L’Épreuve de la Pologne/03

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Nos enquêtes
L’épreuve de la Pologne


III. — QUESTIONS SOCIALES. — LA QUESTION JUIVE [1]


QUESTIONS SOCIALES

M. Stanislas Grabski m’avait donné rendez-vous au palais de la Diète. Frère du ministre des Finances actuel, alors président du Conseil, M. S. Grabski avait présidé lui-même quelque temps la Commission des Affaires extérieures. Il donna sa démission, le jour où les partis s’avisèrent de vouloir être tous représentés dans le ministère des Affaires étrangères. M. Dombski, député populiste, partagea alors avec M. Dombrowski, de l’Union nationale populaire, les fonctions de sous-secrétaire d’Etat. Cette singulière combinaison ne devait d’ailleurs pas durer longtemps.

Long, sec, les yeux très vifs abrités derrière un lorgnon cerclé d’or, M. Stanislas Grabski offre plutôt l’apparence d’un universitaire que celle d’un homme d’Etat. De fait, il est professeur, historien et économiste. Dans la conversation, il expose plus qu’il ne discute ; sa parole est nette et précise ; ses propos s’enchainent avec une logique si rigoureuse, qu’il est aussi aisé de les retenir que difficile de les interrompre. « Allons au jardin, me dit-il, nous y serons mieux pour causer ; » et il me guida vers les magnifiques ombrages qui entourent l’Institut Marie. Une heure durant, nous arpentâmes les allées désertes ; tout en marchant, M. Grabski m’expliquait la structure sociale de son pays : — Nous souffrons et nous souffrirons longtemps encore, me disait-il, du fait que pendant un siècle et demi la Pologne s’est développée dans une prison ; L’évolution sociale de la France s’est faite au grand jour, tout l’univers en était témoin : aussi était-il possible à ceux qui avaient étudié l’histoire de votre pays de démêler, à travers la violence confuse des grandes crises, la permanence de certaines directions. Même aux plus mauvais jours de la guerre, ceux qui connaissaient la France n’ont point douté de sa victoire. Mais la Pologne ? Personne, à l’étranger, ne l’a vue vivre et se transformer ; nul ne se doute de ce qu’était hier, de ce qu’est aujourd’hui le peuple polonais. Ainsi s’expliquent la surprise qu’a produite dans certains milieux européens l’événement de notre résurrection, et la défiance qu’on y éprouve à l’égard de notre durée. Et pourtant, chez nous aussi, le présent est une conséquence logique, inévitable du passé : ce qui s’est produit ne pouvait pas ne point se produire.

« Rappelez-vous d’abord nos origines. Alors que d’autres nations, en Europe, comme l’Angleterre, comme la Bohême, comme la France elle-même, se sont formées par une coopération avec les Germains, la Pologne s’est constituée par une résistance à l’élément germanique. La Poméranie et la Silésie sont les seules de nos contrées où la race germanique fut alors mêlée à la nôtre. Partagé entre la double nécessité de pourvoir à son existence et de la défendre, notre peuple fut tout ensemble agriculteur et guerrier. Seulement, dans l’Etat polonais, les rôles n’étaient pas divisés : c’étaient les mêmes hommes qui, tour à tour, labouraient la terre et prenaient les armes pour courir sus à l’ennemi. Qu’était-ce que la noblesse polonaise, qui formait à peu près un dixième de la population totale du pays ? C’étaient les paysans, anoblis après une expédition victorieuse, en récompense du service militaire qu’ils avaient prêté. La paix rétablie pour quelque temps, ces paysans devenus nobles restaient paysans et ne cessaient point de cultiver la terre.

« Nos paysans d’aujourd’hui sont les successeurs immédiats de l’ancienne noblesse polonaise. Ils constituent la classe dominante de l’Etat moderne, comme la noblesse formait celle de l’État d’autrefois. On retrouve en eux, comme on trouvait en elle, ce mélange déconcertant d’égoïsme et d’héroïsme : tant que la menace est lointaine, ou ne les vise pas directement, ils affectent de la méconnaître, ne regardent que l’intérêt particulier de leur classe et lui sacrifient impitoyablement tout le reste ; le danger devient-il pressant, immédiat ? Ces mêmes paysans ne pensent plus ni à leurs biens, ni à leur vie ; fidèles à l’antique tradition, ils laissent tout pour courir à la frontière et défendre le pays. Avec quelle bravoure folle ils se battent, ces gens qui, l’instant d’avant, semblaient indifférents à la cause nationale et uniquement préoccupés de leurs petites affaires, vous l’avez pu constater vous-même.

« Or ces paysans, en Pologne, forment 80 pour 100 de la population ; et ils sont aujourd’hui, pour la plupart, pauvres et ignorants. Ils sont pauvres, parce qu’ils sont trop nombreux et que si, comme le demandent quelques politiciens, la terre cultivable était également divisée entre eux, chacun disposerait d’un peu moins de deux hectares, alors qu’il faut chez nous dix hectares de terre pour nourrir une famille. Croyez-moi : lorsque nous revendiquons certains territoires de l’Ukraine et de la Russie Blanche, ce n’est pas un fol esprit de conquête qui nous pousse, mais seulement la nécessité. Avec notre population actuelle, nous ne pouvons pas vivre, si nous n’obtenons ce que vous appelez à Paris « la frontière Dunowski. »

« Nos paysans sont ignorants, surtout ceux de l’ancien royaume. Le gouvernement russe les a volontairement tenus à l’écart de tout progrès. Il y avait peu d’écoles et l’instruction n’était pas obligatoire. Pas de chemins de fer, pas de routes : le paysan vivait loin de tout, dans une demi-barbarie. Vous avez pu voir dans nos villages la même cabane, sans fenêtres et sans cheminée, abriter pêle-mêle parents, enfants et animaux. Vous imaginez comment des idées politiques et sociales ont pu se développer dans un pareil milieu. Et cependant, cette classe matériellement et moralement indigente constitue à elle seule les quatre cinquièmes du peuple polonais. Le système électoral, la forme du gouvernement lui ont donné la prépondérance politique, ont mis, pour ainsi dire, le pouvoir en ses mains. Que faire ? Nous ne voulons rien changer au régime que nous avons choisi et qui est conforme à nos traditions et à notre esprit national ; la Pologne ne peut être qu’un État démocratique. Alors il faut changer la mentalité du paysan.

« Condition préalable : décongestionner les campagnes, rétablir en Pologne une sorte d’équilibre démographique. Nous avons deux moyens d’y parvenir ; transporter une partie des paysans de la Galicie et du Royaume dans les territoires de l’Est, qui sont relativement peu peuplés et mal cultivés ; attirer vers les villes une partie de la population des campagnes. Ces deux moyens, nous ne pouvons les mettre en œuvre sans le secours des Alliés. Il faut qu’on nous autorise à enfermer dans nos frontières les régions d’Ukraine et de Blanche-Russie où domine l’élément catholique et polonais ; et il faut qu’on nous mette en mesure de créer la grande industrie qui, lotit en transformant nos richesses naturelles selon les besoins de la consommation nationale et de l’exportation, retiendra dans les villes une certaine proportion de nos paysans et leur assurera, avec un plus grand bien-être matériel, les moyens de s’instruire et de se développer. Alors seulement la population restée dans les campagnes pourra respirer, s’étendre, sortir de son ignorance et de sa misère, pour entrer en même temps dans la vie civilisée et dans la vie nationale.

