, moins cette grâce onctueuse que l’archevêque de Cambrai communique à tout ce qu’il touche. Nul n’a parlé de la pudeur avec une délicatesse plus exquise ; nul n’a mieux réussi à tirer des grâces de la coquetterie, « qui charme en se défendant, » une loi d’honnêteté mondaine. Et que de descriptions des premiers ravissements de l’amour, fraîches, riantes, délicieuses ! Rousseau est un poète admirablement doué pour exprimer toutes les émotions de la nature.

Le danger est de se laisser enivrer à ce charme. À vingt ans, Émile ne connaît en fait de lecture que Robinson. Les deux livres de chevet de Sophie sont Barrême et Télémaque. Elle s’est éprise du fils d’Ulysse, elle est la rivale d’Eucharis. « Ô ma mère ! s’écrie-t-elle, pourquoi m’avez-vous rendu la vertu trop aimable ? » Elle ne peut maîtriser cette tendresse où l’âme n’est point seule intéressée ; elle a la sensibilité d’une Anglaise, l’ardeur d’une Italienne. Il faut qu’Émile la sauve d’elle-même. — Et Rousseau se complaît à peindre ces flammes qu’il a nourries, ces transports qu’ il a soulevés. En vain proteste-t-il qu’il cherche dans la femme l’épouse et la mère ; ce qu’il prépare, « c’est la maîtresse qui sait plaire. » Les images voluptueuses hantent son esprit. Il ne se refuse aucune licence. La grâce adorablement chaste avec laquelle il parle de la pudeur n’a d’égale que l’indiscrétion raffinée des conseils, déplacés partout ailleurs que dans la bouche d’une mère, qu’il adresse la veille de leur union à ses jeunes époux. Que dire de la scène où il entretient Sophie, avant son mariage, des douleurs de l’enfantement ? Il ne parle pas une seule fois, pour ainsi dire, des sentiments des femmes honnêtes, qu’il ne s’abandonne à développer ceux des femmes qui ne le sont pas. Ce n’est point l’idée d’un contraste utile qui le conduit, mais l’habitude et le besoin de se mettre l’esprit à l’aise. Encore l’impression est-elle moins fâcheuse lorsqu’il se borne à décrire et ne cherche pas à fournir ses raisons. Dans un passage où il exprime non sans justesse l’immoralité de bonne tenue des ménages de son temps, il définit le mari « un homme avec qui l’on garde en public toutes sortes de bonnes manières, mais qu’on ne voit point en particulier. » Malheureusement il a lui-même d’étranges théories pour justifier ces écarts. Toutes les passions sont bonnes, pourvu qu’on les domine. Non seulement il n’interdit pas de s’y livrer ; mais il encourage à le faire. « Un homme n’est pas coupable d’aimer la femme d’autrui, s’il tient cet amour malheureux asservi à la loi du devoir » ; il a le droit de jouir de ses sentiments, dès le moment qu’il y résiste. Ce n’est pas avec de tels sophismes qu’on fortifie l’âme humaine. Il n’y a que les tragédies où l’on puisse impunément exciter les passions pour en triompher. La lutte une fois engagée, qui sait quelle en sera l’issue ? Qui sait surtout ce qu’elle produira, alors que la femme pourra s’arroger les mêmes droits que l’homme, composer avec ses sentiments et finalement y céder, le sentiment, quelle qu’en soit l’impulsion, étant devenu sa règle. L’essentiel, dira un jour Mlle d’Ette à Mme d’Épinay, c’est, « non pas que la femme reste fidèle à son devoir, mais que le choix qu’elle fait hors de son devoir se justifie et qu’elle s’attache à un homme de sens et d’honneur. » La lutte, au surplus, n’est même pas ce qui intéresse Rousseau. Ce qu’il étudie avec complaisance, c’est l’effort du relèvement après la chute. Or ces drames psychologiques, attachants dans le roman, n’ont rien à voir avec une discipline d’éducation, dont l’objet comme la grandeur est de prévenir les faiblesses, en empêchant d’en concevoir la pensée.

