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L’Éducation des femmes par les femmes/Madame d’Épinay

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MADAME D’ÉPINAY



Il semble qu’il n’ait manqué a Mme d’Épinay qu’un mariage assorti et une première impulsion heureuse, pour laisser un nom aussi pur que son talent. Dans les Mémoires où elle raconte avec une fidélité si expressive « le roman mouvant » de son temps, bien qu’elle soit l’objet et le fond du récit, on dirait, à certains moments, qu’elle est le seul personnage qui n’y soit point à sa place, et l’on se demande ce qu’aurait fait de ces grâces exquises, au dix-septième siècle, la société des La Fayette et des Sévigné[1]. « Oh ! que vous êtes heureusement douée, lui écrivait Grimm, devenu l’arbitre de sa pensée et de son cœur ! De grâce, ne manquez pas votre vocation : il ne tient qu’à vous d’être la plus heureuse et la plus adorable créature qu’il y ait sur la terre, pourvu que vous ne fassiez plus marcher l’opinion des autres avant la votre et que vous sachiez vous suffire à vous-même. » Ne point s’appartenir, ne point se suffire et s’en honorer, telle était bien la faiblesse trop encouragée par Rousseau chez les femmes. « Je crois, disait Mme d’Épinay, avant d’avoir pris possession d’elle-même, je crois que je serai enfant jusqu’à l’âge où l’on retombe en enfance ; je le suis au point d’en faire gloire. » Cependant elle ne se fût pas refusée sans doute à suivre tout d’abord ce que Grimm appelle sa vocation. Vive et mobile, mais bonne, simple, confiante, ayant naturellement le goût de l’honnêteté et du devoir, elle avait partout cherché des appuis ; partout les appuis lui avaient manqué. Sa mère, affectueuse et dévouée, mais préservée contre les entraînements et les frivolités du siècle par les habitudes d’une dévotion presque austère, était faite pour la consoler plutôt que pour la conduire ; son oncle, M. de Bellegarde (elle avait perdu son père à dix ans), fort capable de prendre de fermes mesures pour parer à un danger pressant, mais d’humeur naturellement douce et que sa femme avait longtemps tenu sous le joug, se laissait difficilement enlever à sa quiétude : « les sentiments ne s’exprimaient chez lui que par un signe de tête, un petit sourire, un air qui effleurait à peine son visage ; on eût dit parfois qu’il n’entendait ni ne voyait. » Son mari — un homme, disait Diderot, qui a mangé deux millions sans dire un bon mot, ni faire une bonne action — ne l’avait pas épousée depuis deux mois, qu’il commençait à la négliger ; au bout d’un an, la séparation était accomplie et irrémédiable. Autour d’elle, de pures mondaines : Mme de Roncherolles, une mondaine de couvent, très entichée de noblesse, hautaine, de principes faciles pour les autres, sinon pour elle-même, et à qui il suffisait de répondre à ceux qui s’intéressaient à la jeune femme : « Si elle est mal dirigée, elle s’égarera ; mais elle ne se perdra jamais, et qui est-ce qui ne s’égare pas ? » ; — une mondaine de salon, Mme Darty, qui s’amusait de sa candeur ; ou un philosophe sans scrupule, comme Duclos, qui s’offrait à en profiter. Dans son intimité, tout près de son oreille et de son cœur, une peste, Mlle d’Ette, belle autrefois comme un ange, à qui il ne restait que l’esprit d’un démon et qui lui soufflait nuit et jour la doctrine du choix librement consenti. Contre ces tentations, où pouvait-elle trouver quelque force ? Auprès de son beau-frère, M. de Jully, honnête homme, mais léger et qui, pour lui faire accepter sa première disgrâce, ne pensait pouvoir rien faire de mieux que de justifier les « passades » de M. d’Épinay ? Auprès de Mme de Jully, qui, n’ayant d’autre reproche à adresser à son mari que de ne la point assez faire jouir d’elle-même, se donnait à Jelyotte, un acteur, sauf à se laisser mourir lorsque cette fantaisie l’aurait quittée ? Auprès de Mme d’Houdetot, son autre belle-sœur, qui, mariée le soir à un homme qu’elle ne connaissait pas le matin, avait presque aussitôt contracté avec Saint-Lambert, pour lui rester fidèle, il est vrai, l’union de son choix ? Quelque intérêt que Mme d’Épinay eût à donner de ses défaillances une excuse honorable, il n’y a que justice à y faire la part de l’exemple, de l’abandon et des incitations coupables. Lorsque le tourbillon l’a emportée, elle s’abandonne avec ivresse : elle est de tous les jeux, de toutes les fêtes, de toutes les comédies ; mais dans ses plus grands entraînements il y a des principes qu’elle ne cesse jamais de respecter. Aux dîners du bout-du-banc de Mlle Quinault, auxquels Francueil la mène, elle ne peut supporter les discours de Saint-Lambert sur l’état de nature et l’athéisme ; elle se retire. Elle n’est pas moins gênée du faste extravagant de M. d’Épinay : lorsque les laquais, précédés des estafiers, lui ouvrent à deux battants les portes de l’hôtel où il gaspille son héritage, « elle voudrait passer par le trou d’une aiguille. » À Genève, où sa mauvaise santé l’a conduite, elle étonne par sa décence aimable de sa retraite ; et à ceux qui viennent la visiter pour être les témoins curieux, indiscrets peut-être, de cette transformation, elle répond avec une spirituelle ingénuité : « Sachez que je vaux moins que ma réputation de Genève, mais mieux que ma réputation de Paris. » Elle se connaît, se suit, se juge. Tandis qu’elle se rendait en Suisse, un accident faillit mettre ses jours en danger. « Une réflexion terrible, raconte-telle, me rendait indifférente sur mon sort. Je venais de jeter un coup d’œil sur toute ma vie : qu’y avais-je vu ? Un enchaînement d’intentions droites, une conduite faible, des torts plâtrés par des sophismes. J’ai pourtant une âme honnête et sensible : qu’aurais-je fait de pire si j’eusse été corrompue ? Je n’ai plus de ces accès de faiblesse à redouter ; mais mon expérience ne m’a que trop appris que je ne puis me diriger seule. » Quand enfin elle a trouvé auprès de Grimm son Mentor, elle se fixe ; et, comme l’a remarqué Sainte-Beuve, c’est à partir de ce moment qu’elle devient ce que, mieux préparée, mieux soutenue, elle eût pu être tout de suite, et que se développe « cette droiture de sens fine et profonde » avec laquelle ceux qui la goûtaient le moins étaient obligés de compter.

