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L’Épouse du Soleil/Livre01

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Texte établi par Je sais tout, Éditions Pierre Lafitte (p. 149-170).

L’ÉPOUSE DU SOLEIL


GRAND ROMAN INÉDIT PAR Gaston Leroux[1]


Illustrations de M. ORAZI

LIVRE PREMIER



Le navire n’était pas plutôt entré en rade de Callao qu’il était déjà envahi, avant même qu’il eût jeté l’ancre, par une multitude de bateliers criards et tyranniques. Les escaliers, les cabines, les salons furent pleins, en une seconde, de cette engeance matriculée, comme nos commissionnaires, qui avait la prétention d’enlever tous les passagers. L’oncle François-Gaspard Ozoux (de l’Institut, section des Inscriptions et Belles-Lettres), assis sur ses malles où il avait solidement cadenassé tous ses documents et les objets chers à son érudition, se défendit comme un enragé.

C’est en vain qu’on lui fit entendre que le paquebot ne pourrait être remorqué jusqu’au quai de la Darsena que deux heures plus tard ; il se cramponna à ses trésors en jurant que rien ne l’en séparerait… Quant à permettre à ces démons de jeter sur leurs frêles esquifs un bagage aussi précieux, l’idée ne pouvait décemment lui en venir toute seule. Elle fut émise par un grand jeune homme qui ne devait pas être d’un naturel timide, car il ne marqua aucun effroi de la colère que déchaîna illico chez l’irascible vieillard une proposition aussi audacieuse. Raymond Ozoux haussa tranquillement ses épaules, qui eussent pu faire envie à un athlète, et il résolut de laisser son oncle se débrouiller sur son vaisseau. Quant à lui, il avait trop de hâte d’être arrivé pour ne point sauter dans une barque qui, sur son ordre, fit aussitôt force rames vers le rivage.

Le cœur battant, Raymond voyait venir à lui le pays fabuleux, l’Eldorado de sa jeune ambition, la terre de l’or et des légendes, le Pérou de Pizarre et des Incas !… et de bien autre chose encore pour lui, Raymond Ozoux, dont le cœur battait…

Il ne fut point désillusionné par l’aspect monotone du rivage. Il lui importait peu que la ville s’allongeât, sans beauté, toute plate, au niveau de la mer et qu’elle ne dressât point, au-dessus des flots, ces tours, ces clochers, ces minarets, avec lesquels les antiques cités font de loin leurs gestes de bon accueil aux voyageurs. Il ne s’intéressa en aucune façon, dès qu’il eut passé le môle, aux ouvrages modernes de la Muelle Darsena qui eussent pu séduire un jeune ingénieur sorti récemment de « Centrale »… Rien de tout cela ne paraissait l’occuper…



L’ARRIVÉE D’UN
PRÉTENDANT


Sur sa prière, le batelier lui avait désigné approximativement l’endroit de la ville où se trouvait la calle de Lima (la rue de Lima) et le regard du jeune homme ne s’en était plus détourné. Quand il débarqua, après avoir jeté quelques centavos à son homme, il repoussa brutalement l’assaut des guides, interprètes, pisteurs d’hôtel et parasites, pour courir dans la direction indiquée. Il arriva bientôt à la calle de Lima, qui semblait être la délimitation entre la vieille ville et la nouvelle. Au-dessus, à l’est, le haut commerce s’était groupé avec ses vastes immeubles, ses rues larges et droites, ses boutiques françaises, anglaises, allemandes, italiennes, espagnoles, qui se succèdent sans interruption. Au-dessous, tout l’enchevêtrement des ruelles étroites et vivement coloriées ; les colonnades, les vérandas s’avançant les unes vers les autres, prenant presque tout l’espace disponible. Raymond avait pénétré dans ce labyrinthe, bousculé par des Chinois, porteurs agiles de lourds fardeaux et par des Indiens paresseux. Quelques ranchos, quelques cabarets à matelots ouvraient leurs portes sur l’ombre fraîche de ce quartier que le jeune homme, qui n’était jamais venu au Callao, paraissait parfaitement connaître. À peine hésita-t-il à un carrefour un peu compliqué. Soudain, il s’arrêta, tout net, et s’appuya, un peu pâle, à la muraille décrépite d’une vieille masure dont la véranda entr’ouverte laissait venir jusqu’à lui une voix féminine, jeune, très musicale, mais aussi très assurée, qui déclarait en espagnol à un interlocuteur invisible :

— Eh ! mon cher Monsieur, c’est comme vous voudrez, mais à ce prix-là vous ne pouvez avoir que du guano phosphaté, qui n’aura plus que quatre pour cent d’azote, et encore !…

La discussion, à l’intérieur de la bâtisse, se prolongea quelques minutes encore, et puis, il y eut un échange de politesses ; on entendit une porte qui se refermait… et Raymond, de plus en plus ému, fit quelques pas du côté de la véranda et avança la tête. Alors, il put voir une jeune femme d’une beauté singulière, mais un peu sévère ; du moins, l’occupation qui, dans l’instant, retenait toute son attention et qui consistait à compulser de gros livres de caisse et à prendre rapidement des chiffres sur un mignon carnet attaché à la plus jolie taille du monde par une chaîne d’or, cette occupation, disons-nous, devait être pour quelque chose dans le froncement des sourcils, dans l’accentuation de la ligne du front et dans la dureté momentanée du profil. Rien dans cette femme n’apparaissait de la langueur créole, rien non plus de la beauté espagnole en dehors de ses admirables cheveux noirs. Mais c’était là le casque de Carmen sur la tête de Minerve, de Minerve aux yeux bleus, déesse de la sagesse et excellente comptable. Enfin, elle leva la tête :

— Marie-Thérèse !…

— Raymond !

Elle laissa glisser à ses pieds avec fracas un gros registre vert et courut à la fenêtre. Déjà Raymond couvrait de baisers ses mains prisonnières. Et elle, elle riait, riait… riait du bonheur de le voir, si grand, si beau, si fort, avec sa belle barbe blonde qui le faisait ressembler à un mage doré d’Assyrie.

— Ça va le guano ?

— Pas mal, et vous ?… mais on ne vous attendait que demain.

— Nous avons brûlé une étape.

— Comment va ma petite Jeanne ?

— Oh ! ma sœur est une grande personne, maintenant, elle en est à son second bébé.

— Et Paris ?

— Eh bien ! la dernière fois que nous l’avons vu, il pleuvait !…

— Et le Sacré-Cœur ?

— Mais nous n’y sommes plus retournés, vous pensez bien, depuis vous…

— À ce qu’il paraît qu’on va le vendre ?

— Hélas ! que ne suis-je assez riche pour le racheter… si seulement on me permettait d’emporter le parloir !… le petit coin où nous nous asseyions en vous attendant, Jeanne et moi !…

— Mais j’y pense ! et votre oncle, qu’en avez-vous fait ?

— Toujours à bord ! ne veut pas quitter sa collection !… continue à prendre des notes avec le zèle d’un académicien qui découvre l’Amérique… Mais où est la porte, mon Dieu ?… où est la porte ?… Je n’ose pas entrer dans vos bureaux par la fenêtre… Et puis, je vous dérange dans vos comptes…

— Énormément ! tournez le coin de la rue, la première porte à droite… et frappez avant d’entrer !…

Il s’élança, trouva une voûte à sa droite qui ouvrait sur une immense cour où s’agitait, dans une certaine effervescence, tout un peuple de coolies chinois et d’Indiens quichuas. Des camions, venant du port, passaient sous la voûte avec un grand bruit de ferrailles ; d’autres chars descendaient à vide. Il y avait un grand tumulte de choses et de gens, dans une poussière suffocante. Enthousiasmé, l’ingénieur murmura : « C’est elle qui commande à tout cela ! » et il la trouva sur le seuil de son bureau qui l’attendait avec son heureux sourire.

Ce fut elle qui referma la porte. Elle tendit son front :

— Embrassez-moi !

Il l’embrassa, en tremblant, dans les cheveux. C’était la première fois. Elle était beaucoup moins troublée que lui. Et comme il restait là, debout, les bras ballants, à la regarder avec extase, comme un grand dadais, ne pouvant plus prononcer un mot, ce fut elle encore qui dit :

— On s’aime ?

— Ah ! fit l’autre… en joignant ses mains de boxeur.

— Eh bien !… pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ?

— Il est trop tard ? s’exclama le pauvre Raymond dans une clameur désespérée.

— Non ! rassurez-vous ! je viens de remercier mon quatrième prétendant, don Alonso de Cuelar, le plus noble parti de Lima, mon cher Raymond. Mon père est furieux. À propos de mon père, vous ne me demandez pas de ses nouvelles…

— Oh ! je vous demande pardon !… oui, oui, des nouvelles de votre papa et des petits… je ne sais pas !… je ne sais plus !… je suis là à vous regarder !… je suis stupide !…

— Il se porte très bien, mon bon papa chéri. Il se réjouit de votre arrivée, de celle de votre oncle surtout, car vous, mon pauvre Raymond, vous ne venez que par-dessus le marché. Oui ! Il est heureux de donner l’hospitalité à un membre de l’Institut. Depuis un mois, il ne parle que de cet événement à son cercle et à la Société de Géographie dont il vient d’être nommé secrétaire. Oh ! il s’occupe, mon papa !… il s’occupe d’archéologie !… Il fait creuser la terre un peu partout pour retrouver les os de nos ancêtres… Il s’amuse ! Il nous amuse !… Il n’a jamais été aussi jeune ni aussi gai !… quand vous le connaîtrez mieux, vous l’aimerez beaucoup !…

— En attendant, vous dites qu’il est furieux !…

— Eh ! il y a de quoi vraiment !… N’ai-je pas l’âge de me marier ?… Vingt-trois ans bientôt !… Oui, Monsieur !… Et voilà quatre jeunes et beaux et riches seigneurs qu’il me présente et que je remercie !… Savez-vous comment on m’appelle à Lima ? La Vierge du Soleil.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ma bonne tante Agnès et la vieille Irène, qui savent par cœur toutes les légendes de ce pays, vous expliqueront cela mieux que moi. À ce qu’il paraît que c’est quelque chose comme la Vestale antique.

— Marie-Thérèse, jamais votre noble père, le marquis Christobal de la Torre n’acceptera pour gendre M. Raymond Ozoux.

— Ne dites donc pas de bêtises ! Mon père fera ce que je voudrai. Laissez-moi le choix du moment pour l’avertir, c’est tout ce que je vous demande, mon ami, et ne vous montez pas l’imagination. Il n’y aura pas de roman et d’ici trois mois nous nous marierons très prosaïquement à San Domingo, c’est moi qui vous le dis.

