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L’Éducation en Angleterre/Chapitre XII

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Librairie Hachette (p. 141-163).

GÉNÉRALITÉS ET CONCLUSION



Je place ici quelques remarques d’ensemble ainsi que des détails que je n’ai pas eu l’occasion de donner chemin faisant, et qui me semblent de nature à rendre mes explications plus nettes et plus claires. Il est très décousu, ce livre ; quant à cela, aucune illusion n’est possible et je ne m’en fais pas. Mais j’aime mieux avoir gardé à mes notes leur texte primitif en les ajustant tant bien que mal au bout les unes des autres. Cela doit conserver ainsi un certain cachet de vérité ; et puis, il y a de l’imprévu ; les gens sérieux ne liront que les chiffres et les gens moins sérieux les passeront. Voilà tout. En dernier lieu, c’est mon début et j’ai droit à quelque indulgence. Cette parenthèse fermée, je vous parlerai des « debating Societies ».

Les « debating Societies » ne sont pas l’une des moindres particularités de l’éducation anglaise. On nomme ainsi des assemblées où les usages parlementaires sont scrupuleusement suivis et où l’on s’exerce à la parole ; il y en a sur toute l’étendue du Royaume-Uni, dans les plus petites villes ; mais c’est surtout dans les collèges qu’il faut entendre les discussions pour se faire une idée de la liberté d’opinions qui y règne. M. de Hubner cite un collège hindou où il trouva les étudiants occupés à discuter, sous la direction de leurs maîtres anglais savez-vous quoi ? Je vous le donne en mille ! s’il ne serait pas préférable pour l’Inde de secouer le joug de l’Angleterre. Voici un autre trait qui peut faire pendant : à Stonyhurst, chez les Jésuites, le débat porte un soir sur le procès et l’exécution de Louis xvi, non au point de vue de l’acte en lui-même, qui est universellement blâmé, mais au point de vue du droit ; au vote, les voix se divisent ; beaucoup nient, mais plusieurs aussi admettent le droit qu’à la nation de juger le roi. — Une telle liberté de pensée choquerait en France, parce qu’elle produirait des divergences et par suite des querelles ; là-bas, ces divergences ne troublent en rien la paix du foyer : le père le plus conservateur ne s’indignera pas d’entendre son fils faire, en sortant des bancs scolaires, une profession de foi radicale. « Mon garçon est home-ruler, me disait un Irlandais : il adore Gladstone ; moi, je le hais ! »

Ce sont naturellement les plus grands qui prennent part aux débats ; parfois on tire au sort les noms de villes et de districts qu’ils sont censés représenter ; cela leur fait apprendre à fond la géographie du pays, dont on les improvise ainsi députés : ne faut-il pas qu’ils connaissent les « besoins de leurs électeurs » ? Rien de drôle alors comme de les entendre s’appeler gravement « the Right honorable Gentleman, the Member for West-Birminsham, » ou bien « the Member for Middlesex ». C’est un parlement en miniature. Il y a un ministère et une opposition que l’assemblée peut porter au pouvoir par ses votes. Le premier ministre ouvre et clôt la séance et en choisit le sujet par avance d’accord avec le chef de l’opposition. Il est défendu de lire ; on ne peut que se servir de notes. Toutes les « debating » ne sont pas forcément organisées de la sorte : il y en a bien où la littérature remplace la politique ; mais ce qui est général, c’est le fait de s’assembler pour parler sur un sujet quelconque. Ce qui n’est guère moins curieux, c’est le journal rédigé par les élèves et imprimé sous leur direction. Arnold créa lui-même à Rugby un Magasin, une Revue ; cet exemple a été partout suivi ; pas un collège important qui n’ait son fascicule hebdomadaire ou bimensuel. Voyez-vous nos rhétoriciens admis à faire paraître leurs élucubrations dans un journal ! Eh bien, là-bas, cela paraît tout simple et ça l’est en effet, car la censure n’est pas souvent forcée d’intervenir.

