L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814)/23

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L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 82 (p. 594-624).
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XXIII.

LE PAPE À FONTAINEBLEAU. — SIGNATURE DU CONCORDAT.


I. Mémoires du cardinal Consalvi. — II. Œuvres complètes du cardinal Pacca. — III. Correspondance du cardinal Caprara. — IV. Correspondance de Napoléon ier. — V. Dépêches diplomatiques et documens inédits français et étrangers, etc.


I.

Arrivé à Fontainebleau le 19 juin 1812 au matin, Pie VII, ainsi que nous l’avons raconté dans notre précédente étude, n’avait pas d’abord trouvé où reposer sa tête. Aucun ordre n’était parvenu au concierge du château, le sieur Ribbes. Il en coûtait à ce digne homme d’interdire l’entrée de la résidence impériale au vieillard épuisé de fatigue qu’il avait sous les yeux. D’un autre côté, comment recevoir sans instructions un tel hôte, ou plutôt comment se constituer à ses risques et périls le gardien sans mandat d’un pareil prisonnier ? L’humble concierge déclara qu’il ne pouvait rien prendre sur lui, et qu’il allait en référer à ses supérieurs. Afin de concilier toutefois avec l’accomplissement de son devoir la compassion dont il ne pouvait se défendre, M. Ribbes offrit au saint-père de l’installer provisoirement dans une maison qu’il possédait non loin du palais. Ce fut dans ce modeste logis que durant la même soirée Pie VII reçut la visite du duc de Cadore apportant l’ordre tardif de mettre immédiatement en état les appartemens destinés au souverain pontife.

Le lendemain, M. Bigot de Préameneu accourait à Fontainebleau, où la plupart de ses collègues ne tardèrent pas non plus à se rendre. Leur but n’était pas en ce premier moment d’être admis auprès de la personne du pape, car Pie VII gisait encore sur son lit de douleur dans un état de santé qui, pendant trois semaines environ, renouvela toutes les inquiétudes que l’on venait d’éprouver pour sa vie[1]. Par cette démarche ostensible, les ministres de l’empereur avaient hâte de témoigner de leur déférence pour le chef de la foi catholique. Ils avaient surtout à cœur de faire comprendre au clergé et à la société parisienne qu’ils n’étaient pour rien dans les incidens qui avaient si étrangement marqué le passage du saint-père au Mont-Cenis et son arrivée à Fontainebleau. Quels reproches pouvait-on leur adresser ? Était-ce leur faute si le gouverneur du Piémont, le beau-frère de l’empereur, n’avait pas voulu accorder quelques instans de repos à l’auguste malade ? Quant aux instructions remises au colonel Lagorse, l’empereur les avait dictées lui-même. Était-il juste de les blâmer parce qu’un militaire, esclave de sa consigne, avait compromis la santé du prisonnier en n’osant prendre sur lui de le faire voyager à petites journées ? Comment pouvaient-ils prévoir que le concierge d’un palais impérial serait si malavisé que d’en fermer les grilles au souverain pontife ? Préparer d’avance les appartemens du saint-père, c’eût été donner l’éveil aux habitans de la ville, et l’on aurait alors risqué de les voir, comme jadis, se porter tous au-devant de la voiture pontificale. Pour l’empereur, quel déboire, et pour eux quelle responsabilité, s’ils avaient imprudemment fourni à Pie VII l’occasion d’un semblable accueil ! Ces explications, données à voix basse par M. Bigot de Préameneu et par le duc de Rovigo, n’étaient pas dénuées de fondement. Autant en pouvaient dire pour leur propre décharge le prince Borghèse, le colonel Lagorse et jusqu’à ce pauvre portier, sur lequel on eût volontiers, si cela n’avait été trop ridicule, fait exclusivement retomber le poids de tout ce qui venait de se passer. Cette fois encore, comme en 1809 lors de l’enlèvement du pape du Vatican et de son transfert à Savone, aucun des personnages impliqués dans ce drame étrange n’avait, à vrai dire, mérité d’être particulièrement désigné à l’indignation publique. Du sommet le plus élevé au degré le plus bas de la hiérarchie, les fonctionnaires du premier empire n’avaient tous fait qu’obéir. Ne point se compromettre, telle avait été leur unique pensée. Le plus hardi d’entre eux aurait craint en cédant, fût-ce un instant, à quelque généreuse impulsion d’attirer sur lui la colère d’un maître redouté ; par frayeur, ils s’étaient passé de main en main l’accablant fardeau du pontife moribond. Un peu de pitié s’attache, quoi qu’on en ait, à tant de faiblesse. Il est difficile de blâmer sans les plaindre ces malheureux agens de la volonté impériale ; mais que penser et que dire du souverain tout-puissant qui deux fois pendant son règne a mis à de si cruelles épreuves la conscience de ses plus dévoués serviteurs ?

Maintenant que Pie VII était rendu à Fontainebleau, toute incertitude avait cessé sur la façon dont il convenait de le traiter. Les instructions laissées par l’empereur avaient tout prévu. Il avait ordonné qu’on fît garnir de meubles magnifiques les chambres occupées par sa sainteté au moment du sacre, et dont les fenêtres donnaient en partie sur la cour de la fontaine, en partie sur le jardin réservé du château. L’archevêque d’Édesse, le docteur Porta et les gens de la maison pontificale devaient être logés dans les pièces voisines. D’autres appartemens placés dans le même corps de bâtiment étaient destinés à recevoir les cardinaux et les évêques qui viendraient présenter leurs hommages au saint-père. Convaincu en effet que l’influence de l’entourage au milieu duquel il vivrait ne pouvait manquer d’agir à la longue sur l’esprit de Pie VII, Napoléon n’avait rien tant recommandé à M. Bigot de Préameneu que d’envoyer les dignitaires les mieux pensans du clergé s’établir souvent près de lui à Fontainebleau. Il importait d’y avoir autant que possible à demeure les membres des anciennes commissions ecclésiastiques, surtout les cardinaux et les prélats envoyés récemment en mission à Savone. Il fallait que les plus habiles d’entre eux ne perdissent pas une occasion de mettre incessamment sous les yeux du souverain pontife le tableau des maux présens de l’église de France, afin d’ouvrir la voie à de nouvelles négociations, et de le préparer aux grands sacrifices qui seraient bientôt exigés de lui. Ces fréquentes entrevues du chef de la catholicité avec des membres sûrs et bien choisis de l’ancien concile national auraient d’ailleurs plus d’un avantage. Elles tranquilliseraient les curés de campagne et la masse entière des fidèles sur l’état des relations entre le saint-siège et Napoléon. Le spectacle du souverain pontife devenu l’hôte du fils aîné de l’église et habitant, en compagnie d’une foule de cardinaux et d’évêques, l’une des plus somptueuses résidences impériales ne pouvait qu’être d’un excellent effet. Si l’on amenait doucement Pie VII à s’occuper par lui-même du détail des affaires intérieures des divers diocèses de France, un grand point serait gagné. Si l’on pouvait à le décider à se fixer dans la capitale de l’empire, ce serait un pas immense vers la seule solution possible des difficultés pendantes. Napoléon ne désespérait pas en effet d’attirer le pape à Paris. Avis était déjà donné au cardinal Maury d’avoir à livrer son palais épiscopal aux architectes, afin qu’ils le missent en état de recevoir bientôt sa sainteté en bâtissant des écuries, en agrandissant les jardins, en doublant les appartemens de réception[2]. Les curieux de la capitale avaient assisté avec surprise à ces travaux précipités, dont le secret leur fut révélé par l’apparition d’un petit livre imprimé avec permission de la police, le Guide des voyageurs à Paris, et qui donnait officiellement à l’archevêché restauré de Notre-Dame le titre de « palais papal, jusqu’ici archiépiscopal. »

Tous les plans gigantesques agités vaguement par l’empereur sur les bords du Niémen, qu’il s’apprêtait à franchir, il n’était point fâché d’en laisser percer quelque chose aux yeux, non-seulement du public français, mais de l’Europe entière ; ils furent promptement déjoués par Pie VII. À peine rétabli de ses souffrances, le pape avait jeté un regard de souveraine indifférence sur les splendeurs de sa nouvelle demeure. Il déclara qu’il entendait y mener une vie aussi retirée qu’à Savone. Il y avait été conduit contre son gré, et s’y considérait comme prisonnier. Les voitures et les chevaux qu’on lui offrait pouvaient être ramenés aux écuries impériales ; il ne s’en servirait pas. Son intention n’était point d’officier publiquement dans la chapelle du château. Il demanda et obtint que l’on transformât en simple oratoire, pour y dire chaque jour sa messe, le salon le plus voisin de sa chambre à coucher. Au grand désappointement des habitans de Fontainebleau, il s’interdit même d’aller prendre l’air dans les jardins attenans au palais. Il ne se refusa d’ailleurs à aucune visite, et reçut avec une froide bonne grâce le ministre des cultes, ainsi que tous les grands fonctionnaires de l’empire, qui se rendirent par ordre auprès de lui ; mais il ne s’ouvrit de rien avec eux. L’accueil qu’il fit aux cardinaux mandés de Paris, à l’archevêque de Tours, aux évêques de Nantes, de Trêves et d’Évreux, quoique moins réservé, ne fut pas beaucoup plus encourageant. En vain les uns et les autres multiplièrent leurs visites ; en vain ils s’efforcèrent de mettre à plusieurs reprises l’entretien sur les contestations pendantes et sur les moyens de les résoudre dans l’avenir. Pie VII les écouta toujours avec patience, sans répondre autrement qu’en renouvelant les déclarations déjà faites à Savone. Parmi tant d’interlocuteurs qui s’étaient donné la mission de le convertir aux idées de l’empereur, un seul avait le don d’émouvoir péniblement le cœur du pieux et doux pontife, c’était l’impétueux Maury. Pie VII se défendit autant qu’il put de discuter avec lui. Plusieurs fois il s’excusa de ne le point recevoir ; on assure qu’il finit même par demander comme une grâce de n’être plus obsédé par les importunités de ce membre du sacré-collège, qu’il considérait comme un déserteur de la cause de l’église, comme un ingrat et l’agent de son ennemi[3].