I

La curiosité de son esprit se portait sur tous les sujets : métaphysique, morale, histoire, théâtre, arts, économie politique. Elle était l’auxiliaire appréciée de Grimm et de Diderot. « Chacune de vos lettres est une encyclopédie, » lui écrivait l’abbé Galiani, qu’elle a tenu presque seule pendant près de quinze ans au courant de toutes les nouvelles politiques, scientifiques et littéraires de Paris. Mais les questions d’éducation sont, entre toutes, celles qui lui tiennent le plus au cœur, et c’est par ses enfants qu’elle en a connu l’intérêt et le charme. Toujours tendre, toujours caressante, toujours applaudissante — ainsi la caractérisait Galiani, — elle avait naturellement le cœur ouvert au sentiment maternel. À la première trahison de M. d’Épinay, c’est la pensée de son fils qui l’avait sauvée d’un parti extrême ; et, lorsque Francueil la quitte, elle ne résiste au désir de se jeter dans un couvent qu’en songeant au sort de sa fille. « Mes journées sont partagées entre le soin de mon père, de ma mère et celui de mes enfants ; cette occupation est délicieuse, » répète-t-elle sans cesse dans son journal. — « Ma fille et mes petits-enfants, mes petits-enfants et ma fille, » dira-t-elle plus tard, devenue grand’mère. — C’est bien là, en effet, son monde d’habitude et de prédilection. Pauline est sous la garde de sa gouvernante ; son frère a un précepteur, Linant ; mais ni l’un ni l’autre n’ont pour elle, suivant les mœurs du temps, ce respect melé d’effroi que nous décrit d’Aguesseau en parlant de l’air glacé de ses enfants, lorsqu’il les admet en sa présence. Ils ont leur place partout, ou partout la prennent, parfois même avec une assurance qu’on est obligé de réprimer : à la table, aux jeux, aux conversations. Dans la peinture que nous a laissée Diderot du salon de l’Ermitage, ils sont le fond du tableau. Les plus jolies scènes que Mme d’Épinay reproduit elle-même dans ses Mémoires sont, comme nous dirions aujourd’hui, des scènes d’intérieur, celles où elle se représente entre Louis et Pauline, recevant leurs lettres écrites sur la terrasse et leur répondant de la chambre voisine ; provoquant, après le dîner, leurs confidences sur les occupations de la journée, ou préparant une solennelle séance d’examen. Son vœu le plus cher aurait été qu’ils retrouvassent plus tard la Chevrette telle qu’ils l’avaient connue dans leur enfance, sans modification ni embellissement d’aucune sorte, afin d’y retrouver en même temps toute la fraîcheur de leurs premiers souvenirs. C’est en s’occupant d’eux que Grimm a achevé de conquérir son cœur. Pour eux, elle est prête à toutes les abnégations. Si elle s’est laissée entraîner dans les opérations de Terray, c’est qu’elle y avait cru voir un moyen d’augmenter le bien-être de sa fille ; et le souci de l’indépendance qu’elle lui assurera est un des derniers qui l’occupent. Toute jeune encore, et alors qu’elle n’avait à attendre du monde que des succès d’amour-propre et de sentiment, elle s’était résolue à un sacrifice toujours difficile et rare : le sacrifice de soi-même ; elle s’était faite institutrice. La mode n’était-elle pour rien dans cette ferveur d’éducation ? Nous trouverons tout à l’heure dans quelques-uns des traités de Mme d’Épinay la trace des engouements du jour. Mais ce n’est plus un engouement qu’un dévouement qui dure et qui ne va pas sans effort. Afin d’être en état de se donner utilement, Mme d’Épinay s’était remise aux choses qu’elle avait oubliées et avait appris celles qu’elle ne savait pas. Et ce qu’elle avait fait avec Pauline, elle le recommence avec la fille de Pauline ; elle demande des élèves ; elle va en chercher dans sa famille. « J’ai déjà fait cinq éducations, disait-elle à quarante-trois ans, tant de mes enfants que de pauvres parents dont je me suis chargée. J’élève actuellement mes petits-enfants. » C’est sa consolation dans les mauvais jours. Quelque temps avant la naissance de sa dernière petite-fille, elle avait éprouvé un très sensible revers de fortune. « Pour me dédommager de mes désastres, écrit-elle à Galiani dans une lettre qui ne perd rien à être rapprochée des billets les plus tendres de Mme de Sévigné, je crois que je vais me faire maîtresse d’école, ou tout bonnement sevreuse. Il m’est arrivé du fond des Pyrénées une mienne petite-fille de deux ans qui est une originale petite créature. Elle est noire comme une taupe ; elle est d’une gravité espagnole, d’une sauvagerie vraiment huronne ; avec cela, les plus beaux yeux du monde et de certaines grâces naturelles, un mélange de bonté, de sévérité dans toute sa personne très marqué et bien singulier pour son âge. Je parie qu’elle aura du caractère, oui, je le parie. Et, pour qu’elle le conserve, il me prend envie de m’emparer de cette petite créature. Ce sont de terribles chaînes que je me donnerai. Je me connais, cela mérite réflexion ; ou plutôt il n’en faut pas faire et donner tête baissée dans ce nouveau piège que me tend mon étoile ; la sienne n’ en sera pas plus mauvaise. Eh bien, voilà un motif déterminant. Allons, voilà qui est dit : demain je l’enlève à sa mère, je m’en empare et nous verrons une fois ce que deviendra un enfant qui n’est ni contraint ni gêné. Ce sera le premier exemple dans Paris. Imaginez-vous que je suis la seule qui ne lui fait pas peur ; elle me sourit, l’abbé, voyez-vous cela ? Et puis, elle s’appelle Émilie. Le charmant nom et le moyen d’y résister ! » C’est cette Émilie pour laquelle elle devait écrire ses Conversations entre une mère et sa fille, le meilleur de ses ouvrages d’éducation.

