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L’Énéide (trad. Delille) - III

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Livre II VirgileL’Énéide
Traduction en vers de Jacques Delille
Livre III
Livre IV




 
Quand Troie eut succombé, quand le fer et les feux
Eurent détruit ces murs, noble ouvrage des dieux,
Et que, de ses grandeurs étonné de descendre,
Le superbe Ilion fut caché sous la cendre,
Innocents et proscrits, pour fixer nos destins,
Il nous fallut chercher des rivages lointains.
Soumis aux lois du sort, aux oracles fidèle,
Sous les hauteurs d’Antandre et du mont de Cybèle,
J’équipe des vaisseaux, incertain sur quel bord
Vont nous guider les dieux, va nous jeter le sort.
L’été s’ouvrait à peine, à l’orageux Neptune
Mon père me pressait de livrer ma fortune.
D’un peuple infortuné j’assemble les débris ;
Les yeux en pleurs, je pars ; je fuis ces bords chéris
Ces antiques remparts dont Vulcain fit sa proie,
Et les toits paternels, et les champs où fut Troie ;
Et sur

l’onde exilé, j’emmène en d’autres lieux,
Et mon père, et mon fils, et mon peuple, et mes dieux.
Bien loin de ma patrie est une vaste terre,
Que consacra Licurgue au grand dieu de la guerre :
Dans des temps plus heureux, les dieux hospitaliers
Unissaient les Troyens à ces peuples guerriers.
Hélas ! j’y fus suivi par mon destin funeste !
Des malheureux Troyens j’y rassemble le reste :
Sur la rive des mers, un nouvel Ilion,
Elevé par mes mains, avait reçu mon nom.
A la belle Vénus, aux dieux dont les auspices
Sont aux nobles projets funestes ou propices,
J’offre mon humble hommage, et le sacré couteau
Immole à Jupiter un superbe taureau.
J’aperçois une tombe, où de leur chevelure
Le cornouiller, le myrte étalent la verdure :
Mes mains les destinaient aux autels de mes dieux,
Lorsqu’un soudain prodige est offert à mes yeux.
Du premier arbrisseau que mon effort détache
Un suc affreux jaillit sous la main qui l’arrache,
Et rougit, en tombant, le sol ensanglanté.
Un froid soudain saisit mon cœur épouvanté ;

Je tressaille d’horreur ; mais ma main téméraire
De ce prodige affreux veut sonder le mystère :
Je tente d’arracher un second arbrisseau,
Un nouveau sang jaillit d’un arbuste nouveau.
Tremblant, j’offre mes vœux aux nymphes des bocages,
Au fier dieu des combats ; et mes pieux hommages
Sollicitent des dieux un présage plus doux ;
Et déjà, sur la tombe appuyant mes genoux,
Luttant contre la terre, et redoublant de force,
D’un troisième arbrisseau ma main pressait l’écorce,
Quand du fond du tombeau (j’en tremble encor d’effroi)
Une voix lamentable arrive jusqu’à moi :
« Fils d’Anchise, pourquoi, souillant des mains si pures,
Viens-tu troubler mon ombre, et rouvrir mes blessures ?
Hélas ! respecte au moins l’asile du trépas :
D’un insensible bois ce sang ne coule pas.
Cette contrée a vu terminer ma misère ;
Mais celle où tu naquis ne m’est point étrangère :
Epargne donc ma cendre, ô généreux Troyen !
Ma patrie est la tienne, et ce sang est le mien.
Ah ! fuis ces lieux cruels, fuis cette terre avare :
J’y péris immolé par un tyran barbare.

Polydore est mon nom ; ces arbustes sanglants
Furent autant de traits qui percèrent mes flancs.
La terre me reçut ; et, dans mon sein plongée,
Leur moisson homicide en arbres s’est changée ».
A ces mots, sa voix meurt, mes sens sont oppressés,
Et mes cheveux d’horreur sur mon front sont dressés.
Le malheureux Priam, dans ses tendres alarmes,
Pour ce malheureux fils craignant le sort des armes,
L’avait au roi de Thrace, infidèle allié,
Avec de grands trésors en secret envoyé
Pour conserver ses jours et former sa jeunesse.
Le lâche, tant qu’Hector humilia la Grèce,
Respecta cet enfant, ses malheurs et son nom ;
Mais, dès que le Destin servit Agamemnon,
L’intérêt dans son cœur faisant taire la gloire,
Oublia l’amitié pour suivre la victoire.
Le cruel (que ne peut l’ardente soif de l’or !)
Egorge Polydore, et saisit son trésor,
Et la terre cacha sa victime sanglante.
  A peine j’eus calmé ma première épouvante,
Sur ces signes affreux du céleste courroux
Je consulte les dieux, et mon père avant tous.

Tous veulent fuir ces lieux et ce bord sacrilège,
Où l’hospitalité n’a plus de privilège.
Mais Polydore attend les suprêmes honneurs :
On relève sa tombe, on l’arrose de pleurs ;
Les autels sont parés de festons funéraires ;
Le cyprès joint son deuil au deuil de ces mystères ;
Des femmes d’Ilion les cheveux sont épars ;
Le lait, le sang sacré coulent de toutes parts ;
Nous renfermons son âme en son asile sombre,
Et d’un dernier adieu nous saluons son ombre.
Dès qu’on put se fier à l’humide élément,
Sitôt que de l’Auster l’heureux frémissement
Promit à notre course une mer sans naufrage,
Nos vaisseaux reposés s’élancent du rivage :
On part, on vole au gré d’un vent rapide et doux ;
Et la ville et le port sont déjà loin de nous.
Une île est dans les mers qu’un golfe étroit sépare
Des hauteurs de Mycose et de rocs de Gyare,
Délices de Thétis, chère au dieu du trident :
Longtemps elle flotta sur l’abîme grondant.
Enfin du dieu du jour la main reconnaissante
Fixa de son berceau la destinée errante ;

Et l’heureuse Délos, dans un profond repos,
Délia le caprice et des vents et des flots.
Là nos vaisseaux lassés trouvent un sûr asile :
Nous entrons ; d’Apollon nous saluons la ville.
Anius vient à nous, le front ceint à la fois
Du laurier prophétique et du bandeau des rois.
Il voit, il reconnaît, il embrasse mon père,
Tend à son vieil ami sa main hospitalière,
Et, resserrant les nœuds d’une antique union,
Reçoit dans son palais les restes d’Ilion.
Je visite du dieu le temple tutélaire,
Et je m’écrie : « O toi ! que dans Thymbre on révère,
A ce malheureux peuple, errant, persécuté,
Donne un asile sûr, une postérité !
Où faut-il transporter nous ! nos dieux et Pergame ?
Viens, parle, éclaire-nous, et descends dans notre âme ! »
Je dis : et tout à coup je sens de l’Immortel
S’agiter le laurier, et le temple, et l’autel.
Le mont tremble ; chacun vers la terre s’incline,
Et ces mots sont sortis de l’enceinte divine :
« Troyens ! c’est au berceau de vos premiers parents
Que je promets un terme à vos destins errants.