Il était évident qu’on ne gagnerait rien par voie de conférences sur la résolution bien arrêtée du saint-père de se renfermer, à Fontainebleau comme à Savone, dans un rôle purement passif. Cette résignation, nous le savons déjà, lui coûtait assez peu ; quant à cette profonde retraite dans laquelle il s’ensevelissait comme à plaisir, elle était conforme à ses goûts et aux habitudes de sa jeunesse, écoulée dans la solitude du cloître. Ce n’était point une privation pour lui de consacrer ses journées au jeûne et à la prière, ayant pour unique distraction les entretiens de l’archevêque d’Édesse, M. Bertalozzi, et parfois, à ses momens perdus, le soin de réparer lui-même, comme un simple moine, les petits dommages que l’usure et le temps avaient apportés à ses vêtemens pontificaux. Un tel calme, tant de simplicité, causaient plus de surprise que d’admiration à ceux dont Pie VII dérangeait ainsi tous les calculs. On trouve la trace de cette mauvaise humeur dans les mémoires laissés par le duc de Rovigo, qui n’y perd pas une occasion de mal parler du saint-père. « Il y avait, dit-il, à Fontainebleau, une bibliothèque superbe ; mais Pie VII n’y toucha jamais. Il n’ouvrait pas un livre de toute la journée[4]. » En cela, le ministre de la police impériale était mal informé, et, chose plus singulière, le cardinal Pacca est tombé dans la même erreur lorsque, pour laver Pie VII des reproches du duc de Rovigo, il s’écrie à son tour : « Comment cet homme ne savait-il pas qu’une personne pieuse n’est jamais oisive en présence d’un crucifix et d’une image de la Vierge[5] ? » La vérité est que la bibliothèque d’un palais tout rempli des souvenirs de François ier, de Henri II et de Diane de Poitiers, de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, ne contenait probablement pas le genre d’ouvrages dont le saint-père avait alors besoin. Il est assez naturel qu’il ne se soit pas adressé aux correspondans du ministre de la police pour se procurer les traités religieux et les ouvrages spéciaux qui pouvaient lui être utiles pour se défendre contre les prétentions toujours croissantes du gouvernement français. La congrégation de Saint-Sulpice était, on s’en souvient, dissoute à cette époque, et son pieux directeur était mort. Ce fut à l’ami et à l’héritier de l’abbé Émery que Pie VII fit secrètement appel pour se procurer un certain nombre de livres provenant de la bibliothèque du savant théologien qui, tout en restant fidèle aux doctrines gallicanes, avait si courageusement défendu jusqu’aux derniers jours de sa vie les droits du saint-siège. L’abbé Garnier, devenu à son tour supérieur de Saint-Sulpice, a plus d’une fois raconté à des personnes encore vivantes qu’il avait ainsi envoyé au saint-père, par un intermédiaire sûr, les œuvres de saint Cyprien, le Cours de droit canon de van Espen, et plusieurs autres volumes dont il avait oublié les titres. « Le pape avait reçu ces livres, répétait encore en 1836 le successeur de l’abbé Émery ; il s’en était servi et les avait même emportés probablement à Rome, car ils ne furent jamais rendus[6]. » Quittons pour un instant ce palais de Fontainebleau, théâtre prochain de la chute de l’empereur et de la délivrance du pape, et tandis que dans une solitude presque absolue Pie VII s’y apprête par le recueillement, par l’étude, par la prière surtout, à la dernière lutte qu’il eut à soutenir contre son redoutable adversaire, essayons, revenant un peu sur nos pas, de rendre compte de la situation faite à l’église de France depuis le jour de la brusque dissolution du concile jusqu’à la fin de la désastreuse expédition de Russie.


II.

Aussitôt que Napoléon eut reconnu qu’il aurait peine à mener à bonne fin la négociation entamée à Savone avec Pie VII, il n’avait rien eu de plus pressé que de renvoyer dans leurs diocèses les évêques encore assemblés à Paris. La plupart avaient devancé ses ordres ; mais quelques-uns témoignèrent la plus grande répugnance à se rendre au milieu de leur nouveau troupeau : c’étaient ceux que l’empereur avait récemment nommés. Le saint-père avait fini, de guerre lasse, par leur accorder l’institution canonique ; mais ils ne pouvaient en définitive être sacrés depuis que Napoléon, par les raisons que nous avons exposées, avait pris tout à coup le singulier parti de ne faire usage ni du bref du pape ni de ses bulles. La position de plusieurs de ces évêques était très embarrassante ; telle était, par exemple, celle de M. d’Osmond, ancien évêque de Nancy, récemment nommé à Florence. Ses adversaires faisaient clandestinement courir dans son diocèse italien de nombreuses copies du bref réprobatif jadis adressé à son sujet par le saint-père à l’archidiacre Corboli, et d’un autre côté l’empereur ne voulait point l’autoriser à produire les bulles pontificales d’une date plus récente qui l’auraient mis régulièrement en possession de son nouveau siège. M. Jauffret, ancien évêque de Metz, nommé naguère à l’archevêché d’Aix, n’avait été pour son compte l’objet d’aucune admonition du saint-père ; mais, chef incontesté d’un diocèse où il était justement considéré, il lui répugnait extrêmement d’aller prendre la direction d’un troupeau qui peut-être hésiterait à reconnaître la légitimité de ses pouvoirs. Il n’était parti pour Aix qu’après avoir reçu la promesse qu’on lui expédierait ses bulles en route ; elles ne lui parvinrent jamais[7]. Quelques-uns des nouveaux prélats étaient de simples prêtres élevés par l’empereur à la dignité épiscopale. Munis d’un titre officiel parfaitement valable aux yeux de l’administration civile, ils ne pouvaient avant leur consécration ni porter les insignes ni exercer les fonctions canoniques de leur charge. Qu’on juge de la confusion où de pareilles anomalies devaient jeter une notable partie des diocèses de France ! Pour parer à tant d’embarras, l’empereur avait, il est vrai, employé un biais déjà mis en pratique pendant les derniers temps du roi Henri III, durant une partie du règne de Henri IV, et plus récemment par Louis XIV, lors de ses démêlés avec la cour de Rome. M. Bigot de Préameneu s’était entendu avec la plupart des chapitres, afin qu’ils eussent à choisir pour administrateur capitulaire du siège vacant l’évêque désigné par l’empereur. Semblable mesure avait passé autrefois presque inaperçue, « et l’on ne voit pas, dit M. Picot, que sous Louis XIV surtout elle eût troublé l’église, ni inquiété les consciences ; mais les circonstances étaient bien différentes. Les vues de Napoléon contre l’église n’étaient pas équivoques, et il était clair qu’il n’avait pris ce moyen que pour se passer, au moins pendant quelque temps, des bulles pontificales[8]. » Les anciennes traditions de l’église gallicane, dont l’empereur avait toujours le nom à la bouche, autorisaient-elles en effet le procédé auquel il venait d’avoir recours ? Nous ne saurions le dire, nous reconnaissant tout à fait incompétent en semblable matière, et n’osant prendre sur nous d’avoir un avis sur une question délicate qui a divisé de graves et excellens esprits. Dans plus d’un diocèse, nombre d’ecclésiastiques s’étonnèrent d’entendre le ministre des cultes de cette époque invoquer les fameuses libertés gallicanes et parler de faire rentrer les évêques dans leurs droits primitifs au moment où il les voulait au contraire courber sous le joug le plus dur. « Ils trouvaient singulier d’entendre les préfets de l’empire s’élever contre le despotisme de la cour de Rome alors que cette cour était abattue, et qu’un despotisme un peu plus réel pesait sur toutes les têtes[9]. » D’ailleurs les chapitres ne furent pas toujours unanimes à choisir l’évêque nommé par le chef de l’état. Au grand mécontentement de M. Bigot, les chanoines le plus en crédit pour leur science et leur piété refusèrent parfois d’admettre la régularité de la mesure prise par leurs collègues, et quelques-uns s’obstinèrent même à méconnaître absolument la juridiction canonique de l’administrateur ainsi désigné par le chapitre. Les opposans n’étaient pas sans recruter des adhérens parmi les simples curés de campagne. A ce groupe venait se joindre dans quelques départemens celui des anti-concordatistes et des membres de la petite église. Ces dissidences créaient mille obstacles à l’administration des archevêques et des évêques non consacrés. L’opposition qu’on se hasardait à leur faire n’avait encore rien de bruyant. Au sein du clergé comme parmi les autres classes de la société, qui donc à cette époque aurait osé contrecarrer publiquement la volonté du maître ? L’agitation était locale, sourde et cachée. Dans un petit nombre de cas, elle franchit pourtant la limite des diocèses ; mais la faute en revint tout entière à l’empereur, car ce fut la suite inévitable des violences qu’il venait d’exercer contre les évêques de Troyes, de Tournai et de Gand.

Ces trois prélats, arrêtés à trois heures du matin dans leur lit le 12 juillet 1811, avaient été, on s’en souvient, conduits comme des criminels d’état à Vincennes[10]. Tous leurs papiers avaient été saisis à domicile. Ils avaient dû subir un long et minutieux interrogatoire devant M. Desmaret, chef de division au ministère de la police. Ce lieutenant du duc de Rovigo, après leur avoir enlevé les livres de piété qu’ils avaient emportés avec eux et jusqu’à leur bréviaire, après s’être assuré qu’ils n’avaient ni plumes ni crayons, les avait fait enfermer dans le donjon du château, où ils furent soigneusement séparés les uns des autres et privés de toute communication avec le reste des prisonniers. Leur mise au secret était si rigoureuse que, placés au même étage que les cardinaux Gabrielli et di Pietro, ils furent longtemps à l’ignorer. On se figure aisément l’effet produit sur les captifs par le traitement auquel les soumettait le souverain qui, après leur avoir demandé leur avis comme évêques, les punissait du courage qu’ils avaient mis à lui répondre suivant leur conscience. L’évêque de Tournai, doué d’une constitution robuste et d’un caractère plein d’égalité, ne parut pas trop souffrir de cette épreuve ; l’évêque de Gand, plus faible de santé et d’une sensibilité toute nerveuse, supportait moins facilement une si pénible séquestration. La promenade solitaire qu’on lui permettait de faire chaque jour sur la plate-forme du donjon trompait imparfaitement son ennui. Dans cette même prison d’état où le grand Condé, gardé moins étroitement, avait jadis, pour occuper ses loisirs, cultivé des œillets et composé des épigrammes contre Mazarin et le comte d’Harcourt, l’inoffensif prélat trouva moyen de se distraire un peu en écrivant avec du plomb arraché à la toiture de la terrasse, et sur les morceaux de papier qui avaient servi à envelopper ses alimens, quelques ingénieux commentaires sur les fables de La Fontaine. L’évêque de Troyes avait non sans peine obtenu une plume et de l’encre. Il s’en servit pour écrire, le 5 novembre, à M. Desmaret, et pour réclamer avec émotion contre le traitement qu’on lui faisait subir. Sa plainte fut écoutée, et le duc de Rovigo donna des ordres au gouverneur du donjon pour qu’on fît descendre au premier étage les cardinaux di Pietro et Gabrielli. On mit à leur place M. Duvivier, secrétaire de l’évêque de Tournai, et M. van de Welde, théologien de l’évêque de Gand, qui avaient été tous deux arrêtés en même temps que leurs pasteurs. Les trois prélats reçurent en même temps la permission de se visiter dans leurs chambres et de se promener autant qu’ils le voudraient dans une sorte de vestibule commun. C’était l’empereur qui avait personnellement voulu accorder aux trois prisonniers cette faveur, à laquelle il savait qu’ils seraient fort sensibles ; mais il avait en cela un but particulier. Lorsque les trois évêques eurent goûté pendant quelques jours la satisfaction inattendue de se retrouver ensemble, le duc de Rovigo, car c’était lui qui semblait avoir désormais la haute main dans les affaires religieuses, fit savoir à M. Bigot de Préameneu qu’il était chargé par le chef de l’état de s’entendre avec lui pour obtenir la démission des prélats. Supposant que le secrétaire-général du département des cultes serait probablement chargé de cette mission, il envoyait au commandant du château la permission de le laisser communiquer avec les prisonniers. Pour éviter sans doute que M. Bigot, son secrétaire-général et surtout les évêques se fissent la moindre illusion sur les conséquences probables d’un refus, le duc de Rovigo avait soin de terminer sa lettre en priant son collègue de « vouloir bien l’informer immédiatement du résultat de ]a démarche, afin qu’il pût faire exécuter la suite des ordres de sa majesté[11]. »