Il y a de tout dans ces revues : d’abord la chronique des mille petits faits de chaque jour, puis des souvenirs de vacances, des impressions de voyage avec croquis à la plume si l’auteur est artiste, des articles littéraires et scientifiques ; la revue sert d’organe à la debating Society ainsi qu’aux clubs athlétiques ; les maîtres y feront au besoin insérer des avis sur un changement de règlement, sur une mesure nouvellement adoptée, etc. Les anciens s’y abonnent pour rester au courant de ce qui se passe dans leur collège ; il y a aussi des abonnements d’échange entre différents collèges. Et voilà comment un jeune rédacteur de dix-sept ans a pu me dire d’un air satisfait : « Nous tirons à 1 000 exemplaires. » Ma parole ! j’étais jaloux. Eh quoi ! cela ne leur suffit pas de n’avoir pas de rangs, pas de cloches, pas de notes, pas d’études fixes, peu de silence… et pas d’abondance ! Il faut encore qu’ils aient une Revue et qu’ils tirent à 1 000 exemplaires !

Jusqu’ici j’avais surtout mis en scène des professeurs ; mais il va sans dire que je n’ai jamais perdu l’occasion d’interroger les élèves, surtout pour apprendre d’eux les petits détails intimes qui en disent plus long que les considérations les plus doctes. J’ai voulu savoir, entre autres choses, ce qu’ils pensaient des pensums ? — ils les haïssent ; — des amendes ? — ils les redoutent ; — des verges ? — ils les aiment ; voilà le résultat de mon enquête.

Sur le premier point, je les approuve cordialement. L’idée de faire recommencer un devoir mal fait n’a en soi rien que de naturel ; mais l’idée de faire copier des « lignes » est certainement l’une des plus saugrenues qui aient jamais pénétré dans une cervelle humaine. Il n’y a pas de meilleur moyen de rendre les écritures illisibles et les esprits engourdis. — Cela écarté, il reste l’amende et le fouet. La liberté dont jouissent les enfants anglais a pour corollaire indispensable la responsabilité. Par là j’entends l’inévitable châtiment ou l’inévitable dépense auxquels s’exposent les auteurs d’un méfait sans que leur repentir ou leur sagesse ultérieure ou antérieure puissent y rien changer. De même que certains prix mis au concours comportent, nous l’avons vu, de petites sommes d’argent, de même on emploie volontiers le système des amendes, surtout s’il s’agit d’un dommage réparable en payant. Si un élève s’endette quelque peu et que ses parents se refusent à le tirer de ce mauvais pas, on le force à vendre ses bibelots et ses gravures, pour amasser ainsi la somme nécessaire.

Quant au châtiment corporel, pour faire comprendre sa popularité, il faut rappeler le souvenir de ces jeunes gens qui se révoltaient naguère parce qu’il était question de le supprimer de leur horizon. Loin d’être considéré comme infamant, on le regarde comme un concours de courage, le patient ayant souvent fort à faire pour retenir ses larmes ou ses cris. Il reçoit généralement entre 10 et 14 coups (pas jusqu’au sang). Mais si, comme on le prétend, tout Anglais qui n’a pas encore reçu le fouet aspire secrètement à le recevoir, on peut être certain qu’une fois ce vœu exaucé il ne sera plus si pressé de mettre bas son pantalon. Il est évident toutefois que le patient ne se sent pas insulté et que l’opinion, considérant les coups comme la répression naturelle, n’y attache aucune signification humiliante. Un de mes amis m’a raconté comme quoi, après lui avoir appliqué consciencieusement la correction qu’il avait encourue, le head master lui avait dit, une fois, en mettant des lunettes sur son nez et un bienveillant sourire sur ses lèvres : « J’espère que vous avez de bonnes nouvelles de tous les vôtres. » — On voit la scène d’ici, et mon ami, en se la rappelant, ne pouvait s’empêcher d’en rire encore.