Rousseau ne pouvait espérer de trouver une intelligence plus heureusement préparée à recevoir ses leçons. Cependant la première rencontre fut froide. Mme d’Épinay lui trouva, en même temps que beaucoup d’esprit, un air bizarre et farouche. Plus tard elle le jugeait avec une heureuse et bienveillante sagacité, lorsqu’elle disait : « Je suis persuadée qu’il n’y a qu’une façon de prendre cet homme pour le rendre heureux : c’est de feindre de ne pas prendre garde à lui et de s’en occuper sans cesse. » Telle avait été sa politique, dans leurs premières relations, politique qui ne dut point lui coûter : elle subissait avec passion son influence. Elle consultait volontiers tout le monde sur la direction à donner à l’éducation de ses enfants et tout le monde à la fois : Diderot, Duclos et un ami de Rousseau, le judicieux Gauffecourt. Mais, quand Rousseau lui-même était là, elle ne s’en rapportait qu’à lui. Pendant quatre ou cinq ans il exerça sur son esprit une autorité souveraine. On en trouve la marque dans une scène d’examen qui révèle d’une façon curieuse les préoccupations pédagogiques du dix-huitième siècle et nous montre la lutte des idées au sein même de la famille. Linant avait demandé qu’on fît subir à son élève un exercice en présence de quelques amis. M. d’Épinay professait peu de goût pour les doctrines que Rousseau avait commencé à répandre ; il ne croyait pas qu’il fût possible d’élever les enfants sans faire appel à leur mémoire, surtout sans exciter leur zèle par l’émulation et par l’appât d’une récompense. Avant de répondre à Linant, il lui avait posé cette question : « L’enfant est-il bien préparé ? — À merveille, répondit le précepteur. — Tant mieux, reprit M. d’Épinay. — Tant pis, répliqua Mme d’Épinay (c’est elle-même qui reproduit la conversation dans le style vif, enjoué, naturel qui lui est propre). — Pourquoi donc, madame ? — C’est qu’il y a à parier, monsieur, qu’il répondra comme un perroquet. — Toujours des idées bizarres, des opinions à la mode ! Votre fille n’est pas en état, je parie, de soutenir un exercice, même sur la Croix de par Dieu. — Ma fille ne sait rien par cœur. Elle assistera à l’examen de son frère ; et, si on lui fait des questions à sa portée, elle répondra, ou elle se taira si elle n’a rien à dire. — Fort bien, et vous ne lui montrerez pas même son frère pour exemple, s’il répond mieux qu’elle ? — C’est selon. — Et ne voyez-vous pas, madame, que cette éducation n’a pas le sens commun, qu’elle détruit tout amour-propre ?… » Et là-dessus M. d’Épinay part contre le système. Après diverses discussions de détail sur les invitations à lancer, particulièrement en ce qui touche Rousseau, à qui M. d’Épinay tient, « parce qu’il fera à l’enfant des questions saugrenues qui égayeront un peu l’ennui de la chose, » on passe au choix de la recompense. « Monsieur, songez, je vous prie, que ce choix n’est pas indifférent. — Non, non, je le sais bien. — Que la récompense ne puisse pas effacer la joie que l’enfant aura au fond de son cœur d’avoir bien fait, ni qu’elle ne le distraie pas trop des marques de distinction que je prierai mes amis de lui donner. — Diable, cela le touchera beaucoup, je crois ! — Oui, si vous me laissez faire. Je vous en prie, monsieur, dites-moi votre projet. — Non, non, je veux vous surprendre. » Le jour venu, les invités s’empressent pour entendre le candidat (il avait neuf ans), « sur Cicéron, sur l’histoire romaine et sur deux livres de l’Énéide. » La scène est achevée. Linant allait, se rengorgeant, se frottant les mains, solliciter l’indulgence de tout le monde, mais avec un air si sur du succès de l’enfant, que l’enfant lui-même en était ivre. Pauline, à qui chacun demandait sur quel sujet elle montrerait sa science (elle avait moins de huit ans), était un peu humiliée d’avouer qu’elle ne savait encore qu’un peu de géographie : « Mais, si par hasard mon frère se trompe, dit-elle, je pourrai peut-être l’aider, car je n’ai pas laissé que de retenir bien des choses des leçons qu’il recevait. — C’est-à-dire, interrompt le père, que vous ne retenez que ce qu’on ne vous apprend pas. — Papa, je retiens bien ce que je comprends, mais pas le reste. » Et l’interrogation commence. Le frère hésitant sur l’histoire romaine, la petite, qui le guettait, se lève et répond pour lui en riant. « Pourquoi avez-vous retenu cela ? lui demande Rousseau. — Monsieur, c’est que c’est beau, et que cela me fait plaisir. » Il s’agissait d’un trait de Régulus. Intervient une question sur une règle de la syntaxe latine ; elle souffle encore la réponse, et M d’Épinay de lui dire : « Pauline, est-ce parce que cela est beau et que cela te fait plaisir que tu as retenu cette règle ? — Oh ! mon Dieu non, reprend-elle, c’est parce qu’on l’a tant rabâchée à mon frère, que je l’ai retenue malgré moi et sans y rien comprendre. » Tous les traits de l’examen seraient à relever ; et Duclos qui bavarde, et Grimm qui se tait, et Mme d’Houdetot qui papillote, et Francueil qui bâille. Mais la fin est incomparable et vaut la peine d’être citée tout entière. « J’avais donné à mes amis le mot sur ce que je les priais de dire, poursuit Mme d’Épinay, pour encourager mon fils, au cas qu’il méritât leurs éloges ; mais M. d’Épinay gâta tout, comme je l’avais prévu. Il sortit de l’appartement en emmenant l’enfant, et priant de ne se pas séparer ; et il le ramena avec un habit de velours couleur de cerise et des parements superbes. Je restai désolée de cette gaucherie ; elle fit sur tout le monde la même impression que sur moi, d’autant que l’enfant avait l’air si satisfait, que l’on ne pouvait dissimuler le mauvais effet de cette récompense. Il vint d’abord embrasser ma mère, qui, depuis deux heures, ne cessait de répandre des larmes de joie. Ensuite, il vint à moi. « Je vous trouvais bien plus paré auparavant, mon ami, » lui dis-je. Duclos lui dit : « Voilà qui est fort beau, mon ami, mais n’oubliez pas qu’un sot galonné n’est jamais qu’un sot. » Rousseau, à qui mon fils voulut faire admirer son habit, ne lui répondit rien, et, l’enfant le pressant, il lui dit à la fin : « Monsieur, je ne me connais pas en clinquant, je ne me connais qu’en homme ; j’étais très disposé tout à l’heure à causer avec vous, mais je ne le suis plus. » Le singulier et amusant triomphe des idées de l’Émile avant l’Émile !