L’attrait du sentiment est d’autant plus dangereux dans la doctrine de Rousseau, qu’il y ajoute — comme si le sentiment n’était pas assez puissant par lui-même — toutes les ressources, tous les charmes, tous les aiguillons de l’imagination. Dieu nous garde de retrancher la culture de l’imagination de l’éducation des femmes ! L’imagination est la poésie du sentiment ; elle ouvre les horizons à la pensée, la pare, la colore et l’ennoblit ; elle est la grande réparatrice, la consolatrice suprême des vicissitudes, des misères, des inégalités de la condition humaine. Encore faut-il qu’elle soit réglée, qu’elle se mêle à la vie pour l’éclairer, non pour la troubler, qu’elle soit une force, non un leurre, qu’elle nous soutienne, loin de nous égarer. Certes Rousseau est de bonne foi quand il répète : « J’étudie ce qui est ; c’est mon principe ; il me fournit la solution de toutes les difficultés » ; mais il n’est pas moins sincère quand, parti de l’observation de la nature, il se laisse entraîner dans le rêve. Il a rêvé toute sa vie pour lui-même comme pour les autres. Dans le premier voyage qu’il fît de Genève à Annecy, il raconte qu’il ne voyait pas un château à droite ou à gauche, sans aller chercher l’aventure qu’il se croyait sûr d’y trouver. Il n’osait ni entrer ni heurter ; mais il chantait sous la fenêtre qui avait le plus d’apparence, fort surpris, après s’être époumone, de ne voir paraître ni dame, ni demoiselle qu’attirai la beauté de sa voix ou le sel de ses chansons. S’il marchait par la campagne, il imaginait « dans les maisons des festins rustiques ; dans les prés, de folâtres jeux ; le long des eaux, des bains et des promenades ; sur les arbres, des fruits délicieux ; sous leur ombre, de voluptueux tête-à-tête ; sur les montagnes, des cuves de lait et de crème, une oisiveté charmante, la paix, la simplicité, le plaisir d’errer sans savoir où : rien ne frappait ses yeux sans porter à son cœur quelque invention de jouissance. » La première fois qu’il vint à Paris, il se figurait « une ville aussi belle que grande, où l’on ne voyait que de superbes rues, des palais de marbre et d’or. » Lorsqu’il retraçait ces illusions trente ans après, il en souriait ; mais elles étaient là encore, dans un repli de son imagination, toutes fraîches, prêtes à renaître ; et il n’est point bien sûr qu’il n’en eût pas, tout en se moquant un peu de lui-même, la réminiscence émue. C’est cette puissance d’imagination qui donne tant de vie au cinquième livre de l’Émile. Les descriptions y abondent ; et, comme partout, la grâce naturelle et le génie de Rousseau rachètent à chaque instant les écarts de son jugement. On trouverait difficilement des tableaux plus séduisants et plus vrais, d’une touche plus fine et plus sûre que ceux où il représente le foyer de la famille présidé par une jeune mère, la grande toilette de la coquette, la table où le maître et la maîtresse de la maison, jaloux de renvoyer chacun de leurs hôtes contents d’eux et de soi, « font en sorte, par une prévenance, un mot, un geste, un regard, que le moindre de la société ne se sente pas plus oublié que le premier, » les compagnies où la mère introduit sa fille pour lui apprendre à goûter sans danger les plaisirs de son âge et prévenir ce regret de l’inconnu qui empêche, le mariage venu, d’en remplir les sérieux devoirs ; les pérégrinations d’Émile visitant les maisons de paysans, s’enquérant de leur état, du nombre de leurs enfants, des produits de leur terre, de leurs charges, de leurs dettes, donnant peu d’argent, mais fournissant une vache, un cheval, une charrue, des médicaments pour les malades, et joignant en toutes choses l’exemple à la leçon, soit qu’il trace un sillon, soit qu’il élève un ados ou greffe les arbres du verger. Il y a déjà plus d’artifice et bien moins de charme dans la