— Mais je n’ai pas le sou !…

— Vous avez une belle santé, nous nous aimons et je vous donne le Pérou !… Il y a de quoi s’occuper ici, vous savez, pour un ingénieur !… Vous verrez, je me suis déjà intéressée à vos futurs travaux. Nous irons ensemble à Cuzco…

— Marie-Thérèse !… Marie-Thérèse, comme je vous aime et comme je suis heureux de vous le dire !… Pourquoi ne nous sommes-nous rien dit de tout cela à Paris ?

— Parce que nous ne savions pas… on vit côte à côte, on se voit presque tous les jours… on se croit des amis… de bons camarades… et puis on se sépare… alors, la distance… la distance et l’absence vous apprennent que l’on s’aime…

— Oh ! je le savais avant, Marie-Thérèse…

— Oui, mais c’est moi qui vous l’ai dit la première !…

Ils se prirent les mains et restèrent ainsi quelques instants, en silence…

Soudain un gros brouhaha se fit entendre, venant de la cour, et presque aussitôt la porte s’ouvrit, poussée par un des employés qui paraissait affolé. Cependant, apercevant un étranger, il s’arrêta et ne dit mot. Marie-Thérèse lui ordonna de parler. Raymond comprenait parfaitement et même parlait l’espagnol. Il apprit le malheur qui frappait l’établissement.

— Les Indiens arrivent des îles. Il y a eu bataille entre les Indiens et les Chinois. Un coolie est tué, trois sont grièvement blessés.

Marie-Thérèse ne manifesta aucune émotion. Elle demanda sur un ton sec et dur :

— Où cela s’est-il passé ?… aux îles du nord ?

— Non, à Chincha.

— Huascar n’était donc pas avec eux ?

— Huascar y était ! Il est revenu avec eux. Il est là…

— Qu’il entre !



OÙ L’INDIEN HUASCAR
ENTRE EN SCÈNE


Le domestique sortit, fit un signe et un magnifique Indien pénétra dans le bureau. Si calme que voulût paraître Marie-Thérèse, celui-là l’était encore plus qu’elle. La jeune fille s’était assise à son pupitre. L’Indien se dirigea tranquillement vers elle en ôtant, d’un geste noble, son immense chapeau de paille. C’était un Indien de Trujillo, c’est-à-dire du pays où ils sont les plus beaux, les plus grands, les plus forts et où ils ont tous la prétention de descendre de Manco-Capac lui-même, le premier roi des Incas. Ses beaux cheveux noirs tombaient jusque sur ses épaules, encadrant un profil de médaille de cuivre rouge. Son regard, qui fixait Marie-Thérèse, avait une douceur étrange qui déplut tout de suite à Raymond. L’homme était drapé dans une sorte de manteau aux couleurs vives, appelé puncho. Il avait un couteau, dans sa gaine, à sa ceinture.

— Raconte-moi comment les choses se sont passées, fit sévèrement Marie-Thérèse, sans répondre au salut de l’Indien.

Celui-ci, malgré son sang-froid, marqua quelque émotion de cet accueil devant un étranger et commença de parler en langage quichua. Mais, tout de suite, la jeune fille le pria de s’exprimer en espagnol, lui faisant entendre, d’un ton de plus en plus sec, que, dans la bonne société, on ne parlait pas devant un tiers une langue qu’il ne comprît pas. Sous la leçon, l’autre fronça le sourcil et considéra un instant Raymond avec une hauteur méprisante.

— J’attends ! reprit Marie-Thérèse. Tes Indiens m’ont assassiné un Chinois !…

— Le fils honteux de l’Occident avait ri parce que nos Indiens avaient allumé des cohetes en l’honneur du quart de lune.

— Je ne paie pas tes Indiens pour qu’ils passent leur temps à faire partir des pétards !

— C’était la noble fête du quart de lunes.

— Oui, le quart… et la moitié, et la pleine lune, et le soleil ! et les étoiles ! jointes à toutes les fêtes catholiques ! Tes Indiens ne cessent pas de faire la fête. Paresseux et ivrognes, je ne les supportais que parce qu’ils étaient tes amis, mais, maintenant qu’ils me tuent mes plus utiles serviteurs, que veux-tu que j’en fasse ?

— Les fils honteux de l’Occident ne sont pas tes serviteurs. Ils ne t’aiment pas !…

— Ils travaillent.

— Pour rien !… Ils n’ont aucune dignité ! Ce sont des fils de chiens !…

— Ils me rendent service et je n’occupe les tiens que par pitié.

— Par pitié !…

L’Indien répéta le mot comme s’il le crachait. Son poing, soulevant le puncho, se dressa au-dessus de sa tête dans un geste de menace et de désespoir, et puis le bras retomba. Il marcha vers la porte, mais avant de l’ouvrir, il se retourna. Et, de là, il adressa à Marie-Thérèse quelques phrases rapides en indien quichua. Ce disant, ses yeux semblaient lancer des flammes. Enfin, il rejeta son puncho sur l’épaule et sortit.

La jeune fille n’avait cessé de jouer machinalement avec son crayon.

— Bon voyage ! fit-elle.

— Que vous a-t-il dit ?

— Qu’il s’en allait et que je ne le reverrais plus !

— Il a l’air terrible !

— Des airs qu’il se donne. Il m’agace. Très dévoué. Il a fait tout ce qu’il a pu, m’a-t-il dit, pour éviter le malheur de tantôt. Mais son équipe est impossible. Ah ! ces Indiens !… quelle plaie !… Un orgueil !… et rien à en tirer, je ne veux plus occuper que des Chinois…

— C’est vous mettre à l’index, prenez garde !…

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je gardais les Indiens de Huascar, sachant bien que je ne pourrais pas compter sur leur travail… mais ils étaient là comme préservatifs. Voilà qu’ils me tuent mes coolies, maintenant ! Qu’ils aillent se faire pendre ailleurs.

— Et Huascar ?

— Il fera ce qu’il voudra. Il a été élevé dans l’établissement. Il adorait ma mère.

— Ça doit lui faire de la peine de partir ?

— Oui.

— Et vous ne faites rien pour le retenir ?

— Non !… Mais dites donc, nous oublions votre oncle !

Elle sonna.

— L’auto ! commanda-t-elle au domestique… Ah ! Eh bien ?… et les Indiens ?

— Ils viennent de partir avec Huascar.

— Tous ?

— Tous !

— Sans crier ?… Sans murmurer ?

— Sans dire un mot !

— Ils sont passés à la caisse ?

— Non !… Huascar le leur avait défendu !

— Et les coolies des Îles ?

— Oh ! on ne les a pas vus ici…

— Mais les blessés ?… le mort ?… qu’est-ce qu’on en a fait ?

— Les Chinois les ont déjà transportés dans leur quartier.

— Race admirable !… Vite, l’auto !…

Elle s’était coiffée d’une toque coquette et, hâtivement, passait ses gants. Ce fut elle qui s’assit au volant.

Ils descendirent à vive allure vers la muelle Darsena. Il admirait l’habileté avec laquelle elle évitait l’obstacle, la sûreté de sa direction, la netteté de ses moindres mouvements dans un quartier plein de surprises. Un boy, en livrée, accroupi sur le marchepied, ne marquait aucune terreur de raser les murailles.

— Vous faites beaucoup d’auto, au Pérou ?

— Certes non !… les routes nous manquent. L’auto me sert surtout dans mes courses quotidiennes de Callao à Lima où, naturellement, je rentre tous les soirs. Puis, quelques promenades vers la mer, vers les stations à la mode, à Ancon ou à Corillos. Une seconde, mon cher Raymond !…

Elle avait stoppé doucement et adressait un gracieux salut de la main à une petite tête poupine, toute rose et toute frisée, qui souriait à une fenêtre, entre deux pots de fleurs. Elle fit un signe et la tête disparut pour réapparaître sur les épaules d’un galant vieillard, revêtu d’un somptueux uniforme, qui sortait d’une porte basse où il resta à demi dissimulé. Marie-Thérèse sauta sur le pavé et confia à la tête frisée un rapide secret, puis elle rejoignit Raymond dans l’auto, fit sonner la trompe et continua sa route vers le port.

— Vous avez vu, lui dit-elle, il señor inspector superior, le maître de la police ici. Je lui ai fait part de l’incident. Tout ira bien s’il n’y a pas de plaintes des Chinois. Je suis passée par ici parce que j’étais sûre de l’y trouver.

— Où était-il donc ?

— Chez Jenny l’Ouvrière. Nous sommes au pays de l’amour, mon cher Raymond !

Ils arrivèrent sur les quais, ils n’étaient pas en retard. Le remorqueur entrait à peine dans le port, traînant le paquebot de la Steam Pacific Navigation Company où l’oncle François-Gaspard devait être encore en train de prendre des notes : « Quand on entre dans le port de Callao on est frappé, etc., etc. » Il devait envoyer des correspondances à un grand journal de la dernière heure. Il aurait dû entendre Marie-Thérèse parler de « son port » avec enthousiasme… soixante millions dépensés par une Compagnie française… les marchandises passant directement du pont du navire dans les wagons de chemins de fer, 51.500 mètres… Oui, monsieur, plus de cinquante mille mètres carrés de bassins… Ah ! cette muelle Darsena ! comme elle l’aimait !… pour toute l’activité de son commerce, pour tout le mouvement de ses bateaux, pour la vie de ses quais où, dans quelques années, après l’achèvement du canal de Panama, on embarquerait tant de richesses… la renaissance du Pérou !… Santiago enfoncé !… Le Chili vaincu ! la défaite de 1878 vengée !… et San Francisco là-haut n’avait qu’à se bien tenir !…

Raymond l’écoutait avec stupéfaction citer des chiffres comme un ingénieur, supputer des bénéfices comme un armateur. Quel brave petit cerveau admirablement organisé pour lui plaire, lui qui détestait l’imagination aussi bien chez les hommes que chez les femmes, qui en avait été fortement dégoûté, du reste, par la vague littérature de son oncle et les hypothèses chimériques sur lesquelles il continuait d’édifier une Histoire Universelle à dormir debout.

— Tout cela serait très beau, ajouta-t-elle, en fronçant les sourcils, si on ne faisait plus de bêtises ! Mais voilà que les bêtises recommencent…

— Lesquelles ?

— Les révolutions !…

Ils étaient descendus sur le quai et attendaient l’accostage du navire.

— Ah ! chez vous aussi ! fit Raymond. Nous en avons trouvé une au Vénézuela, et une autre à Guayaquil. La ville était en état de siège. Je ne sais plus quel général qui régnait là en maître depuis quarante-huit heures se disposait à marcher sur Quito où se trouvait bloqué le gouvernement légal.

— Oui, c’est comme une épidémie, continua la jeune fille, une épidémie qui court les Andes en ce moment. La Bolivie aussi l’inquiète. On a de mauvaises nouvelles du lac Titicaca.