Mme d’Épinay était pénétrée de la doctrine de Rousseau. Elle l’interprétait avec une exagération de sensibilité et de gravité philosophique qui trahit et le maître et le temps. Le jeune Louis n’avait pas encore deux ans qu’elle s’extasiait, non pas à le voir battre des mains en la regardant, ce qui n’eût été que d’une bonne mère, mais a penser « qu’il n’y a pas de satisfaction pareille à celle de rendre son semblable heureux. » C’est de la même exaltation que procèdent les douze Lettres à son fils, dont la première est datée presque du jour où l’enfant entrait dans sa dixième année. « J’ai remarqué, depuis quelque temps, lui dit-elle, que vous aviez du plaisir à écrire et à lire ce qu’on vous écrivait. Je vous communiquerai donc mes réflexions ; elles pourront faire ensuite le sujet de nos entretiens. » Et elle se met à disserter sur les avantages de l’éducation privée et les inconvénients de l’éducation publique, sur la flatterie et la franchise, l’entêtement et la faiblesse, le mensonge et la droiture, les arts agréables, les devoirs sociaux, le spectacle de la nature, l’agriculture, la vertu. Rousseau, à qui elle avait donné à lire sa première lettre, ne peut s’empêcher d’en sourire. Rien de plus heureux et de plus juste en soi que l’idée de cette correspondance ; encore faut-il que l’enfant puisse entendre et répondre. Or de tels sujets seraient à peine bons pour un jeune homme de vingt ans. À cet âge, d’ailleurs, les maximes ne valent rien. Des faits, des contes, des fables, à la bonne heure ! Et puis pourquoi toujours ces grands mots de soumission, de devoir, de vigilance, de raison ? Il s’agit non de faire discourir, mais de faire agir ; avec toute cette métaphysique on ne produit que de grands enfants ou de plats importants. La leçon était brutale : Rousseau le sent et le dit ; Mme d’Épinay le sent comme lui, mais ne s’en plaint pas ; elle cherche à revêtir ses enseignements d’une forme plus riante, elle imagine des apologues et des histoires ; mais elle a beau faire, le dogmatisme l’emporte, et c’est Rousseau seul qui l’inspire, quoiqu’il refuse de se reconnaître dans son élève coupable seulement de forcer le ton.

L’enfant ne devait guère profiter de toute cette peine. Il n’était point d’espérance qu’on n’en eût conçue. «  Faites des projets sur ce marmot, écrivait Mme de Roncherolles à la jeune mère, pour faire diversion aux premiers chagrins de l’abandon. Qu’il ait la figure de son père, j’y consens, pour vous plaire ; quant au reste, tournez-le-moi à la d’Esclavelles (on sait que c’était le nom de famille de Mme d’Épinay), et dès le maillot il y faut penser. » Malheureusement rien ne fut plus mal conduit que cette éducation. Il aurait fallu que Mme d’Épinay eût bien mal profité des entretiens de Rousseau pour ne pas détester les collèges. Elle les assimilait aux hôpitaux, utiles aux orphelins et aux indigents, mais qui ne sont point faits pour ceux qui peuvent se passer des soins d’une maison publique. Elle faisait même plus de cas de la sollicitude des hôpitaux que de celle des collèges. Le médecin au moins prend connaissance du tempérament du malade et le traite pour le mal dont il faut le guérir, tandis qu’un principal ne peut se conduire que par un certain nombre de maximes générales plus ou moins exactes, qu’il applique à tous les enfants indifféremment. Comment, dans cette méconnaissance du caractère particulier de chaque enfant, ne pas être exposé à donner du pain à celui qui a soif et à présenter de l’eau à celui qui a faim ? Ne doit-il pas arriver surtout que, parce qu’un seul a soif, on donne à boire à cinquante qui n’en ont pas besoin ? Pour éviter ces fausses directions, il faudrait que chaque enfant eût à côté de lui un homme exprès chargé de l’étudier et de le former. Et même ainsi, on n’éviterait pas, quant aux connaissances, les inconvénients de l’uniformité de conduite. Le jeune homme qu’on destine à la robe se trouve élevé comme le militaire, et le militaire comme l’ecclésiastique. Aucun n’est préparé à son état. On parle de l’émulation : qui ne sait que l’émulation n’existe, à vrai dire, qu’entre trois ou quatre écoliers, entre lesquels elle dégénère le plus souvent en mauvais amour-propre et en jalousie immodérée ? — Ces raisons, qui n’étaient pas toutes incontestables, mais que Mme d’Épinay développait avec une vivacité incisive, l’avaient sans doute profondément convaincue, car elle ne revint jamais de son idée ; malheureusement elles n’avaient pas la même prise sur M. de Bellegarde et sur son mari. M. de Bellegarde et M. d’Épinay avaient été au collège, leurs aïeux aussi : pourquoi l’enfant n’irait-il pas à son tour ? Et il y était entré, en effet. Puis il en était sorti, pour y rentrer encore. Le mode de son éducation changeait — triste effet de la désunion des cœurs et des idées — suivant que c’était le crédit du père ou celui de la mère qui l’emportait.