Allez, et recherchez la terre paternelle ;
Là naîtra de vainqueurs une race éternelle ;
Là régneront Enée et ses derniers neveux,
Et les fils de ses fils, et ceux qui naîtront d’eux... »
Ainsi parle Apollon ; on tressaille, on s’écrie :
« Quels sont ces bords ? quelle est cette antique patrie
Où le sort nous appelle, où le ciel pour toujours
De nos longues erreurs doit terminer le cours ? »
Alors des anciens temps, gravés dans sa mémoire,
Mon père, à nos regards, développant l’histoire :
« O Troyens ! nous dit-il, par des signes certains
Connaissez notre espoir, connaissez nos destins.
Une île est au milieu des ondes écumeuses,
Fière d’un sol fécond, de cent villes fameuses,
Berceau de nos aïeux et du grand Jupiter.
C’est de l’Ida crétois que notre aïeul Teucer,
De Rhétée abordant l’antique promontoire,
Y fixa ses sujets, son empire et sa gloire :
Ilion n’était pas, et des tribus sans noms
De l’Ida phrygien habitaient les vallons.
C’est de là que nous vint le culte de Cybèle,
Par qui le soc apprit à vaincre un sol rebelle ;
De ses

honneurs divins le mystère secret,
Que jamais ne dévoile un témoin indiscret ;
Et de l’airain sacré la bruyante allégresse,
Et ces lions soumis qui traînent la déesse ;
Enfin du mont Ida le bois religieux.
Là nous attend le sort ; là nous guident les dieux.
Mais apaisons d’abord les puissances de l’onde ;
Et si le vent nous sert, si le ciel nous seconde,
Trois jours nous porteront sur ces bords désirés ».
Ainsi parla mon père ; et deux taureaux sacrés
Sont aux dieux protecteurs offerts en sacrifice :
L’un rend à nos destins le dieu des mers propice,
Et l’autre d’Apollon implore les faveurs ;
Ensuite deux brebis de diverses couleurs
Sont offertes aux dieux de l’orageux empire,
La noire aux Vents fougueux, la blanche au doux Zéphire.
  Le bruit court qu’un grand roi, notre ennemi cruel,
Idoménée, a fui le trône paternel ;
Qu’abandonnés des Grecs, les rivages de Crète
Promettent aux Troyens une douce retraite.
Nous partons : nous voyons la riche Oléaros,
Naxos chère à Bacchus, et la blanche Paros,

Donyse aux verts bosquets, tant d’îles renommées,
Qui, sur les vastes mers, en cercle sont semées.
Tout à coup un cri part : « Voilà, voilà ces lieux,
Espoir de nos enfants, séjour de nos aïeux ».
Le vent s’élève en poupe ; on s’élance, on arrive,
Et de la Crète enfin nous atteignons la rive.
J’y fonde une cité ; je l’appelle Ilion :
L’heureuse colonie applaudit à son nom.
Je l’invite à chérir sa demeure nouvelle,
A bâtir de ses mains sa haute citadelle.
La mer rend les vaisseaux à ces tranquilles bords ;
L’hymen promet ses fruits, la terre ses trésors.
Je donne à tous des lois, des champs, des domiciles ;
Mais notre sort nous suit dans ces nouveaux asiles :
Un air contagieux, exhalant son poison,
Charge de ses vapeurs la brûlante saison ;
L’eau tarit, l’herbe meurt, et la stérile année
Voit sur son front noirci sa guirlande fanée.
Chaque jour a son deuil ; l’animal expirant
Perd la douce lumière, ou traîne un corps mourant :
Plus d’épis pour l’été, plus de fruits pour l’automne,
Et sur ces bords affreux la mort seule moissonne.

Mon père ordonne alors de repasser les flots,
D’aller interroger les trépieds de Délos,
D’apprendre dans quels lieux doivent finir nos peines,
Nos travaux renaissants, nos courses incertaines.
La nuit couvrait le ciel ; tout dormait, quand mes dieux,
Ravis dans Troie en cendre à la fureur des feux,
Aux rayons de Phébé, qui brillait toute entière,
M’apparaissent en songe, éclatants de lumière,
Consolent mes chagrins, et m’adressent ces mots :
« Epargne-toi le soin de repasser les flots,
Apollon nous envoie ; et, ce qu’eût fait entendre
L’oracle de Délos, nous pouvons te l’apprendre.
C’est nous qui, compagnons de périls, de travaux,
Suivîmes ton exil, partageâmes tes maux ;
C’est nous qui, terminant ta course vagabonde,
A ta race immortelle asservirons le monde.
Ose donc mériter ta future splendeur :
La Crète ne doit point renfermer ta grandeur.
Il est des bords fameux que l’on nomme Hespérie,
Qu’autrefois ont peuplés des enfants d’Oenotrie,
Riche et puissant empire. Italus, nous dit-on,
Augmenta sa splendeur, et lui donna son nom.

Là du grand Dardanus la race a pris naissance :
Où fut votre berceau sera votre puissance,
Cours détromper Anchise, et guide les Troyens
Des rivages de Crète aux bords Ausoniens ».
Ainsi parlaient mes dieux : ce n’était point d’un songe
L’illusion nocturne et le grossier mensonge ;
C’étaient leurs saints bandeaux, leurs regards, leurs accents :
Et tous mes sens émus me les montraient présents.
Tremblant, je me relève ; et, d’une ardeur pieuse,
Je lève au ciel ma voix, ma main religieuse ;
Aux dieux hospitaliers je rends un juste honneur,
Et je cours à mon père annoncer mon bonheur.
Egaré, mais soumis à cette voix divine,
A sa double famille, à sa double origine,
Il impute l’erreur de l’oracle douteux
Qui lui fit méconnaître et confondre ces lieux.
« 0 mon fils, que poursuit l’affreux destin de Troie !
Cassandre, et mon esprit s’en souvient avec joie,
Cassandre, me dit-il, par des avis certains,
M’a cent fois de ma race annoncé les destins,
Et les champs d’Italos, et les bords d’Hespérie ;
Mais qui pouvait si loin attendre une patrie !
Et qui croyait

Cassandre en ces temps malheureux !
Cédons aux lois du sort, obéissons aux dieux ».
Il dit : on applaudit, on dépose au rivage
Tous ceux que retenait ou leur sexe ou leur âge.
Le vent gonfle la voile ; et sur les vastes eaux,
Nous cherchons des périls et des climats nouveaux.
Le bord fuit ; devant nous s’étend la mer profonde ;
Partout les cieux, partout les noirs gouffres de l’onde.
Tout à coup la tempête, apportant la terreur,
Sur l’onde au loin répand sa ténébreuse horreur ;
Le vent tonne en courroux sur les mers qu’il tourmente,
Le flot monte et retombe en montagne écumante ;
L’œil ne distingue plus ni le jour, ni la nuit ;
Le pilote éperdu, que la frayeur conduit,
Abandonne au hasard sa course vagabonde.
Le ciel mugit sur nous ; sous nos pieds la mer gronde ;
Sur nous la foudre éclate ; et, d’un ciel ténébreux,
Mille horribles éclairs sont les astres affreux.
Le jour est sans soleil, et la nuit sans étoiles ;
L’onde brise la rame, et le vent rompt les voiles ;
Et la troisième aurore a revu nos vaisseaux
Abandonnés, sans guide, à la merci des eaux.