La menace était suffisamment transparente, et les trois évêques ne s’y trompèrent point. Le secrétaire-général du ministère des cultes, arrivé le même jour à Vincennes, vit séparément chacun de ces messieurs, et prit soin d’empêcher qu’ils ne pussent se concerter avant de lui répondre. Leur hésitation, à ce qu’il paraît, fut d’abord assez grande. Chacun d’eux se débattit et délibéra plus ou moins longtemps en lui-même. Cependant l’évêque de Tournai céda le premier, et sa lettre, que nous avons sous les yeux, ne donne point à penser qu’il ait fallu lui livrer un très rude combat. « M’abandonnant entièrement à la clémence et à la grâce de sa majesté l’empereur et roi, à qui je resterai éternellement soumis et très affectueusement attaché, y disait-il, je me fais un devoir, d’après le contenu de la lettre qui m’a été présentée, de donner ma démission de l’évêché de Tournai. » La défense de l’évêque de Troyes, celle surtout de l’évêque de Gand, furent beaucoup plus longues. « Ils refusèrent quelque temps, écrit le chanoine de Smet, de se prêter à cet acte ; mais, pensant ensuite qu’ils devaient en tout état de cause se regarder comme perdus pour leurs diocèses, et que d’ailleurs une démission souscrite sous les verrous ne pouvait avoir aucune valeur, ils se déterminèrent à céder[12]. » La démission de M. de Boulogne et de M. de Broglie était pure et simple, sans aucune espèce de commentaire. Huit jours après, le commandant du donjon vint dire aux trois évêques que l’empereur leur permettait de choisir une ville en France pour leur résidence ; mais il fallait que la ville indiquée par eux fût à quarante lieues de Paris, et ne fût pas le siège d’un évêché : leur détention allait être commuée en exil. Pendant qu’ils hésitaient encore sur le lieu qu’ils désigneraient, survint un autre messager du duc de Rovigo, qui assigna à chacun sa résidence : Beaune à l’évêque de Gand, Gien à l’évêque de Tournai, Falaise à l’évêque de Troyes. Défense leur était faite de s’en éloigner de plus de deux lieues. Peu de jours après, le 11 décembre, arrivait un troisième émissaire chargé de signifier aux prélats que leur démission ne suffisait plus. Il était indispensable qu’avant d’être mis en liberté ils signassent la promesse formelle de n’entretenir aucune correspondance avec leurs diocèses, et de ne se mêler désormais d’aucune affaire ecclésiastique. C’était M. Desmaret qui avait personnellement mission de mener à bien cette négociation, et ce fut par des lettres directement adressées au ministre de la police que les trois évêques durent prendre sur l’honneur un pareil engagement[13].

Voici quel avait été le motif de ce redoublement de précautions : à peine avait-il obtenu la démission des prélats captifs, M. Bigot de Préameneu s’était, par ordre de l’empereur, empressé d’écrire aux chanoines des trois chapitres de Troyes, de Tournai et de Gand pour leur annoncer que, le siège épiscopal étant désormais vacant, ils eussent à pourvoir immédiatement à l’administration du diocèse. « Les pouvoirs des vicaires-généraux nommés par l’évêque démissionnaire ayant cessé par le fait même de cette démission, je ne puis plus, disait le ministre, correspondre avec eux. » Le devoir des chanoines était donc d’en nommer d’autres sur-le-champ. « Je dois vous prévenir, ajoutait M. Bigot, que les vicaires capitulaires-généraux doivent être autres que les vicaires-généraux actuels, dont la nomination ne serait pas admise[14]. » Dans la dépêche qu’il avait expédiée le même jour aux préfets des trois départemens, le ministre des cultes avait été plus explicite encore. « Prenez lecture, disait-il au préfet de l’Aube, et gardez copie de ma lettre au chapitre de la cathédrale de Troyes. Vous verrez que son objet est aussi pressé qu’important. Faites venir les vicaires-généraux, vous les préviendrez qu’ils ne peuvent pas être continués. C’est une mesure qui ne leur est pas personnelle ; mais il ne convient pas que les vicaires du chapitre, pendant une vacance par démission, soient les mêmes que ceux de l’évêque démis. Sa majesté s’est formellement expliquée à cet égard… Faites également venir ceux des chanoines en qui vous reconnaissez le plus de sagesse et de bons principes… Vous emploierez toute votre influence pour que le choix ne porte pas sur un sujet qui serait dans le cas d’être rejeté… Vous ferez en même temps sentir à ces chanoines que, si le chapitre ne remplissait pas sur-le-champ le devoir indispensable de nommer pendant la vacance qui leur est officiellement notifiée, ils se rendraient coupables, et s’exposeraient, surtout dans les circonstances actuelles, à une juste animadversion. Si contre toute apparence le chapitre, dont j’ignore les dispositions, disait qu’il ne connaît pas de sujet capable ou qui veuille accepter, ce serait un subterfuge qui indisposerait encore plus sa majesté[15]. »

Ces recommandations mêlées de menaces peu dissimulées avaient été strictement suivies quant à la lettre, mais complètement éludées, quant à l’esprit, par les chapitres de Troyes et de Tournai. Avant de quitter son siège épiscopal pour se rendre au concile de Paris, M. Hirn, prévoyant les persécutions auxquelles il pourrait être en butte, avait donné des lettres de grands-vicaires à tous les membres de son chapitre, afin qu’ils fussent, dans n’importe quelle conjoncture, en état de pourvoir aux besoins du diocèse. Il en fut de même ou à peu près à Troyes, car les chanoines trouvèrent moyen de choisir des administrateurs qui avaient préalablement reçu des pleins pouvoirs secrets de M. de Boulogne. À Gand, le chapitre avait été plus hardi. Il avait osé répondre à M. Bigot de Préameneu que, « d’après la doctrine des canonistes, ce n’était pas la démission d’un évêque, c’était l’acceptation de cette démission par le souverain pontife qui rendait un siège vacant… Si les chanoines osaient s’arroger des pouvoirs qui ne leur étaient pas encore régulièrement dévolus, cela jetterait, ajoutaient-ils, le plus grand trouble dans les consciences des fidèles. Le clergé du pays, très attaché aux principes et aux usages de l’église, ne déférerait pas aux mesures prises par les vicaires-généraux nommés en de pareilles circonstances. La désobéissance détruirait l’autorité de la nouvelle administration, et la division se mettrait indubitablement entre les pasteurs et les ouailles[16]. »

Napoléon avait aisément deviné que des chapitres aussi attachés à leurs anciens pasteurs seraient d’un gouvernement difficile, et recevraient plus volontiers le mot d’ordre des captifs que celui de son ministre des cultes ; c’est pourquoi il avait songé à obtenir des trois prélats l’engagement de ne plus se mêler d’aucune affaire ecclésiastique. Pour son compte, M. Bigot aurait beaucoup souhaité qu’on n’allât pas plus loin, car les violences lui répugnaient fort ; mais il avait désormais pour auxiliaire dans ses rapports avec les membres du clergé un redoutable acolyte qui possédait plus que lui la confiance du maître. Averti par sa police qu’un négociant de la ville de Gand était venu, de la part du chapitre, s’aboucher à Beaune avec M. de Broglie, le duc de Rovigo n’avait rien eu de plus pressé que d’en prévenir l’empereur, déjà si fort irrité contre les chanoines de ce diocèse. Aux yeux de ce zélé serviteur de Napoléon, c’était le clergé qui faisait courir à l’état les plus grands dangers. Au moment où son chef se préparait à quitter pour longtemps la France, il lui semblait donc tout à fait imprudent de laisser derrière lui, en Bourgogne, l’évêque qui passait à tort ou à raison dans le public pour avoir été le principal meneur de l’opposition au sein du concile national. Ces profondes considérations politiques persuadèrent, à ce qu’il paraît, Napoléon. Or, dans les temps dont nous nous occupons, on ne faisait point les choses à demi quand il s’agissait d’assurer la tranquillité du pouvoir. C’est pourquoi, oubliant dans la maison de santé de la barrière du Trône le général républicain Mallet, qui allait bientôt leur causer une si chaude alerte, le tout-puissant souverain et son précautionneux ministre s’occupèrent d’envoyer M. de Broglie aux îles Sainte-Marguerite. Trop de sûretés ne pouvaient être prises contre un si dangereux conspirateur. On lui assigna donc pour prison, sur le sommet des rochers les plus escarpés, la cellule aux murs épais, aux barreaux inébranlables, qu’avait jadis habitée l’homme au masque de fer. Que faisait cependant à l’heure même où l’on décidait de son sort le prélat valétudinaire qui allait subir durant cinq ou six mois un si cruel traitement ? Le 11 décembre 1811, s’adressant de Beaune à M. Bigot pour l’entretenir avec une entière ouverture de cœur de ses affaires personnelles, ce prétendu ennemi de l’empereur terminait ainsi sa lettre :


« … Ma ruine pécuniaire m’est bien moins sensible que le chagrin de ne pouvoir plus servir la religion et l’empereur avec le zèle qui l’année dernière a mérité l’éloge de ce grand prince quand il vint en Belgique. Mon attachement à la personne de l’empereur sera toujours le même que quand il m’honorait de ses bontés. Il faut que la calomnie ait bien prévalu sur mes fidèles services. J’espère que la vérité et mon innocence seront reconnues. À quarante-cinq ans, s’éteindre dans l’inaction est un état pénible. Je ferai, comme j’ai toujours fait, les vœux les plus ardens pour le bonheur de sa majesté l’empereur, de son auguste famille, pour la prospérité de la patrie, et je conserverai également un souvenir reconnaissant des témoignages d’affection que j’ai reçus de vous[17]. »


Le 6 février 1812, M. de Boulogne envoyait de Falaise au même ministre une supplique beaucoup plus humble.