— Eh, mais ! ça va me gêner pour mon affaire de Cuzco ! dit Raymond qui parut tout de suite s’intéresser vivement à l’événement.

— Oui, je n’ai pas voulu vous le dire… Je vous réservais ça pour demain… aujourd’hui, tout devait être à la joie… mais les environs de Cuzco sont aux mains des partisans de Garcia.

— Qui, Garcia ?

— Un ancien amoureux à moi.

— Mais tout le monde a donc été amoureux de vous, ma chère Marie-Thérèse ?…

— Ce qu’ils m’ont ennuyé… Ah ! quand je suis arrivée de Paris !… vous comprenez !… de Paris !… au premier bal de la présidence où j’ai pu me rendre après le deuil de maman… ils m’ont tous fait des déclarations… Ils sont insupportables, des enfants ! un enfant terrible, ce Garcia qui vient de soulever les Indiens autour d’Ariquipa et de Cuzco… Il veut remplacer notre président !… Mais Veintemilla ne se laissera pas faire.

— On a envoyé des troupes contre lui ?…

— Oui, les deux troupes sont là-bas… mais elles ne se battent pas, naturellement…

— Qu’est-ce qu’elles attendent ?…

— On dit : la grande fête de l’Interaymi.

— Quelle fête est-ce là ?

— La fête du Soleil, chez les Quichuas. Ces Indiens, quel poison !… Sachez que les trois quarts des troupes présidentielles et révolutionnaires sont constituées d’éléments indiens… tout simplement… alors !… amis et ennemis attendent le jour de la fête pour s’enivrer ensemble, oh ! il est à prévoir que Garcia passera finalement en Bolivie, mais en attendant, le cours du guano en aura souffert, pendant trois mois !… Et j’aurai été gênée dans mes additions !…

— Eh, bonjour, Monsieur Ozoux ! Bonne traversée ?…

Elle s’adressait à François-Gaspard qui près de « la coupée » agitait son carnet de notes à son intention comme il eût fait d’un mouchoir. Le steamer accosta, on jeta les passerelles. Ils montèrent à bord. Et Marie-Thérèse embrassa avec joie le bon vieillard qui lui avait servi si paternellement de correspondant pendant le temps de son séjour à Paris. La première chose que l’autre lui demanda fut, comme l’avait fait son neveu :

— Ça va le guano ?…



LA COQUETTERIE
DES LIMÉNÉENNES


Car, chez les Ozoux où on l’avait connue si jeune, si gaie, si insouciante, si « petite fille » on n’était pas encore « revenu » de la résolution qu’elle avait prise soudain, à la mort de la maman, de rentrer en toute hâte au Pérou pour diriger l’une des plus importantes concessions d’un engrais naturel qui tend de plus en plus à disparaître de ces îles précieuses, longtemps productrices du meilleur guano du monde.

Mais Marie-Thérèse ne pouvait oublier qu’elle avait là-bas une petite sœur et un petit frère en bas âge, Isabella et Christobal, et elle connaissait son papa qui était encore plus enfant qu’eux trois et qui ne savait que dépenser, en grand seigneur, dans ses voyages à Paris, tout l’argent que la maman avait gagné.

Celle-ci, fille d’un armateur de Bordeaux, avait épousé le séduisant marquis Christobal de la Torre, attaché à la légation du Pérou, dans le moment que ce charmant seigneur avait le plus grand besoin de redorer son blason. La « connaissance » s’était faite pendant la saison des bains de mer, à Pontaillac. L’hiver suivant, la marquise s’embarquait pour le Pérou où elle apportait, en plus de sa dot, un esprit politique, des dons de négoce, une intelligence commerciale peu ordinaires qui lui firent entreprendre, au grand désespoir de son mari, cette affaire de guano pendant que d’autres se ruinaient à chercher de l’or dans un pays qui en contenait plus que tous autres, mais qui manquait alors de moyens de communication. Cependant le marquis, voyant qu’il pouvait puiser à pleines mains dans une caisse qui se remplissait sans cesse, pardonna à sa femme de le faire si riche et, à la mort de celle-ci, ne s’étonna point outre mesure de retrouver dans sa fille les utiles vertus de la mère. Il la laissa faire ce qu’elle voulait et lui eut un gré infini de s’occuper de toutes les affaires sérieuses.

— Et où est-il, mon bon Christobal ? demanda l’oncle François-Gaspard, tout en surveillant le chargement de ses bagages.

— Il ne vous attend que demain !… Vous allez en avoir une réception !… Une réception solennelle, Monsieur Ozoux, qui vous a été préparée à la Société de Géographie !…

La malle aux documents ayant été soigneusement enregistrée à la gare, François-Gaspard consentit à monter dans l’auto qui prit, à toute vitesse, le chemin de Lima. Marie-Thérèse voulait arriver avant le soir qui tombe si vite dans ces contrées.

Après avoir dépassé l’agglomération des maisons en adobes (briques cuites au soleil) et quelques villas confortables, ils longèrent une sorte de marécage couvert d’ajoncs et de roseaux, entrecoupés de bosquets de bananiers et de tamaris aux tons rougeâtres, de pépinières d’eucalyptus et de pins araucarias. Le paysage était brûlé par le soleil, par une sécheresse que ne vient jamais rafraîchir la moindre pluie, ce qui fait que le campo qui environne Lima et le Callao est médiocrement enchanteur. Un peu plus loin ils aperçurent des cabanes en bambous et en torchis.

Cette sécheresse, générale dans cette partie du Pérou, eût donné à la région un aspect d’incroyable désolation si de temps en temps n’était apparue quelque hacienda, ferme entourée d’une oasis verdoyante avec ses plantations de canne à sucre, de maïs et ses rizières. Dans les chemins encaissés et argileux qui rejoignent la route glissaient des convois de bœufs, des charrettes, des troupeaux que des bergers à cheval ramenaient à la ferme et cette animation formait un contraste inattendu avec l’aridité environnante. Et l’oncle François-Gaspard, malgré les cahots d’une voie mal entretenue, prenait des notes !… prenait des notes… Bientôt ils distinguèrent, avec les contreforts de la Cordillère, les clochetons et les dômes qui font ressembler Lima à une cité musulmane.[2]

Ils y arrivèrent en côtoyant le Rimac, ruisseau sur lequel des nègres, pêcheurs d’écrevisses, étaient penchés, traînant à leur ceinture un vaste sac qui plongeait dans l’eau, dans le dessein d’y conserver les victimes vivantes. Raymond se réjouit : il adorait les écrevisses. Comme il confessait sa gourmandise à Marie-Thérèse, il fut frappé de l’air préoccupé de la jeune fille et lui en demanda la raison.

— Une chose extraordinaire, dit-elle ; on n’aperçoit pas un Indien.

Mais ils arrivaient à Lima, ils touchaient à la fameuse Ciudad de los Reyes, la cité des Rois, fondée par le Conquistador. Marie-Thérèse, qui aimait Lima dans ce qu’elle avait de plus original, eut la coquetterie de faire faire à l’auto un détour, quitte à crever ses pneus sur les galets pointus ramassés pour un grand pavage, dans le lit du Rimac. Et ils furent tout de suite dans un coin très pittoresque. Les maisons disparaissaient sous les galeries de bois accrochées aux murailles. Ces galeries semblaient de véritables boîtes ouvragées, garnies de grillages et d’arabesques, elles étaient comme de petites chambres suspendues, offrant un aspect mystérieux et coquet, rappelant les moucharabiés turcs. Seulement, là, dans leur pénombre, il n’était point rare d’apercevoir les plus jolis minois du monde, d’adorables visages de femmes qui ne se cachaient nullement. La Liménéenne est renommée pour sa beauté et pour sa coquetterie. Dans ces quartiers, elles sortaient enveloppées de la manta, ce grand châle noir qui s’enroule autour de la tête et des épaules et que nulle autre Sud-Américaine ne sait draper aussi gracieusement. Semblable au haïk des Mauresques, la manta ne laisse apercevoir du visage que deux grands yeux noirs. Quand parfois cet abri s’entr’ouvrait, il permettait à Raymond d’admirer au passage des traits harmonieux et un teint mat rendu plus blanc par l’ombre mystérieuse où il se complaisait. Le jeune homme ne cacha pas son enchantement, ce qui lui valut d’être grondé par Marie-Thérèse.

— Décidément, elles sont trop jolies sous leur manta ! fit-elle. Je vais vous montrer des Européennes !… Et elle donna un demi-tour de volant qui les ramena dans les quartiers neufs, dans les voies larges, dans les promenades d’où l’on découvre le panorama magnifique du campo environnant et des Andes prochaines. Ils traversèrent le paseo Amancaes, du nom de la fleur couleur d’or, et là Marie-Thérèse ne s’arrêta point de répondre aux saluts. On se trouvait en plein quartier aristocratique. Là, le voile noir des Liménéennes était remplacé par les toilettes à l’instar de Paris, car le masque trop discret de la manta est interdit le soir à toute femme « distinguée ». C’était l’heure de la promenade, du glacier où l’on s’attarde à prendre les helados en bavardant sur l’amour, les chiffons et la politique. Ils arrivèrent sur la plaza Mayor quand les premières étoiles se levaient à l’horizon. La foule était très dense, et les voitures avançaient lentement. Des femmes parées comme pour le bal, nu-tête, une fleur dans les cheveux, se faisaient traîner dans des calèches. Des jeunes gens groupés près d’une fontaine, au centre de la place, leur adressaient des sourires, des coups de tête…

— C’est extraordinaire ! toujours pas un Indien ! murmura Marie-Thérèse.

— Ils viennent dans ces quartiers ?

— Eh ! il y en a toujours pour venir voir le défilé de la plaza Mayor

Debout, devant un café, une petite troupe de métis pérorait. Les noms de Garcia et de Veintemilla, le président de la République, étaient renvoyés de l’un à l’autre avec des commentaires plus ou moins aimables. Un commerçant gémissait de la crainte qu’il avait que l’ère des pronunciamientos ne fût rouverte.

L’auto tourna au coin de la cathédrale, et bientôt s’engagea dans une rue assez étroite. Comme Marie-Thérèse voyait le chemin libre, elle força un peu l’allure, mais, tout à coup, elle stoppa sans pouvoir éviter de faire une légère embardée. Elle avait failli écraser un homme qui se tenait maintenant au milieu de la calle, immobile, drapé orgueilleusement dans un punch. Ils avaient reconnu l’Indien.

— Huascar ! s’écria-t-elle furieuse.

— Huascar vous prie de ne pas passer par ce chemin, señorita.

— Le chemin est à tout le monde, Huascar ! Éloigne-toi !