Enfin, le jour suivant, le noir horizon s’ouvre,
Des monts dans le lointain le sommet se découvre,
Et leur vapeur s’élève en tourbillons fumeux.
Alors nous nous courbons sur les flots écumeux,
Et la voile baissée a fait place à la rame :
Le jour renaît aux cieux, l’espérance en notre âme.
Et de leurs bras nerveux nos ardents matelots
Font écumer la mer et bouillonner les flots.
Les Strophades (la Grèce ainsi nomma ces îles)
Au sortir de la mer nous offrent leurs asiles,
Et, de loin dominant les flots ioniens,
Sur leurs tranquilles bords appellent les Troyens.
Vain espoir ! Céléno, la reine des harpies,
Infecta ces beaux lieux de ses troupes impies :
Depuis que Calaïs à leur brutale faim
Du malheureux Phinée arracha le festin,
La terre ne vit pas de fléaux plus terribles,
L’enfer ne vomit pas de monstres plus horribles.
Sous les traits d’une vierge, un instinct dévorant
De leur rapace essaim conduit le vol errant ;
Une éternelle faim creuse leurs traits livides,
Et, toujours s’emplissant, leurs flancs sont toujours vides.

Nous abordons : soudain, sur le rivage épars,
Des troupeaux sans bergers s’offrent à nos regards.
Sur eux, le fer en main, nous fondons avec joie,
Et nos dieux sont admis à cette riche proie.
Une table dressée au bord courbé des mers
Se couvre de ces mets par le hasard offerts :
Soudain d’un vol bruyant, autour de notre table,
Leur troupe secouant son aile redoutable,
S’empare de nos mets dans sa vorace ardeur,
Souille tout, remplit tout de son infecte odeur,
Et mêle un cri sinistre à son toucher immonde.
Plus loin, et sous l’abri d’une roche profonde,
De la voûte des bois partout environnés,
Déjà nous reprenions nos mets abandonnés,
Déjà le feu brûlait sur l’autel de nos lares :
Alors l’avide essaim de ces oiseaux barbares,
Aux mains, aux pieds crochus, de ses réduits secrets
Sort, s’élance à grand bruit, se nourrit de nos mets,
Et d’excréments

impurs empoisonne le reste.
« C’en est trop : écartons cette horde funeste,
M’écriai-je aussitôt. Aux armes, compagnons !
Courons ! délivrons-nous de ces monstres gloutons ! »
Il dit, on obéit : nos armes détachées
Sous des gazons épais avec soin sont cachées.
Dès qu’il entend de loin fondre l’essaim fatal,
Du haut d’un roc Misène a donné le signal.
Un combat tout nouveau de tous côtés s’engage,
Sur les monstres ailés nous fondons avec rage.
Mais leur plume défend ces oiseaux de la mer :
Leur troupe, impénétrable aux atteintes du fer,
Part, et laisse, en fuyant dans sa retraite obscure,
Les mets demi-rongés, et son odeur impure.
Céléno reste seule, et ses cris menaçants
Font du haut d’un rocher entendre ces accents :
« Quoi ! vils usurpateurs de notre ancienne terre !
Quoi ! pour un vil butin vous nous livrez la guerre !
Apprenez donc de moi, fils de Laomédon,
Ce qu’apprit Jupiter au divin Apollon,
Ce qu’Apollon m’apprit, ce que je vous déclare,
Moi, la terrible sœur des filles du Tartare :

Oui, du vieux Latium vous atteindrez les ports ;
Mais vous ne pourrez pas vous fixer sur ses bords,
Que, pressés par la faim, dans votre rage extrême,
Vous n’ayez dévoré jusqu’à vos tables même ».
Elle dit ; et soudain, d’un vol précipité,
De l’épaisse forêt cherche l’obscurité.
Alors tout notre sang se glace dans nos veines ;
Alors nous abjurons nos espérances vaines.
Pour apaiser ce peuple, aux glaives impuissants,
Nous faisons succéder les prières, l’encens,
Soit qu’on adore en lui les déités des ondes,
Soit qu’il n’offre à nos yeux que des oiseaux immondes.
Anchise lève aux cieux ses vénérables mains :
« Dieux ! ô dieux ! écartez ces fléaux inhumains !
Venez à moi, dit-il, déités que j’encense !
Secourez le malheur, secourez l’innocence ! »
Il dit : au même instant de leurs câbles tendus
Les vaisseaux affranchis à la mer sont rendus.
Ils partent : l’aquilon gonfle, en sifflant, leurs voiles ;
Au gré du souffle heureux qui frémit dans leurs toiles
Ils fendent de la mer les bruyants tourbillons,
Et la proue en fuyant laisse au loin ses sillons.

Déjà de ses grands bois Zacynthe environnée,
Et l’âpre Néritos de ses rocs couronnée,
Dulichium, Samos, s’élèvent sur les flots :
Ithaque enfin paraît. Soudain nos matelots
Ont redoublé d’ardeur ; et, grâce au vent propice,
Nous fuyons le berceau de l’exécrable Ulysse.
De Leucate bientôt les sommets nuageux,
Et du port d’Apollon les écueils orageux,
Chers malgré leurs dangers, de loin nous apparaissent.
Ce dieu nous rend la joie, et nos forces renaissent.
De son humble cité les ports nous sont ouverts ;
L’ancre se précipite et plonge au fond des mers ;
De nos vaisseaux oisifs la course est suspendue :
Tout bénit d’Actium la terre inattendue.
On dresse des autels ; on offre au roi des dieux
Des expiations, de l’encens et des vœux ;
On s’applaudit d’avoir, comme une terre amie,
Franchi de nos vainqueurs la contrée ennemie.
Enfin de nos lutteurs l’essaim est assemblé ;
Sur leurs corps demi-nus des flots d’huile ont coulé :
A ces jeux paternels nous volons avec joie,
Et notre cœur palpite au souvenir de Troie.
  Le

grand astre des cieux recommençait son tour,
Et déjà sur les mers Borée est de retour.
Un bouclier d’Abas, devenu ma conquête,
Du temple par mes mains a décoré le faîte ;
Et je grave au-dessous du monument guerrier :
Enée aux Grecs vainqueurs ravit ce bouclier.
Le signal est donné ; nous quittons ces rivages ;
Les rocs phéaciens ont fui dans les nuages.
De l’Epire déjà nous côtoyons les bords ;
La ville de Chaon nous reçoit dans ses ports ;
Et, de loin dominant sur la plaine profonde,
Buthrote a réparé les fatigues de l’onde.
Là d’incroyables bruits, jusqu’à nous parvenus,
Etonnent notre oreille : on nous dit qu’Hélénus,
Enfant du dernier roi de la triste Pergame,
Possède de Pyrrhos et le sceptre et la femme ;
Qu’il commande à des Grecs, et qu’un dernier lien
Met la veuve d’Hector dans les bras d’un Troyen.
Un désir curieux de mon âme s’empare ;
Je brille d’admirer un destin si bizarre,
De voir, d’entretenir le successeur d’Hector.
Ce jour même, sa veuve, inconsolable encor,