« Vous voyez que le problème est complexe, et qu’il est urgent : il ne s’agit pas seulement pour nous, en développant rapidement l’industrie, de produire, de couvrir nos besoins, et de nous assurer les valeurs d’échange indispensables à notre vie économique ; mais encore et surtout d’échapper à la révolution, à la ruine. Etablir, par une meilleure répartition démographique, l’équilibre nécessaire entre les campagnes et les villes, voilà le problème essentiel, le but primordial. Donner aux classes qui, de par leur nombre et leur importance, détiennent le pouvoir, les moyens de l’exercer utilement, c’est-à-dire au mieux des intérêts de toute la nation, telle est la tâche difficile qui nous incombe et qu’il nous faut accomplir sans retard, si nous voulons vivre, progresser, et non pas sombrer dans le désordre et dans l’anarchie. »


LE RÉGIME FONCIER, LA DIVISION DU SOL

M. Stanislas Grabski me révélait, sous une forme peut-être un peu théorique et abstraite, la cause profonde du malaise dont, au cours de mon voyage, j’avais vaguement aperçu les effets. Partout on m’avait dit : « la première question à résoudre, c’est la question agraire. » Même dans les milieux les plus conservateurs de la Galicie, j’avais entendu déclarer qu’une réforme agraire était indispensable. Mais quelle réforme ? Là-dessus, j’entendais émettre les opinions les plus contradictoires. Quand je voulus connaître les éléments statistiques du problème, le premier contact avec les chiffres me déconcerta, au lieu de m’éclairer. C’est en Galicie que la crise m’avait paru être le plus aiguë. Or c’est là que le sol est le plus divisé. Qu’avais-je rencontré dans la Galicie occidentale ? quelques très grands domaines : ceux de l’archiduc Charles-Etienne, ceux du comte Potocki, quelques autres, qui ne formaient ensemble que 9 p. 100 du territoire ; 80 p. 100 des propriétés foncières avaient moins de deux hectares, le classique lopin de terre, cultivé par le paysan qui le possède. En Posnanie, je trouvais des conditions très différentes : 50 p. 100 des domaines ayant une contenance de plus de 100 hectares, une propriété paysanne relativement rare, et… pas de crise.

Le professeur M… qui est galicien d’origine, et qui dirige à Poznan un important département de l’administration provinciale, voulut bien m’aider à interpréter les chiffres et à découvrir, sous leur apparente uniformité ; la réalité vivante et très diverse qu’ils expriment.

Lorsque vous étudiez la répartition du sol dans un pays, — me dit-il, vous avez toujours dans l’esprit un certain type, qui est celui de votre pays. En France, une grande division du sol, et la prépondérance de la propriété paysanne sont des indices et des causes réelles de richesse. Oubliez pour un instant les conditions particulières à la France : vous reconnaîtrez qu’il y a une limite au-delà de laquelle, plus le sol est divisé et moins il produit, et que cette limite varie en fonction de quelques facteurs comme la fertilité naturelle de la terre, la densité de la population, l’éducation technique des cultivateurs. En Galicie, cette limite est évidemment dépassée : le sol, morcelé à l’excès, ne suffit pas à nourrir une population trop dense. En Posnanie, cette limite est à peu près atteinte : le sol est réparti de manière à donner le maximum de production ; l’ouvrier agricole vit beaucoup mieux et plus aisément, en cultivant une terre qui ne lui appartient pas, que le paysan galicien en s’épuisant sur la parcelle trop étroite dont il est propriétaire. Voilà pourquoi, en Pologne, la crise agraire est plus violente dans les régions où le sol est plus divisé ; et voilà pourquoi il sera difficile de la résoudre par des mesures uniformément appliquées à tout à territoire polonais. « Les grands propriétaires de Galicie vous auront exposé leurs griefs contre le projet de réforme agraire ; ils vous auront dit que le morcellement du sol aurait pour conséquence de ruiner les industries dérivées de l’agriculture et l’agriculture elle-même. Ils n’ont raison qu’à moitié. Si l’on voulait procéder avec méthode en Galicie, il faudrait du même coup diviser la très grande propriété et reconstituer la propriété moyenne ; supprimer en même temps le domaine de plusieurs milliers d’hectares et le lopin d’un hectare et demi. Si l’on décrète une répartition mathématique du sol entre tous les habitants des campagnes, c’en est fait de certaines cultures qui ne peuvent être entreprises qu’en grand, de certaines industries comme celles du sucre, de l’alcool, de la fécule et de l’amidon ; et c’est aussi la fin d’une des traditions les plus précieuses de notre pays, celle qui retenait dans les campagnes une classe aisée, instruite, entreprenante : la classe des moyens propriétaires, qui constitue jusqu’à présent notre seule bourgeoisie. Dans toutes les familles polonaises, il y avait un agriculteur ; souvent deux des fils se partageaient l’administration du domaine, l’un dirigeant l’exploitation agricole, l’autre surveillant les fabriques. La disparition de cet usage serait un malheur pour la Pologne, au point de vue économique et au point de vue social.

« La grande difficulté du problème provient de notre situation géographique. Il n’y a pas une structure foncière en Pologne, il y en a au moins deux. En Galicie et dans l’ancien royaume domine le type oriental du grand domaine, maladroitement corrigé par l’attribution aux paysans de parcelles insuffisantes et médiocrement productives. Le type occidental est prépondérant en Posnanie, où se rencontre très fréquemment le « grand domaine paysan » d’une contenance de 20 à 50 hectares.

« A cette diversité de structure correspondent nécessairement des différences, soit dans la densité de la population, soit dans la stabilité. En 1910, ou comptait en Galicie 102 habitants par kilomètre carré ; il y en avait 98 dans le royaume, 72 en Posnanie, et seulement 67 en Prusse royale. Pour le paysan galicien, l’émigration était une nécessité ; mais l’émigration était le plus souvent temporaire. Les paysans ruthènes partis pour l’Amérique n’en revenaient plus ; les paysans polonais rentraient chez eux au bout de quelques années et avec leurs économies achetaient de la terre. D’autres travaillaient chaque année quelques mois en Allemagne, et le reste du temps dans leur pays. Il en résultait de continuels changements dans la répartition du sol et dans son exploitation. En Posnanie, au cours des cinquante dernières années, le mouvement de la population s’est stabilisé. L’augmentation, qui avait été de 73 pour 100 entre 1816 et 1858, n’est plus que de 48 pour 100 entre 1858 et 1910. Peu à peu, on voit diminuer la grande émigration dirigée vers l’Allemagne occidentale et industrielle. Mais, tout en diminuant, cette émigration reste définitive : d’où sa stabilité de la division du sol.