Le programme des leçons qu’il recevait n’était pas moins exposé à varier. « Qu’il sache bien lire, bien écrire, disait Duclos ; occupez-le sérieusement à l’étude de sa langue ; il n’y a rien de plus absurde que de passer sa vie à apprendre les langues étrangères et à négliger la sienne. Il ne s’agit pas d’en faire un Anglais, un Romain, un Égyptien, un Grec, un Spartiate ; il est né Français, c’est donc un Français qu’il faut faire, c’est-à-dire un homme à peu près bon à tout. Peu de latin, très peu de latin ; point de grec ; que je n’en entende point parler ! S’il lui arrivait de le connaître sans en être ivre, il ne serait qu’un plat érudit et, s’il en devenait enthousiaste, il se rendrait ridicule. Un peu d’histoire, de géographie, sur la carte, en causant. Du calcul, tout se compte ; de la géométrie, tout se mesure, et surtout beaucoup de morale. Mais n’allez pas surtout lui interdire les plaisirs, les passions, l’ambition de se faire sa place : il faut qu’il vive et, s’il reçoit un coup de coude, qu’il sache le rendre. » — « C’est le latin qu’il doit apprendre, disait de son côte M. d’Épinay, non pour entendre ses auteurs, il n’importe, car on ne les lit jamais une fois sorti du collège, attendu que cela ne mène à rien ; mais seulement pour se tirer des cahiers de Justinien. Avec cela, des talents agréables ; je veux que l’enfant emploie deux heures par jour à l’étude du violon et deux heures à celle des jeux de société ; il faut qu’il sache défendre son argent : arrangez le reste comme vous le voudrez ; mais songez que c’est ma volonté. » Mme d’Épinay faisait de son mieux pour combattre cette volonté, au nom des principes de Rousseau. C’est en causant avec son fils, en promenant ses yeux et ses oreilles, en l’amusant, qu’elle aurait voulu lui ouvrir l’esprit. À quoi elle ajoutait les sentiments : « Aimer ses semblables, leur être utile et s’en faire aimer ; voilà la science dont on ne peut se passer. » Elle faisait aussi beaucoup de fond sur les exemples. En se décidant à emmener son fils à Genève (il avait alors douze ans), elle avait compté sur le spectacle d’un peuple libre, aux mœurs austères, pour éveiller en lui les nobles émulations ; et elle constatait qu’à peine arrivé il avait mis de côté ses dentelles. « Une des choses qui l’ont le plus frappé, écrivait-elle avec une sorte de candeur qui devait ravir Rousseau, est la visite qu’il a été faire pour moi à l’un des premiers magistrats de la ville. Il l’a trouvé logé au troisième étage, vis-à-vis de son bureau éclairé de deux lampes, son cabinet meublé de livres et son salon d’une bergame. Cet homme, d’un certain âge et d’air vénérable, n’a pas cru manquer à sa dignité en venant lui-même éclairer et reconduire mon fils, attendu que tout son cortège consiste en une servante et qu’elle était sortie : lorsqu’il a vu ce même homme recevoir les honneurs de la garnison et les bénédictions du peuple en passant par les rues, il ne lui a pas été difficile, avec deux mots d’explication de notre part, d’apprécier son habit de velours à sa juste valeur. » Au milieu de ces divergences de direction, le véritable maître de l’enfant était Linant, une bête, disait Duclos, d’autant plus bête qu’il croyait avoir de l’esprit, un pauvre homme suivant Mme d’Épinay, un pédant à coup sûr, pour qui le plus grand crime était d’avoir fait un thème à la serpe, qui n’avait ni plan, ni méthode, qui passait sans idée d’un objet à un autre, si bien que « son élève ne pouvait même pas dire à quel genre d’études on l’appliquait et avait la tête étonnée lorsqu’on lui faisait une question, » assez artificieux d’ailleurs dans son intelligence bornée et trahissant un peu tout le monde, donnant doucereusement à croire à Mme d’Épinay qu’il l’élevait suivant ses principes, assurant M. d’Épinay qu’il le laissait à son clavecin trois ou quatre heures par jour, aboutissant enfin à faire un jeune homme qui ne manquait pas d’agréments naturels, mais paresseux, joueur, coureur d’aventures, impropre à la finance où Mme d’Épinay avait d’abord essayé de l’attacher, impropre à la magistrature où elle lui avait ensuite acheté une charge, qui n’avait pas mieux réussi comme officier dans les dragons de Schomberg, faisait partout des dettes, à Bordeaux, à Paris, à Nancy, à Berne, qu’il fallut finalement enfermer et interdire, que le mariage régla un moment en l’enchaînant dans une petite ville de la Suisse, mais que son incurable légèreté ne tarda pas à reprendre, et qui, poursuivi par ses créanciers, obligeait sa mère à vendre les diamants qu’elle avait conservés comme dernière ressource.