série d’aventures destinées à rendre piquantes les entrevues avec Sophie. Ces égarements prémédités dans les vallons et les montagnes pour arriver le soir à la métairie du père de Sophie comme au château de la Belle au bois dormant ; ces promenades où l’on se dirige du même côté sans qu’il y paraisse, où l’on entre dans le même abri comme par hasard ; ces orages qui rapprochent et séparent, juste quand il le faut ; ces scènes d’atelier et d’hôpital où Émile apparaît à Sophie, le maillet à la main, achevant une mortaise, où Sophie apparaît à Émile revêtue du tablier de l’infirmière, retournant un blessé, où ils semblent s’écrier l’un devant l’autre ce que Rousseau exprime comme la moralité de la scène : « Femme, honore ton chef, c’est lui qui travaille pour toi, qui te gagne ton pain, qui te nourrit : voilà l’homme. — Homme, aime ta compagne, Dieu te la donne pour te soulager dans tes maux : voilà la femme » ; — tous ces appareils d’action dramatique montés à l’avance, ces effets laborieusement combinés, ces manèges dont personne n’est dupe, déconcertent l’attention et refroidissent l’intérêt : il n’y a rien là qui ressemble à la vie, rien qui y prépare. Et le jeu devient grave lorsque, de parti pris, Rousseau jette ses élèves hors des voies du bon sens et de la vérité. Ne parlons pas de l’étrange dénouement des Solitaires, de l’île déserte, du temple orné de fleurs et de fruits où, après trois années de séparation, Émile, que la tempête a jeté sur la même plage, retrouve Sophie servant en prêtresse je ne sais quelle divinité mystique. C’est l’existence qu’il leur crée avant leur mariage qui tient du roman, sans que le roman la justifie ; c’est le cœur de Sophie qu’il corrompt en la laissant boire à la coupe empoisonnée des rêveries malsaines. Quand Mme de Sévigné conseille à Mme de Grignan de ne point empêcher Pauline de lire à son aise, elle se dit que, si Pauline prend les choses un peu de travers, il suffira d’une conversation pour la redresser ; elle se représente aussi qu’il n’y a pas de mauvaise lecture pour un bon esprit, que tout est pur aux purs ; elle s’assure enfin que sa petite-fille a en elle même, dans l’étendue relative de ses connaissances et dans la force de sa réflexion naissante, des moyens de résistance qui la protègent contre les impressions dangereuses. Ce n’est pas sur la solidité de Sophie que Rousseau peut compter ; il la livre sans défense à toutes les séductions. Cette fille de la nature n’est jamais naturelle. L’amour de la vertu, au moment où elle en est possédée, n’est point un goût sage et raisonné : c’est une passion. Elle l’aime « parce qu’il n’y a rien de si beau que la vertu ; elle l’aime parce que la vertu est la gloire de la femme, et qu’une femme vertueuse lui paraît presque égale aux anges. » Plus Rousseau fait sa destinée modeste, plus il porte haut sa pensée, non pour la rasséréner et l’épurer, mais pour l’émouvoir et l’exalter. Ce qu’il y a de sensé dans l’éducation de ménage qu’il lui donne n’est qu’une parure de convention ; on sent que ce vernis ne tiendra pas ; il semble la détacher lui-même des soins dômestiques qu’il préconise, et s’amuser de ses dégoûts. Quant aux vertus qu’il lui conserve, elles ne sont presque que des vertus de théâtre. Il les fausse en les exagérant, comme lorsqu’il se plaît, dans une sorte d’apothéose, à montrer les femmes envoyant les hommes, d’un signe, au bout du monde, aux combats, à la gloire, à la mort, où il leur plaît. « Il y a des gens, disait-il, à qui tout ce qui est grand parait chimérique et qui, dans leur basse et vile raison, ne connaîtront jamais ce que peut, sur les passions humaines, la folie de la vertu. » Finalement, il est obligé de le reconnaître : il a fait fausse route ; il a donné à Sophie une imagination trop vive : « à force de lui élever l’âme, il a troublé sa raison. »