« Les auteurs de la réforme agraire devront prévoir des règles et des modalités différentes, suivant les régions. Et, même en prenant cette précaution, ils n’atteindront pas le but qu’ils se proposent, si à une nouvelle répartition du sol ne correspondent pas un développement considérable de l’industrie et un mouvement continu d’émigration de la campagne vers les villes. »


M. WITOS ET LA RÉFORME AGRAIRE

Dès le 10 juillet 1919, la Diète polonaise, où les paysans forment le parti le plus nombreux, avait approuvé le principe d’une vaste réforme agraire : expropriation et morcellement des grands domaines publics, ecclésiastiques et privés, attribution de la terre à ceux qui la cultivent, etc. Cette décision avait été prise à une voix de majorité ; pour devenir exécutoire, elle devait être complétée par une loi réglant dans le détail la procédure et l’application de la réforme. Les efforts des conservateurs retardèrent quelque temps la discussion de cette loi ; au cours de l’été 1920, les événements politiques et militaires la rendirent inévitable : telle fut du moins l’opinion du gouvernement.

Le 15 juillet, comme je dînais à l’hôtel Bristol, à Varsovie, avec un ami polonais, un groupe de paysans, aux vestes de bure et aux longues bottes, traversa bruyamment la salle à manger. — Le comité directeur du Parti populiste vient fêter ici sa victoire, m’expliqua mon ami. Vous savez que la Diète a approuvé ce soir, à l’unanimité, le projet de loi sur la réforme agraire, dont Witos est le principal auteur. — Et lequel est Witos ?

— Celui qui n’a pas de cravate. Une seule fois, Witos a consenti à nouer une cravate autour de son col : c’était pendant la guerre, pour aller en Suisse. Si l’on voulait éviter des ennuis à la frontière, il fallait avoir l’air d’un bourgeois : Witos se résigna à ce déguisement.

L’homme sans cravate était de taille moyenne ; il avait les yeux noirs et vifs, la chevelure drue, les traits énergiques et un peu vulgaires : on ne lui eût pas donné beaucoup plus de quarante ans. Quinze jours plus tard, il était devenu le chef du gouvernement polonais.

M. Vincent Witos est un paysan de Galicie ; il possède et fait valoir lui-même un petit domaine d’une douzaine d’hectares. De bonne heure, il entra dans la vie politique, se fît élire député à la Diète de Galicie, puis au Reichsrath autrichien. A la Diète galicienne, le parti qu’il représentait, — Parti du peuple, — était fortement organisé depuis 1895. En 1907, il se divisa en deux fractions : les moyens propriétaires et les paysans riches formèrent le groupe Piast ; les petits paysans et les ouvriers agricoles, l’aile gauche du parti, se constituèrent en groupe indépendant. Les derniers choisirent pour chef M. Stapinski, tandis que les premiers confiaient à M. Witos la direction de leur parti. Au lendemain de l’indépendance, lorsque les ouvriers et les paysans de Lublin proclamèrent la république communiste, ils en offrirent la présidence à Witos, qui refusa. Le chef du Parti populaire est démocrate ; il est même radical en certaines matières ; mais il a le communisme en horreur. A l’Assemblée Constituante de Pologne, le groupe qu’il dirige compte quatre-vingt-quatre députés ; celui de Stapinski n’en a que onze.

Amis et adversaires reconnaissent à M. Witos une intelligence remarquable, une l’acuité d’assimilation rapide et une aptitude rare à la manœuvre parlementaire. Le chef du parti populaire a conscience de ses dons, mais il connaît aussi ses limites. N’ayant fréquenté que l’école primaire, il s’est formé lui-même une expérience, qui ne remplace pas en tous points l’instruction qui lui manque. Il ne parle que le polonais, et un peu l’allemand. L’histoire des autres nations lui est peu familière ; celle de son pays, il la connaît depuis qu’il y est mêlé. Aussi préférait-ii son rôle de chef de groupe aux responsabilités du pouvoir. « Si jamais j’accepte de devenir ministre, avait-il dit à un de ses amis, je vous autorise à déclarer que je ne suis qu’un imbécile. »

M. Witos n’est pas le premier parlementaire dont les circonstances aient, en cette matière, modifié les opinions. Mais on doit reconnaître qu’il fut difficile à convertir. Deux fois déjà, le chef de l’Etat lui avait demandé de former avec M. Daczynski un gouvernement de gauche, dont la majorité eut compris les socialistes et les paysans : deux fois M. Witos refusa. Lorsqu’il accepta enfin de prendre le pouvoir, les conditions étaient fort différentes : il s’agissait de constituer, non pas un cabinet de gauche, mais un cabinet de coalition qui, à l’heure critique que traversait la Pologne, la représentât tout entière. A côté des paysans et des socialistes, on trouve dans le ministère que préside M. Witos les leaders des deux grands partis de droite : MM. Skulski et Ladislas Grabski. En un moment où les succès des bolchevistes risquaient d’encourager les éléments malsains et subversifs, et tandis que le gouvernement de Moscou proclamait à grands fracas qu’il ne traiterait qu’avec les représentants du prolétariat polonais, la constitution à Varsovie d’un ministère vraiment national, associant tous les partis au pouvoir et à la responsabilité, a été une garantie précieuse pour la Pologne et pour ses alliés. On doit savoir gré à M. Witos d’avoir rendu ce service à son pays et à l’Europe ; et il est capable d’en rendre d’autres.

Convient-il de ranger au nombre de ses mérites le vote unanime du 15 juillet 1920, qui a définitivement sanctionné la réforme agraire en Pologne ? L’accord de tous les partis sur une matière aussi grave n’a pu être obtenu que par des efforts persévérants et habiles au point de vue parlementaire, par le triomphe de M. Witos, apôtre de la réforme, telle que le projet l’établit ; le sentiment du pays ne m’a point paru être aussi unanime que celui de l’Assemblée. J’ai recueilli sur ce sujet les avis les plus différents. Etant étranger, j’aurais mauvaise grâce à donner le mien : je me bornerai donc à marquer ici les grandes lignes de la réforme agraire polonaise.

Les biens fonciers sont divisés en un certain nombre de catégories et suivant cette division, seront mis successivement à la disposition des services publics chargée d’appliquer la réforme. 1re Catégorie : les domaines de l’État, biens du Fisc, majorats, biens provenant de la succession des anciens États copartageants.

2° Les biens appartenant aux membres des anciennes familles régnantes de ces mêmes États.

3° Les biens de l’ancienne Banque russe des Paysans et de l’ancienne Commission prussienne de Colonisation.

4° Les biens de mainmorte, terres appartenant aux évêchés, aux chapitres, aux cures et aux couvents.

5° Les biens ressortissant à des institutions publiques ou à diverses fondations.