Hors des murs, dans un bois qui d’un épais ombrage
D’un nouveau Simoïs ornait le doux rivage,
Figurant en gazon un triste et vain cercueil,
Offrait à son époux le tribut de son deuil.
Pour charmer ses regrets, loin des regards profanes,
A ce lugubre asile elle invitait ses mânes,
L’appelait auprès d’elle ; et, chers à ses douleurs,
Deux autels partageaient le tribut de ses pleurs,
L’un pour Astyanax, et l’autre pour son père :
Là pleurait tour à tour et l’épouse et la mère.
Je marche vers ces lieux ; mais son œil de plus près
A peine eut reconnu mon visage, mes traits,
Distingué mes habits et mes armes troyennes,
Elle tombe : son sang s’est glacé dans ses veines.
Elle reste longtemps sans force et sans couleur ;
Mais enfin, rappelant un reste de chaleur :
« Est-ce vous, me dit-elle, ou bien une vaine ombre ?
Ah ! si vous habitez dans la demeure sombre
Où mon Hector est-il ? » Elle dit ; et soudain
D’un long ruisseau de pleurs elle inonde son sein,
Et remplit tout le bois de sa voix douloureuse.
Aux transports, aux accents de sa douleur affreuse,

Je pleure, je réponds en sons entrecoupés
Par quelques mots sans suite, et sans ordre échappés :
« 0 comble de grandeur, ainsi que de misère !
Non, vous ne voyez pas une ombre mensongère ;
Oui, malgré moi je vis, et pour souffrir encor.
Mais vous, de ce haut rang de l’épouse d’Hector,
A quelle humble fortune êtes-vous descendue ?
Quel sort peut remplacer tant de grandeur perdue ?
Honorez-vous ici la cendre d’un époux ?
Est-ce Hector ou Pyrrhus qui dispose de vous ? »
Elle baisse les yeux ; et s’exprimant à peine :
« Que je te porte envie, heureuse Polyxène !
Ton cœur ne connut pas les douceurs de l’hymen.
Tu péris, jeune encor, sous le fer inhumain.
Mais du moins tu péris sous les remparts de Troie ;
Mais les arrêts du sort qui choisissait sa proie,
N’ont pas nommé ton maître, et, captivant ton cœur,
Mis la fille des rois aux bras de son vainqueur.
Moi, d’un jeune orgueilleux, digne fils de son père,
Souffrant l’amour superbe et la fierté sévère,
J’ai rampé sous un maître, et, par mille revers,
Passé de Troie en cendre à l’opprobre des fers.

Bientôt, nouveau Pâris, jusqu’à Lacédémone
Mon dédaigneux époux court ravir Hermione ;
Et, fuyant des plaisirs par la force obtenus,
Il m’abandonne esclave à l’esclave Hélénus.
Mais Oreste en fureur, qu’incessamment tourmente
Le fouet de Némésis, le regret d’un amante,
De son rapt criminel par un crime est vengé ;
Il l’égorge aux autels de son père égorgé.
Par cette mort funeste, Hélénus en partage
Obtint une moitié de son riche héritage,
Et du nom de Chaon, né du sang des Troyens,
Appela ces vallons les champs chaoniens :
Pergame fut le nom que prit la citadelle.
Mais vous, quelle tempête ou quelle erreur nouvelle
Vous porta de si loin sur ces bords étrangers ?
Votre Ascagne vit-il après tant de dangers ?
Pleure-t-il quelquefois la perte de sa mère ?
Apprend-il à marcher sur les pas de son père ?
Vers ses hautes vertus prend-il déjà l’essor ?
Promet-il d’être un jour digne neveu d’Hector ? »
Ainsi, parmi les cris, les sanglots et les larmes,
D’un touchant entretien elle goûte les charmes,

Lorsque, de son tyran successeur couronné,
Hélénus de sa cour s’avance environné,
Nous reconnaît, nous mène à sa nouvelle Troie,
Et mêle à chaque mot une larme de joie.
J’avance, et j’aperçois dans ce séjour nouveau
De la fière Pergame un modeste tableau.
Voilà ses ports, ses murs renaissants de leur cendre ;
Ce coteau, c’est l’Ida ; ce ruisseau, le Scamandre.
Je vois la porte Scée et les tours d’Ilion ;
Et de Troie, en pleurant, j’adore encor le nom.
Mille doux souvenirs parcourent ce rivage :
De leurs murs paternels reconnaissant l’image,
Les Troyens, de ces lieux jouissent comme moi ;
Et leur concitoyen les recevait en roi.
Au milieu de sa cour, sous de vastes portiques,
Un grand festin chargeait des tables magnifiques :
Ils célébraient Bacchus, et, dans des coupes d’or,
Le dieu de son nectar leur versait le trésor.
Le jour fuit, un second s’écoule dans la joie,
Mais l’Autan a soufflé, la voile se déploie,
Et son souffle sur l’onde appelle nos vaisseaux.
Je vais au roi pontife, et m’explique en ces mots :
«

O toi ! qui fais parler d’une voix véridique
Les lauriers de Claros, le trépied prophétique ;
Que ne trompent jamais ni le flanc des taureaux,
Ni le ciel, ni le vol, ni le chant des oiseaux,
Que me veulent les dieux ? Tous, d’une voix commune
Dans les champs d’Hespérie appellent ma fortune ;
L’horrible Céléno, s’opposant à leurs vœux,
Seule ose m’annoncer la colère des cieux,
Et menace mes jours de la faim homicide.
Parle : que de mon sort ta sagesse décide ».
Hélénus, méditant ces mystères profonds,
De sa tête sacrée abaisse les festons,
Présente à Jupiter un pompeux sacrifice,
Implore d’Apollon la bonté protectrice,
Me conduit dans son temple, et me dit :
« Fils des dieux ! Oui, le ciel te prépare un destin glorieux,
Et, dans le cours changeant de sa marche éternelle,
Le sort accomplira cette loi solennelle.
Mais il faut, avant tout, t’indiquer les chemins
Des mers à qui tu dois confier tes destins.
Je ne m’étendrai point sur tout ce qui te touche ;
Sur de plus grands secrets Junon ferme ma bouche,
Et la