« Est-ce donc là, s’écriait l’évêque de Troyes, que devaient se terminer quatre ans de succès flatteurs et de travaux utiles ? Serait-il vrai que toutes les rigueurs ne sont point encore épuisées, et que je sois encore condamné à voir la fin de mon honorable carrière attristée par le besoin ? Je ne puis le croire. Non, jamais je ne croirai que sa majesté veuille mettre le comble à mes malheurs en m’enlevant mes moyens actuels de subsistance sans m’assurer un sort pour l’avenir. L’empereur est sans doute le maître de me retirer ses bonnes grâces, puisque j’ai eu le malheur de lui déplaire ; mais j’ose dire, avec tout le respect qui lui est dû et toute la confiance que m’inspire la magnanimité de son caractère, qu’il ne l’est pas de me dépouiller de tout sans me donner quelque dédommagement. Ce serait, je ne crains pas de l’avancer, une injustice qui n’est pas dans son cœur et qui ne serait pas moins opposée à la générosité de ses sentimens qu’à son amour pour la véritable gloire [18]. »


Quoi qu’en dise ici M. de Boulogne, la générosité envers ceux qu’il considérait comme des adversaires n’avait jamais fait partie des qualités de Napoléon. Le bon sens, une juste appréciation des obstacles que pouvait lui opposer la nature des questions engagées ou le caractère des hommes qui s’y trouvaient mêlés, l’avaient à ses débuts presque toujours guidé dans le maniement difficile des affaires religieuses ; mais ce temps heureux était passé. La raison ne le gouvernait plus ; c’était la passion qui l’emportait. Au dedans comme au dehors, il ne voulait plus dorénavant compter avec rien ni avec personne. Quoi de surprenant si, dans une pareille disposition d’esprit, alors qu’il n’hésitait point à se jeter dans la plus aventureuse expédition, et semblait courir tête baissée au-devant de la catastrophe qui allait détruire sa puissance militaire, il ne regardait pas davantage à prendre coup sur coup, avant de quitter la France, des mesures inutilement violentes, propres surtout à ruiner son autorité morale ? La bonne politique, telle qu’il l’avait d’abord pratiquée, aurait voulu qu’il fermât les yeux sur le biais imaginé par les chapitres de Troyes et de Tournai ; ce compromis devait maintenir la tranquillité dans ces deux diocèses ; il avait tout à gagner à s’y prêter. La sagesse lui conseillait également de prendre en quelque patience le refus dilatoire opposé par les chanoines de Gand. La simple équité, sinon le sentiment des services rendus, aurait dû le porter à ne pas sévir à outrance contre d’anciens partisans restés aussi dévoués à sa personne que l’étaient encore à cette époque M. de Broglie et M. de Boulogne. Aucune de ces considérations ne le retint. Ne jamais reculer ni fléchir, tout pousser à l’extrême, telle était la règle de conduite maintenant adoptée dans le gouvernement des affaires de l’église, comme partout ailleurs, par l’ancien négociateur du concordat. Le moindre retard apporté à l’immédiate exécution de ses absolues volontés le transportait de colère. Qu’étaient les ecclésiastiques de son empire pour oser se mesurer avec lui ? Il saurait bien les mettre à la raison… « Les prêtres, étant sujets comme les autres, écrit-il à M. Bigot, le 16 juin, de Kœnigsberg, c’est-à-dire quelques jours seulement avant d’entrer en campagne contre la Russie, sont soumis au même serment. Il faut toutefois distinguer. Il y a le serment ecclésiastique qui a été prescrit par le concordat : la seule peine que j’impose au prêtre qui ne veut pas le prêter, c’est la perte de son bénéfice ; mais le serment d’obéissance aux constitutions de l’empire et de fidélité à l’empereur est dû par tous les citoyens. Ceux qui ne veulent pas le prêter encourent la peine portée par mon décret. Écrivez donc à l’évêque, et faites comprendre à ces malheureux combien ce refus serait contraire à leurs devoirs. Quand ils auront prêté ce dernier serment, ils sortiront seulement de leur exil[19]… »

Pour édicter des peines aussi sévères contre des chanoines trop consciencieux, pour envoyer un prélat inoffensif languir aux îles Sainte-Marguerite, pour maintenir un pape captif à Fontainebleau, il y avait une condition à remplir : il fallait être partout et toujours vainqueur de tous ses ennemis. Le succès, un succès prodigieux comme celui qui avait jusqu’alors couronné les campagnes les plus audacieuses de Napoléon, eût été nécessaire, nous ne dirons pas pour absoudre, mais pour rendre supportables à l’opinion publique d’aussi injustes violences. Il lui aurait fallu battre aujourd’hui les Russes aussi complètement qu’il avait jadis battu les Autrichiens et les Prussiens. Quelque triomphant bulletin daté du champ de bataille d’un nouvel Austerlitz ou d’un autre Iéna aurait seul pu faire rentrer au fond des cœurs les griefs accumulés par l’exercice du pouvoir qui pesait si lourdement depuis douze années sur toutes les classes de la nation. C’est le sort des despotes de voir la fortune les trahir quand ils auraient le plus besoin de ses faveurs, et c’est aussi la leçon des peuples qui ont trop facilement accepté leur joug d’être un jour atteints, meurtris et comme blessés à mort par les rudes coups de la main à laquelle ils ont laissé le soin d’opérer leur délivrance. L’heure fatale avait sonné où Napoléon et la France allaient recueillir les fruits amers de cette triste expérience, si souvent et si inutilement renouvelée, hélas ! pendant le cours des siècles. Le 25e bulletin de la grande armée, inséré au Moniteur, avait brusquement appris à tout Paris dans les premiers jours de novembre que l’empereur s’était décidé à quitter Moscou incendié, et venait d’ordonner la retraite. D’autres bulletins avaient suivi, relatant plusieurs combats livrés aux Russes par nos soldats, combats glorieux, mais sans résultats appréciables. Le 28e bulletin, daté de Smolensk et publié le 29 novembre au Moniteur, avait le premier donné cours aux plus sinistres pressentimens ; après quoi le silence s’était fait, un silence de dix-huit jours, pendant lequel de vagues rumeurs et des bruits de plus en plus effrayans n’avaient cessé de circuler tout le long de nos frontières de l’est. Enfin le 29e bulletin était venu éclater comme un coup de foudre le 17 décembre 1812. Celui-là ne dissimulait rien. Jamais plus grande calamité n’avait été annoncée en termes plus clairs, peut-être faudrait-il dire plus naïfs ; on ne pouvait le lire sans frissonner. Cependant le public n’était pas au bout de ses étonnemens : vingt-quatre heures après, une étourdissante nouvelle retentissait aux oreilles avidement tendues des Parisiens et de toute la population française effarée. L’empereur venait d’arriver seul, presque en fugitif, dans sa capitale, laissant au loin derrière lui, dans les plaines glacées de la Pologne, les débris mutilés de cette grande armée qui faisait naguère sa force et son orgueil.


III.

Il est plus facile d’imaginer que de dépeindre l’effet produit à Paris et dans les provinces de l’empire par l’issue de l’expédition de Russie. La surprise domina d’abord. Quoi ! Napoléon n’était pas invincible ! Était-ce vraiment croyable ? Quelles résolutions ce terrible vaincu allait-il prendre après sa défaite ? À coup sûr, il s’apprêtait à demander plus d’hommes, plus d’argent que par le passé, et ce n’était point le sénat qui les lui refuserait. Cependant, si le sort des armes lui demeurait contraire, si les Prussiens et les Autrichiens prenaient à leur tour parti avec les Russes, qu’adviendrait-il ? Épuisée par des guerres incessamment renouvelées, la France serait-elle en état de lutter seule contre tant d’ennemis ? Cette hypothèse de la chute du régime impérial, tristement entrevue au temps des prospérités par le dévoué Cambacérès, sourdement agitée dans de secrets conciliabules par le clairvoyant prince de Talleyrand depuis qu’il était tombé en disgrâce, s’offrait maintenant d’elle-même à tous les esprits : car c’est la conséquence des grandes catastrophes de poser tout à coup pour le vulgaire les questions abordées longtemps d’avance par les profonds politiques. Comment la masse entière des sujets de l’empereur envisageait-elle une pareille éventualité ? À cet égard, quelques distinctions sont à faire. Nul doute que la majorité des habitans de l’ancienne France ne repoussât avec horreur la perspective du triomphe des étrangers. Ce serait toutefois se tromper beaucoup que de prétendre qu’il en fût ainsi dans tous les départemens annexés par Napoléon à la suite de ses récentes conquêtes. Les populations du littoral génois, lésées dans leur commerce maritime, les Allemands de la rive gauche du Rhin, froissés dans leur nationalité, les Hollandais et les Flamands, blessés à la fois dans leurs sentimens patriotiques et dans leurs intérêts mercantiles, ne laissaient pas de trouver souverainement injuste l’obligation d’envoyer un si grand nombre de jeunes conscrits périr au loin afin d’assurer la domination d’un pays qui n’était point le leur. Pour ces Français de fraîche date, l’invasion, c’était plutôt la délivrance. Malheureusement ils n’étaient pas seuls à penser ainsi. Qu’on veuille bien songer quelle était à cette époque la condition du clergé dans toute l’étendue de l’empire, et particulièrement dans les provinces situées de l’autre côté des Alpes. Treize cardinaux dépouillés de la pourpre et retenus en prison sous la surveillance de la haute police, quantité de prélats réputés démissionnaires et transportés hors de leurs diocèses, des centaines de prêtres exilés en Corse, tous les couvens vides et dépouillés de leurs biens, le saint-père captif, Rome, le siège antique de la souveraineté pontificale, devenu le simple chef-lieu d’un département français, — voilà quel était le bilan du royaume d’Italie. Un grand nombre de sièges épiscopaux vacans et livrés à l’anarchie par le fait de la volonté impériale, trois membres du concile arrêtés, puis contraints à donner leur démission, un grand nombre de prêtres détenus au fort de Fenestrelle ou dans les prisons départementales, — telle était la part relativement restreinte des sévices exercés contre les ecclésiastiques de ce côté des monts. Et qu’importait après tout la nationalité primitive des contrées qui avaient été le théâtre de tant de violences accumulées ? La séquestration prolongée du saint-père n’était-elle pas un de ces coups qui frappait indifféremment, quelle que fût leur patrie d’origine, tous les membres épars de l’église catholique ?