6° Les domaines privés exploités irrégulièrement ou imparfaitement.

7° Les domaines privés qui auraient été divisés en parcelles sans l’autorisation des services publics compétents.

8° Les biens acquis au cours de la guerre (du 1er août 1914 au 14 septembre 1919) par des personnes dont l’agriculture n’est pas la profession habituelle.

9° Les biens acquis au cours de la guerre par des personnes qui n’ont pu payer leur prix que sur les bénéfices réalisés par la spéculation.

10° Les biens qui, dans les cinq dernières années, ont changé de maître plus de deux fois, sauf le cas d’héritage.

11° Tous autres biens privés, et, en première ligne, ceux qui ont été dévastés au cours de la guerre et dont le propriétaire n’aura pas entrepris la remise en état d’exploitation.

Les terrains compris dans les cinq premières catégories sont expropriés, sous réserve d’une entente préalable avec le Saint-Siège pour les biens ecclésiastiques, et à charge par l’Etat de respecter l’intention des fondateurs pour les biens de fondation. Ceux qui sont classés dans les catégories suivantes feront successivement, et au fur et à mesure des besoins, l’objet d’un rachat forcé. Il ne sera laissé à un même propriétaire que : 60 hectares dans les zones industrielles et suburbaines : 180 hectares partout ailleurs, sauf dans certaines régions de la Posnanie et dans quelques territoires de la partie orientale de la République (Ukraine et Blanche-Russie ? ), où le maximum est élevé à 400 hectares.

Le propriétaire du ou des domaines soumis au rachat forcé ne pourra garder qu’une maison de ferme, organisée en vue de l’exploitation directe. Cependant une exception est faite en faveur des grandes entreprises agricoles « du type industriel supérieur ; » il sera permis à leurs propriétaires, en vue d’assurer la production des semences, l’élevage, etc. de conserver soit la totalité du domaine, soit la partie reconnue indispensable à cet effet. Avant de procéder au rachat forcé, on accordera au propriétaire un délai de trente jours, durait lesquels il pourra proposer à l’Etat une vente amiable. En cas de rachat forcé, il sera attribué au propriétaire une indemnité représentant la moitié du prix moyen d’achat dans la région où le bien est situé. Enfin le cheptel n’est pas soumis au rachat forcé, et les améliorations apportées et mises de fonds affectées à l’exploitation agricole peuvent donner lieu à compensation.

La division en catégories atténue, dans une certaine mesure, le caractère radical de la réforme : car l’Etat ne procédera à l’expropriation ou au rachat forcé des biens d’une catégorie, qu’après avoir épuisé ceux de toutes les catégories précédentes. Il est permis de supposer qu’il n’ira point jusqu’au bout des ressources que la loi met à sa disposition, ou tout au moins qu’il y emploiera quelque temps. Ces délais constituent pour la production une sauvegarde précieuse : seront-ils une sauvegarde suffisante ? l’avenir nous l’apprendra. On peut dire de cette loi, comme de beaucoup d’autres, qu’elle sera plus ou moins utile ou nuisible selon la manière dont on l’appliquera.


LA POLITIQUE SOCIALE DU GOUVERNEMENT

Nous avons encore quelque peine à comprendre les difficultés que les États nouvellement créés ou ressuscites éprouvent, à résoudre d’un seul coup et dans un minimum de temps des problèmes qui, en France, en Angleterre, en Allemagne, furent étudiés longuement et progressivement résolus. La Tchéco-Slovaquie et la Pologne, pour ne prendre que ces deux exemples, n’ont pas le temps de s’arrêter à des essais, à des expériences préparatoires : il leur faut prendre les questions au point où les a conduites, en Occident, une lente et prudente évolution ; parfois même, leurs hommes d’Etat, pour répondre aux exigences d’une minorité éprise de progrès et un peu aventureuse, se voient contraints de prendre les devants sur l’évolution occidentale. Plutôt que d’imiter, on veut faire mieux, pour arriver plus vite ; et cela est assez naturel. Il convient d’avoir présent cet état d’esprit, pour apprécier équitablement certaines réformes, qui peuvent sembler radicales et prématurées, et qui étaient peut-être inévitables.

J’ai déjà indiqué, en expliquant le régime économique de la Pologne, quelques-unes des mesures établies par le gouvernement de Varsovie en vue d’améliorer la condition matérielle des ouvriers : réglementation du travail des femmes et des enfants, journée de huit heures, obligation pour les entreprises de fournir aux ouvriers des habitations gratuites ou à bon marché, des vivres et des vêtements à prix réduits, etc.. Nulle part je n’ai entendu contester le bien-fondé de ces mesures : on ne reproche au gouvernement que de les avoir appliquées trop vite. La journée de huit heures, introduite dans les industries sans la préparation qu’elle exige, a entraîné une diminution considérable de la production. J’ai sous les yeux des tableaux graphiques représentant les quantités de charbon extraites jour par jour dans une mine de Galicie : la colonne du samedi (journée de 6 heures) n’arrive pas au tiers de la hauteur de celle du vendredi ; celle du lundi n’en dépasse pas la moitié ; dans les semaines qui comptent deux jours de fête, — les fêtes religieuses chômées sont très nombreuses en Pologne, — l’extraction est extrêmement inférieure à la moyenne. J’ai assisté deux fois, dans une mine de charbon et dans une exploitation de pétrole, à la relève d’une équipe par l’autre : le travail était complètement arrêté pendant plus d’une heure.

Si la production souffre, provisoirement, de la brusque introduction des mesures de prévoyance sociale imposées par le gouvernement, la classe ouvrière en profite très largement, et le pays tout entier y trouve une garantie de la paix intérieure. Les grèves sont assez fréquentes, en Pologne, comme ailleurs ; j’ai été témoin de quelques-unes : grèves de sympathie ou de solidarité. Elles n’avaient aucun caractère de violence ; pas de dégâts, nul acte de sabotage. L’ouvrier polonais, comme le paysan, est naturellement deux et pacifique. Un directeur de mine m’a raconté qu’au lendemain de l’indépendance, lorsque les ouvriers allemands et autrichiens furent expulsés, l’opération s’était effectuée dans le plus grand calme, sans un seul coup donné ou reçu et sans intervention de la police.