Mon Dieu ! tout cela, c’est une affaire de préjugés après tout ; et on peut la discuter sans prendre feu et flammes pour ou contre. Les verges développent bien le courage stoïque, mais le sport n’a-t-il pas, lui aussi, le même effet ? Il faut bien se rendre compte que les jeunes Anglais n’en restent pas à cette bienfaisante et délicieuse fatigue que goûtent les dilettanti du sport ; ils ont des entraînements pénibles, des souffrances réelles à endurer, des dangers même à affronter avec insouciance et sang-froid ; c’est un concours d’énergie et un concours de tous les instants : il n’y a rien qui trempe les âmes plus fortement. Voilà pourquoi les châtiments corporels n’ont pas une aussi grande portée qu’on veut bien le dire. J’ajouterai qu’ils sont à présent devenus beaucoup plus rares. Dans les grandes écoles personne ne s’en plaint ; c’est du sein des classes moyennes que commence à monter une clameur de protestation inspirée par le sentiment de la « dignité humaine ». Pauvre dignité humaine, on lui en fait avaler de si raides qu’elle serait mal venue à se plaindre d’un usage qui ne l’entache en rien. Quoi qu’il en soit, pour répondre à ce sentiment, beaucoup de private masters ajoutent à leurs prospectus : « No corporal punishment ; Pas de punitions corporelles. »

Soit ! pourvu que l’on n’en vienne pas à l’inepte pensum !… Dans certaines écoles congréganistes, on a remplacé le traditionnel moyen de répression par des férules, des coups assez violents donnés sur les doigts ou le dos de la main ; cela est plus commode pour le bourreau, mais l’invention est malencontreuse. Si l’on se décide à frapper, ce ne sont pas les mains, toujours faciles à estropier, qu’il faut choisir… je n’insiste pas.

M. Taine, dans ses remarquables Notes sur l’Angleterre, a fait un tableau très sombre de la vie de collège… Je crois qu’il s’en est rapporté à des publications déjà anciennes dans lesquelles le « fagging » jouait un grand rôle précisément parce qu’on voulait le faire disparaître. Les écrivains, dans ce but, réunissaient pour noircir cette institution tous les abus qui avaient pu se produire çà et là. Tom Brown a été berné dans une couverture et rôti le long du feu jusqu’à se trouver mal, parce qu’il ne voulait pas céder à un grand son billet de loterie… c’était une lâcheté ! Mais je crois qu’il est difficile d’en conclure qu’on rôtit tous les petits enfants qui ne veulent pas céder leurs billets de loterie. Jamais, en tout cas, pareil fait ne se produirait aujourd’hui. J’ai déjà dit quel brillant succès a couronné les efforts tendant à supprimer les brimades ; on est parvenu à les faire presque complètement disparaître, et cela sans entamer en rien cette hiérarchie scolaire qui est la pierre angulaire de tout l’édifice, parce qu’elle seule rend possible l’usage de la liberté et la pratique du sport. Dans nos lycées, les censeurs, les proviseurs, les préfets des études, les surveillants surtout forment une véritable armée et pourtant la vie des élèves est bien simplifiée par sa monotonie même ; ici, tout marche avec quelques maîtres qui professent et dirigent à la fois. Pourquoi ? — Parce que les præpostors sont leurs auxiliaires et les plus puissants auxiliaires que l’on puisse trouver.

Les élèves d’un collège anglais sont divisés en somme en trois catégories : ceux qui obéissent ; ceux qui sont indépendants ; et ceux qui commandent. Sont indépendants les Fifth Form (classe intermédiaire) ; mais ils se rangent de préférence du côté du pouvoir qu’ils exerceront à leur tour l’année suivante. Quant à ceux qui commandent, l’important est qu’ils reçoivent directement l’impulsion des maîtres. Quand Arnold arriva à Rugby, il trouva justement que les grands étaient laissés à eux-mêmes, que personne ne prenait soin de les inspirer, de les guider il en résultait une tyrannie maintenue trop souvent par la terreur. Arnold commença — et tous suivirent ensuite son exemple — à faire des grands ses lieutenants. Traités en hommes, intéressés au bon ordre, fiers de leur mission, ceux-ci répondirent merveilleusement à ce qu’on leur demanda. Leur commandement est peut-être parfois un peu brusque de forme, mais il est réfléchi et extraordinairement raisonnable. Voilà ce que M. Taine ne dit pas ; il est vrai que nous sommes en 1888 et non en 1869, époque à laquelle, si je ne me trompe, il écrivit son livre. — Il n’y a pas que les præpostors qui exercent le pouvoir ; dans chaque boarding house, il y a un cricket-captain, un foot-ball-captain, un House-captain (celui-ci nommé non d’après ses capacités athlétiques, mais d’après son travail et ses succès)… autant de « fonctionnaires » qui contribuent à la police générale.