Il y a quelque légèreté et même un peu d’injustice à ne pas vouloir comprendre l’intensité des sentimens qu’on ne partage pas. Les adhérens à la foi romaine ne se servent pas d’un mot vain dans leur bouche quand ils appellent le pape leur souverain et leur père spirituel. Ils avaient sur toute la surface du globe éprouvé comme une sainte horreur quand ils avaient appris qu’à deux reprises différentes des soldats avaient mis la main sur le vicaire du Christ, et l’avaient, au péril de sa vie, transporté de Rome à Savone et de Savone à Fontainebleau, ainsi qu’ils l’auraient fait d’un simple prisonnier d’état. À leurs yeux, c’était plus qu’une atteinte portée au droit commun des têtes couronnées : Napoléon avait commis un véritable sacrilège, et sa présente défaite n’en était, suivant eux, que le châtiment. Comment donc s’étonner si les désastres de la retraite de Russie sont avant tout représentés dans les mémoires du cardinal Pacca comme l’inévitable expiation des méfaits de l’empereur ? En les expliquant de la sorte, cet ancien secrétaire d’état de sa sainteté restait fidèle aux doctrines de toute sa vie. Il avait été du nombre des cardinaux qui avaient médiocrement approuvé le concordat ; il avait déconseillé plus qu’aucun d’eux le voyage du pape à Paris au moment du sacre. La bulle d’excommunication était son œuvre. Aussi se plaît-il à signaler dans l’anathème lancé du haut de la chaire pontificale la cause des revers qui ont accablé un ancien adversaire. « La conduite barbare de Napoléon fut ce dernier péché, dit-il, qui lassa enfin, comme nous l’apprend l’Écriture, la longanimité du Seigneur, et arma son bras des verges de la vengeance… Les temps ne sont pas éloignés où ce grand victorieux s’écriait : Que me veut le pape, et se figure-t-il que ses excommunications feront tomber les armes des mains de mes soldats ?… Dieu a permis cependant que ce fait se réalisât. » — « Les armes des soldats parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les fréquentes chutes qu’ils faisaient, elles s’échappaient de leurs mains, se brisaient ou se perdaient. S’ils se relevaient, c’était sans elles. Ils ne les jetèrent pas ; mais la faim et la soif les leur arrachèrent[20]. » — « Le soldat ne put tenir ses armes ; elles s’échappèrent des mains les plus braves,… elles tombaient des bras glacés qui les portaient[21]. » — « La neige, la glace et les tempêtes, à qui obéissaient-elles, reprend fièrement le cardinal, sinon, comme dit encore l’Écriture, à la voix du Seigneur[22] ? » Si nous avons relaté ce passage des mémoires du cardinal Pacca, c’est qu’il constate la véritable disposition d’esprit où se trouvait alors un membre du sacré-collège qui va jouer derechef un rôle des plus actifs dans les scènes qui nous restent à raconter ; c’est aussi parce qu’il jette un certain jour sur les dispositions du clergé en général. Entre les sentimens du cardinal italien et ceux des ecclésiastiques français, il y avait toutefois une profonde différence. Au lieu de le proclamer avec joie, ces derniers n’acceptaient qu’avec tristesse ce jugement de Dieu qui les prenait à l’imprévue Après avoir considéré comme autant de marques de la faveur céleste les prospérités inouïes de l’empire, ils étaient conduits par la même habitude d’esprit à reconnaître les signes de la réprobation divine dans l’éclatant échec qui venait d’interrompre tout à coup une si longue suite de victoires ; mais ce tardif enseignement qu’à regret ils tiraient pour eux-mêmes des faits en voie de s’accomplir, il eût été malaisé et surtout imprudent aux orateurs sacrés d’en faire part à la masse des fidèles. Aucun d’eux ne l’essaya. Les chaires de nos églises, qui naguère avaient tant de fois retenti des épanchemens d’une admiration enthousiaste, n’entendirent point les mêmes prédicateurs hasarder sur les malheurs du moment un dangereux commentaire. Si plusieurs épanchèrent leurs tristes pressentimens, ce fut à huis clos, au fond des sacristies et dans l’ombre des oratoires privés, plus capables de garder de si compromettans secrets. Comme il arrive d’habitude, les manifestations de dévoûment en faveur du pouvoir heureux avaient été publiques, solennelles et bruyantes ; les signes de détachement envers ce même pouvoir désormais menacé furent réservés, timides et silencieux. Rien n’en transpira au dehors. Justement parce qu’à l’époque où elle se produisit la transformation des sentimens du clergé à l’égard de Napoléon fut si peu apparente, et qu’elle ne s’est clairement manifestée qu’après sa chute, il importait de la rapporter à sa vraie date, c’est-à-dire à l’heure même des premiers revers. Ajoutons que, toujours habile à discerner la vérité quand il avait intérêt à la connaître, l’empereur ne se fit à cet égard aucune illusion. Il considéra désormais les membres de son clergé comme passés, depuis que la fortune l’avait trahi, dans le camp de ses plus dangereux adversaires.

Tandis que le chef de l’empire se rendait un compte si exact des changemens survenus dans les sentimens des autres, quelles dispositions nouvelles la sévère leçon reçue en Russie avait-elle fait naître dans son esprit ? Telle était l’intéressante question que ses dévoués serviteurs agitaient secrètement avec une véritable anxiété. Les dernières nouvelles reçues avant sa soudaine arrivée témoignaient de l’irritation qu’avait causée au maître la folle entreprise de Mallet. Quoiqu’il eût appris en même temps le crime et le supplice du conspirateur, il n’avait pu retenir des exclamations d’étonnement, d’humiliation et de courroux. Il s’était montré surtout ulcéré de l’attitude de quelques-uns des fonctionnaires de la capitale, particulièrement du préfet de la Seine, qui avait si complètement perdu la tête au seul bruit de sa mort. On ne doutait guère qu’embarrassé à la fois et mécontent, il ne prît plaisir, pour détourner l’attention et pour se faire une contenance, à exagérer les expressions, d’ordinaire fort peu mesurées, de sa colère. Parmi les personnages considérables que leurs charges officielles mettaient en rapport direct avec Napoléon, il n’en était pas un qui ne s’attendît à être violemment pris à partie et rendu responsable de ce qui s’était passé. Plus que d’autres, le ministre et le préfet de police redoutaient de sa part quelque fâcheux éclat. Leurs prévisions furent trompées. Arrivé aux Tuileries le 18 décembre 1812 au milieu de la nuit, l’empereur y avait fait venir Cambacérès dès le lendemain matin. À peine avait-il fini de lui faire le récit des funestes événemens qui avaient précipité son retour, que sans transition il s’était mis à presser l’archichancelier de questions sur les moindres détails de la conspiration de Mallet. Avec sa sagesse et son habileté ordinaires, Cambacérès avait trouvé moyen de répondre à son redoutable interlocuteur sans compromettre personne, et Napoléon était sorti évidemment soulagé de ce long entretien. Quelques instans après, — à l’audience qui suivit immédiatement la messe, — apercevant son préfet de police, M. Pasquier, il l’avait abordé d’un air affable, et, baissant la voix afin de n’être entendu que de lui : « Eh bien ! monsieur le préfet, lui avait-il dit d’un ton presque familier, vous avez eu aussi votre mauvaise journée ; il n’en manque pas de cette espèce dans la vie ! »

D’aussi philosophiques paroles n’étaient point de mauvais augure. Elles témoignaient d’une modération assez inaccoutumée chez l’empereur ; cette modération fut d’ailleurs entretenue pendant quelque temps encore par la tristesse croissante des nouvelles qui continuaient d’arriver du théâtre de la guerre. À partir du jour où Napoléon avait quitté l’armée, les pertes d’hommes avaient été en augmentant sans cesse. De Wilno aux bords de la Vistule, la retraite était devenue infiniment plus désastreuse que de Smolensk à Wilno. La défection du général York et des troupes prussiennes faisant partie du corps du maréchal Macdonald avait jeté dans la marche de tous nos détachemens la plus inextricable confusion. Au découragement des soldats s’était ajoutée la mésintelligence survenue entre les chefs depuis que Murat, chargé par l’empereur du commandement suprême, avait jugé à propos de quitter brusquement ses compagnons d’armes afin de regagner à la hâte son royaume de Naples. Il devenait évident que, malgré les efforts du prince Eugène, les Russes allaient à leur tour passer la Vistule, et qu’ils inonderaient bientôt toute l’Allemagne du nord. Dans une situation aussi critique, le maintien de l’alliance avec l’Autriche était presque notre seule ancre de salut. Quel danger n’y avait-il pas à lui donner en pareille occasion le moindre sujet de mécontentement ! Obligé pour la première fois de compter avec son beau-père, Napoléon se rappela les insinuations que celui-ci avait naguère hasardées à Dresde au sujet du pape, insinuations timides et repoussées alors avec tant de hauteur. À coup sûr, le plus pressé était de mettre sur pied les cinq cent mille hommes qui devaient au printemps prochain servir à réparer ses échecs ; mais, puisque la campagne décisive devait s’ouvrir au sein de l’Allemagne contre les Russes et les Prussiens, il n’était pas indifférent, en traitant avec Pie VII, de donner satisfaction à l’empereur d’Autriche, au roi de Bavière et à leurs sujets catholiques. Ce fut ainsi qu’au plus fort de ses préparatifs militaires, et tandis qu’on aurait pu le croire absorbé par la vive impulsion qu’il s’agissait de donner à tous les rouages de l’immense administration impériale, le vigoureux esprit de l’empereur était ramené par des raisons purement politiques à s’occuper derechef des affaires religieuses. Il savait bien qu’à lui seul incombait la responsabilité de la dernière rupture avec le pape, et que, s’il voulait renouer, c’était à lui de faire les premiers pas.