— Huascar n’a plus rien à dire à la señorita. La voiture passera sur Huascar !…

Raymond voulait intervenir, mais Marie-Thérèse l’arrêta du geste.

— Écoute, Huascar, ta conduite est étrange, fit la jeune fille. Pourrais-tu me dire pourquoi on ne voit plus un Indien dans la ville ?…

— Les frères de Huascar font ce qu’ils veulent. Ce sont des hommes libres !…

Elle haussa les épaules, sembla réfléchir, puis, cédant à la prière de l’Indien, elle se disposa à prendre un autre chemin. Au moment de partir, elle se retourna et, pensive, dit à l’homme qui n’avait pas bougé :

— Tu es toujours mon ami, Huascar ?

L’Indien, à ces mots, se découvrit lentement et leva les yeux vers les premières étoiles, comme pour attester le ciel que Marie-Thérèse n’avait pas de plus grand ami sur la terre que Huascar. Ce fut sa seule réponse. La jeune fille lui cria un bref adios ! et l’auto s’éloigna.

Elle s’arrêta en face d’un magnifique hôtel dont le concierge se précipita au-devant de Marie-Thérèse. Mais un personnage avait été encore plus rapide que lui. C’était le marquis Christobal de la Torre dont la calèche venait également d’arriver. Il jeta de véritables cris de joie en apercevant les voyageurs qu’il n’attendait que le lendemain. Il salua François-Gaspard en termes magnifiques et, lui montrant la porte de sa demeure :

Apease señor, y descanse, aqui esta usted en su casa ! (Mettez pied à terre, señor, et reposez-vous ici, vous êtes chez vous !…).

Le marquis était un petit homme d’une excessive élégance. Il était « mis » comme un jeune homme et ne perdait pas un pouce de sa taille sur laquelle il essayait de tromper en chaussant des bottes à hauts talons. Il était vif, remuant, scintillant. Quand il se déplaçait, et il était rare qu’il restât en place, tout brillait en lui, sur lui, et autour de lui : son regard, sa cravate éclatante, ses bijoux ; et les alentours en étaient comme illuminés. Ce remuement singulier ne l’empêchait point d’avoir les plus beaux airs du monde et même de rester grand seigneur dans des moments où d’autres, pour y parvenir, eussent dû montrer du calme, du détachement et de la sévérité. Sa plus grande joie, hors de son cercle et de la géographie, était de faire des parties extravagantes avec le petit Christobal, son fils, âgé de sept ans. On les eût dit tous deux échappés de l’école et ils remplissaient la maison de leurs culbutes, pendant que la petite Isabella, qui entrait dans sa sixième année et qui aimait la « cérémonie », les grondait pompeusement, avec des manières d’infante.

L’hôtel du marquis avait cette particularité d’être mi-moderne, mi-historique. Il présentait des coins de vieille maison, tout à fait curieux et inattendus. Christobal avait fait transporter là d’antiques pans de murailles de bois, des galeries plusieurs fois centenaires, des bouts d’escalier vermoulus, des meubles rustiques datant de la conquête, des tapisseries décolorées, enfin tous les débris qu’il avait pieusement ramassés dans les différentes villes du Pérou où avaient vécu ses ancêtres, et, naturellement, à chaque objet se rapportait une anecdote à laquelle le visiteur bénévole n’échappait jamais. C’est dans ce coin historique que l’oncle François-Gaspard et son neveu Raymond furent présentés à deux vieilles dames qui paraissaient tombées d’une toile de Velasquez et avoir la plus grande peine à se relever. La tante Agnès et sa vieille duègne Irène étaient habillées selon les modes disparues et semblaient, elles aussi, avoir été apportées dans l’hôtel avec toutes les antiquités. Le meilleur de leur temps passait à se raconter des histoires pour se faire peur. Toutes les légendes du Pérou s’étaient réfugiées dans ce coin où le soir, après dîner, les deux Christobal père et fils et la petite infante Isabella venaient les entendre, en frissonnant, cependant que Marie-Thérèse, à l’autre bout de la pièce, sous la lampe, mettait à jour sa correspondance avec ses entrepositaires de guano.

François-Gaspard conçut une joie sans mélange de retrouver vivantes ces vieilles images de la Nouvelle Espagne, dans un cadre où il sentait déjà s’exalter sa dangereuse imagination. Il fut tout de suite l’ami des deux dames, prit à peine le temps de changer de toilette, revint tout de suite les trouver et, à l’heure du dîner, s’installa, à table, entre elles deux. Elles commençaient déjà leurs contes quand Marie-Thérèse crut devoir parler de choses sérieuses et mit son père au courant de l’incident des Indiens et des Chinois. Sitôt qu’elles surent que Marie-Thérèse avait chassé les Indiens, Agnès fit ses réserves et Irène se lamenta. La jeune fille s’était conduite, prétendaient-elles, avec beaucoup d’imprudence, à la veille des fêtes de l’Interaymi. Le marquis fut de leur avis. Et quand il sut que Huascar, lui aussi, était parti, il se récria. Huascar avait toujours été fort dévoué à la maison, que pouvait-il se passer pour qu’il abandonnât celle-ci d’une façon aussi brusque ? Marie-Thérèse expliqua brièvement que, depuis quelque temps, elle n’était pas contente des manières de Huascar et qu’elle le lui avait fait entendre.

— C’est autre chose, dit le marquis. Tout de même je ne suis pas tranquille… je ne trouve plus aux Indiens leur indifférence accoutumée… Il y a quelque chose dans l’air, quelque chose autour de nous… l’autre jour, sur la plaza Mayor, j’ai entendu des métis échanger des propos étranges avec certains chefs quichuas.



L’APPROCHE DE LA
FÊTE DU SOLEIL


— Comment se fait-il, demanda Raymond, que nous n’ayons plus rencontré d’Indiens depuis Callao et que je n’en aie pas vu un seul dans la ville ?…

— Eh ! toujours pour la même raison, monsieur, fit la vieille Agnès, parce que nous approchons de la fête. Ils ont des réunions secrètes. Ils disparaissent dans la montagne ou simplement dans des trous connus d’eux seuls, dans de véritables catacombes comme en avaient les premiers chrétiens. Il suffit d’un mot d’ordre venu d’on ne sait quel coin perdu des Andes pour les faire s’effacer comme des ombres puis réapparaître comme une nuée de sauterelles.

— Ma sœur exagère, interrompit en souriant le marquis, et, entre nous, ils ne sont pas bien dangereux…

— Vous êtes tout de même inquiet, Christobal, vous l’avez dit vous-même !

— Oh ! je les crois très capables de se livrer à quelque manifestation inattendue…

— Est-ce qu’ils se révoltent quelquefois ? demanda François-Gaspard, je les croyais tellement abrutis…

— Ils ne le sont pas tous… oui, nous avons eu quelques révoltes, mais ça n’a jamais été bien grave.

— Ils sont nombreux ? interrogea Raymond.

— Ils forment les deux tiers de la population, répondit Marie-Thérèse. Mais entre nous, ils ne sont pas plus capables de se soulever sérieusement que de travailler. C’est l’aventure de Garcia qui les a remués un peu. Il y a trop longtemps qu’on était tranquille. Qu’en dit le président ? demanda la jeune fille à son père.

— Le président ne s’en inquiète pas outre mesure, il paraît que tous les dix ans cette effervescence se renouvelle.

— Pourquoi tous les dix ans ? fit l’oncle Gaspard qui avait sorti son carnet de notes.

— Parce que tous les dix ans, il y a chez les Indiens quichuas une plus grande fête du Soleil, répliqua en hochant la tête l’antique Irène.

— Et où se passe-t-elle, cette fête ? interrogea Raymond.

— Ah ! on ne saurait dire exactement, expliqua la tante Agnès, à mi-voix, comme si elle allait confier à ses auditeurs un grand secret… À ce qu’il paraît qu’à cette fête on accomplit de nombreux sacrifices… les cendres des victimes sont jetées dans les ruisseaux qui entraînent ainsi dans leur cours tous les péchés de la nation…

— Admirable ! s’écria François-Gaspard !… Je voudrais bien assister à cette fête-là !

— Taisez-vous, Monsieur ! gémit la tante en baissant la tête dans son assiette… Il y a à cette fête décennale du Soleil des sacrifices humains !…

— Des sacrifices humains !…

— Écoutez-vous ma tante ? fit en riant Marie-Thérèse.

— Mais certes ! protesta l’oncle. Et pourquoi donc ne la croirions-nous pas ? Aux fêtes du Soleil chez les Incas, ces sacrifices étaient coutumiers et mes notes et documents, les ouvrages de Prescott et tout ce qui a été écrit sur le Pérou nous atteste que les Indiens quichuas, de même qu’ils ont conservé le langage de jadis, en ont encore les mœurs et coutumes d’autrefois.

— Ils sont devenus catholiques depuis la conquête espagnole ! dit Raymond.

— Oh ! ça, j’avoue que ça ne les gêne pas ! reprit le marquis, ça leur fait deux religions au lieu d’une et ils ont mêlé les rites avec une inconscience surprenante !…

— Mais, enfin, qu’est-ce qu’il veulent ? revenir au gouvernement des Incas ?

— Est-ce qu’ils savent ce qu’ils veulent ! répliqua Marie-Thérèse. Avant la conquête espagnole, sous le gouvernement des Incas, tout le monde, hommes, femmes et enfants, était astreint au travail suivant les forces et les facultés de chacun. Depuis qu’il n’est plus asservi ni maintenu par la discipline de fer des fils du Soleil, l’Indien n’a profité de sa liberté que pour se livrer à la paresse la plus insouciante. De là, des misères et une servitude matérielle qui le font se souvenir de la prospérité de jadis et redemander sournoisement le retour du règne des fils de Manco-Capac ! C’est, du moins, ce que j’ai cru comprendre aux explications de Huascar… à quoi je lui ai répondu que, si ces temps revenaient, ses frères n’en seraient pas plus heureux, attendu qu’ils ont perdu l’habitude du travail. En ce qui me concerne, je suis fort heureuse de m’être débarrassée de la bande de Huascar !… Ça m’a coûté un Chinois, mais ça n’est pas trop cher…

— Et c’est vrai qu’il y a encore des sacrifices humains ? insista Raymond.

— Mais non ! quelles histoires ! dit Marie-Thérèse.

La tante Agnès et la vieille Irène entreprirent François-Gaspard.

— Marie-Thérèse ne sait pas !… Elle a été élevée à Paris !… Elle ne peut pas savoir… Cher Monsieur Ozoux, écoutez-nous !… Il n’y a pas de quoi rire… elle a tort de rire comme ça !… Car nous sommes absolument sûres, vous entendez, absolument sûres (on en a assez de preuves, mon Dieu !) que, tous les dix ans (ce qui était la grande mesure de temps chez les Incas) les Indiens quichuas offrent une épouse au Soleil !…

— Comment cela, ils lui offrent une épouse ? demanda l’oncle qui n’en respirait plus.