Ce n’est pas seulement une raison troublée, c’est une raison mal assise. L’éducation que Rousseau applique aux femmes manque de moralité. Sur ce mot sans doute il faut s’entendre. Pour ne pas aimer les prônes, Rousseau n’en est pas moins un prôneur incomparable. Le discours qu’il tient à Émile sur le bonheur et la vertu, à la veille du long voyage qu’il croit utile de lui faire entreprendre avant de le laisser contracter son union, est d’une beauté achevée ; et, si les leçons qu’il donne à Sophie ne sont pas toujours aussi heureuses, le plus souvent le sentiment en est vif et généreux. Malheureusement il a tout d’abord déplacé pour elle la base de la morale. Considérant que, par la loi de la nature, les femmes, tant pour elles-mêmes que pour leurs enfants, sont à la merci des jugements des hommes, il subordonne à ces jugements toute leur vie. « L’homme, en bien faisant, dit- il, ne dépend que de lui et peut braver le sentiment public ; la femme, en bien faisant, n’a fait que la moitié de sa tâche ; et ce que l’on pense d’elle ne lui importe pas moins que ce qu’elle est ; son honneur n’est pas seulement dans sa conduite, il est aussi dans sa réputation : l’opinion est le tombeau de la vertu parmi les hommes et son trône parmi les femmes. » Ailleurs, il est vrai, il reconnaît qu’il existe, pour toute l’espèce humaine, une règle antérieure à l’opinion, une règle qui juge le préjugé même : c’est le sentiment intérieur, la conscience. Mais pour la femme il ne les sépare pas l’un de l’autre : « Si l’opinion sans le sentiment ne peut faire que des femmes fausses ou déshonnêtes qui mettent l’apparence à la place de la vertu, le sentiment sans l’opinion ne saurait leur donner cette délicatesse d’âme qui pare les bonnes mœurs de l’honneur du monde. » Bien plus, ce sentiment n’a d’autre criterium que lui-même ; ce n’est qu’un instinct, « instinct sublime » sans doute, mais capable de s’ égarer aussi bien que de s’élever. Jusqu’à la veille de son mariage, Émile ne sait point ce qu’est la loi de l’obligation morale. En le maintenant dans la simplicité de la nature, son maître l’a fait plutôt bon que vertueux. Or, c’est lui qui le déclare, celui qui n’est que bon ne demeure tel qu’autant qu’il a du plaisir à l’être ; la bonté se brise et périt sous le choc des passions humaines ; l’homme vertueux est celui qui sait se vaincre ; car alors il suit sa raison, il fait son devoir, il se tient dans l’ordre, et rien ne peut l’en écarter. Un jour vient où Émile est appelé à s’appliquer ces maximes qui, en le liant, l’affranchissent. « Jusqu’ici tu n’étais libre qu’en apparence, ô mon fils, tu n’avais que la liberté précaire d’un esclave à qui l’on n’a rien commandé. Maintenant, sois libre en effet ; apprends à devenir ton propre maître. » Jamais Sophie n’entendra un tel langage ; jamais elle ne doit être relevée de tutelle. Ce n’est pas pour elle qu’a été écrite la profession de foi du Vicaire savoyard. Libertines ou dévotes, incapables d’arriver à la sagesse par la piété, les femmes ne sont pas plus propres à atteindre à la notion philosophique du devoir. Elles peuvent avoir l’amour du bien : elles n’en connaissent point, elles sont incapables d’en connaître le principe. Quand Sophie n’est plus défendue par son amour pour Émile, rien ne la défend plus contre elle-même ; elle succombe. « Fiez-vous à votre goût de l’honnêteté et de la vertu, » écrit M. de Volmar à Julie qui chancelle, et Julie lui répond : « Avec du sentiment et des lumières j’ai voulu me gouverner, et je me suis mal conduite. » Elle sent que les véritables appuis lui manquent, qu’elle est le jouet de ses émotions, qu’elle n’a pas en elle la force qui soutient et qui sauve ; et, lasse d’une vie qu’elle est impuissante à diriger, elle n’a d’autre ressource que de mourir.