J’ai été frappé, en visitant les mines de charbon de Jaworzno, de la courtoisie presque affectueuse dont semblaient empreintes les relations entre ouvriers d’une part, directeurs et inspecteurs de l’autre. Dans les galeries, ou hors de l’exploitation, jamais ils ne se rencontraient sans ôter leur chapeau et échanger le salut particulier aux mineurs : « Dieu vous donne un bon travail ! » Dès que l’ouvrier est « remonté, » qu’il a passé à la salle de douche et échangé ses vêtements de travail contre des effets propres et secs, suivant qu’il est marié ou célibataire, il regagne sa petite maison dans la « colonie, » ou bien l’espèce de « boarding house » où il est inscrit. La colonie de Jaworzno, construite sur le modèle des colonies Krupp à Essen, se compose de 260 petites villas fort propres et nullement uniformes : chacune abrite une ou deux familles. Le loyer mensuel d’une famille est de six marks. L’entreprise fournit aux jeunes mariés la literie et les meubles indispensables : l’ouvrier en rembourse le prix par versements échelonnés ; jamais aucune retenue n’est faite sur le salaire. Les maisons de célibataires sont aménagées pour 120 ouvriers : elles comprennent des cuisines, des dortoirs et des réfectoires. L’homme paye 4 marks par mois pour son logement et 2 marks 60 par jour pour les frais de cuisine. Au centre du village s’élèvent deux bâtisses toutes neuves : l’une est la maison de Réunion des ouvriers, l’autre la maison de Consommation, qui comprend des magasins, des caves et des boutiques : là sont distribuées chaque jour, contre des cartes et des jetons, les denrées nécessaires à la nourriture et à l’entretien des ouvriers et de leurs familles : environ 16 000 personnes. Le paiement se fait chaque semaine. A la caisse de l’alimentation, on me montre la cédule d’une famille de quatre personnes : sa nourriture de la semaine représente une dépense de 24 marks.

On comprend que le gouvernement polonais ait été amené, par réaction contre la politique suivie par l’Autriche en Galicie, par la Russie dans le Royaume, à témoigner à l’ouvrier industriel ou agricole une sollicitude particulière. Ce que l’Autriche avait surtout développé dans ses provinces polonaises, ce n’était point la prévoyance sociale, mais le socialisme dans sa forme la plus agressive ; les efforts du gouvernement de Vienne n’allaient qu’à diviser les classes et à entretenir entre elles des germes d’hostilité. La Russie poursuivait le même but, mais par d’autres moyens : elle encourageait les abus de pouvoir du capital et refusait impitoyablement au travail le droit de s’organiser. Aujourd’hui des syndicats professionnels groupent les ouvriers des villes et des campagnes dans toute la Pologne. Ces syndicats sont de deux sortes : syndicats socialistes et syndicats chrétiens. Les deux organisations sont parallèles et ne se combattent point l’une l’autre : en général, les jeunes ouvriers entrent plutôt dans les syndicats du P. P. S. (parti socialiste polonais), tandis que les ouvriers d’un certain âge se font plus volontiers inscrire à ceux du parti Chrétien-Social. Les ouvriers agricoles m’ont semblé plus turbulents, moins raisonnables que ceux des industries. Cependant, au moment du péril bolchéviste, ils ont spontanément fait trêve à leurs agitations et pris l’engagement de ne point abandonner le travail, tant que le salut de la patrie ne serait pas assuré. Enfin l’élément le plus subversif est représenté par les organisations juives, dont l’esprit et le programme offrent un mélange bizarre d’idéalisme russe et de communisme allemand. On sait que les agitateurs juifs préconisaient une révolution simultanée en Pologne et en Russie, et il ne faut pas oublier que Rosa Luxembourg et Radek sont sortis tous les deux du ghetto de Varsovie.

A côté des syndicats, on trouve en Pologne, et surtout en Posnanie, des associations ouvrières confessionnelles et des coopératives. J’ai marqué plus haut le rôle économique de ces organisations, leur action sociale n’est pas moins importante. Il y a trois séries d’associations dites « culturelles, » qui groupent respectivement les hommes, les femmes et les jeunes garçons ; des associations de jeunes filles sont en train de se former. Comme les hommes, les femmes ont accès tout à la fois aux syndicats professionnels et aux organisations culturelles. Ces dernières réunissent en Posnanie 20 000 femmes, ouvrières, demoiselles de magasin, paysannes, qui ont leurs assemblées et leurs journaux. Il faut noter que les syndicats, socialistes ou chrétiens, rassemblent les hommes et les femmes d’un même métier, tandis que les associations culturelles les séparent.

Action du gouvernement, initiative des individus ; étatisme et coopération : deux facteurs et deux méthodes qui tendent au même but, le progrès social. Des deux côtés on s’efforce. L’État fait la réforme agraire et multiplie, en faveur du travail, les mesures de protection et de prévoyance ; les chefs des grandes organisations posnaniennes entreprennent d’étendre à toute la Pologne le système de coopératives, de banques et d’œuvres sociales qui a produit dans l’ancienne province prussienne de si heureux résultats. Laquelle des deux méthodes sera la plus féconde ? les laissera-t-on toutes deux développer simultanément leurs effets ? Quoi qu’il en soit, l’expérience tentée par la Pologne est intéressante et mérite d’être observée avec attention.


LA QUEST1QN JUIVE EN POLOGNE


LES ORIGINES

« Le mot chrétien, me disait un grand industriel polonais, est ici, bien entendu, synonyme de catholique ; mais il est surtout le contraire de juif. Nous ne sommes nullement enclins aux luttes confessionnelles, aux guerres de religions. Les antisémites sont chez nous en petit nombre ; mais tous nous sentons la nécessité de nous défendre contre les Juifs. »

Etrange histoire que celle des Juifs en Pologne. Dès le XIIIe siècle, on trouve dans les principales villes de ce pays de nombreuses communautés israélites : leur existence légale est fondée sur des privilèges, que leur accordent les princes polonais. Les israélites jouissent en Pologne d’une certaine indépendance ; mais en même temps, ils sont considérés comme les serfs du trésor royal : servi camerae regiae. A la même époque, et à peu près dans les mêmes conditions, les princes ruthènes les accueillent à Lemberg (Lwow), où ils s’installaient pêle-mêle avec d’autres Orientaux. Peu à peu l’indépendance des Juifs se développe et devient une sorte d’autonomie : au XVIe siècle, les communautés israélites de Pologne forment une fédération qui possède ses organes administratifs et même une sorte de Parlement : le Conseil des Quatre Pays (Vaad d’arbah ho’arozoth).

Population et gouvernement en Pologne étaient également tolérants : les Juifs persécutés y accoururent ; il en vint d’Allemagne, d’Espagne et de Bohême. L’élément allemand, le plus nombreux, imposa sa langue, et les Juifs polonais parlèrent depuis lors ce Mittel-hochdeutsch, qui est un dialecte allemand déformé. Le premier effort tenté en Pologne pour abattre les murailles des ghettos et assimiler la population juive remonte à la Diète de quatre ans (1788-1791). Peu de temps après, lors de l’insurrection de Kosciuszko en 1794, le célèbre Borek Josielewicz forma un régiment Israélite, qui prit part à toutes les batailles livrées contre les Russes. Après 1795, les conditions politiques de la Pologne devinrent peu favorables au développement de relations normales entre Juifs et Polonais. Cependant, au cours des insurrections nationales, les Polonais éclairés s’efforcèrent toujours d’intéresser les Juifs à la cause de la libération et le plus souvent y réussirent. Des israélites importants prirent part aux insurrections de 1831 et de 1863. En 1861, le chef de l’administration civile du royaume de Pologne accorda aux Juifs l’émancipation complète et établit l’égalité de droits, sans aucune restriction entre eux et les Polonais chrétiens. Le gouvernement russe jugea ce rapprochement incommode et s’empressa de faire renaître la discorde. Après avoir détruit l’autonomie de l’ancien Royaume, il remit en vigueur toutes les lois d’exception appliquées jadis aux israélites. Le résultat poursuivi fut bientôt atteint ; la masse juive se détacha complètement de la nation polonaise.