— Mais oui, cher Monsieur Ozoux… Ils lui sacrifient une jeune femme, en secret, dans des temples qui datent de ce temps-là et où l’étranger n’a jamais pénétré… c’est horrible, mais c’est sûr !…

— Ils sacrifient une jeune femme ! ils la tuent !…

— Mais oui ! Ils la tuent !… Ils la tuent puisque c’est pour le Soleil !…

— Comment la tuent-ils ?… Ils la brûlent ?…

— Non ! Non !… C’est plus affreux que cela, Monsieur Ozoux, oui, plus affreux… le bûcher, c’était pour des cérémonies beaucoup moins importantes ! Mais dans la cérémonie décennale de l’Interaymi, c’est une vierge ennemie, la plus belle qu’ils peuvent trouver et la plus noble de la race ennemie qu’ils offrent à leur Soleil, et ils la murent vivante dans le temple de leur Soleil ! Oui, cher Monsieur Ozoux !… c’est comme on vous le dit !

Marie-Thérèse ne se retenait plus de rire devant l’ahurissement de François-Gaspard. Celui-ci lui jeta un coup d’œil d’enfant rancuneux, troublé dans son plaisir. Il crut encore devoir prendre la défense des vieilles femmes. Tout ce qu’elles disaient, en tout cas, concordait parfaitement avec ce que l’on savait des vierges du Soleil. Et il trouva la minute propice à l’étalage de son érudition. Les sacrifices humains avaient été toujours en honneur chez les Incas. Tantôt les victimes étaient offertes au dieu du jour, tantôt au Roi lui-même et souvent ces victimes étaient volontaires. C’est ce qui arrivait lors de la cérémonie des funérailles royales où le sang coulait de toutes parts avec les larmes. Alors, parmi les femmes de l’Inca c’était à qui s’immolerait.

— Prescott, qui est, avec Wiener, fit l’oncle François-Gaspard, celui qui a édifié le plus beau travail sur l’Empire des Incas et sur la conquête du Pérou par les Espagnols, Prescott nous dit, en s’appuyant sur des témoignages les plus dignes de foi, que plus de mille serviteurs, épouses et servantes étaient ainsi sacrifiés sur la tombe du monarque. Et c’étaient les épouses légitimes qui donnaient l’exemple en se frappant elles-mêmes !…

— Ah ! les folles !… ah ! les folles !… s’écria la tante Agnès en joignant les mains.

La vieille Irène se signa et marmotta une prière.

Le marquis prit la parole pour féliciter François-Gaspard.

— Tout cela est exact, mon cher hôte, lui dit-il, et nos travaux de la Société de géographie et d’archéologie vous trouveront, je le vois, très averti. Tant mieux, nous ne ferons que du meilleur ouvrage. Si vous voulez, dès demain, après votre réception, je vous conduirai à mes dernières fouilles, aux environs d’Ancon, et là vous pourrez constater que l’Inca était en effet enterré avec ses outils les plus précieux et avec ses femmes qui devaient le suivre dans les demeures enchantées du Soleil !

— Qu’est-ce que c’était exactement, demanda Raymond, que la « Vierge du Soleil » ?

— Les vierges du Soleil, reprit avec une joie enfantine François-Gaspard, « les élues », comme on les appelait, étaient des jeunes filles vouées au service de la divinité, qui étaient retirées de leur famille dans un âge tendre, et mises dans des couvents où elles étaient placées sous la direction de certaines matrones âgées, mamaconas, vieillies dans les murs de ces monastères[3]. Sous ces guides vénérables, les vierges consacrées étaient instruites de la nature de leurs devoirs religieux. Elles étaient occupées à filer et à broder, et avec la belle laine de la vigogne, elles tissaient des tentures pour les temples, et les étoffes pour l’Inca et pour son ameublement[4].

— Oh ! fit la vieille Irène en hochant la tête, leur devoir était surtout de veiller à la garde du feu sacré que l’on obtenait à la fête de Raymi.

— Oui, oui, je sais, approuva l’académicien. Elles vivaient absolument isolées. Du moment où elles entraient dans l’établissement, elles renonçaient à toutes relations avec le monde, même avec leur famille et leurs amis. L’Inca seul et la Coya, ou reine, pouvaient entrer dans l’enceinte consacrée. On surveillait avec soin leurs mœurs et chaque année des visiteurs étaient envoyés pour inspecter les institutions et faire des rapports sur l’état de leur discipline.

— Et malheur à l’infortunée convaincue d’une intrigue ! s’écria la tante Irène. D’après la loi sévère des Incas, elle devait être enterrée vivante, et la ville ou le village auquel elle appartenait, rasé jusqu’au sol et « semé de pierres », comme pour effacer jusqu’à la mémoire de son existence !…

— Parfaitement ! obtempéra François-Gaspard.

— Doux pays ! fit Raymond.

— Eh ! mon garçon ! ceci prouve qu’il était admirablement civilisé puisque tu y retrouves jusque dans les cérémonies de ses temples les coutumes de la Rome antique !… Ah ! Christophe Colomb, en touchant au rivage où il ne vit que des sauvages enfermés et grossièrement armés, ne se doutait pas que, derrière ces tribus primaires, il y avait sur l’autre versant des mers tout un monde avec ses mœurs, ses monuments, son histoire, ses lois et ses conquêtes, deux peuples : celui des Aztèques au Mexique, celui des Incas au Pérou qui eussent pu rivaliser avec la civilisation méditerranéenne ! C’est comme si un prince venu de l’Orient eût découvert le monde ancien en touchant les steppes de la Scythie. Il eût pu revenir dans ses États croyant qu’il n’avait vu qu’un désert et il ne se serait pas douté qu’il y avait le monde romain derrière !…

— Tout de même, il eût été un peu « bouché », émit, timidement Raymond… Un véritable conquérant, avant de voir sa conquête, la devine !…

— Ce fut la gloire des Pizarre et des Cortès ! s’écria le bouillant marquis.

— Oui, ils sont venus tout détruire !… commença l’oncle.

Heureusement, Christobal ne l’entendit pas et il s’arrêta à temps. Sous la table, Marie-Thérèse, qui était en face de lui, lui avait marché sur le pied. Il comprit et se mordit les lèvres. L’un des premiers de la Torre, ancêtre du marquis, avait accompagné Pizarre dans sa « destruction ».

Les deux vieilles dames, elles, avaient entendu et elles marquaient quelque effarement d’un jugement aussi sommaire et aussi peu « catholique » sur une entreprise qui, à leurs yeux, avait été celle, avant tout, de la vraie religion contre les infidèles. Mais Marie-Thérèse veillait et elle rejeta tout de suite les deux vieilles Péruviennes à leurs histoires de bonnes femmes !

— Tout cela est fort beau, fit-elle, mais ne vous prouve nullement que ces sacrifices humains existent encore de nos jours !

— Ah ! malheureuse enfant, il n’y a que vous qui en doutiez, s’écrièrent-elles ensemble.

— Qui est-ce qui les a vus ?



TROIS JEUNES FILLES
MURÉES VIVANTES


La tante Agnès secoua la tête :

— Tenez, dans ma jeunesse, j’avais une vieille servante quichua des bords du lac Titicaca qui me racontait comment, dans l’espace de trente ans, à la fête décennale de l’Interaymi, elle avait vu, elle, de ses propres yeux, murer vivantes trois jeunes filles de la ville.

— De quelle ville ? demanda Raymond.

— De Lima !

— Ça se saurait ! reprit Raymond qui s’amusait beaucoup des mines des deux vieilles et qui était sournoisement poussé par Marie-Thérèse à les taquiner.

— Mais ça se sait !… mon jeune monsieur… insista la tante… on connaît très bien les noms des deux dernières jeunes filles qui ont été murées vives dans le temple du Soleil, l’une il y a vingt ans et l’autre il y a dix ans.

— Oui, oui ! nous le savons ! nous le savons ! répéta en riant Christobal…

— Il n’y a pas de quoi rire, Monsieur mon frère ! grogna Agnès.

Et la duègne répéta plus bas :

— Non ! Non ! Il n’y a pas de quoi rire !…

Mais Christobal était de plus en plus gai.

— Pleurons-les donc, les pauvres enfants ! et il fit le signe de gémir… Enlevées à l’amour de leurs parents, dans la fleur de l’âge !…

— Monsieur mon frère, pourriez-vous nous dire comment sont disparues Amélia de Vargas et Maria-Christina d’Orellana ?

— Oui ! Oui ! qu’il nous le dise ! acquiesçait Irène.

— Nous y sommes !… nous y voilà !… je les attendais !… repartit le marquis.

— Je vous prie de parler un peu sérieusement, mon frère. Vous avez connu Amélia de Vargas…

— Le plus beau sourire de la plaza Mayor !… Il y a de cela vingt ans ! Comme le temps passe !… Oui, en effet, elle a disparu il y a vingt ans !… avec un de ses parents !

— J’ai entendu raconter avant-hier qu’il s’agissait d’un toréador ! interrompit Marie-Thérèse… c’est une histoire qui revient, paraît-il, tous les dix ans… quand approche l’Interaymi.

— C’est une histoire qui, dans son temps, a remué toute la ville… À la suite d’une échauffourée à la plaza des Toros, les parents d’Amélia, qui l’accompagnaient, cherchèrent en vain leur fille !… elle avait disparu et elle ne reparut plus jamais… on l’avait vu emporter par des Indiens et l’on sait parfaitement qu’elle a été murée vivante…

— Puissance de l’imagination des foules !… La vérité, je l’ai dite, car dans le même temps qu’elle, le parent dont je vous ai parlé et qui la protégeait, disparaissait aussi. Ils étaient allés habiter ailleurs !…

— Cela vous plaît à dire, Monsieur mon frère !… Heureusement qu’il nous reste Maria-Christina d’Orellana !…

— Évidemment ! reprit le marquis… son aventure, à celle-là, fut plus triste… elle se promenait avec son père aux environs de Cuzco et entra dans des souterrains dont nul n’a jamais connu les détours. Elle s’y perdit, quoi de plus naturel ? C’est depuis ce moment-là que le gouvernement a fait murer les souterrains[5].

— Oui, et c’est depuis ce moment-là, reprit la tante, que le père est devenu fou. Il continue d’errer sur les ruines de Cuzco et autour des souterrains en appelant sa fille… depuis dix ans ! Ce n’est pas à lui qu’il faudrait dire qu’elle n’a pas été enlevée par les Indiens pour la cérémonie de l’Interaymi.