Parque à mes yeux, soulevant le rideau,
N’écarte qu’à demi leur terrestre bandeau.
D’abord ce Latium, cette terre fatale,
Tu les crois séparés par un court intervalle ;
Mais la mer, devant toi s’agrandissant toujours,
De ta longue carrière allongera le cours.
La Sicile verra de tes nefs vagabondes
La rame opiniâtre importuner ses ondes.
Du redoutable Averne il faut dompter les flots ;
De la mer d’Ausonie il faut fendre les eaux,
De l’île de Circé braver l’onde infidèle,
Avant de reposer dans ta cité nouvelle.
Mais écoute, et connais par quels signes certains
S’annonceront ces lieux promis par les destins :
Si, sur les bords des eaux, se présente à ta vue
Une laie aux poils blancs sur la rive étendue,
Nourrissant trente enfants d’une égale blancheur,
Et du fleuve voisin respirant la fraîcheur,
Arrête là ton cours ; là finiront tes peines.
Ne crains ni Céléno, ni ses menaces vaines,
Ni ces tables qu’un jour doit dévorer ta faim ;
Le Destin t’aidera, compte sur le Destin ;

Compte sur la faveur d’Apollon qui m’inspire ;
Mais fuis la mer perfide et la côte d’Epire :
Des Grecs, nos ennemis, ce bord est infecté.
Là des fiers Locriens s’élève la cité ;
Là, commandant en paix à l’humble Pétilie,
Philoctète est content d’un coin de l’Italie ;
Et de Salente enfin inondant les sillons,
Idoménée au loin répand ses bataillons.
Ce n’est pas tout encor : lorsque, sur le rivage,
Aux dieux conservateurs tu paieras ton hommage,
Qu’un long voile de pourpre, abaissé sur tes yeux,
Dérobe à tes regards tout visage odieux ;
Défends qu’aucun objet d’un augure sinistre
Ne trouble le présage, ainsi que le ministre ;
Qu’enfin les tiens, toi-même, et ta postérité,
Gardent ce saint usage avec fidélité.
Lorsqu’enfin de plus près tu verras la Sicile,
Et que, des bancs étroits qui séparent cette île
L’embouchure à tes yeux ira s’agrandissant,
Que sur la gauche alors ton cours, s’arrondissant,
Laisse à droite cette île et ses gorges profondes.
Ces continents, dit-on, séparés par les ondes,

Réunis autrefois, ne formaient qu’un pays.
Mais, par les flots vainqueurs, tout à coup envahis,
A l’onde usurpatrice ils ont livré la terre,
Dont le double rivage à l’envi se resserre :
Ainsi, sans se toucher, se regardent de près,
Et les bords d’Hespérie, et l’île de Cérès.
Entr’eux la mer mugit, et ses ondes captives
Tour à tour en grondant vont battre les deux rives :
Sublime phénomène, étranges changements,
De l’histoire du monde éternels monuments !
Deux monstres sont placés sur ce double rivage :
Charybde, qui dévore, en son avide rage,
Les flots précipités dans ses antres sans fonds,
Et soudain les vomit de leurs gouffres profonds ;
Scylla qui, dérobant ses roches dangereuses,
Appelle au loin, du sein de ses grottes affreuses,
Les vaisseaux que la vague y pousse en mugissant.
Ce monstre, d’une vierge a le sein ravissant ;
Son visage est d’un homme ; à la figure humaine
Se joint le vaste corps d’une lourde baleine ;
Ses flancs sont ceux d’un loup ; et de ce monstre enfin,
La queue en s’allongeant se termine en dauphin.

Il vaut mieux s’éloigner, et rasant la Sicile,
Prolonger tes détours et ta lenteur utile,
Pour atteindre le but, l’éviter avec art,
Et près de Pachinum, par un prudent écart,
Dans ton cours prolongé décrire un arc immense ;
Que d’aller, de Charybde affrontant l’inclémence,
Braver ses tourbillons, ses gouffres écumants,
Et de ses chiens hideux les rauques hurlements ;
Enfin, dans l’avenir s’il m’est permis de lire,
Hélénus ne peut trop le dire et le redire :
Junon fit tous tes maux et les prolonge tous.
De la reine des dieux désarme le courroux,
N’épargne point l’encens, les vœux, ni la prière :
Ainsi tu fléchiras cette déesse altière,
Et tes vaisseaux vainqueurs, des bords siciliens,
Parviendront sans obstacle aux ports ausoniens.
Vainqueur enfin des mers, d’autres soins te demandent,
Des antres cuméens les oracles t’attendent ;
Il faut franchir l’Averne, et, dans ses sombres bois,
De l’antique Sibylle interroger la voix.
Au pied de son rocher, sur des feuilles légères,
Elle écrit nos destins en légers caractères,

En dispose les mots ; et, sitôt que sa main
En a rangé la suite en un ordre certain,
Elle ferme sur eux sa caverne tranquille.
Là l’oracle repose et demeure immobile.
Mais si 1a porte, ouverte aux zéphyrs indiscrets,
De ce livre mouvant leur livre les secrets,
Ils volent dispersés sous les roches profondes.
Elle, au lieu d’assembler leurs feuilles vagabondes,
De ses oracles vains, aux vents abandonnés,
Laisse errer au hasard les mots désordonnés ;
Et qui vient consulter sa réponse inutile,
Maudit en s’éloignant l’antre de la Sibylle.
Evite ce malheur. En vain de ton départ
Les tiens impatients accusent le retard ;
En vain le vent t’appelle, en vain le temps te presse ;
Toi-même va trouver, consulter la prêtresse ;
Qu’elle-même te parle, et, de ses rocs profonds,
Laisse échapper pour toi ses prophétiques sons,
Te dise tes dangers et tes guerres futures,
Et tout ce long tissu d’illustres aventures,
Ce qu’il faut craindre encor, ce qu’il faut surmonter,
Et quels peuples enfin te restent à dompter.

Tel du sort à mes yeux le livre se déploie
Va, pars, et porte au ciel les grands destins de Troie ».
Il dit, et fait tirer de son riche trésor
Un vaste amas d’airain, d’argent, d’ivoire et d’or ;
Des vases de Dodone, une riche cuirasse,
Où l’or à triple maille avec art s’entrelace
Un casque aux crins flottants, armure de Pyrrhus,
Qui du sang des Troyens ne se rougira plus.
Mon père est distingué par sa munificence ;
Mon peuple aussi reçoit de sa magnificence
Des rameurs vigoureux, des armes, des guerriers,
Et ses riches haras nous cèdent leurs coursiers.
Nous écoutons des dieux le fidèle interprète.
Anchise ordonne alors que sa flotte s’apprête,
Qu’on rattache la voile, et qu’aux vents fortunés
Ses plis prêts à s’ouvrir flottent abandonnés.
Hélénus en ces mots honore sa vieillesse :
« Mortel chéri des dieux, époux d’une déesse,
Qui deux fois échappas aux malheurs d’Ilion,
Cette Ausonie, objet de ton ambition,
D’ici ton œil la voit, ton espoir la possède ;
Mais, pour atteindre au lieu que le Destin te cède,