Cependant, en Pologne, l’opinion publique restait indulgente aux Juifs, et elle demeura telle jusqu’aux environs de 1895. Alors le gouvernement de Pétersbourg s’avisa d’un autre moyen : il expulsa les Juifs de Russie et en inonda le territoire polonais. Les nouveaux arrivants (litwacy) étaient tout à fait étrangers à la Pologne ; ils devaient désormais rendre vain tout effort d’assimilation et faire prévaloir les tendances séparatistes du nationalisme israélite. Un journaliste juif d’Odessa, Zabotinsky, employa le premier le mot : « Judéo-Polonia, » qui éveilla les inquiétudes et la haine des Polonais. Ceux-ci, pour se défendre contre la russification, n’avaient d’autre moyen que leur langue : les nationalistes juifs s’efforcèrent d’en arrêter la diffusion, et de la supplanter par le jargon, dont leurs écoles et leurs journaux répandirent l’usage. Les Polonais commencèrent à détester les Juifs, à les traiter en ennemis et en traîtres. De ce sentiment les « démocrates-nationaux » se firent une arme politique. Les élections pour la quatrième Douma, en 1912, furent le prétexte et le point de départ d’une vigoureuse action antisémite. Les Juifs, ayant obtenu la majorité à Varsovie, n’osèrent pas envoyer à la Douma un homme de leur race et élurent, comme député de la capitale polonaise, un socialiste international. Les Polonais répondirent à cette provocation en proclamant le « boycottage économique » des Juifs, et de ce jour date la campagne entreprise pour « nationaliser » le commerce en Pologne, c’est-à-dire pour l’affranchir de la domination juive, considérée comme étrangère et ennemie.

Des ennemis, les Juifs de Pologne le furent effectivement pendant la guerre. Leur hostilité ne se manifesta pas trop, tant que dura l’occupation russe, parce qu’ils voyaient toujours dans les Russes les adversaires et les persécuteurs de leur race ; elle ne se dissimula plus, devint redoutable et odieuse le jour où les Allemands entrèrent à Varsovie : l’autorité allemande trouva dans le Juif un allié précieux, un complice enclin à accepter les plus infâmes besognes, pratiquant la délation et l’espionnage avec délices. En Galicie, les Juifs, après avoir servi les Autrichiens, servirent les Ruthènes. A Lwow, aux jours de novembre 1918, on vit des femmes juives vider de leurs fenêtres des pots d’eau bouillante sur les volontaires polonais.

Pourquoi les Juifs préfèrent-ils les Ruthènes aux Polonais ? la raison donnée par l’un d’eux, avec une simplicité cynique, est que les paysans ruthènes étant plus lourds, moins intelligents que les Polonais, seraient plus faciles à « rouler. » Mais laissons-là les anecdotes et les légendes : combien en ai-je recueilli de la bouche des Polonais, et comme elles étaient chargées de haine et de mépris ! La vérité, facile à reconnaître, est que la masse juive constitue dans les villes de Pologne un élément étranger, souvent hostile et malaisément assimilable.

Je n’avais connu avant la guerre que les ghettos de Galicie, qui m’avaient semblé caractéristiques. Mais c’est à Lublin qu’il faut aller pour observer, dans toute la perfection de son type, le Juif polonais : je dis pour observer, et non pour comprendre, car je ne pense pas qu’un chrétien, du moins un chrétien d’Occident, puisse jamais rien comprendre aux juifs d’Orient. Les Israélites, qui constituent à Lublin 51 p. 100 de la population, occupent exclusivement la vieille ville. On sort des quartiers neufs, groupés autour d’un long boulevard sans caractère, on passe sous la Porte de la Trinité, et l’on entre dans un autre pays, dans une autre époque. Des rues tortueuses, descendant à pic dans le ravin qui sépare la ville du château ; des maisons sordides, dont les portes en bois massif sont plaquées de bandes de métal bizarrement découpées ; des places étroites, tout encombrées de détritus et d’ordures : et, grouillant là-dedans, une foule mobile, affairée, inquiétante. Les hommes portent les bottes, la longue lévite noire et la casquette sans visière : beaucoup de blonds et de roux, le poil très fin de la barbe et des papillotes naturellement frisé ; les plus petits garçons sont vêtus comme les hommes et semblent marcher sur les pans de la redingote qui les enveloppe comme une robe. Des femmes grasses, à la chevelure abondante et sale, s’étalent au seuil des boutiques ; des fillettes en haillons multicolores montent du ravin, rapportant de l’eau dans des bidons à pétrole. L’ont-elles puisée au Cédron ? remontent-elles vers Jérusalem ? mais on lève le nez, et l’on aperçoit, dressées dans le ciel, les haches de justice qui surmontent les quatre tourelles du château : car du vieux château de Lublin, le gouvernement russe a fait une prison.

Ce qui frappe dans toutes ces physionomies, qu’on imaginait volontiers humbles et sournoises, c’est un air d’assurance et comme de défi. « Désormais nous sommes les plus forts, et demain nous serons les maîtres, » voilà ce qu’on croit lire au fond de ces yeux ardents et durs.

Leurs enfants ont déjà leur audace hautaine,

j’ai retrouvé ce vers d’Athalie en regardant les petits Juifs groupés devant la porte du couvent des Dominicains, et daignant à peine s’écarter pour livrer passage à un religieux qui rentrait chez lui. La porte refermée, ils jouèrent à l’enfoncer, poussant le battant de toute la vigueur de leurs poings et de leurs épaules…

Le mépris et la haine du chrétien en général, du Polonais en particulier, tel m’a paru être le sentiment qui anime et domine la masse des Juifs de Pologne. Les Polonais le leur rendent bien. Plusieurs fois, au moment de traverser en automobile le faubourg juif d’une petite ville, j’ai vu le chauffeur polonais mettre en souriant sa voiture à la quatrième vitesse, dans l’espoir de « bousculer un peu cette vermine ; » et nous passions à toute allure au milieu des poings menaçants et des bouches vociférantes. La politique russe, puis la guerre, ont fait des Juifs les ennemis de la Pologne : mais, sans les Russes et sans la guerre, ils seraient restés en Pologne des étrangers.