— Puisque vous dites vous-même qu’il est fou !…

— Il l’est devenu à la suite de la certitude qu’il eut de l’horrible sacrifice. Quelques jours avant sa disparition dans les souterrains de Cuzco, Maria-Christina avait reçu un étrange cadeau, un lourd et vieux bracelet d’or orné en son milieu d’un disque représentant le Soleil !

— Ma bonne Agnès, vous savez bien que dans ce pays-ci, nos orfèvres mettent le soleil à toutes les sauces !…

— Oui, mais ce bracelet-là était le vrai !… celui qui avait été envoyé également, paraît-il, à Amélia…

— Ah ! ma sœur, vous inventez !… vous inventez !… Comment voulez-vous, avec des histoires comme les vôtres, que l’on écrive l’Histoire !… Surtout, mon cher hôte, ne prenez pas de notes, je vous en prie !

— Je n’invente rien, reprit la vieille, têtue !… c’était le vrai bracelet Soleil d’or, le bracelet du sacrifice… celui que, tous les dix ans, depuis la mort du dernier roi inca, Atahualpa, brûlé vif par Pizarre, les prêtres incas envoyèrent à celle qui fut choisie pour être l’épouse du Soleil, et qui devait être murée vivante !… Le pauvre Orellana en a assez parlé du bracelet Soleil d’or !… Toute la ville en a parlé !…

— Oui, oui, ma sœur !… Toute la ville a bien de l’imagination aux environs de l’Interaymi !… et le marquis se penchant vers François-Gaspard :

— Vous ne sauriez vous douter, mon cher illustre hôte, du mal que nous avons à la Société de Géographie et d’Archéologie… pour nous débarrasser de toutes ces légendes… Vous qui êtes un vrai savant !…

— Oh ! le savant ne doit pas dédaigner les légendes, répondit l’académicien, et je vous dirai que, pour mon compte, je suis enchanté de mon voyage et bien heureux d’être tombé dans un pays où elles sont encore si vivantes !…

À ce moment, un domestique entra et se dirigea vers Marie-Thérèse. Il portait un léger registre et une petite boîte.

— Objet recommandé ! dit-il… Le facteur est déjà venu tantôt et je lui ai dit de repasser ce soir… Mademoiselle doit signer ici !…

Marie-Thérèse signa.

— Tiens ! fit-elle, cela vient de Cajamarca !… Mais je ne connais personne à Cajamarca !… Qu’est-ce que ça peut bien être que ça ?… Vous permettez ?

Et elle déficela, décacheta, ouvrit la petite boîte de bois.

— Un bracelet ! s’écria-t-elle en riant un peu nerveusement. Eh bien ! Voilà une coïncidence bien amusante !… mais c’est le bracelet Soleil d’or !… Ma parole !… le bracelet de l’épouse du Soleil !…

Tous s’étaient levés, excepté les deux vieilles qui n’en avaient pas la force. Et tous les yeux étaient sur le lourd anneau de vieil or bruni, avec son disque de soleil dont les rayons paraissaient éteints, encrassés par la poussière des siècles.

— Ah ! bien !… c’est une bonne plaisanterie ! fit en riant Marie-Thérèse…

— Parbleu !… s’écria le marquis, dont la voix était légèrement changée, elle est bien bonne !… C’est la vengeance, jolie, du reste et très élégante, de ce brave Alonso de Cuelar, dont tu viens de refuser la main. Il me l’avait bien dit, avec son triste et aimable sourire : « Je me vengerai de la Vierge du Soleil !… » Tu sais bien que tout le monde au Cercle t’appelle la Vierge du Soleil ! puisque tu ne veux pas te marier !… Mais qu’est-ce que vous avez à faire une tête comme ça, vous autres !

Et, se tournant vers les deux vieilles :

— Quoi ? tout de même, vous n’allez pas vous rendre malades pour une simple farce !

Marie-Thérèse faisait admirer le bracelet à François-Gaspard et à Raymond.

— Mon père, vous direz à don Alonso que j’accepte son cadeau et que je le porterai en gage de notre bonne amitié… Il est vraiment très joli !… On ne fait plus de ces bijoux-là !… Qu’en dites-vous, Monsieur Ozoux ?

— Moi ?… répondit François-Gaspard, je jurerais que ce bracelet a quatre ou cinq cents ans… au moins !

— On trouve encore de ces trésors dans les fouilles autour des tombes royales, mais ils se font rares… Je ne m’étonne pas que don Alonso soit allé chercher celui-ci jusqu’à Cajamarca ! dit le marquis.

— Où est-ce, Cajamarca ? demanda Raymond.

— Jeune ignorant !… fit l’oncle, sache que Cajamarca est tout simplement l’ancienne Caxamarxa des Incas, la seconde capitale de leur empire au temps de Pizarre…

— Et la ville où leur dernier roi fut brûlé vif ! fit entendre la voix expirante de la tante Agnès.

On se précipita vers elle, car elle se trouvait mal. Il fallut la porter dans son appartement. La vieille Irène suivait, plus pâle que sa guimpe, et faisant avec son pouce, sur son front, le signe de la croix.



QUI A OFFERT LE
BRACELET ?


Le lendemain de son arrivée à Lima, l’oncle François-Gaspard fut reçu solennellement par la Société de Géographie, dont il sut célébrer l’œuvre magnifique, les travaux archéologiques, statistiques, hydrographiques[6] avec une émotion scientifique qui fut bientôt partagée par tous ceux qui étaient là. Son succès fut grand et le génie français, à son tour, fut loué dans sa personne. Toutefois, le plus heureux, le plus fier, était encore Christobal, qui prenait sa part de la gloire de l’académicien Ozoux. À la sortie de cette séance mémorable, à laquelle assistèrent naturellement Raymond et Marie-Thérèse, laquelle avait mis son bracelet en dépit des pleurnicheries des deux vieilles, le marquis rencontra don Alonso de Cuelar, un charmant jeune homme.

— Mon cher ami, lui dit-il, je vous croyais à Cajamarca.

Don Alonso ouvrit des yeux énormes. Il ne comprenait pas.

— Écoutez, Cuelar !… ne faites pas l’étonné. Je ne me fâcherai pas. Vous vous êtes gracieusement vengé du refus de Marie-Thérèse.

— Moi ?…

— Allons donc ! le bracelet !

— Quel bracelet ?

À ce moment, Marie-Thérèse et Raymond rejoignirent le marquis. Marie-Thérèse avait vu que son père s’entretenait en riant avec don Alonso et elle ne doutait point que le mystère du bracelet fût déjà éclairci.

— Merci, ami !… fit-elle en tendant la main à don Alonso, la main où glissait le lourd bijou… vous voyez ! je le porte en gage de notre bonne amitié.

— Mais je ne me serais pas permis !… protesta le jeune homme en regardant tour à tour le marquis, Marie-Thérèse et Raymond…

— Vous parlez sérieusement ?… Ce n’est pas vous ?…

— Je vous jure !… mais quelle est cette histoire !… et quel singulier bijou est-ce là ?…

— Vous ne le reconnaissez pas ?… C’est, paraît-il, le bracelet Soleil d’or que les prêtres indiens envoient toujours à l’épouse du Soleil, à la fête décennale de l’Interaymi ! reprit, en lui souriant comme une enfant espiègle, Marie-Thérèse, car elle n’était point encore bien convaincue par les protestations de celui qui avait vainement demandé sa main… Et comme c’est vous qui avez lancé le surnom dont on me salue partout maintenant à Lima, nous avions pensé que vous aviez voulu, malgré tout, être gracieux avec la Vierge du Soleil !…

— Ma foi, c’est moi qui ai tort de n’avoir pas pensé à cela ! soupira don Alonso. C’était, en effet, très gentil, historique et ingénieux ! et, puisque vous deviez le porter, je ne me pardonnerai jamais de n’avoir pas eu l’admirable imagination de vous envoyer ce bracelet-là ! Le mérite en revient certainement à l’un de ces malheureux amis qui ont brigué le même honneur que moi, señorita, et qui n’ont pas été plus heureux !… Tenez, voilà justement Pedro Ribera qui passe, sombre et sournois. Ma parole ! Il a bien l’air d’avoir fait le coup !…

Et il l’appela. Mais pas plus que Cuelar, Ribera ne savait ce dont on lui parlait. Comme lui il s’extasia sur l’étrangeté du bijou et comme lui il regretta de ne pas l’avoir envoyé.

Le marquis commençait à être agacé et il regrettait maintenant d’avoir parlé du bijou à ces messieurs. Il ne pouvait sans être ridicule leur demander de taire une aventure qui, après tout, n’était point bien méchante, et il savait que, dans deux heures, sur la promenade, au glacier, aux thés, à la plaza Mayor, on ne parlerait que du mystérieux bracelet de la Vierge du Soleil. Marie-Thérèse comprit très bien ce qui se passait dans l’esprit de son père.

— Écoute, papa, ce bracelet maintenant est ridicule ! En attendant que celui qui nous a fait cette petite surprise veuille prendre la peine de se dévoiler… qu’il disparaisse !… et n’en parlons plus !…

Sur quoi elle l’ôta, d’un geste gracieux, et l’enfouit dans son sac à main.

— Moi, j’ai une pensée, dit Raymond. Si c’était Huascar ?

— Huascar ? pourquoi Huascar ? demanda le marquis.

— Dame ! voilà un vieux bijou indien… comme je ne connais que cet Indien-là, et que je sais qu’il est très dévoué à votre maison, je puis imaginer qu’il n’aura peut-être rien trouvé de mieux que de faire cadeau à votre fille d’un bracelet qu’il aurait trouvé et dont il ne saurait que faire !…

— N’en parlons plus !… n’en parlons plus !… fit Marie-Thérèse, légèrement rougissante, et, que ce soit Huascar ou un autre, cela ne m’importe plus !… Et puis, ne soyons pas si impatients… nous allons peut-être voir arriver demain ou après-demain à la maison, un ami de papa, retour de la Sierra, qui me dira en me baisant la main : « Eh bien ! vous ne portez pas mon petit cadeau ? »

— Dame ! il faudra bien que ça se passe ainsi un jour ou l’autre, fit Raymond avec une très tranquille désinvolture.

Le marquis qui, lui, tout au fond était un peu troublé, remarqua aussitôt ce bel air dégagé de Raymond. Il ne lui parut point naturel.

— Je parie que c’est vous ! s’écria-t-il déjà joyeux.

— Quoi ? Moi ?… j’arrive… comment voulez-vous que ce soit moi ?…

— Vous pouvez avoir acheté ce bijou à l’escale de Guayaquil et l’avoir expédié à un correspondant français de Cajamarca pour être réexpédié ici !… oui ! oui !… vous avez voulu vous annoncer !… Vous avez dû lire la légende du bracelet Soleil d’or dans un des livres de votre oncle !…

— Papa ! Papa !… M. Ozoux est un jeune homme sérieux… un ingénieur qui est venu au Pérou pour essayer d’assécher les mines d’or de Cuzco, grâce à un nouveau siphon…

— Oui, oui ! tu m’en as déjà parlé de ce siphon… cela ne l’empêche pas d’envoyer un bracelet.