Il faut raser ses bords, et, par de longs chemins,
Voyageur patient, gagner ces bords lointains.
Adieu, vieillard heureux, encor plus heureux père !
Adieu : déjà l’Autan, de son souffle prospère,
Sur une mer propice appelle vos vaisseaux.
Adieu : mes souvenirs vous suivront sur les eaux. »
  Cependant, à son tour, Andromaque pensive
Prépare ses adieux ; sa tendresse attentive
Aux présents d’Hélénus veut ajouter le sien.
Ascagne reçoit d’elle un manteau phrygien,
De superbes tissus où la navette agile
A glissé des fils d’or dans sa trame fragile,
Des travaux de ses mains plus précieux encor.
« Tenez, prenez ce don de l’épouse d’Hector,
Cher enfant ! qu’il vous prouve à jamais ma tendresse.
C’est le dernier présent d’une triste princesse ;
De vos parents, hélas ! c’est le dernier bienfait.
Prenez, ô de mon fils doux et vivant portrait !
Voilà son air, son port, son maintien, son langage ;
Ce sont les mêmes traits, il aurait le même âge.
Nous hâtons à regret ce départ douloureux ;
Je leur dis en pleurant : « Adieu, vivez heureux.

Vous ne redoutez plus la fortune inconstante ;
Et nous, tristes jouets d’une si longue attente,
Le sort de mer en mer nous promène à son gré.
Vos malheurs sont finis, votre asile assuré ;
Vous n’allez point chercher sur de lointaines rives
Un empire inconnu, des terres fugitives :
Le doux aspect du Xanthe adoucit vos destins ;
Notre Ilion revit relevé par vos mains.
Puisse un destin plus doux respecter votre ouvrage !
Que la Grèce de Troie épargne au moins l’image !
Si le Tibre jamais me reçoit dans ses ports,
Si ces murs tant promis s’élèvent sur ses bords,
Unis par la naissance, unis par l’infortune,
Nos maux seront communs, notre gloire commune.
Oui, nos peuples, heureux d’un longue union,
Ne seront qu’un seul peuple, et qu’un seul Ilion :
Et des fils d’Ausonie et des enfants d’Epire,
Même sang, même amour réuniront l’empire.
Puisse un esprit semblable animer nos neveux ».
A ces mots je m’éloigne, en retournant les yeux
Vers ces murs fraternels, cette terre chérie,
Et vais sur l’onde encor poursuivre une patrie.

Nous côtoyons d’abord ces sommets escarpés,
Que les traits de la foudre ont si souvent frappés ;
De là vers l’Italie un court trajet nous mène.
Le jour tombe ; et la Nuit, de son trône d’ébène,
Jette son crêpe obscur sur les monts, sur les flots :
Le rivage des mers nous invite au repos.
Des travaux aux rameurs le sort fait le partage ;
Et les autres, couchés sur l’aride rivage,
Dorment au bruit de l’onde, et jusqu’au jour naissant
Goûtent d’un doux sommeil le charme assoupissant.
Mais les Heures déjà dans le silence et l’ombre
Au milieu de sa course ont guidé la Nuit sombre :
Palinure s’éveille, et consulte les mers ;
Il écoute les vents, interroge les airs ;
Des astres de la nuit il observe la course ;
Cherche d’un œil savant les Hyades et l’Ourse,
Du Bouvier paresseux l’astre resplendissant,
Et l’Orion armé d’un or éblouissant.
Il voit les cieux sereins ; et, du haut de la poupe,
D’un signe impérieux il avertit sa troupe.
Nous partons, nous fuyons, nous volons sur les eaux,
Et déployons aux vents les ailes des vaisseaux.

Les astres pâlissaient, l’Aurore matinale
Semait de ses rubis la vie orientale,
Lorsqu’insensiblement un point noir et douteux
De loin paraît, s’élève, et s’agrandit aux yeux.
C’était le Latium. Partout la joie éclate :
« Latium ! Latium ! crie aussitôt Achate ;
Latium ! Latium ! disent nos cris joyeux ».
Tous, d’un commun transport, nous saluons ces lieux.
Anchise prend un vase orné d’une guirlande ;
Et, joignant la prière à sa liquide offrande,
Debout sur le tillac, s’écrie : « O dieu des flots !
Vous, qui leur commandez le trouble et le repos !
Et vous, dieux du rivage ! écoutez ma prière :
Dieux puissants ! nous touchons au bout de la carrière :
Encor un vent propice, encor un souffle heureux. »
Il dit. Un air plus frais favorise nos vœux.
On entrevoit le port ; et, voisin de la nue,
Le temple de Pallas se découvre à la vue.
On abaisse la voile ; on s’approche du bord,
Et le bec des vaisseaux est tourné vers le port.
Creusée à l’orient, son enceinte profonde,
Contre les vents fougueux et les assauts de l’onde,

Est recourbée en arc, où le flot mugissant
Sans cesse vient briser son courroux impuissant.
A l’abri des rochers, son eau calme repose ;
Des remparts naturels, qu’à la vague il oppose,
Les fronts montent dans l’air comme une double tour ;
Leurs bras d’un double mur en ferment le contour ;
Et le temple que l’œil croyait voir sur la plage
Recule à notre approche, et s’enfuit du rivage,
Quatre beaux coursiers blancs, dans la prairie épars,
Sont le premier présage offert à nos regards.
Anchise alors s’écrie : « O malheureuse terre !
Ces coursiers belliqueux nous annoncent la guerre ;
Oui, la guerre a son char attelle des coursiers ;
Mars conduit aux combats ces animaux guerriers.
O toi que j’ai choisie, ô terre hospitalière !
Le sang doit-il encor marquer notre carrière ?
Mais ces mêmes coursiers, domptés par notre main,
Traînent d’accord un char, se soumettent an frein.
J’espère encor la paix ! » Il dit. Et sa prière
Paie un juste tribut à Minerve guerrière,
Qui daigna la première accueillir nos vaisseaux,
Heureux triomphateurs et des vents et des eaux ;

Puis d’un voile sacré nous couvrons notre tête,
Et déjà pour Junon notre offrande s’apprête :
Le roi pontife ainsi nous l’avait ordonné.
Ces devoirs accomplis, le signal est donné,
Et les voiles, des vents appelant les haleines,
Tournent sur les longs bras de leur longues antennes.
Nous partons, nous fuyons d’un cours précipité
Ce rivage suspect, par les Grecs habité.
Des bords où devant nous la terre au loin recule,
Tarente offre à nos yeux les murs sacrés d’Hercule.
Junon de Lacinie et son temple fameux
Règnent à l’autre bord sur les flots écumeux.
Bientôt se dégageant des vapeurs qui les couvrent,
De Caulon à nos yeux les remparts se découvrent ;
L’horrible Scylacée, effroi des matelots,
Loin de son triple écueil, nous voit fuir sur les flots.
Tout à coup de l’Etna je vois de loin la cime ;
De la profonde mer j’entends gronder l’abîme ;
J’entends le bruit lointain des rochers écumants,
Et de l’onde en courroux les longs mugissements.
Avec le noir limon de ses grottes profondes
Je vois monter, tomber, et remonter les ondes.
«