Mme d’Épinay n’avait pas attendu ce dénouement pour le juger ; et, bien que dans la direction qu’elle avait essayé de lui donner, Rousseau eût été son conseil préféré, jamais la pensée ne lui vint de le rendre responsable. Il faut le dire à son honneur : même après l’éclat de sa rupture avec le maître, même alors qu’elle commençait « à ne plus bien comprendre son vocabulaire, » Mme d’Épinay était restée fidèle à ses doctrines. Ce n’est que lentement, sans passion, qu’elle s’en détacha. Elle n’avait jamais bien compris le système de l’éducation négative d’Émile. Pourquoi, disait-elle, condamner l’intelligence de l’enfant à cette sorte d’inertie, sous le prétexte de lui donner le temps de se fortifier ? Lui défend-on de mouvoir ses bras et de se servir de ses mains durant le temps qu’il apprend à marcher ? Il faut respecter dans son esprit comme dans son corps le travail de la nature et ne laisser aucune faculté inactive. D’autre part, nul plus que Linant ne dut contribuer à l’éclairer, par le décousu de ses procédés, sur les dangers de la théorie du travail sans travail ; et sa propre expérience acheva de la convaincre. « Toutes les méthodes agréables d’apprendre aux enfants les sciences sont fausses et absurdes, lui écrivait l’abbé Galiani dans une de ces boutades où l’esprit le dispute au bon sens ; car il n’est pas question d’apprendre la géographie ou la géométrie, mais bien de s’accoutumer à travailler, c’est-à-dire à fixer son esprit sur un objet. » — « Je m’en étais bien doutée, répondait-elle, que les méthodes agréables ne valaient rien pour les enfants. Seulement, comme j’ai la sotte habitude de ne m’en pas rapporter à mes idées, lorsqu’elles ne sont pas confirmées par les gens en qui je crois, je croyais me tromper. Actuellement, mon charmant abbé, que votre lettre est venue mettre le sceau à mes opinions, l’univers et tous messieurs les infaillibles me soutiendraient le contraire que je n’en démordrais plus. Aujourd’hui d’ailleurs la démonstration est faite : parmi les élèves dont je me suis chargée, aucun n’a réussi que je n’aie forcé par l’application à vaincre les difficultés. J’entreprends à cette heure mes petits-enfants ; je me propose cette rigueur avec eux, et certainement ils y passeront. » Cette sorte de réhabilitation de l’effort était devenue chez Mme d’Épinay, comme elle le confessait, une sorte de manie. Elle ne condamnait pas avec moins de sévérité la méthode qui consistait à faire remonter Émile à l’origine de toutes les sciences, de façon à les lui faire retrouver, comme s’il était nécessaire d’inventer ce qu’il suffisait d’apprendre ! Mais ce qui porta le dernier coup à sa confiance, c’est la légèreté paradoxale avec laquelle Rousseau traitait ses propres doctrines. Elle avait foi dans l’efficacité de l’éducation. « Les lumières qu’acquièrent les peuples doivent tôt ou tard opérer des révolutions, » disait-elle avec profondeur. Ce qui la touchait dans les mœurs de Genève, c’est que la jeunesse y entendait incessamment parler de la patrie, des devoirs du citoyen, et que tout le monde y contribuait à élever tout le monde. Elle n’entendait pas raillerie sur ce point, dès que la critique devenait sérieuse. Que Duclos déclarât, le verbe haut, que les plus belles leçons étaient impuissantes à former un esprit ou un caractère, elle n’y prenait pas autrement garde ; que Galiani lui écrivît que « c’était un délire de croire à Rousseau et à son Émile, d’admettre que les maximes, les discours eussent jamais rien fait à l’organisation des têtes » et lui jetât ce défi : « si vous y croyez, prenez-moi un loup et faites-en un chien, si vous pouvez, » elle s’en amusait et ne répliquait point. Mais il arriva qu’un jour Rousseau se mit devant elle à plaider cette thèse « que les pères et les mères ne sont point faits par la nature pour élever, ni les enfants pour être élevés, » la développa, la soutint, comme il soutenait toutes choses, avec une logique passionnée ; et ce jour-là il lui laissa la désolation dans l’âme. « Cet homme n’est point vrai, » dit-elle pour ne plus s’en dédire ; et le moment n’est pas éloigné où, rompant, sans mesure et conséquemment sans justice, avec les enthousiasmes du passé, elle déclarera que Rousseau « n’est qu’un nain moral monté sur des échasses. »

II

La profondeur du dissentiment s’accuse mieux encore dans les questions qui touchent à l’éducation des femmes. Les amis de Mme d’Épinay, dans une pensée de complaisance et pour mieux établir que son fils, qu’elle n’avait pu façonner à sa guise, n’avait rien de commun avec elle, ne l’appelaient le plus souvent que le fils de M. d’Épinay. Pauline, au contraire, est bien sa fille. Elle ne s’en était séparée avant son mariage que deux fois : la première, au moment de son voyage à Genève, et en la laissant entre les mains de Mme d’Esclavelles ; la seconde, pour lui faire faire sa première communion au couvent, suivant l’usage. Si elle l’avait laissée épouser à quinze ans M. de Belsunce, c’était par la crainte d’une fin prématurée. Même dans les premières années de son mariage, Mme de Belsunce ne resta jamais sans venir de ses terres de Navarre passer une saison avec sa mère. Rentrée définitivement à Paris, c’est elle qui la remplaçait auprès de ses correspondants, toutes les fois que Mme d’Épinay était empêchée de tenir la plume. Cette étroite intimité dont elles jouissaient autant l’une que l’autre était la juste récompense des soins de Mme d’Épinay. Elle s’était fait seconder dans son éducation par Mlle Durand et Mlle Dervillé, deux gouvernantes de mérite, deux esprits mieux faits que Linant ; mais sans jamais cesser d’avoir l’œil et la main à tout. « Qu’est-ce que vous voulez que fasse sur un enfant, disait impertinemment Duclos à Linant, un prédicateur d’activité comme vous, enveloppé d’une robe de chambre, en bonnet de nuit et couché sur deux chaises au milieu du jour ? » Mme d’Épinay payait de sa personne. Mlle d’Ette nous la représente au milieu des répétitions et des préparatifs d’une comédie, s’enfermant tous les matins deux heures dans sa chambre pour donner à Pauline sa leçon de musique, de lecture et de catéchisme. Elle s’étudiait à la suivre dans le libre développement de sa nature. Un des reproches qu’elle faisait à Rousseau, c’était de se substituer partout lui-même, ses idées, son âme à celle de tout le monde ; la Nouvelle Héloïse la laissait froide : c’est toujours l’auteur qui parle, disait-elle. Comme Fénelon et Mme de Maintenon, elle pensait que le mieux était de laisser vivre l’enfant de sa vie, « afin de l’amener à se bien connaître et à indiquer lui-même ce qu’il lui fallait. » Pour rien au monde elle n’eût voulu tromper Pauline ni se tromper sur elle. S’il lui échappe de dire : « J’en veux faire un ange, » le sens pratique reprend bientôt le dessus, et ce qu’elle voit surtout dans sa fille, ce sont les défauts. C’était une jolie enfant, intéressante, d’une intelligence qui s’annonçait dès trois ans, mais très décidée, d’une sensibilité extrême et que le couvent « avait lardée de deux mille défauts. » La vie de salon ne lui avait pas toujours été bien saine non plus. Elle s’était accoutumée à jouer un rôle, elle en était enorgueillie, elle papillotait et tranchait. Mme d’Épinay ne craint pas de s’assurer la complicité de ses amis pour la corriger ; et ces petites leçons, intervenant avec esprit, ne manquent jamais leur effet. Mme d’Épinay ne lui donnait elle-même que la fleur de ses sentiments. On admirait, non sans raison, que Pauline et son frère n’eussent jamais eu que du respect pour leur père. Elle ne souffrait pas qu’on la flattât, qu’on la gâtât, qu’on la détournât de ses devoirs d’enfant. Pour mieux établir son action, elle lui avait elle-même tracé son programme d’études.