Peut-être nos lecteurs n’ont-ils pas oublié en quels termes dédaigneux Napoléon avait refusé de répondre, il n’y avait pas encore un an, aux deux lettres que le saint-père lui avait écrites de sa propre main. Ils ont probablement gardé souvenir du reproche outrageant qu’il n’avait pas craint de lui adresser d’avoir manqué à tous ses devoirs, reproche bientôt suivi de la sommation signifiée par l’entremise de M. de Chabrol d’avoir à se démettre, comme incapable, de ses fonctions de souverain pontife. Reprendre lui-même des rapports ainsi interrompus dut coûter beaucoup à l’orgueil de l’empereur ; mais il n’était pas en position d’y regarder de si près, et les contrastes ne le gênaient guère quand sa politique était en jeu. Le renouvellement de l’année fut le prétexte saisi par Napoléon. Il adressa le 29 décembre à Pie VII la lettre suivante :


« Très saint-père, je m’empresse d’envoyer un officier de ma maison près de votre sainteté pour lui exprimer la satisfaction que j’ai éprouvée de ce que m’a dit l’évêque de Nantes sur le bon état de sa santé, car j’ai été un moment très alarmé, cet été, lorsque j’ai appris qu’elle était fortement indisposée. Le nouveau séjour de votre sainteté nous mettra à même de nous voir, et j’ai fort à cœur de lui dire que, malgré tous les événemens qui ont eu lieu, j’ai toujours conservé la même amitié pour sa personne. Peut-être parviendrons-nous au but tant désiré de finir tous les différends qui divisent l’état et l’église. De mon côté, j’y suis fort disposé, et cela dépendra entièrement de votre sainteté. Toutefois je la prie de croire que les sentimens de parfaite estime et de haute considération que je lui porte sont indépendans de tout événement et de toute circonstance. Je prie Dieu, très saint-père, qu’il vous conserve longues années, pour que vous ayez la gloire de rasseoir le gouvernement de l’église, et que vous puissiez longtemps jouir et profiter de votre ouvrage[23]. »


Nul ressentiment n’était, comme on va le voir, resté au fond du cœur de Pie VII. On dirait que la méfiance lui devenait impossible dès qu’il entrait en relations directes avec le grand homme qui l’avait jadis tant charmé et pour lequel il éprouva toute sa vie une inaltérable prédilection. Il y avait d’ailleurs dans la lettre de l’empereur plus d’un passage qui était de nature à relever chez le candide pontife l’espérance, jamais entièrement abandonnée, d’être un jour appelé à mettre lui-même un terme aux maux de l’église. Pour reconnaître l’acte de courtoisie de Napoléon, Pie VII envoya le cardinal Joseph Doria le complimenter à Paris. Le cardinal Doria, ancien nonce en France, était un personnage fort âgé, sans grande capacité politique, non moins dévoué au saint-père qu’agréable à l’empereur, et fort propre à servir entre eux de premier intermédiaire. Quand l’idée d’une sérieuse négociation fut après quelques pourparlers définitivement adoptée de part et d’autre, l’empereur désigna pour traiter en son nom l’évêque de Nantes, M. Duvoisin. Il ne pouvait faire un choix plus habile. M. Duvoisin avait, au dire même de ses ennemis, autant d’expérience que d’adresse dans le maniement des affaires, et la fréquentation habituelle de la cour lui avait en outre donné, ajoute le cardinal Pacca, ces manières insinuantes et ces formes diplomatiques qui assurent ordinairement le succès des négociations. En arrivant à Fontainebleau, l’évêque de Nantes y rencontra déjà établis les quatre cardinaux Doria, Dugnami, Ruffo (Fabrice), de Bayanne et M. Bertalozzi, qui logeaient tous dans le palais même, ainsi que le docteur Porta. Bientôt il y fut rejoint par l’archevêque de Tours, l’évêque de Trêves et celui d’Évreux. Ainsi donc, si l’on oublie M. de Chabrol, qui venait, à la grande surprise du monde parisien, d’être nommé préfet de la Seine, mais qui ne prit d’ailleurs nulle part, au moins apparente, aux nouvelles négociations, le hasard voulut, si toutefois ce fut le hasard, que le pape se trouvât en ce moment entouré des mêmes personnages qui l’avaient naguère si longtemps assiégé à Savone de leurs continuelles et vaines instances.

Il faut convenir que les instructions remises à M. Duvoisin n’étaient point de nature à faciliter beaucoup sa besogne. Chose étrange et vraiment digne de remarque, si depuis son retour à Paris l’empereur, dans ses conversations journalières avec ses familiers, n’avait encore fait entendre que des paroles sensées où perçait le juste sentiment de sa véritable situation, il s’en fallait de beaucoup que son attitude extérieure, ses actes et son langage officiels eussent paru empreints de la même sagesse. C’était parti-pris chez lui d’afficher devant le public français la plus superbe confiance, et de faire montre au dehors de nos frontières d’une inflexible persistance dans toutes les visées déjà connues de sa politique. Il se serait cru diminué aux yeux de ses sujets et de l’Europe entière, peut-être l’aurait-il été en effet, s’il avait laissé seulement soupçonner qu’on avait chance de le trouver moins impérieux et plus traitable à l’heure de la mauvaise fortune qu’aux jours de la prospérité. Résigné par nécessité aux concessions indispensables, il jugeait son honneur intéressé, tant qu’il n’aurait pas repris quelque éclatante revanche, à se renfermer dans une obstination d’apparat. Sans doute il faudrait céder quelque chose ; mais avant de céder il lui fallait commencer par battre d’abord tous ses insolens ennemis : alors il serait temps d’être modéré. Malheureusement pour Napoléon, il se méconnaissait lui-même quand il se proposait un pareil plan de conduite. Les éphémères succès qu’à force d’art et d’énergie il était encore destiné à surprendre à la fortune devaient avoir pour premier résultat d’ébranler immédiatement d’aussi raisonnables projets, et en exaltant son incorrigible ambition de mettre aussitôt fin à sa modération passagère. Les conférences entamées avec le saint-père aux premiers jours de l’année 1813 ont ouvert la série des transactions par lesquelles l’empereur a essayé, mais en vain, d’arrêter à diverses reprises la marche triomphante de ses ennemis. Peut-être le succès inattendu de la tentative de Fontainebleau et l’inconcevable ascendant repris avec tant de facilité sur Pie VII ont-ils contribué à rendre Napoléon trop confiant au moment du congrès de Prague et des pourparlers de Châtillon. À ce titre seul, il est curieux d’insister sur les phases, d’ailleurs assez courtes, de ce compromis éphémère.

Le croirait-on ? M. Duvoisin était chargé par l’empereur de produire à Fontainebleau des exigences plus grandes encore que toutes celles dont il eût jamais fait parler au saint-père. Le projet de traité remis à l’évêque de Nantes contenait précisément ces mêmes clauses qu’à Dresde, dans la prévision de son futur triomphe, Napoléon avait annoncé l’intention d’imposer à Pie VII, quand il reviendrait à Paris vainqueur de l’empereur Alexandre. Trahi par le sort des armes, vaincu non certes par la valeur et l’habileté supérieure de son ennemi, mais par les rigueurs d’un climat meurtrier, il n’avait pas aujourd’hui la pensée de modifier en quoi que ce soit un programme devenu presque insensé à force de contraster avec les circonstances présentes.


« Le pape et ses successeurs, lisait-on entre autres articles dans le projet de traité emporté à Fontainebleau par M. Duvoisin, jureront avant leur couronnement de ne rien faire et de ne rien ordonner de contraire aux quatre propositions du clergé gallican. — Le pape et ses successeurs n’auront droit à l’avenir qu’à la nomination d’un tiers des membres du sacré-collège, et celle des deux autres tiers sera dévolue aux souverains catholiques, — Le pape désapprouvera et condamnera par un bref solennel la conduite des cardinaux qui n’ont pas assisté à la cérémonie religieuse du mariage de l’empereur, qui d’ailleurs leur rendra ses bonnes grâces, pourvu toutefois qu’ils consentent à signer ce même bref. — Les cardinaux di Pietro et Pacca seront exclus de cette amnistie, et jamais il ne leur sera permis de revenir auprès du saint-père[24]. »


Le reste du projet était rédigé à l’avenant. Il y était stipulé que Pie VII devait résider à Paris. Il pourrait y recevoir les ministres et les chargés d’affaires des puissances étrangères, qui jouiraient près de lui des immunités et privilèges accordés aux membres du corps diplomatique. Afin qu’il ne subsistât d’ailleurs aucun doute sur la situation dépendante dans laquelle l’empereur entendait maintenir le souverain pontife, un article spécial portait qu’il jouirait d’un revenu net de 2 millions qui serait prélevé sur ses domaines aliénés. À propos de la nomination des évêques des états romains, l’empereur ne cédait absolument rien. Il entendait les nommer lui-même. Pour ce qui regardait ces prélats, ceux du reste de l’Italie et ceux de la France, il exigeait toujours qu’après un délai de six mois les sujets nommés fussent de plein droit institués par le pape, et à défaut du consentement du pape par le métropolitain ou par le prélat le plus ancien du diocèse.

Quel ne fut pas le trouble de Pie VII en écoutant de pareilles propositions ! Nos lecteurs peuvent aisément s’en rendre compte, s’ils ont présente à la mémoire l’anxiété où l’avaient jeté les offres beaucoup plus acceptables qui lui avaient été naguère apportées à Savone. Nous trouvons d’ailleurs dans la correspondance de l’évêque de Nantes avec le ministre des cultes le témoignage authentique de l’état de cruelle perplexité où des ouvertures si inattendues jetèrent de nouveau le saint-père, mis en demeure de se prononcer à bref délai et sans conseil suffisant sur d’aussi formidables questions.