Les voilà, dit Anchise ! oui, Troyens, les voilà,
Ces gouffres de Charybde, et ces rocs de Scylla !
Aux rames, mes amis ! fuyons ces bords horribles,
Qu’annonçaient d’Hélénus les oracles terribles !
Palinure à l’instant, en ce péril nouveau,
Vers la gauche a poussé son rapide vaisseau ;
Et, la voile et les vents secondant son audace,
La flotte obéissante a volé sur sa trace.
A la voix de mon père, un effroi courageux
Anime tous les cœurs ; de ces bords orageux
Nous fuyons à l’envi l’éternelle tempête.
Les vagues quelquefois nous portent sur leur faîte,
Nous poussent vers les cieux, et des voûtes des ais
Retombent avec nous au gouffre des enfers.
Trois fois le flot mugit sous la roche profonde ;
Trois fois jusques aux cieux la mer lance son onde.
  Cependant le vent tombe et meurt avec le jour.
Des Cyclopes cruels j’aborde le séjour :
Je l’ignorais. Le port creusé dans ces rivages
Garde un calme profond ; mais par d’autres orages,
L’épouvantable Etna trouble, en grondant, ces lieux,
Bientôt, déploie en l’air des colonnes de feux ;

Tantôt, des profondeurs de son horrible gouffre,
De flamme et de fumée, et de cendre et de soufre,
Dans le ciel obscurci lance d’affreux torrents ;
Tantôt, des rocs noircis par ses feux dévorants,
Arrachant les éclats, de ses voûtes tremblantes,
Vomit, en bouillonnant, ses entrailles brûlantes.
On dit que, par la foudre, à demi consumé,
Encelade mugit dans l’abîme enflammé ;
Sur lui du vaste Etna pèse l’énorme masse ;
Chaque fois qu’il s’agite et veut changer de place,
L’Etna sur lui retombe, et d’affreux tremblements
Ebranlent la Sicile et ses sommets fumants.
Toute la nuit, frappés de ce grand phénomène,
Nous nous tenons cachés dans la forêt prochaine,
Ignorant d’où provient cet effroyable bruit.
Dans le ciel ténébreux pas un astre ne luit,
Pas un faible rayon ; et des nuages sombres,
Sur le flambeau des nuits, ont épaissi leurs ombres.
Cependant le jour vient ; et du ciel moins obscur
L’Aurore, en souriant, blanchit déjà l’azur,
Lorsque du fond des bois un spectre à forme humaine,
Maigre, pâle, et vers nous se traînant avec peine,

S’avance en nous tendant ses suppliantes mains.
Nous regardons : ses maux dans ses traits sont empreints,
Sa barbe à flots épais descend sur sa poitrine ;
Quelques sales lambeaux que rattache une épine,
Ses cheveux négligés, tout montre un malheureux :
Le reste annonce un Grec. Il approche ; et ses yeux
A peine ont reconnu nos habits et nos armes,
Il s’arrête, il écoute un instant ses alarmes ;
Mais, la crainte bientôt cédant à ses malheurs,
Avec des cris perçants et des ruisseaux de pleurs,
Il s’élance vers nous : « Par ces dieux que j’atteste,
Par ce soleil, témoin de mon destin funeste,
Par ce ciel, par cet air que nous respirons tous,
O Troyens ! me voici ; je m’abandonne à vous ;
Que l’un de vos vaisseaux loin d’ici me transporte,
Dans une île, un désert, où vous voudrez, n’importe.
Je suis Grec, j’ai, comme eux, marché contre Ilion.
Si c’est un attentat indigne de pardon,
Voici votre ennemi, qu’il soit votre victime ;
Frappez, tranchez ses jours, plongez-le dans l’abîme !
Mais ne le laissez point sur ce bord désolé :
Mourant des mains d’un homme, il mourra consolé ».

Il dit, baise nos pieds, les inonde de larmes,
Se colle à nos genoux. Nous calmons ses alarmes :
Nous demandons son nom, sa race, son destin.
Mon père, le premier, étend vers lui la main,
Et d’un tendre intérêt lui présente ce gage.
Il se rassure alors, et nous tient ce langage :
« Mon père, hélas !(pourquoi son fils l’a-t-il quitté ?)
Né pauvre, chérissait son humble obscurité.
Adamaste est son nom, le mien Achéménide ;
Ithaque est mon pays. La fortune perfide
Aux longs malheurs d’Ulysse attacha mon destin.
Votre Ilion m’a vu les armes à la main.
Depuis je fus jeté sur ces terres sauvages.
Du Cyclope inhumain, terreur de ces rivages,
Fuyant l’antre cruel, sans s’occuper de moi,
Les Grecs m’ont laissé seul dans ce séjour d’effroi.
Rien n’égale l’horreur de sa caverne affreuse :
Dans l’onde au loin s’étend sa voûte ténébreuse ;
Toujours la mort, le deuil, habitent dans son sein ;
D’horribles ossements pavent l’antre assassin.
Lui, (dieux ! d’un tel fléau n’affligez plus la terre !)
Semble d’un front hautain défier le tonnerre.

Laisse-t-il un instant son autre ensanglanté ?
A son farouche aspect tout fuit épouvanté.
Rien ne l’émeut ; la chair, le sang des misérables
Sont sa boisson affreuse et ses mets exécrables.
J’ai vu, j’ai vu moi-même, oui, j’ai vu l’inhumain,
Saisissant deux de nous de sa terrible main,
Les briser contre un roc ; j’ai vu sur les murailles
(J’en tremble encor d’horreur) rejaillir leurs entrailles ;
J’ai vu le monstre affreux, dans son antre étendu,
S’abreuver par torrents de leur sang répandu,
Et briser de ses dents, de meurtre dégoûtantes,
Leurs membres tout vivants, et leurs chairs palpitantes.
Ulysse impunément ne vit point leur trépas ;
Et dans de tels moments, il ne s’oublia pas.
A peine ivre de vin, et gorgé de carnage,
Sous le poids du sommeil, qui seul dompte sa rage,
Il a courbé sa tête, et tombant de langueur,
De son corps monstrueux déployé la longueur ;
Tandis que, rejetés par ce monstre farouche,
La chair, le vin, le sang, jaillissaient de sa bouche,
Nous invoquons les dieux, nous l’entourons : soudain
Chacun fond à l’envi sur le monstre inhumain.