Ce dénouement de la Nouvelle Héloïse et de l’Émile est la condamnation de la doctrine. Rousseau n’a pas de juge plus sévère que lui-même. C’est à la fois son expiation et son honneur. On souffre de son orgueilleuse humilité lorsqu’il ne se confesse que pour se vanter ; on éprouve une sorte de soulagement quand, par un de ces retours au bon sens avec lequel il ne rompt jamais. il se relève d’une erreur par une inconséquence. Suivant le mot de Grimm, il ne voyait jamais les choses que d’un œil. « Personne, disait-il lui-même, personne n’étant jamais bien sûr d’être d’accord avec soi, le grand point est de connaître ses inconséquences et de garder celles qui sont les plus utiles au bonheur. » C’était, selon lui, le moyen d’avoir l’esprit juste et le cœur content. C’est surtout, semble-t-il, celui de se faire pardonner au moins en partie de dangereux paradoxes. L’aveu que les élans du sentiment et de l’imagination, ne fussent-ils jamais que généreux, ne sont point les vraies forces de l’âme ; que l’exaltation de la sensibilité n’engendre pas toujours la vertu, et surtout qu’elle n’en saurait tenir lieu ; que l’aspiration vers une certaine beauté morale mal définie, flottante, réglée par l’opinion, ne peut sans péril être substituée, dans le cœur humain, à la loi du devoir ; qu’il faut à la femme un fonds solide d’éducation pour assurer sa dignité et son bonheur : toutes ces conclusions que Rousseau fournit plus ou moins directement contre lui-même désarment la critique. Quand, embrassant à la fois les principes et les effets de son système, on cherche à en résumer le caractère et la portée, ces démentis qu’ il se donne rendent plus indulgent pour ses erreurs ; et l’on se reprend d’admiration pour tout ce que le cinquième livre de l’Émile offre, comme les quatre autres, d’ingénieux, de profond et de neuf. L’esprit du monde avait étouffé l’esprit de famille : Rousseau rend la femme au foyer, l’enfant à la mère. D’autre part, personne avant lui n’a marqué d’un trait plus juste les rapports et les différences établis par la nature entre les sexes ; personne n’a éclairé d’une lumière plus vive certains replis du cœur féminin, ceux qui se dérobent d’ordinaire ou qui ne se prêtent qu’au demi-jour. La rhétorique et la déclamation qui se mêlent à ses observations ou à ses peintures ne nuisent qu’à lui. Elles ont même le piquant avantage de tenir en éveil l’esprit du lecteur ; Rousseau est de ceux avec lesquels il ne faut jamais s’abandonner. Mais où il ne convainc pas, il émeut. En excitant la contradiction, il fait penser. Ce charme troublant et provocant est peut-être aujourd’hui celle de ses séductions que nous goûtons le plus.

IV

Ce n’est pas tout à fait ainsi qu’en jugeaient les contemporains ; et rien ne l’a peut-être mieux soutenu auprès d’eux que ses défauts. Les meilleurs juges ne s’y trompaient pas ; ils ne se faisaient pas faute de dire que l’Émile était un recueil de sublimes beautés et d’impertinences plates, de vues de génie et d’extravagances. Grimm se montrait particulièrement touché des paradoxes du cinquième livre ; et, tout en rendant justice aux discours et aux descriptions, il ne se retenait point de traiter Sophie « d’insupportable pie-grièche. » Tel n’était point le sentiment des femmes, et Sophie n’inspira presque pas moins d’enthousiasme que Julie. Rousseau eut à ce moment son année du Cid, une de ces années où le cœur de tout Paris bat à l’unisson pour un personnage imaginaire ou réel, pour une idée. Si les gens de lettres discutèrent, dans le monde il n’y eut qu’un avis ; les femmes surtout s’enivrèrent des livres et de l’auteur, « au point, dit-il, qu’il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n’eusse fait la conquête, si je l’avais entrepris ; j’ai de cela des preuves que je ne veux pas écrire. » Et les prudes du salon de Mme de Genlis déclarent elles-mêmes en effet « qu’il n’existait pas une femme véritablement sensible qui n’eût besoin d’une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d’en être aimée passionnément. » Les imaginations montées le transformaient en une sorte de directeur de conscience. On provoquait ses conseils, on les propageait, on les défendait dans les brillantes controverses des soupers, comme dans les discussions intimes de la famille. « Mon ami, disait la femme de Marmontel, il faut bien pardonner quelque chose à celui qui nous a appris à être mères. »