— À quel titre, mon père ?…

— Au titre de fiancé, ma fille !…

Cette fois, Marie-Thérèse rougit jusqu’aux oreilles et Raymond toussa et sourit d’un air fort niais. Le marquis les dévisageait avec malice et obstination tous les deux.

— Hein ! dites que ça n’est pas vrai !… si tu crois que je n’ai rien deviné !… Me prends-tu pour un sot !… je savais bien que tu avais laissé un petit coin de ton cœur là-bas, à Paris, et ce n’était que pour en être sûr que je t’ai amené tant de jolis prétendants. Ah ! Monsieur Ozoux, je l’ai éprouvée, elle vous aime bien !… et vous êtes un heureux gaillard !…

— Monsieur… balbutia le pauvre Raymond, qui avait les larmes aux yeux… Monsieur, je vous assure… jamais… je ne peux pas… je ne pouvais pas avoir la pensée…

— Taisez-vous !… Et remettez vous-même le bracelet de vos fiançailles au bras de Marie-Thérèse !…

— Avec quelle joie ! cette fois ! répondit la jeune fille… et, après avoir regardé autour d’elle pour s’assurer que, dans le coin où ils se trouvaient, il n’y avait point de gêneurs, elle sauta au cou de son père ou plutôt elle éleva son père dans ses bras, l’embrassa tendrement, le déposa, se retourna vers Raymond et, ouvrant son sac devant le jeune homme, lui murmura rapidement à l’oreille :

— Dites donc que c’est vous qui l’avez envoyé !… qu’est-ce que ça peut vous faire ?…

Raymond passa l’anneau en tremblant au bras de Marie-Thérèse. Les oreilles lui sonnaient de si furieuses cloches qu’il lui était impossible d’entendre les paroles de triomphe du marquis, lequel rayonnait d’avoir deviné le mystère des amoureux et du bracelet Soleil d’or… Raymond se contentait d’approuver de la tête tout ce que l’autre disait.

— Ah ! bien ! comme on dit à Paris, termina Christobal, vous pouvez vous vanter de nous avoir « fait marcher » !…

Et il courut à la recherche de l’oncle François-Gaspard auquel on offrait un Champagne d’honneur.



UNE PARTIE DE BOULES
AVEC DES CRÂNES


Raymond et Marie-Thérèse restèrent seuls quelques secondes pendant lesquelles ils se regardèrent avec tendresse. Et puis, tout de suite, ils furent rappelés aux contingences par la ruée enthousiaste de toute la gent géographique. Les deux jeunes gens se laissèrent entraîner par le flot.

— Mais que dira votre père, demanda Raymond, quand celui qui a véritablement envoyé le bracelet se fera connaître ?

— Eh bien ! il nous pardonnera !… je ne vous ai fait mentir que pour le rassurer… car, entre nous, les histoires de la tante Agnès et d’Irène ne l’ont pas laissé tout à fait indifférent… c’est un petit enfant, mon papa. Nous l’aimerons bien, n’est-ce pas ?

Les voitures officielles, les calèches étaient déjà envahies par les membres de la Société qui se disposaient à aller faire visiter à François-Gaspard, les dernières fouilles incaïques aux environs de la ville, puis à prendre le chemin de fer pour les fouilles d’Ancouf. Le marquis était assis en face de l’académicien et tous deux étaient radieux. Marie-Thérèse, au passage, les salua et leur cria qu’ils allaient bientôt les rejoindre. En effet, il était entendu que ce soir-là, on se retrouverait pour y dîner et passer la nuit à la villa que le marquis possédait au bord de la mer, entre Lima et Ancon, ce qui permettrait à François-Gaspard de se livrer, dès le lendemain matin, à sa passion scientifique, car cette demeure estivale, déjà encombrée, comme un musée, des derniers trésors historiques arrachés à la terre, s’élevait au centre des fouilles mêmes.

Cependant, les deux jeunes gens, moins amateurs des choses de la mort que MM. les membres de la Société de Géographie et d’Archéologie, s’attardèrent à Lima que Marie-Thérèse voulait faire apprécier et aimer à Raymond. Ce n’est qu’après une longue promenade sur le paseo de Amancaes qu’ils songèrent à aller rejoindre le cortège. Ils partirent en auto, par un chemin impossible, déjà menacés par l’approche du soir et puis suivis par le vol sinistre des gallinazos, ces vautours noirs toujours affamés que l’on tolère cependant dans les rues, au Pérou, et même que l’on respecte, car les municipalités leur savent gré de contribuer à la propreté des rues.

L’auto avançait dans une plaine immense où se succédaient les haciendas, les poireros, prairies où se fait l’élevage des chevaux et séparées entre elles par des tapias, sorte de petits murs en terre d’un mètre environ. Et puis la plaine n’offrit plus guère à la vue que du sable, vaste étendue lugubre, toute jonchée d’ossements, étalant les restes des malheureux que les collectionneurs ont déterrés et laissé blanchir au soleil.

— Eh bien ! c’est gai par ici ! s’exclama Raymond.

Marie-Thérèse, tout en ne cessant de gouverner pour le mieux sa voiture, montra du doigt quelques métis qui avaient abandonné la garde des chevaux, au coin d’une hacienda, pour faire une partie de boules avec des crânes magnifiques : un tibia servait de but[7].

Ils arrivèrent bientôt aux environs d’Ancon où ils retrouvèrent le marquis, et François-Gaspard, et toute la société qui se promenait parmi les huacas les plus importantes, cimetières indiens du temps des Incas. Le terrain entier était rempli d’obscures cavités. Dans chacune d’elles avait dormi une momie que l’on avait arrachée à son sommeil millénaire. Raymond et Marie-Thérèse étaient descendus d’auto, mais ne s’étaient pas joints aux groupes. Ils se promenaient isolés, tristes, au milieu de ces débris funèbres. Ils s’étaient débarrassés de l’auto que le boy avait conduite à son garage d’Ancon.

— Pourquoi ne pas laisser dormir en paix les morts quand la vie est si belle ? fit la jeune fille en serrant la main de Raymond.

Celui-ci la fit asseoir sur un monticule, à l’abri de tous les regards, et il se mit à genoux près d’elle, et il lui jura qu’il l’aimerait toute sa vie, il lui jura cela sur tous les morts qui étaient là. Et ils joignirent leurs lèvres au milieu de cet affreux cimetière. Le bruit d’un discours les fit revenir aux choses de la mort.

Le président de la Société, suivi de tout son monde, expliquait les travaux au fur et à mesure qu’il passait devant les fouilles les plus fraîches.

— En se promenant dans cette nécropole, on peut évoquer, disait-il, l’ombre des Incas, et se croire un instant au milieu d’eux !… Voici un trou de deux mètres au fond duquel on a trouvé un paquet couvert de sable. C’était le chien qu’on sacrifiait sur la tombe du maître et qui devait l’accompagner avec sa femme et ses principaux serviteurs ; le chien portait encore au cou la corde qui l’avait étranglé et ses pattes étaient ligotées. Puis nous trouvâmes le cadavre de l’épouse qui, elle aussi, avait une corde au cou et qui avait dû être étranglée comme le chien, peut-être parce qu’elle n’avait pas eu le courage de se donner la mort elle-même. Enfin, nous eûmes la joie d’entendre l’ouvrier s’écrier : « Aqui esta el muerto ! » (Voici le mort !), car, pour l’Indien, les cadavres autres que celui du maître ne sont, en aucune façon, dignes d’intérêt. Et, bientôt, en effet, le chef lui-même, – gros rouleau d’étoffes – dépassait la fosse et était déposé ici à mes pieds. Nous avons déroulé les liens et les tissus dont il était enveloppé. Les tissus et la momie étaient dans un état de conservation extraordinaire… la peau adhérait encore aux os de la face et le chef avait conservé tous ses cheveux et toutes ses dents. Les Égyptiens ne faisaient pas mieux, Messieurs !…[8].

À ce moment, il y eut un certain tumulte et le bruit se répandit que les ouvriers venaient de faire une découverte sensationnelle, celle de trois grands chefs Incas avec des têtes extraordinaires !

Les groupes revinrent sur leurs pas et Raymond et Thérèse les suivirent. Alors ils assistèrent à une exhumation de momies vraiment fantastique.

D’abord, dans ces dernières tombes, on avait trouvé des petits sacs, pleins de grains de maïs et de feuilles de coca, des jarres qui avaient dû être emplies de chicha, tout le viatique enfin pour le grand voyage. Et puis des vases d’or, des amphores d’argent, des coupes, des statuettes martelées, des bijoux : tout un trésor qu’un coup de pioche venait de révéler et qui avait été déposé au bord de la fosse. Enfin les momies des trois chefs étaient déterrées ou plutôt désensablées avec mille précautions. Et un membre de la Société leur avait déjà découvert le visage… Et ce fut presque terrible…

Pour comprendre ce que Raymond et Marie-Thérèse furent des premiers à apercevoir, il faut savoir que chez les Incas, comme du reste, de nos jours encore, chez les Basques de la montagne, on faisait prendre aux crânes vivants la forme que l’on voulait. Les crânes des bébés étaient déformés au moyen d’éclisses, de planches rapprochées et serrées de cordes : tantôt le sommet de la tête était façonné en cône ; tantôt il était aplati et se développait latéralement ; tantôt on en faisait une énorme citrouille, etc.… On est maintenant fixé sur le motif de ces différentes déformations : les Incas n’ignoraient point les sciences phrénologiques et, précurseurs de Gall et de Spezhurn, ils essayaient de développer telle ou telle qualité guerrière ou intellectuelle en augmentant telle ou telle partie du cerveau. Mais il est établi que cette déformation n’était permise que pour les enfants de l’Inca qui étaient destinés aux plus hautes fonctions. Le peuple était condamné à vivre avec son crâne et son cerveau ordinaires.

Donc les trois têtes des trois chefs apparurent : quelle apparition !

L’une de ces têtes était cunéiforme, c’est-à-dire qu’elle montait tel un énorme pain de sucre. Et c’était une chose hideuse que ce front de cauchemar, de bête d’apocalypse, entouré de ses cheveux qui semblaient encore vivants, doucement agités par la brise de mer ; la seconde tête était aplatie comme une casquette, casquette-crâne très rejetée en arrière. La troisième ressemblait à une véritable boîte carrée, à une petite valise[9].