Quelle leçon d’histoire qu’une visite au vieux cimetière juif de Lemberg ! C’est, au Nord-Ouest de la ville, un jardin perdu ; les plus anciennes tombes datent du XIVe siècle. La partie orientale du cimetière est occupée par les Karaïtes ; au centre, les rabbins, les grands prêtres et les « prophètes » (rabbins miraculeux) ; puis viennent, serrées les unes contre les autres, les stèles des simples fidèles. Il en est de peintes et de sculptées ; tous les styles se mêlent, depuis le haut gothique jusqu’il l’Empire. L’ornement le plus fréquent, et peut-être le plus beau, est l’inscription gravée en caractères hébraïques d’une extraordinaire pureté. Les tombes des rabbins et des prêtres sont surmontées de la tiare rituelle ou du chapeau sacerdotal ; celles des femmes se reconnaissent au candélabre et aux deux mains ouvertes pour bénir ; celles des jeunes filles figurent un vase de fleurs ou un arbre brisé. Aux pierres les plus vénérées sont accrochés par un cordon de feuilles, des touffes d’herbe et de morceaux de papier ; parfois l’étroite corniche est chargée de cailloux ou de petits morceaux de tuile : ce sont les cartes de visite des croyants, qui, selon l’usage ancien, sont venus en même temps prier pour leurs morts et les implorer en faveur d’une affaire qui les intéresse.

Les synagogues des villes polonaises présentent presque toutes, vues de l’intérieur, le même aspect misérable et délabré. La façade est nue et semble trop basse pour sa largeur ; quelquefois apparaît sur l’un des côtés l’escalier couvert qui permet aux femmes d’accéder à leur tribune sans souiller de leurs pieds le parvis du temple. On entre, et la surprise est merveilleuse : ‘aux proportions grandioses, à la hauteur de la nef, on s’aperçoit que l’édifice est profondément enfoncé dans le sol. Un petit vestibule précède le temple. Quatre piliers de pierre, courts et épais, supportent la tribune des femmes. Celle des chanteurs, la Béma, se dresse comme un baldaquin au milieu de l’espace réservé aux hommes. Au mur oriental s’appuie l’autel des Thoras, surélevé de plusieurs marches et généralement très orné. De grands lustres de cuivre descendent des voûtes ; aux piliers et aux murailles sont accrochés de larges réflecteurs en métal doré, surchargés d’ornements rituels. Partout des lions, des oiseaux, des cerfs, des corbeilles fleuries et des cornes d’abondance, des paysages de Jérusalem idéalisés. Tel intérieur de synagogue, comme celui de la « Rose d’Or » à Lemberg, donne une extraordinaire impression de somptuosité orientale et de mystérieuse richesse. Dès qu’on a franchi le seuil pour sortir, on retrouve l’humble muraille nue et la ruelle étroite qui tourne entre les maisons malodorantes…
LES JUIFS POLONAIS DANS LA VIE SOCIALE ET ÉCONOMIQUE

Il est très difficile à un étranger d’obtenir des informations exactes sur la vie, l’organisation, l’activité des Juifs en Pologne : tout ce qui est juif semble, dans ce pays, environné de mystère et de ténèbre. Les renseignements que j’avais recueillis de mon mieux en Galicie me semblent, à un examen plus attentif, invraisemblables et contradictoires. En Posnanie, il n’y aura tantôt plus de question juive ; les coopératives catholiques sont en train de la résoudre pacifiquement, en supprimant peu à peu tous les intermédiaires commerciaux ; les Allemands partis, les Juifs, privés de leurs protecteurs, ont compris qu’il ne leur restait plus qu’à quitter le pays. Reste l’ancien Royaume. Pour cette région, je dois à l’obligeance de M. le docteur Dickstein, professeur à l’Université de Varsovie, et de quelques-uns de ses amis une documentation statistique complète et toute une série d’observations très intéressantes. Plutôt que de me perdre dans des généralisations douteuses ou inexactes, je bornerai donc mon examen à l’ancienne Pologne russe.

En 1912, sur 12 776 000 habitants que comptait le royaume de Pologne, il y avait 1 722 000 juifs. La progression est remarquable ; les Juifs forment 9,3 pour 100 de la population en 1827. 10,1 pour 100 en 1834, 12,8 pour 100 en 1862, 13,9 pour 100 en 1890 et 14,5 pour 100 en 1905. A partir de 1893, l’élément Israélite diminue un peu dans les villes, tandis qu’il augmente dans les villages, où il introduit le petit commerce. Néanmoins, dans les grandes villes, la proportion de l’élément juif à la population totale reste considérable ; elle est de 40 pour 100 à Varsovie (337 000 Juifs), de 19 pour 100 à Sosnowiec, de 23 pour 100 à Lodz, de 29 pour 100 à Czcnstochowa, de 30 pour 100 environ à Kalisz, à Lomza et à Kielce, de 32 pour 100 à Piotrkow, de 40 pour 100 à Radom, de 43 pour 100 à Plock, de 51 pour 100 à Lublin, de 52 pour 100 à Suwalki, de 55 pour 100 à Siedlce. L’accroissement naturel de la population, qui, en 1908, était encore en faveur des chrétiens, est aujourd’hui en faveur des Juifs ; en 1914, leur nombre a augmenté de 17,6 pour 100, tandis que celui des chrétiens n’augmentait que de 14 1/2.

La grande majorité des Juifs se livre au commerce ou à certaines industries spéciales, comme la confection des vêtements et des chaussures, la fabrication des cigarettes et des eaux minérales ; les professions libérales en occupent un certain nombre. Sont Juifs 83 9 pour 100 des commerçants de toutes branches, 94 pour 100 des marchands de blé, 93 pour 100 des marchands de cuir, 91 pour 100 des colporteurs. En revanche, l’élément juif ne figure que pour 6 pour 100 dans l’industrie céramique, pour 2,1 pour 100 dans les chemins de fer, pour 0,7 pour 100 dans les mines ; on ne le trouve pas dans l’agriculture. En résumé, les Juifs se tiennent à l’écart des métiers pénibles et encombrent les professions les plus douces et les plus lucratives. Dans les classes sociales plus élevées, ils représentent 24 pour 100 des médecins, 14,6 pour 100 des écrivains et publicistes, 5 pour 100 des administrateurs municipaux. Enfin l’élément israélite figure pour 30 pour 100 dans la mendicité et pour 27 pour 100 dans la prostitution.

Parmi les juifs orthodoxes, il n’y a pour ainsi dire pas un enfant qui ne sache lire et écrire. Les écoliers apprennent en même temps l’hébreu et le jargon et se servent pour les deux langues de l’alphabet hébraïque. La plupart des journaux juifs en Pologne sont écrits en jargon, mais imprimés en caractères hébreux. Les écoles juives sont complètement distinctes des écoles polonaises ; le nombre des unes et des autres est à peu près égal, bien que les Juifs ne forment que 15 pour 100 environ de la population totale du royaume. En 1904, pour mille habitants, les Juifs avaient vingt-sept écoles, les Polonais un peu moins de cinq.