« Le samedi soir, jour de mon arrivée, écrit M. Duvoisin à M. Bigot, je n’ai fait qu’annoncer au pape l’objet de ma mission et lui demander une audience pour le lendemain. Après un préambule sur les intentions pacifiques et bienfaisantes de sa majesté, et sur ce que demandaient dans les circonstances présentes les intérêts de la religion et du saint-père, je lui ai communiqué les propositions rédigées par votre excellence. Plusieurs m’ont para lui faire beaucoup de peine, particulièrement la résidence à Paris, la suppression des évêchés suburbicaires, qu’il croit nécessaires à la dignité du saint-siège à raison de leur antiquité, de leurs privilèges et des fonctions qui leur sont affectées, enfin la répartition et la nomination des cardinaux, qui ne lui laissent pas assez d’influence dans la composition du sacré-collège, conseil-né du pape. Par-dessus tout, il demande pour délibérer le conseil qu’on ne lui promet qu’après qu’il aura pris des engagemens irrévocables. C’est ce qu’il ne cessait de nous dire à Savone, et ce qui néanmoins ne l’a pas empêché de nous donner le bref du 20 septembre. Du reste il a fini par me dire qu’il ferait ses réflexions, et qu’il chargerait l’archevêque d’Édesse de conférer avec moi. — J’ai su dans la soirée que le pape avait fait part aux cardinaux Dugnami et Ruffo d’une partie des articles que je lui avais proposés. Je n’en suis pas fâché. Je voudrais qu’il prît confiance dans le cardinal Ruffo, homme d’esprit qui ne partage point les préjugés de la théologie ultramontaine, qui envisage cette affaire sous son véritable point de vue, et à qui il me serait bien plus facile de faire entendre raison qu’à l’archevêque d’Édesse[25]. »


M. Duvoisin n’avait pas tort de considérer le cardinal Ruffo (Fabrice) comme un de ses plus utiles auxiliaires ; mais ce cardinal n’était pas seul à s’efforcer d’agir sur les déterminations du pape en lui conseillant de faire taire ses scrupules, de tout concéder au plus vite à l’empereur. Ainsi faisaient ses trois collègues du sacré-collège, les cardinaux Spina, Dugnami et de Bayanne, et l’archevêque d’Édesse, le faible M. Bertalozzi, à qui l’évêque de Nantes prête à tort des velléités de résistance dont il fut toujours incapable. Ainsi faisaient du meilleur de leur cœur l’archevêque de Tours, les évêques de Trêves et d’Évreux, ces zélés serviteurs de Napoléon, et probablement aussi, pour que personne ne manquât au concert, le docteur Porta, à qui Napoléon continuait à payer pension, afin de reconnaître les soins attentifs qu’il donnait à la santé du saint-père[26]. Pour le scrupuleux et timoré Pie VII, quel supplice de toutes les minutes que cette entente établie entre les personnes de son entourage, uniquement appliquées à le blâmer de son intempestive opposition aux volontés de l’empereur, ardentes à lui représenter sous les couleurs les plus noires les maux affreux de l’église, et n’hésitant pas à en rejeter sur lui l’entière responsabilité ! Déjà pareil assaut avait été livré au saint-père à Savone, et ses forces physiques y avaient succombé. Les mêmes causes ne devaient pas tarder à produire les mêmes résultats. « Je n’ai pas encore écrit à votre excellence, lisons-nous dans une lettre adressée de Fontainebleau par M. Duvoisin à M. Bigot, parce que je n’avais rien à lui mander. Le pape est extrêmement agité. Il ne dort pas. Sa santé est altérée. En ce moment, je ne le crois pas en état de soutenir une discussion. Il n’a que très peu de confiance dans les personnes qui l’entourent. Il persiste à dire qu’il a le plus grand désir de satisfaire l’empereur, mais que sa conscience ne lui permet pas de se prononcer seul, prisonnier et sans conseil. Cependant il me faut une réponse. J’épie le moment où je pourrai la lui demander sans lui causer trop d’émotion. »

La lettre que nous venons de rapporter, et qui rend un si sincère et si triste compte de l’état du saint-père, était datée de Fontainebleau le 13 janvier 1813. Remise le 14 à M. Bigot de Préameneu, elle était probablement le 16 ou le 17 entre les mains de l’empereur. Le 18, une chasse à courre était commandée dans des bois qui n’étaient pas éloignés de Melun. Tout à coup, vers le milieu de la journée, laissant là chiens et piqueurs, Napoléon se fit amener une chaise de poste, et, comme si l’idée lui en avait été soudainement inspirée par le seul voisinage, il donna ordre de le conduire à Fontainebleau, où d’avance l’impératrice avait été invitée à se rendre de son côté.

Est-ce beaucoup s’aventurer que de supposer Napoléon moins pressé en cette circonstance de savoir des nouvelles du pape que de venir en aide par sa présence à son négociateur embarrassé ? Est-ce le noircir injustement que de lui prêter l’intention arrêtée d’arracher lui-même, s’il était nécessaire, cette réponse qu’il désirait si fort, mais que l’évêque de Nantes n’osait exiger immédiatement du saint-père, de peur de lui causer une trop vive émotion ? Il nous répugnerait d’aller plus loin encore et de nous figurer l’empereur pressé d’entrer en lutte avec le souverain pontife, parce que M. Duvoisin le lui représentait comme agité, souffrant et devenu incapable de soutenir une discussion. Certes l’empereur était le dernier homme qui eût besoin de prendre contre qui que ce fût un si misérable avantage. Quoi qu’il en soit des motifs qui amenèrent à Fontainebleau ce visiteur inattendu. Pie VII l’accueillit avec une évidente satisfaction. La nuit était tombée. Le pape, ainsi qu’il en avait l’habitude, causait après son repas du soir avec les cardinaux et les évêques logés au palais, quand la porte du salon, s’ouvrant inopinément, livra passage à Napoléon. Chacun eut hâte de se retirer. « Alors Napoléon, courant vers le pape, le serra dans ses bras, lui donna un baiser, dit le cardinal Pacca, et le combla de marques d’amitié[27]. » Les conférences furent remises au lendemain ; elles eurent toujours lieu entre le pape et l’empereur enfermés tête à tête et durèrent plusieurs jours. Personne n’y fut admis, et M. Fain, secrétaire du cabinet de l’empereur, ne fut appelé, pour mettre par écrit les clauses convenues, qu’au moment où toute contestation avait cessé entre les deux augustes négociateurs. « Il est évident, écrit M. de Pradt, que l’empereur voulait en finir par un coup rapide et imprévu, et qu’il se fiait sur l’effet que sa présence, une discussion directe et son habileté personnelle produiraient sur le pape. Le prestige était encore dans toute sa force, et personne ne soupçonnait l’île d’Elbe, encore moins Sainte-Hélène[28]. » Que se passa-t-il durant ces intimes entretiens ? On ne l’a jamais su au juste. La plupart des détails publiés à ce sujet pendant les premières années de la restauration sont dénués de tout fondement. Malgré ce qu’en a écrit l’auteur de la brochure intitulée Bonaparte et les Bourbons, il est faux que, dans un mouvement de colère, l’empereur ait osé frapper le pape et le traîner par les cheveux. Ce sont là d’indignes inventions trop habituelles à l’esprit de parti. Faut-il d’un autre côté s’en rapporter tout à fait à l’archevêque nommé de Malines, qui, tout en convenant que la discussion fut souvent animée, tient à nous persuader que « les formes les plus augustes et les plus amicales furent de part et d’autre continuellement observées[29]? » Pie VII, que ses plus intimes serviteurs hésitaient à interroger, et qui n’aima jamais à s’expliquer sur les incidens de cette entrevue de Fontainebleau, a toujours nié les voies de fait. Il a donné seulement à entendre que l’empereur lui avait parlé avec « hauteur et mépris, jusqu’à le traiter d’ignorant en matières ecclésiastiques[30]. » De son côté. Napoléon, dans les notes dictées à Sainte-Hélène, ne dit absolument rien au sujet des entretiens de Fontainebleau. Il se borne à affirmer qu’il fit preuve en cette circonstance « de plus de patience que ne comportaient sa situation et son caractère[31]. » Pour notre compte, nous n’avons rien trouvé, malgré tous nos efforts, dans les nombreux documens passés sous nos yeux qui nous autorisât à confirmer ou à démentir les témoignages malheureusement contradictoires soit de Napoléon, soit de Pie VII; mais si l’on connaît mal le détail des conférences personnelles entre Pie VII et Napoléon à Fontainebleau, le résultat en est au contraire authentique. A parcourir seulement le texte du nouveau concordat, on s’aperçoit d’abord que l’empereur n’hésita point à rabattre beaucoup de ses prétentions primitives. Toutes les clauses qui, d’après l’évêque de Nantes, avaient à première vue si fort effarouché le saint-père en ont totalement disparu. Il n’est plus question ni des quatre propositions de l’église gallicane, ni de l’intervention des puissances catholiques dans la composition du sacré-collège. La résidence à Paris n’est pas textuellement imposée au saint-père ; il est seulement indiqué en termes un peu vagues qu’il se fixera en France ou dans le royaume d’Italie. Avignon paraît avoir été la ville préférée par Pie VII. L’empereur a cessé d’exiger que les cardinaux noirs fussent blâmés, et n’impose plus au souverain pontife l’obligation de bannir à tout jamais de sa présence les cardinaux di Pietro et Pacca. Il y a plus, s’il maintient le terme fatal de six mois pour l’institution canonique des évêques, il octroie en retour certaines concessions qui tenaient fort au cœur du pape, et qu’à Savone il lui avait impitoyablement refusées. Les six évêchés suburbicaires de Rome étaient rétablis et rendus à la nomination du saint-père. Il avait en outre le droit de nommer directement, soit en France, soit en Italie, à dix évêchés qui devraient être ultérieurement désignés. À l’égard des évêques des états romains absens de leurs diocèses par suite des événemens, le pape pouvait les nommer à des évêchés in partibus en attendant qu’ils fussent replacés aux sièges vacans soit de l’empire, soit du royaume d’Italie. L’empereur s’engageait enfin à rendre sa faveur aux cardinaux, évêques, prêtres et laïques qui avaient encouru sa disgrâce dans les circonstances. Ces dernières clauses, les unes plus avantageuses à l’église que celles qui lui avaient été présentées à Savone, les autres particulièrement favorables aux personnes qui avaient le plus chaudement embrassé sa cause, déterminèrent sans doute l’assentiment de Pie VII. On sait qu’il avait beaucoup tenu à faire constater dans le préambule du concordat que les articles dont il était composé « devaient servir de base à un arrangement définitif. » Il avait également insisté avec force pour établir dans un dernier article « qu’il s’était prêté aux dispositions ci-dessus par la considération de l’état actuel de l’église, et dans la confiance que lui avait inspirée sa majesté qu’elle accorderait sa puissante protection aux besoins si nombreux de la religion[32]. »

L’élaboration du concordat avait duré cinq jours. Ce fut dans la soirée du 25 janvier 1813 que tout fut consommé. En dépit des adoucissemens qu’à force d’instances il avait fait subir au texte primitif, Pie VII était encore horriblement troublé à l’idée de mettre son nom au bas d’un document qui changeait d’une façon si étrange la condition séculaire de l’église catholique. Les cardinaux logés au palais assistaient à cette dernière conférence. On dit que, pressé par l’empereur d’en finir, Pie VII jeta un regard éploré sur les quatre membres du sacré-collège qui formaient alors son unique conseil. Ce regard invoquait un peu d’aide, quelque appui, une parole propre à l’encourager dans sa consciencieuse résistance. S’ils avaient prononcé un mot, fait un signe, peut-être n’eût-il point passé outre. Aucun d’eux ne bougea. Devant les douloureuses perplexités de leur chef spirituel, ils demeurèrent tous silencieux. Directement consulté par un dernier coup d’œil où se peignait l’angoisse suprême du souverain pontife, le cardinal le plus rapproché de lui baissa la tête, faisant ainsi comprendre qu’il fallait se soumettre. Alors Pie VII signa[33].