DES FANTÔMES
SUR UN BALCON


Marie-Thérèse recula devant cette triple horreur et entraîna son fiancé, en dépit de la curiosité que celui-ci manifestait, loin de toutes ces violations de sépulture. Ils s’en furent ainsi jusqu’à la plage qui, à Ancon, est généralement douce et apaisante. Le flot du Pacifique y vient mourir dans un calme absolu. Les courants et la houle y sont peu sensibles. Une grande paix vient du large. Les Liménéens ont fait de ce coin de mer une station balnéaire des plus connues, mais qui, en cette saison était encore déserte. Marie-Thérèse et Raymond arrivèrent en vue de la villa du marquis de la Torre à la nuit tombante et encore sous l’impression des étranges figures de morts qu’ils venaient d’apercevoir. C’est en vain qu’ils voulaient en rire et qu’ils essayaient d’en plaisanter. La brise qui, au brusque coucher du soleil, s’était élevée plus forte, soulevait dans l’ombre de pâles et légers tourbillons de sable qui, autour d’eux, semblaient autant de fantômes accourus du fond des huacas pour leur reprocher leur impiété et leur sacrilège. Ces jeunes gens n’avaient point coutume de « se monter l’imagination ». Cependant ils furent heureux d’être abordés, devant la villa, par un énorme majordomo, le valet de chambre de Christobal, bien en chair et en os, qui leur apprit que le marquis et François-Gaspard étaient déjà arrivés. Une petite domestique quichua, nommée Concha, se jeta avec les démonstrations coutumières de l’amour et de la servitude au pied de sa maîtresse en lui affirmant qu’elle, Concha, avait été certainement morte pendant son absence et qu’elle ne vivait qu’en sa présence véritablement !

— Voilà comme nous les avons ici pour huit soles par mois, fit Marie-Thérèse, tout à fait remise de ses émotions et reprise par les détails du ménage. Et encore, cette petite fait admirablement le puchero, un pot-au-feu créole dont vous me donnerez des nouvelles, mon cher Raymond.

— Maîtresse ! fit la petite en souriant avec bonheur de ses énormes lèvres, qui lui barraient toute la figure, je vous ai préparé le locro que vous aimez tant.

Ce soir-là, le dîner fut vite expédié, car tout le monde était fatigué et François-Gaspard devait se lever à la première heure du jour. Raymond et Thérèse s’étaient très prosaïquement bourrés de locro, maïs cuit à l’eau au sucre avec des petits morceaux de viande, le tout relevé de piment et arrosé de chicha, la piquette de rigueur pour ces mets populaires, et, quand ils se retrouvèrent au premier étage, prêt à se séparer sur le seuil de leurs chambres, ils purent se rappeler en riant d’eux-mêmes, leurs transes passagères, sur la plage, après leur fuite du huacas. La main de Marie-Thérèse s’attardait dans celle de Raymond.

— Bonne nuit à la Vierge du Soleil ! fit le jeune homme, et il posa un baiser sur le disque de soleil lui-même qui brillait au poignet de sa fiancée… Tout de même, vous n’allez pas dormir avec ce bracelet qui vient d’on ne sait où, d’on ne sait qui…

— Il m’est cher à partir d’aujourd’hui… et puisque vous y avez posé vos lèvres, Raymond, je le garde !… je ne veux point d’autre gage de notre bonheur…

Et elle entra dans sa chambre…

Elle n’en avait pas plutôt passé la porte qu’elle poussait un cri terrible et reparaissait, affolée, sur le palier…

— Ils sont là !… Ils sont là !… balbutiait-elle avec toutes les marques du plus grand effroi.

— Quoi ?… qui ?… interrogea Raymond épouvanté de la voir dans un si singulier état d’agitation et de tremblement nerveux. Elle claquait des dents.

Les trois crânes vivants !…

— Marie-Thérèse, est-ce que vous devenez folle ?…

— Je vous dis qu’ils sont là tous les trois, les trois crânes vivants appuyés à la vitre de mon balcon !… Ils m’ont regardée entrer dans la chambre avec des yeux épouvantables… mais avec des yeux vivants, des yeux qui ont retrouvé leurs prunelles. Raymond ! Raymond ! non ! non ! n’entrez pas… appelez papa !

Le jeune homme pénétra dans la chambre avec la lumière qui vacillait encore dans la main de Marie-Thérèse. Il alla au balcon, ouvrit la porte-fenêtre qui donnait d’un côté sur un coin de la mer, et de l’autre sur le panorama lunaire de la plaine où, pendant le jour, les pioches sacrilèges avaient violé les demeures millénaires des morts !… Et il ne vit rien qui ne fût tout à fait normal. Il se retourna vers la jeune fille qui s’appuyait, toujours tremblante, à la porte et il lui dit qu’elle avait été certainement victime d’une hallucination…

— Voyons, Marie-Thérèse, vous qui êtes si raisonnable…

— Raymond, je vous dis que je les ai vus !…

— Mais enfin, qu’est-ce que vous avez vu ?…

— Là, sur le balcon, derrière la vitre… les trois crânes des chefs incas, les trois abominables crânes vivants, qui me regardaient !…

— Mais enfin, Marie-Thérèse, revenez à vous ! Vous savez bien que nous les avons vu tirer sur le bord de la fosse… Ils y sont peut-être encore… comment voulez-vous qu’ils viennent se promener sur votre balcon ?… Vous croyez aux revenants, aux fantômes !…

— Mais non !… mais non !… mais je vous dis que ceux que j’ai vus n’étaient pas morts, qu’ils étaient vivants !…

Raymond, pour la rassurer, crut devoir éclater de rire.

— Ne riez pas ! ne riez pas !… Je les ai bien reconnus, allez ! exactement. Ils y étaient tous les trois : la casquette-crâne, le crâne pain de sucre et le crâne petite valise ! Exactement, exactement !… qu’est-ce qu’ils venaient faire là, pourriez-vous me le dire ?…

Christobal, attiré par le bruit que faisaient les deux jeunes gens, s’amusa de la peur enfantine de Marie-Thérèse. L’oncle François-Gaspard se montra, lui aussi, en bonnet de coton. Sa vue fit rire tout le monde, excepté cependant Marie-Thérèse. Pour la rassurer, le majordome dut faire le tour de la maison. Il rentra sans avoir rien vu de suspect.

— Ce sont tous les morts de tantôt qui t’ont monté la tête, ma pauvre enfant, je te croyais tout de même plus sérieuse que cela… dit Christobal.

Elle ne voulut point coucher dans sa chambre et elle en fit préparer une autre à l’autre bout de la villa. Raymond, pendant ce temps, parvenait à lui faire entendre raison. Elle comprenait enfin qu’elle avait été, qu’elle ne pouvait qu’avoir été troublée par les visions funèbres de l’après-midi… et elle fut enfin d’avis que les crânes des morts ne reviennent pas se promener vivants derrière les fenêtres des demoiselles.

Elle se trouva même un peu niaise, entraîna Raymond sur le balcon du salon du premier étage pour pouvoir lui confesser à lui, qui la croyait si sage, si raisonnable, combien elle avait honte d’elle-même.

Ce balcon surplombait la mer dont le flot venait mourir de ce côté, au pied du mur de la villa. L’immense paix de l’océan finit par la calmer tout à fait. Alors, posément, elle ôta son bracelet.

— C’est lui, fit-elle, qui peut-être m’inquiète. En vérité, avant d’avoir passé à mon poignet ce bracelet inconnu, je n’avais jamais été assez sotte pour voir des fantômes derrière mes fenêtres…

Et elle jeta le bracelet dans la mer.

Raymond n’arrêta point son geste.

— Ma foi, dit-il, je ne suis point fâché de cette solution !… Je vous offrirai une « alliance » comme tout bon bourgeois de chez nous et, au moins, on saura de chez quel bijoutier elle vient !…

Chacun s’en fut se reposer. La nuit se passa sans incident. Mais, vers sept heures du matin, un horrible cri, parti de la chambre occupée par Marie-Thérèse, faisait se précipiter de ce côté Raymond et les domestiques…

Ils pénétrèrent dans l’appartement. Marie-Thérèse était assise sur son lit, la poitrine haletante, les yeux hagards. Elle fixait son poignet. Marie-Thérèse venait de se réveiller avec le bracelet Soleil d’or !…

  1. Copyright by Gaston Leroux, 1912.
  2. Lire le Pérou Économique de M. Paul Walle.
  3. Ondegardo. Rel. Prim.
    Le mot Mamacona signifiait « matrone », « mama », la première moitié de ce mot composé signifiant « mère ». Voir aussi Garcilasso.
  4. Pedro Pizarro, Descub. y Conq.
  5. À ce sujet voici ce que dit Paul Walle dans son Pérou :
    « C’étaient des gens pratiques que les Incas et qui, même pendant leurs jeux ou leurs assemblées, n’aimaient pas à être surpris par l’ennemi. Et de cette place même du Rodadero partait un souterrain qui avait plusieurs issues : l’une aboutissait à la colline fortifiée ; l’autre allait jusqu’à l’entrée même de Cuzco ; une autre, plus longue, débouchait à l’endroit où est actuellement l’église Santo-Domingo, édifiée sur le temple du Soleil, situé à l’autre bout de la ville. Mais ces souterrains si intéressants, qui pourraient être un si beau sujet d’études pour l’amateur, ont été obstrués, claustrés par ordre du gouvernement, sous prétexte que plusieurs personnes s’y étaient perdues ! »
  6. Cette Société a été chargée également de continuer l’œuvre de Raimondi : El Perus. Travail immense, dont tous ceux qui parlent du Pérou sont tributaires.
  7. Voyage de L. et J. Verbrugghe au Pérou.
  8. M. Paul Walle, qui a visité le Pérou, dit dans son livre :
    « Les voyageurs se rendent à Ancon pour y voir les cimetières souterrains de période incaïque ensevelis sous les dunes de sable. Le spectacle, s’il est instructif, n’est guère attrayant, et il faut avoir les nerfs peu sensibles pour considérer sans horreur ni dégoût le spectacle qu’offre l’espace immense où les Incas avaient établi leur nécropole.
    « De tous côtés, au bord des dunes, à côté des huacas, éventrées et béantes, on aperçoit des tronçons de momies, des crânes encore pourvus de leur chevelure, des bras, des jambes recouverts de lambeaux de peau jaunie et racornie, le tout mêlé à une multitude de débris de poterie et à des linges en guenilles. »
  9. Le docteur Morton signale la présence en Amérique de quatre déformations artificielles :
    La tête cunéiforme (déformation occipito-frontale).
    La tête symétrique allongée (déformation fronto-sincipito-pariétale).
    La tête irrégulièrement comprimée et dilatée.
    La tête quadrangulaire.
    Le docteur Gorsse, lui, en ajoute douze autres.