Ceux qui obéissent, c’est la masse des classes inférieures et, d’une façon plus particulière, les « fags » désignés à tour de rôle. Le fagging en effet n’a pas complètement disparu. Je sais même encore quelques établissements où les fags vont chercher le déjeuner des grands à la cuisine et faire griller leurs tartines — et quelques professeurs qui trouvent cela tout naturel et souhaitent que ce vestige d’un vieil usage ne disparaisse pas à son tour. Quant aux élèves, ils se montrent fiers d’être gouvernés par les aînés d’entre eux ; il en était ainsi même alors que le fagging était un vrai esclavage dans l’exercice duquel les malheureux recueillaient un grand nombre de taloches au passage. L’autorité des præpostors reste donc franchement populaire ; d’autre part, elle est une nécessité : il importe seulement qu’elle achève de se dégager de tout service domestique.

L’étude des langues vivantes est fort à la mode en Angleterre actuellement ; mais personne ne la prône plus que M. Haysman, inventeur d’un « Système International » qui n’est pas sans mérite. Il est vrai que ce système a surtout pour objet d’améliorer l’éducation commerciale, mais ce n’est pas une raison pour le passer sous silence. Il est basé sur ce principe qu’il est fort difficile d’apprendre à fond une langue étrangère hors du pays où cette langue est parlée, à moins qu’on n’y sacrifie beaucoup de temps et qu’on ne donne à cette étude le pas sur toutes les autres. Voilà pourquoi M. Haysman, qui a établi à Londres un collège où les études commerciales sont très développées, se charge de faire passer la mer à ses élèves afin que, pendant quelques mois, chaque année, ils puissent résider, soit en Allemagne, soit en France. C’est une éducation à roulement continu ; les parents n’ont à s’occuper de rien ; grâce à un arrangement qu’il a conclu avec les directeurs des « meilleures maisons d’éducation » de Boulogne, Amiens, Paris, Bonn et Hanovre, M. Haysman conduira leurs enfants dans la ville qu’il leur plaira d’indiquer et les y laissera le temps voulu ; les mesures sont prises pour que les élèves pendant le temps de leur séjour à l’étranger puissent continuer à suivre les cours commencés en Angleterre.

La théorie n’est pas mauvaise assurément ; sans parler de la justesse du principe sur lequel elle est basée, il est certain qu’à un âge où l’intelligence est si apte à recevoir des impressions et la mémoire à les fixer, ce séjour à l’étranger peut avoir de bons résultats ; on chasse de la sorte bien des préjugés avant qu’ils se développent et l’on ôte aux idées à venir beaucoup d’étroitesse. On peut ajouter que cette éducation internationale semble convenir à une époque où la vapeur et l’électricité ont tellement rapproché les distances que l’homme ne peut plus pour ainsi dire se renfermer dans les frontières de son pays.

Dans la pratique malheureusement, il est arrivé que les élèves de M. Haysman, transportés par groupes dans un monde scolaire dont les idées et les habitudes heurtaient les leurs, se sont constamment tenus à l’écart de leurs condisciples momentanés et n’ont pas fait par conséquent tous les progrès désirables. Quant aux collèges qui les reçoivent en France et en Allemagne, ils sont bien loin d’être les meilleurs. Ces restrictions faites, l’idée de M. Haysman n’en reste pas moins originale et est appelée sans doute à être appliquée plus tard dans des conditions plus favorables.

Il est généralement admis en France que l’Éducation anglaise est encore basée exclusivement sur l’enseignement religieux. Ceux qui pensent ainsi sont à tout le moins très en retard, si même ils ne sont pas complètement dans le faux : car la religion protestante est peu faite pour servir de base à une éducation quelconque ; je veux dire quelques mots du rôle qu’elle joue actuellement dans les collèges anglais.