Une poutre à l’instant a crevé l’œil énorme
Qui brillait seul au front de ce monstre difforme.
Moins grand nous apparaît, dans son vaste contour,
Un bouclier d’Argos ou l’œil ardent du jour.
Nous vengeâmes du moins ces ombres malheureuses.
Mais vous, Troyens, fuyez ces cavernes affreuses,
Fuyez ; c’est peu qu’enflant ses sauvages pipeaux,
Occupé d’assembler, de traire ses troupeaux,
Dans son antre effroyable habite Polyphème,
Cent Cyclopes affreux, presqu’autant que lui-même,
Rôdent le long des mers, fendent leurs flots profonds,
Et sous leurs pas pesants font retentir les monts.
La lune a, par trois fois, réparé sa lumière,
Depuis qu’à l’ours cruel disputant sa tanière,
Je traîne dans ces bois mon destin malheureux,
Et que, du haut d’un roc, suivant ce peuple affreux,
J’écoute, en frissonnant, d’une oreille tremblante,
Et leur marche terrible, et leur voix effrayante.
Des herbes, quelques glands, dépouilles des forêts,
Quelques sauvages fruits, voilà mes tristes mets.
Mes yeux des vastes mers parcouraient l’étendue ;
Vos vaisseaux, les premiers, ont consolé ma vue.

Quels qu’ils fussent, Troyens, Grecs, amis, ennemis,
J’ai couru, j’ai volé : mon sort vous est soumis ;
Mais ne me livrez pas à ce peuple effroyable ».
A peine il achevait ce récit incroyable,
Sur la cime du mont nous voyons se mouvoir
Un monstre immense, informe, aveugle, horrible à voir,
Qui, regagnant des mers la rive solitaire,
Cherchait de ses troupeaux le pacage ordinaire,
Posant sa large main sur un tronc sans rameaux :
Seul plaisir qui lui reste en ses horribles maux.
Son troupeau réuni suit sa marche pesante :
Nous remarquons sa flûte à ses côtés pendante.
Il descend, il arrive au bord des flots grondants ;
Là, tout sanglant encore, hideux, grinçant les dents,
Au plus profond des mers, pour laver sa blessure,
Il plonge, et l’onde à peine atteint à sa ceinture.
Tous nos Troyens tremblants soudain sont attroupés ;
On presse le départ, les câbles sont coupés :
On part ; et l’aviron, sous mille mains rivales,
Par le vent secondé, fuit ces rives fatales ;
Avec nous fuit ce Grec devenu notre ami.
Au bruit de ce départ, notre horrible ennemi

Se tourne, et devant lui chasse les mers profondes ;
Mais en vain dans leur course il veut suivre les ondes,
En vain étend vers nous ses gigantesques bras,
Le rapide vaisseau laisse bien loin ses pas.
Alors il jette un cri lugubre, épouvantable.
La mer en a tremblé : de sa voix redoutable
Les monts de l’Ausonie ont prolongé les sons ;
L’Etna même en mugit en ses antres profonds.
Alors de leurs forêts, de leurs grottes sauvages,
Ses affreux compagnons accourent aux rivages.
De loin nous découvrons, d’un œil épouvanté,
De ces fils de l’Etna le conseil redouté,
Qui, d’un œil menaçant, nous poursuivent encore :
Famille impitoyable, et que la terre abhorre,
Debout, cachant dans l’air leurs fronts audacieux.
Tels du bois de Diane, ou du maître des cieux,
Les chênes, les cyprès, au dessus des tempêtes,
Lèvent leurs bras altiers, et leurs pompeuses têtes.
De notre fuite alors précipitant le cours,
Alors de tous les vents acceptant le secours,
Plutôt que de tomber dans ces mains implacables,
On tourmente au hasard les voiles et les câbles.

Mais l’avis d’Hélénns, qui longtemps nous parla
Des gouffres de Charybde et des rocs de Scylla,
Revient à notre esprit ; nous craignons cette route,
Où, contraint d’affronter les monstres qu’il redoute,
Le matelot prudent en son cours hasardeux,
Doit, fuyant les deux bords, les éviter tous deux.
Chacun de nous voulait retourner sur sa trace,
Quand, des rocs de Pédore, un des vents de la Thrace,
De sa puissante haleine emporte les nochers
Aux lieux où le Pautage, à travers des rochers,
S’élance dans les mers au golfe de Mégare.
Aux plaines de Thétis aucun détour n’égare
Nos vaisseaux que ce Grec, par nos soins secouru,
Conduit vers chaque bord qu’il avait parcouru :
Des jeux de la fortune incroyable caprice !
Le guide des Troyens est un soldat d’Ulysse !
En face de Plemmyre, assailli par les mers,
Une île est élevée au sein des flots amers.
Ortygie est le nom qu’elle eut aux premiers âges ;
Ce nom lui reste encor. C’est sur ses beaux rivages
Qu’Alphée, amant fidèle, et voyageur heureux,
Suivant secrètement son penchant amoureux,

En quittant sans regret l’Elide sa patrie,
Se glissait sous les mers vers sa nymphe chérie ;
Tous deux au même lit murmuraient leurs amours ;
Tous deux dans la même onde allaient finir leur cours.
Leurs berceaux sont divers ; leurs tombeaux sont les mêmes.
J’adore de ces lieux les puissances suprêmes.
Je passe ces rochers qu’élève dans les airs
Pachinum, dont le pied s’avance au sein des mers.
Je rase de plus près les campagnes fangeuses
Qu’engraissaient d’Hélorus les eaux marécageuses.
Plus loin c’est Camarine, à qui l’ordre des cieux
Défend de déplacer et son peuple et ses dieux ;
Et le riche Gélas, arrosant de ses ondes
La ville de son nom, et ces plaines fécondes.
J’avance, et d’Agragas je vois de loin les tours ;
Agragas, dont les prés, dans de plus heureux jours,
En foule nourrissaient, de leurs fécondes herbes,
Les troupeaux florissants de ses coursiers superbes
Qui dans les champs de Mars emportaient les guerriers.
Je te passe à ton tour, ô terre des palmiers !
Heureuse Sélinos ! et vous, rochers terribles,
Que l’affreux Lilybée en pièges invisibles,

Sous sa perfide mer, déguise aux matelots.
De là rapidement emporté sur les flots,
Drépane me reçoit ; le malheureux Drépane,
Où le sort aux regrets pour jamais me condamne.
Là périt mon vieux père, après tant de travaux,
Anchise, mon seul bien, seul espoir de mes maux ;
Là tu laisses ton fils, ô père vénérable !
Au moment où me rit un sort plus favorable !
Sauvé de tant d’écueils, tu péris dans le port.
Ah ! le sage Hélénus, interprète du sort,
Des oracles divins les terribles ministres,
L’horrible Céléno, ses menaces sinistres
Qui m’annonçaient du sort tant d’effroyables coups,
Ne m’avaient pas prédit le plus cruel de tous.
Là cessent mes travaux. De ce triste rivage,
Enfin, des dieux plus doux m’ont porté dans Carthage ».
Tel le héros troyen racontait ses malheurs,
Et tous les cœurs émus partageaient ses douleurs.