Quel est le secret de cet ascendant ? Comment Rousseau s’était-il conquis un sexe qu’il avait tant de fois attaqué, et dont il ne manquait pas une occasion de signaler sous une forme désobligeante la frivolité incurable ? Il faut sans doute en chercher d’abord la cause dans la puissance de son talent. Il n’était pas le premier qui eût fuit à la passion sa place dans le roman et dans la vie ; il n’avait pas encore conçu l’idée de la Nouvelle Héloïse, que depuis huit ans Richardson régnait en maître sur les cœurs. Diderot versait des larmes en lisant les infortunes de Clarisse Harlowe ; au fur et à mesure que se succédaient les volumes, l’émotion grandissait, on écrivait à l’auteur pour lui demander ce qu’allaient devenir ses héros, on le suppliait de sauver Clarisse. Mais plus d’un, comme Voltaire, n’allait jusqu’au bout des dix volumes qu’en maugréant. Aux inspirations d’une imagination émue, mais languissante, Rousseau avait ajouté l’éclat de l’éloquence, et la flamme s’en était répandue partout avec l’intérêt de la fiction. Dans les premiers jours de la publication de la Nouvelle Héloïse, on louait le livre douze sous par heure ; on pleurait, on sanglotait en le lisant, « jusqu’à s’en rendre malade, jusqu’à s’en rendre laide » ; le mot est de la fille du maréchal de Saxe. Mais rien peut-être n’a mieux servi Rousseau auprès des femmes que les dures vérités qu’il se plaisait à leur faire entendre. « Je ne veux pas dire, ainsi que l’écrivait Saint-Marc Girardin avec tant de grâce, que les femmes, comme la Martine de Molière, aiment à être battues ; mais elles se soucient peu qu’on les batte, pourvu qu’on les aime. » Or elles avaient compris que Rousseau les aimait. Plus il le niait, plus elles s’en assuraient. Comment en douter quand, s’interrompant au milieu de la leçon qu’il fait à Sophie, il s’écrie : « Et qui donc voudrait être méprisé des femmes ? Personne au monde, non, pas même celui qui ne veut plus les aimer ? » Cet emportement de mauvaise humeur le découvre. Pouvaient-elles méconnaître d’ailleurs que ses doctrines mêmes tournaient à leur avantage. Le triomphe de la sensibilité est leur triomphe. Si solides que soient les principes sur lesquels Rousseau établisse l’autorité des hommes, c’est aux femmes qu’il réserve le dernier hommage. Ce sont elles qu’il fait les conseillères, les souveraines de la vie humaine. Humiliées dans ses théories, elles reprennent leur rang dans l’action des romans où il les engage. Celles-là même qu’il laisse succomber sont supérieures aux hommes qui les entraînent ; il honore leurs faiblesses ; il idéalise leur chute. En l’exaltant à leur tour, en l’enivrant de leur ardente et tendre admiration, elles ne faisaient que lui rendre le culte contre lequel il semble se débattre, mais qu’au fond de son âme il leur a voué.

Ce culte cependant n’a rien d’aveugle. Une des maximes favorites de Rousseau est que les femmes sont juges des mérites des hommes. Elles ont, en ce qui le touche, pleinement justifié sa règle. Ce sont les femmes qui, après avoir propagé ses idées avec le plus de passion, les ont appréciées avec le plus de sagesse. Trois d’entre elles se distinguent entre toutes par la portée de leur critique, comme par la vivacité première de leur admiration : Mme d’Épinay, Mme Necker, Mme Roland. Et l’on ne peut se mieux rendre compte du caractère de l’action que Rousseau a exercée sur l’éducation des femmes qu’en voyant ce qu’elles en ont elles-mêmes pensé d’après lui.


  1. Les Conseils à une Amie avaient paru en 1750.
  2. La Nouvelle Héloïse a été écrite de 1757 à 1759, l’Émile de 1757 à 1761.