Ces collèges ont presque tous à leur tête un clergyman et la plupart des maîtres qui l’assistent appartiennent aussi au clergé. D’autre part, beaucoup poursuivent encore le même idéal qu’Arnold : faire des « christian gentlemen ». Mais quels moyens ont-ils en leur pouvoir pour atteindre ce but, autres que la persuasion et l’exemple ? — Est-ce que les élèves se confessent ? Est-ce qu’il entre dans l’esprit du protestantisme de faire précéder tous les exercices, classes, études, etc., par des invocations et des oraisons ? avant le repas, oui : mais ce n’est qu’une courte phrase escamotée dans un déploiement de serviette. En somme, la journée scolaire s’écoule presque sans pratiques religieuses d’aucune sorte. L’enseignement théologique n’est donné que le dimanche : à la chapelle, ce jour-là, il y a le service et un sermon pendant lequel on n’exige qu’une tenue respectueuse. Et si les parents expriment le désir que leur enfant n’y assiste pas, on l’en exemptera sans se croire pour cela obligé de le renvoyer. Quel est le collège catholique où un élève serait dispensé des offices ? Il n’y en a pas et, dans un certain sens, il ne peut y en avoir. Ici le culte a une élasticité qui s’accommode des attitudes les plus diverses. Qu’un enfant dise hautement dans l’école qu’il est athée, on le priera de s’en aller : les Anglais ont encore ce bon sens de regarder un athée ou celui qui se dit tel comme une bête malfaisante ; mais à part cela, il est bien libre d’ajouter quelque chose au credo qu’on lui a appris ou d’en retrancher des articles. — Il y a, dans le rite de l’Église d’Angleterre, une communion qui diffère essentiellement de la communion des catholiques : cet acte n’a rien de forcé : on voit, dans la vie d’Arnold, combien il était pénétré de joie quand il avait amené quelqu’un de ses boys à l’accomplir ; mais comment les avait-il conquis ? Par son exemple, par sa parole et son enseignement du dimanche, cela est vrai, cependant leur demande n’en était pas moins spontanée, réfléchie : nul règlement, je dirai presque nulle pression de l’opinion, ne les avaient obligés à la formuler.

« L’enseignement religieux dans mon école, dit un head master, est donné le dimanche conformément aux principes de l’Église d’Angleterre ; mais je m’efforce surtout (il ne se reconnaît que le droit de s’efforcer) d’amener les enfants à mettre la religion en pratique. Dans toutes les occasions, je les encourage à agir par honneur et par devoir et non pas par crainte d’une punition. Je ne perds pas l’occasion de déposer dans leur esprit le germe des aspirations nobles et généreuses, le culte de la vérité et de la droiture, l’amour de la lutte contre soi-même et le sentiment de la fraternité des hommes entre eux : et je veux faire en sorte qu’ils puissent trouver en moi un ami plutôt qu’un maître. » (Grosvenor school, Twickenham.) − Voilà bien en effet le but moral de l’éducation anglaise ; mais est-ce un but religieux ? oui, si l’on entend par religion la croyance en Dieu et l’obligation reconnue de faire le bien ici bas ; non, si la religion veut dire culte, société, ensemble de dogmes. Si c’est là ce qu’on entend par une éducation exclusivement basée sur l’enseignement religieux, je ne sais pas quelle autre éducation on pourrait adopter sans tomber dans l’athéisme et l’immoralité. J’estime, au contraire, que dans les collèges anglais il y a un minimum de pratiques religieuses.

La libre pensée ayant fait depuis quelques années des progrès, il s’est formé un petit noyau d’hommes qui tendent à chasser Dieu de l’école ; mais ils n’ont pu arriver à conquérir que quelques « cramming » où leur cynisme a tellement révolté l’opinion qu’actuellement dans les private schools une réaction en sens inverse se produit. Dans un de ces « cramming » un père, laissant son fils, disait au directeur : « J’ai confiance que vous le ferez réussir à l’examen : mais je vous recommande aussi son âme. — His soul ? Sir ! répondit le grossier personnage : I dont know that he has a soul or not : I’ll try to send his body to India ; that s’all I can say[1].» – On comprend que de telles paroles aient soulevé l’indignation publique et fait échouer les efforts des libres penseurs. Quant aux public schools, ces turpitudes ne les atteignent pas et ne les atteindront pas d’ici à bien longtemps. Précisément parce que la religion n’y est pas imposée en tant que culte, nul ne songera à reprocher à ceux qui les dirigent de l’enseigner à leurs élèves.