Le but de l’empereur était maintenant atteint. Il semble qu’il aurait pu dès lors témoigner quelque satisfaction. Ce fut une sorte de mauvaise humeur qui l’emporta d’abord. Les ordres à donner pour l’élargissement des cardinaux di Pietro et Pacca parurent lui coûter beaucoup. « Pacca est mon ennemi, » ne cessait-il de répéter au pape, qui dut, suivant ses propres expressions, livrer une vraie bataille afin d’obtenir que ce membre du sacré-collège sortît immédiatement de la prison de Fenestrelle. L’empereur avait les mêmes répugnances à mettre en liberté le cardinal di Pietro, renfermé dans le donjon de Vincennes. « Quand le cardinal di Pietro sera arrivé, dit-il au pape d’un ton ironique, vous irez vous confesser à lui[34]. » Le soir même de la signature du concordat, il dicta à l’évêque de Nantes une lettre si étrange qu’il est assez difficile de deviner si elle était inspirée par une intention gracieuse, ou si elle contenait un sarcasme amer. « Votre sainteté ayant paru craindre, au moment de la signature des articles du concordat qui mettent un terme aux divisions qui affligent l’église, que cela ne comportât une renonciation à la souveraineté de Rome, je me fais un plaisir de l’assurer par la présente que, n’ayant jamais cru devoir la demander, je ne puis donc entendre qu’elle ait renoncé directement ou indirectement par lesdits articles à la souveraineté des états romains, et je n’ai entendu traiter avec vous qu’en votre qualité de chef de l’église dans les choses spirituelles[35]. »

Cette disposition mécontente dura peu toutefois. Napoléon comprit vite qu’il commettrait une imprudence en se montrant peu satisfait, et surtout en remettant hors de propos en question le sens d’un compromis qui n’était pas définitif, et dont il était à craindre pour lui que le saint-père ne fût le premier à se repentir. Dans la matinée du 25 janvier 1813, avant que Pie VII n’y eût apposé sa signature, il avait déjà dicté à son ministre des cultes les instructions les plus détaillées pour l’exécution immédiate du concordat[36]. Il n’en révoqua aucune. Il y ajouta au contraire l’ordre d’expédier une estafette au général Miollis, afin de lui faire connaître l’arrangement qui venait d’être contracté avec le pape, et lui en fit envoyer l’analyse. Le gouverneur de Rome ne devait pas l’imprimer ; il devait seulement s’en servir dans ses conversations. Même communication était adressée à Milan à M. Melzi, grand-chancelier du royaume d’Italie[37]. Le lendemain, afin de donner un témoignage ostensible du changement qui venait de s’opérer dans les relations entre le saint-siège et l’empire, Napoléon donna publiquement aux cardinaux Doria et Ruffo (Fabrice) la décoration de la Légion d’honneur. Il nomma en même temps le cardinal de Bayanne et l’évêque d’Évreux sénateurs, et les évêques de Nantes et de Trêves conseillers d’état. Les membres italiens du sacré-collège et M. Bertalozzi, qui avaient été indirectement mêlés à la négociation, reçurent chacun en présent une riche tabatière ornée d’un portrait impérial et entourée de gros brillans.

Ces actes de gracieuse courtoisie avaient pour but de révéler à tout l’entourage officiel, sans d’ailleurs en divulguer la teneur, l’importance de l’acte qui venait de s’accomplir à Fontainebleau. Ainsi que nous l’avons indiqué, l’empereur, en traitant avec le pape, s’était proposé un double but. Il avait voulu rendre sa situation extérieure un peu meilleure par un acte qui ne pouvait manquer d’être agréable à son beau-père l’empereur d’Autriche. Il avait souhaité faire cesser au dedans les embarras et les dangers que pouvait lui susciter la désaffection croissante du clergé et de ses sujets catholiques. Ce n’était donc point sans motif qu’au cœur même de l’hiver il avait fait venir Marie-Louise à Fontainebleau afin de la rendre témoin de la façon dont il traitait avec le pape. Elle avait assisté de sa personne à la dernière conférence, mais cela ne suffisait point. À peine le nouveau concordat avait-il été signé, que Napoléon s’était empressé d’écrire lui-même à l’empereur François pour lui en transmettre une copie, avec prière toutefois de ne pas rendre cette pièce publique. Il s’agissait maintenant d’avertir, sans les mettre trop au courant, les dignitaires de l’église de France, et de faire savoir dans les moindres paroisses de village, mais sans rien préciser, que les fidèles sujets de sa majesté avaient une nouvelle raison d’être plus que jamais attachés à la personne de leur empereur. C’est à quoi avait pourvu ce passage laconique des instructions adressées à M. Bigot : « Monsieur le ministre, écrivez aux évêques pour leur annoncer l’événement et les autoriser à chanter un Te Deum en actions de grâces[38]. »


D’Haussonville.
  1. Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. Ier, p. 314.
  2. Mémoires historiques sur les affaires ecclésiastiques de France, par M. Jauffret, t. II, p. 492.
  3. Mémoires pour servir à l’Histoire ecclésiastique, t. III, p. 586.
  4. Mémoires du duc de Rovigo, t. VI, p. 72, 73, etc.
  5. Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. Ier, p. 350.
  6. Des recherches faites à la bibliothèque du château de Fontainebleau, il résulte qu’on y possède un gros volume in-folio des œuvres de saint Cyprien ; rien n’indique toutefois que ce soit l’exemplaire prêté à Pie VII, par l’abbé Garnier.
  7. Mémoires historiques sur les affaires ecclésiastiques de France, t. II, p. 394 et 485, par M. Jauffret, frère de l’archevêque d’Aix.
  8. Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique, de M. Picot, t. III, p. 549.
  9. Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique, t. III, p. 550.
  10. Nous nous souvenons d’avoir entendu raconter à M. Pasquier que cette arrestation, à laquelle il fut totalement étranger, et qui eut même lieu à son insu, avait été opérée par un inspecteur-général de police, M. Veyrat. Malgré la rudesse de ses formes et en dépit des habitudes du métier, cet agent n’avait pu se défendre d’une certaine émotion lorsqu’il s’était vu charger de mettre la main sur d’aussi vénérables personnages ; cette émotion durait encore lorsqu’il vint le lendemain matin rendre naïvement compte au préfet de police étonné de l’emploi de sa nuit. Deux des prélats, les évêques de Gand et de Tournai, l’avaient frappé par la dignité de leur contenance et par le calme de leur résignation. Il n’en avait pas été de même pour l’évêque de Troyes. M. Veyrat ne pouvait dissimuler son étonnement d’avoir vu M. de Boulogne descendre jusqu’à la prière, et le conjurer de vouloir bien lui donner le temps de faire entendre ses réclamations, comme si pareille condescendance était possible de sa part. « Les hommes doués d’une imagination vive jusqu’à l’emportement, ajoutait M. Pasquier, et tel était l’évêque de Troyes, sont presque toujours ceux qui se laissent le plus aisément abattre. »
  11. Lettre de M. le duc de Rovigo au ministre des cultes, 22 novembre 1811.
  12. Coup d’œil sur l’Histoire ecclésiastique dans les premières années du dix-neuvième siècle, par le chanoine de Smet, Gand 1849.
  13. Lettres des évêques de Gand, de Tournai et de Troyes au ministre de la police, 11 décembre 1811.
  14. Lettres du ministre des cultes à MM. les chanoines des chapitres de Gand, de Troyes et de Tournai, 23 novembre 1811.
  15. Lettre de M. le ministre des cultes au préfet de l’Aube, 23 novembre 1811.
  16. Lettre de MM. les membres du chapitre cathédral de Gand au ministre des cultes, 27 novembre 1811.
  17. Lettre de Maurice de Broglie, ancien évêque de Gand, au ministre des cultes Beaune, 11 décembre 1811.
  18. Extrait d’une lettre de l’ancien évêque de Troyes au ministre des cultes, Falaise, 6 février 1812.
  19. Lettre de l’empereur au ministre des cultes, Kœnigsberg, 16 juin 1812. — Correspondance de Napoléon ier, t. XXIII, p. 500.
  20. Histoire de la grande armée en 1812, par le comte de Ségur.
  21. Mémoires de M. de Salgues.
  22. Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. ier, p. 225-226.
  23. L’empereur au pape Pie VII, 29 décembre 1812. — Correspondance de Napoléon ier, t. XXIV, p. 354.
  24. Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. ier, p. 268.
  25. Lettre de M. Duvoisin, évêque de Nantes, à M. le ministre des cultes, 11 janvier 1813.
  26. Lettre déjà citée de l’empereur au ministre des cultes.
  27. Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. ier, p. 310.
  28. Les Quatre Concordats, par l’abbé de Pradt, t. III, p. 2.
  29. Les Quatre Concordats, par l’abbé de Pradt, t. III, p. 6.
  30. Mémoires de Napoléon, t. IV, p. 212.
  31. Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. ier, p. 317.
  32. Voyez les articles du concordat. — Correspondance de Napoléon ier, t. XXIV, p. 450.
  33. Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. ier, p. 317.
  34. Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. ier, p. 317.
  35. L’empereur à sa sainteté le pape Pie VII, Fontainebleau, 25 janvier 1813. — Cette lettre n’est pas insérée dans la Correspondance de Napoléon Ier. La version que nous en donnons, différente de celle produite par le cardinal Pacca, a été copiée d’après la minute écrite sous la dictée de l’empereur par l’évêque de Nantes.
  36. Ces instructions, dictées le 25 janvier 1813 au matin, ne sont pas insérées dans la Correspondance de Napoléon ier.
  37. L’empereur à M. Melzi, duc de Lodi, grand-chancelier du royaume d’Italie. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XXIV, p. 448. — La lettre écrite à M. Melzi se terminait ainsi : « Si, lorsque la nouvelle de ces arrangemens se saura en Italie, quelques articles de journal étaient nécessaires pour diriger l’opinion, vous les rédigeriez vous-même, et dans ce cas vous feriez connaître la vérité sans vous servir des mêmes mots et de manière qu’il n’y eût rien d’officiel. Ces articles pourraient être nécessaires pour Ancône et Bologne. Vous seul devez garder cette copie du concordat, et, sous quelque prétexte que ce soit, vous n’en devez donner connaissance à personne. »
  38. Instructions dictées au ministre des cultes, 24 janvier 1813. Ces instructions ne sont pas insérées dans la Correspondance de Napoléon Ier.