Ce programme fait partie du recueil des morceaux de choix qu’elle avait rassemblés sous le litre de : Mes moments heureux. Pauline avait alors neuf ans. Voici quel devait être ce que nous appellerions aujourd’hui son emploi du temps. À huit heures, lever, prière, déjeuner et toilette ; à dix heures, explication de l’Épître et de l’Évangile ; à onze, écriture ; à midi, dîner : après quoi jusqu’à quatre heures, promenade à travers champs, en étudiant sous forme de récréation les animaux, les plantes, la nature, toutes les fois que le temps le permettait, ou, s’il n’était pas possible de sortir, jeux et travaux de couture, de broderie, de tapisserie ; de quatre à cinq heures, catéchisme historique et dogmatique ; de cinq à cinq et demie, exercices de mémoire sur des scènes de comédie ou des fables ; de cinq heures et demie à six et demie, histoire et géographie ; ensuite repos jusqu’à neuf heures ; à neuf heures, souper, examen moral et coucher au plus tard à dix heures et demie. Pour ces divers enseignements point de livre, et pleine liberté à l’enfant d’interrompre la leçon par des questions. Si son attention s’égarait, point de gronderie ni de punition ; il fallait la ramener par d’habiles détours en ayant l’air de se prêter à la diversion. De préceptes et de maximes, peu ; des entretiens portant sur des faits et sur des observations empruntés ou appliqués à la vie ; des exemples, s’il s’agissait de morale. Rien de plus utile surtout que de s’adresser à la conscience de l’enfant et de la faire juge d’elle-même. « A-t-elle donné quelque preuve ou de sensibilité ou de générosité ou d’autre vertu qui parte du cœur, disait la mère, c’est l’occasion de lui montrer le plus grand contentement, de lui passer dix fautes pour un seul de ses bons mouvements et de me la conduire comme en triomphe. » — « Vous voyez, concluait-elle (le plan est l’objet d’une lettre adressée à Mlle Durand), que, pour alléger le travail de ma fille, j’en exige pas mal de vous. Il faut beaucoup vivre avec elle, comme je vivrai moi-même avec elle et avec vous. » Nous voilà loin de l’élévation disproportionnée et de la sécheresse théorique des Lettres à mon fils.

La façon judicieuse et aimable dont Mme d’Épinay appliquait elle-même sa méthode ne valait pas moins que la méthode. Les Conversations entre une mère et sa fille ou les Conversations d’Émilie n’étaient que la première partie d’un traité général d’éducation. Mme d’Épinay considérait qu’une éducation bien conçue comprend trois degrés ou trois époques : de six à dix ans, de dix à quatorze ou quinze ans, de quinze ans jusqu’à l’établissement de la jeune fille. C’est au degré de six à dix ans que répondent les Conversations d’Émilie. Le plan général en est très simple. Dans ses Entretiens comme dans ses Proverbes, Mme de Maintenon met aux prises deux ou plusieurs jeunes filles imaginaires auxquelles elle fait développer une thèse : la petite scène part d’une définition précise et s’achemine, avec plus ou moins de rapidité, suivant la difficulté du sujet, vers la preuve ou démonstration qui en est comme le dénouement. Les douze Conversations d’Émilie n’ont pas cette allure réglée. Elles ont toutes pour objet de mettre en lumière quelque prescription de sagesse, de préconiser quelque qualité essentielle, l’obéissance, la modestie, l’esprit d’ordre, la raison ; l’anecdote puisée dans la vie, ou le conte inventé à plaisir, contribue à illustrer, pour ainsi dire, les vérités morales. Mais ces vérités ressortent du dialogue plutôt qu’elles n’y sont dogmatiquement établies. Émilie n’est pas un personnage de convention ; c’est bien réellement une petite fille qui cause sur les genoux de sa grand’mère, avec plus de tenue sans doute qu’à son ordinaire, avec plus de gentillesse aussi, mais qui s’y montre dans le naturel et le mouvement de son esprit, qui arrête l’entretien pour se faire expliquer les mots nouveaux à son oreille ou les sentiments dont elle n’a pas une suffisante intelligence, qui le reprend à son aise et semble le conduire, tant elle est elle-même habilement conduite, et qui, par un effet progressif que Galiani signale en l’admirant, arrive, de dialogue en dialogue, à prendre possession de ses petites facultés. La grand’mère non plus n’est point un être de raison ; elle appartient de tout son bon sens et de tout son cœur à la tâche qu’elle a assumée. Ce n’est pas seulement un devoir qu’elle s’est imposé et qu’elle poursuit avec une logique d’un effet d’autant plus sûr qu’elle en garde le secret ; c’est une satisfaction tendre qu’elle se donne. Elle fut la dernière de Mme d’Épinay : le livre avait été écrit sur son lit, qu’elle ne quittait presque plus. On sait quels succès il obtint : l’Académie Française lui décerna le prix fondé par M. de Montyon ; l’impératrice de Russie, Catherine II, l’adopta pour l’éducation de ses enfants ; et, sachant que l’auteur était presque dans l’indigence, elle lui fit délicatement remettre, sous forme de prêt, une somme de 16 000 livres. « Mais, de tous les témoignages, aucun, nous dit Grimm, ne fut plus agréable à Mme d’Épinay que ceux qui, comme celui de la princesse de Beauvau, étaient un hommage à sa sensibilité et à sa raison de mère. » Voltaire le savait bien, lorsqu’il lui écrivait : « La fille de l’arrière-petite-fille du grand Corneille vous lit en s’écriant à chaque page : Ah ! la bonne maman, la digne maman ! »