Ce qui est plus difficile encore à analyser que l’éducation religieuse, c’est l’éducation patriotique, parce qu’elle est encore moins apparente. En Angleterre, le patriotisme a une puissance extraordinaire, mais il est d’une nature toute spéciale. Pour nous, Français, la forme sous laquelle nous nous le représentons le plus aisément, parce que c’est aussi sous cette forme que nous avons eu le plus souvent l’occasion de l’exercer, c’est le sacrifice de la vie sur le champ de bataille. Or j’ai entendu plusieurs fois des Anglais manifester à cet égard des sentiments très peu chauvins. Cela choque tout d’abord et il faut du temps pour se convaincre que chez ce peuple, qui a conquis une partie du monde non par les armes, mais par le travail, l’amour du pays ne peut revêtir la même forme que chez nous. Quant à dire qu’il n’existe pas, c’est oublier l’orgueil britannique qui tourne tout autour du globe, c’est oublier la communauté d’idées et de sentiments qui réunit comme par un fil invisible tous les Anglais semés à sa surface, c’est oublier la récente manifestation du Jubilé si imposante par son caractère d’unanimité, c’est oublier enfin toutes les fortunes particulières qui ont été dépensées pour donner à l’Angleterre le Premier rang même dans des choses en apparence futiles ; et surtout l’initiative privée avec ses innombrables fondations de tous genres, les corps de volontaires qu’elle a organisés et la flotte qu’elle avait même tenté d’armer.

Ce patriotisme-là, on ne l’enseigne pas au collège ; il semble inné chez tout Anglais avec la fierté un peu dédaigneuse de sa race ; et il est contenu tout entier dans un chant qui est une véritable profession de foi nationale et que l’on entonne en toute circonstance dès qu’il y a le moindre prétexte de rendre un hommage, même indirect, à l’Angleterre. Je renonce à compter combien de fois je l’ai entendu, ce God Save the Queen ; mais en deux circonstances il m’a permis de me rendre compte de la profondeur du patriotisme anglais. C’était d’abord dans le salon d’un château : quelqu’un jouait du piano ; dans l’embrasure d’une fenêtre, assis sur une haute banquette un petit garçon de onze ans — le fils de la maison — lisait dans un grand livre, lequel le captivait à tel point qu’il ne m’avait pas entendu entrer Après beaucoup de morceaux plus ou moins harmonieux, qui se succédaient les uns aux autres presque sans interruption, le piano fit entendre l’hymne national. Le petit Anglais en était évidemment à un passage palpitant : il ne leva pas les yeux, mais glissa de la banquette et se tint debout, respectueusement. Quand le dernier accord eut retenti, il se rehissa sur son siège, toujours sans regarder autour de lui.

La seconde fois, le cadre était plus imposant : c’était dans cette merveilleuse grotte de Finegal dans laquelle les flots de l’Océan exécutent sur les piliers de basalte les concerts étranges que Mendelssohn a cherché à rendre. Les touristes, débarqués non sans peine sur l’îlot solitaire et couvert d’écume, avaient pénétré dans la grotte en suivant une rampe de fer scellée dans le roc : et là ils se tenaient muets d’admiration… Bientôt les voix cherchèrent à réveiller les échos endormis dans les sombres recoins, puis une chanson écossaise s’envola vers la voûte, gaiement attaquée par quatre jeunes gens Le moment de s’en aller était venu : les chanteurs improvisés ôtèrent leurs chapeaux et, aussi solennels que s’ils récitaient un psaume, entonnèrent le God Save the Queen. — Jamais le chant royal ne m’avait paru si beau qu’à travers les bruits multiples de l’air et des eaux, en ce lieu empreint d’une si grande majesté, et exécuté par des artistes plus que médiocres, mais qui incarnaient si bien l’âme de leur patrie !

  1. « Son âme, monsieur ? Je ne sais pas s’il a une âme ou s’il n’en a pas. Je tâcherai d’envoyer son corps dans l’Inde. Voilà tout ce que je puis vous promettre. »