Rousseau eût pu légitimement revendiquer une part de ce succès. Les Conversations d’Emilie tiennent directement de sa méthode et de son esprit. Il en avait fourni dans le cinquième livre de l’Émile une sorte de modèle. C’est à son exemple que Mme d’Épinay donnait tant d’aisance à ces premières leçons, où elle ne semble avoir d’autre but que de nourrir, en l’excitant doucement, la curiosité de l’enfant. Mais, dès la seconde période, si elle avait abordé la suite de son plan, le maître aurait senti la différence. « Toute mon éducation s’est tournée vers les talents aimables, ces talents qui sont l’unique patrimoine intellectuel de Sophie, disait Mme d’Épinay, et j’en ai perdu l’usage : il ne me reste que quelques légères connaissances de ces arts et le sens commun. » Or elle estime que cela ne suffit pas. Nous arrivons ici au vif de ses sentiments. La réputation de bel esprit ne lui faisait pas peur ; le mot ne lui paraît « qu’un persiflage inventé par les hommes pour se venger de ce que les femmes ont communément plus d’agrément queux. » Cependant, à son sens, « on ne peut que gagner du ridicule à s’afficher pour savante, et elle ne croit pas qu’une femme puisse jamais acquérir des connaissances assez étendues et assez solides pour se rendre utile à ses semblables ; en eût-elle la théorie, la pratique lui ferait toujours défaut : tout ce qui tient à la science de l’administration, de la politique, du commerce doit donc rester étranger aux femmes ou leur être interdit. » Même dans les belles-lettres, la philosophie et les arts il est, selon elle, une mesure que les femmes ne peuvent dépasser. À quoi leur servirait d’approfondir les langues anciennes ? Encore moins pourraient-elles sonder les mystères de la métaphysique. Et si la musique, la danse et la poésie sont à leur portée, on n’en saurait dire autant de la sculpture, de l’architecture, même de la peinture, « dont elles ne peuvent guère aller contempler les chefs-d’œuvre au loin dans les écoles étrangères, et que la décence leur défend d’étudier à l’école de la nature. » Ces réserves sont sérieuses, on le voit. Mais, dans le champ où elle se renferme, Mme d’Épinay se donne carrière. Elle ouvre largement aux femmes le domaine de la littérature, française, anglaise et italienne, de la morale, de la géographie, de l’histoire, de toutes les sciences sociales. Son salon était devenu, par Grimm, le rendez-vous des diplomates : le comte de Greutz, le baron de Gleichen, le comte de Fuentès, le marquis Caraccioli, le comte de Schomberg s’y rencontraient avec Galiani, Tronchin, Diderot, Sedaine, Necker, M. de Sartines et le baron de Montyon. On y discutait toutes les questions du jour, la Théorie de l’impôt et la Législation des grains, l’Armide de Gluck et les Salons de Diderot. La première visite de Voltaire, en revenant de Genève à Paris pour recueillir les honneurs de son dernier triomphe, avait été pour sa « belle philosophe. » Mme d’Épinay ne tirait point vanité de ces commerces et ne craignait rien tant que de faire ombrage. « C’est encore un problème que je n’ai pu me résoudre, écrivait-elle à la fin de sa vie, de savoir pourquoi je n’ai jamais pu plaire à Mme Geoffrin, observant toujours paisiblement, n’offusquant et n’effaçant jamais personne, n’ayant ni fortune, ni maison montée, n’étant ni bête ni conquérante. » Mais, si elle ne se produisait qu’avec réserve, elle savait admirablement jouir de la société de ceux qu’elle avait une fois attirés. « Une heure de conversation, avait-elle coutume de dire, donne plus de satisfaction que tous les trésors de la terre. » Ses amis partis, les lumières éteintes, elle reprenait en elle-même leurs entretiens, s’y renouvelait, y puisait les éléments de sa vie. Elle ne considérait pas seulement comme légitime, elle déclarait nécessaire pour les femmes — leurs devoirs de mère, de fille, d’épouse une fois remplis — de se livrer à l’étude, de développer et d’étendre leurs connaissances : « c’est le sûr moyen de se suffire à soi-même, d’être libre et indépendante, de se consoler des injustices du sort et des hommes ; on n’est jamais plus chérie, plus considérée d’eux, que lorsqu’on n’en a pas besoin. » Quel renversement du principe de dépendance établi par Rousseau ! Diderot, raillant certains cercles de femmes ignorantes, superficielles, banales, toujours à la remorque, les comparait à des poupées mues par des ressorts dont elles n’ont pas la clef. Sophie aussi à bien des égards est une poupée. L’idée qu’à la fin de sa carrière Mme d’Épinay se faisait, le portrait qu’elle traçait de la femme, maîtresse d’elle-même, éclairée et instruite pour son bien comme pour celui de tout le monde, est, sur ce point, quelque admiration qu’elle eût autrefois professée pour le génie de Rousseau, la critique la plus décisive de sa doctrine.


  1. Mme d’Épinay, née le 11 mars 1726, mourut le 15 avril 1783.