La plupart des écoles juives sont des écoles religieuses. Dans le cheder (école primaire), l’enfant, sous la direction d’un melamed souvent assez ignorant, apprend à lire, sans les comprendre, bien entendu, la Bible et le Talmud. Les cheders sont entretenus par la communauté : parfois les enfants payent un « écolage. » Dans les institutions d’enseignement secondaire, ou jeshihots, l’enseignement est un peu plus développé. Enfin les jeunes gens qui se destinent à l’exégèse, à la prédication ou au sacerdoce, complètent leur instruction dans les Talmud-Thora, où on leur enseigne l’histoire sacrée et la théologie.

Très peu d’enfants juifs fréquentent les écoles primaires polonaises : sur 460 000 écoliers, en 1917, on n’y trouvait pas tout à fait 9 000 Juifs. La proportion est un peu plus élevée dans les collèges secondaires, surtout depuis qu’on a ouvert, à l’usage particulier des Juifs, des établissements où l’instruction est donnée en langue polonaise. Enfin l’enseignement supérieur exerce, en Pologne comme partout ailleurs, un attrait singulier sur les israélites : en 1917-1918, il y avait à l’Université de Varsovie plus de 45 pour 100 d’étudiants juifs ; cette même année, les Juifs formaient 64 pour 100 des inscrits à la Faculté de médecine, 33 pour 100 à l’École de droit, environ 30 pour 100 à la Faculté de philosophie.

Les jeunes gens de race et de religion israélite qui suivent les cours des Universités sont, dans une certaine mesure, des assimilés ; le Polonais est, — ou est devenu, — leur langue naturelle. Mais quelle infime minorité forment-ils, au regard de la grande masse de leurs coreligionnaires, qui ne pensent, ne parlent, ne lisent qu’en hébreu ou en jargon ! L’école juive est le plus puissant instrument du séparatisme et du nationalisme israélites. Un savant polonais d’origine juive, qui est en même temps un exégète du premier mérite et un historien fort original, — il a passé sa vie à étudier le Talmud, d’abord dans son texte, puis dans son influence à travers les siècles et à travers le monde, — me faisait observer à ce propos :

— L’enseignement donné dans les cheders est, dit-on, exclusivement religieux. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Tout, pour les Juifs, n’est-il pas religieux ? Dans la Bible, dans le Talmud, ils ne trouvent pas seulement un dogme et une doctrine théologique, mais une morale et une politique, une méthode de pensée et une règle de vie. Ecoutez ce que dit le Talmud :

Si jamais tu dois aller à la guerre,
Tâche de partir le dernier
Et de revenir le premier.

Et il dit encore :

Un Juif qui fait que l’argent d’un Juif
Passe dans la main d’un Gotn (chrétien)
Mérite d’être puni de mort.

« L’argent, pour le Juif, est une chose sacrée, religieuse. La loi, pour lui, c’est la loi juive : les lois chrétiennes ne sauraient l’obliger. Or le Talmud n’interdit au Juif ni le vol, ni la délation, ni la trahison, s’il les exerce aux dépens d’un chrétien. Et voilà la morale qu’on enseigne à toute une partie de notre jeunesse, à des enfants qui seront citoyens polonais, soldats dans notre armée, fonctionnaires dans nos administrations publiques. Imbus de cette morale, ils deviennent tout à fait incapables d’en comprendre une autre. Tant que les Juifs auront en Pologne leurs propres écoles, et surtout leurs écoles primaires, aucune assimilation ne sera possible. Dans les classes supérieures de la société, beaucoup de Juifs se considèrent comme Polonais et sont en effet d’excellents citoyens. Mais ils perdent de ce fait toute autorité sur leurs coreligionnaires ; ils deviennent suspects, ils craignent. Les Juifs civilisés ont peur de la masse juive.

« On peut discuter sur le point de savoir si les Juifs constituent un groupe confessionnel ou une race. Mon avis est qu’ils forment, plutôt encore qu’une race, une caste séparée, caste internationale, ordinairement hostile aux nationalités parmi lesquelles elle vit, gardant jalousement ses usages, sa langue, sa croyance et sa loi. La caste juive a sa politique, qui n’est point favorable à l’émancipation des nations chrétiennes. Lisez le livre que Siegmund Meyer a publié en 1917 : les Juifs de Vienne (die Wiener Juden) : vous y lirez, page 483, « que l’indépendance de la Pologne est le plus grand danger qui puisse menacer la Communauté israélite de Vienne » ; page 473, vous y trouverez énumérées les raisons pour lesquelles les Juifs autrichiens ont toujours été les alliés des Allemands contre les Tchèques, etc. Enfin la caste juive a sa « conception particulière du monde » Weltanschauung ; la philosophie des chrétiens est écrite au ciel ; celle des Juifs est écrite sur la terre ; leur royaume est de ce monde : c’est peut-être ce qui fait leur force, et notre malheur. »


LA POLITIQUE DES JUIFS EN POLOGNE : LES PARTIS

Jusqu’au début de ce siècle, il n’y eut pas à proprement parler de « parti politique juif » en Pologne. Les Juifs de l’ « Intelligence » et de la bourgeoisie éclairée se sentaient Polonais ; leur principal organe, l’Israélite (Izraelita), militait en faveur de l’assimilation. La presse polonaise, les savants, les littérateurs travaillaient dans le même sens. Le groupe des « Polonais de confession mosaïque, » comme on les appelait alors, était considéré par les chrétiens, et suffisamment respecté par les Juifs, qui n’avaient pas d’autres représentants, d’autres défenseurs auprès des pouvoirs publics. Les « orthodoxes », c’est-à-dire les Juifs religieux de moyenne ou de basse condition, constituaient une masse nombreuse, mais ignorante et inerte.

L’immigration des Juifs de Russie et de Lithuanie modifia profondément cette situation. Les « assimilateurs » perdirent beaucoup de leur influence ; la masse des « orthodoxes, » habilement travaillée par les agents nationalistes, s’organisa, repoussa l’ancien idéal de l’égalité des droits et adopta avec ferveur l’idéal nouveau de la séparation. L’action juive ne s’exerce pas dans les cadres de la politique officielle ; à l’Assemblée nationale, on ne trouve que dix députés de confession mosaïque : trois sont inscrits au Club constitutionnel du travail (droite conservatrice), un au parti national-démocrate, trois au parti socialiste. Quant à « l’Union des Polonais de confession mosaïque de tous les pays de la Pologne, » qui s’est récemment constituée, ce n’est pas un parti politique, mais une société, dont les membres, appartenant aux groupes politiques les plus divers, sont unis par la communauté d’origine et de confession, et par l’opinion qu’ils professent à l’égard de la question juive en Pologne. « L’Union » défend de son mieux la thèse de l’assimilation ; seulement elle a désormais affaire, non plus à une masse inerte, mais à des partis fortement organisés. J’énumèrerai les principaux, en définissant leur programme et leurs tendances.

L’organisation des Orthodoxes date des années de l’occupation allemande (1915-1918). Le mot servait jusqu’alors à désigner tous les Juifs attachés à la religion et à la tradition israélites, c’est-à-dire la grande masse des Juifs de Pologne. Toutes les classes de la société y étaient représentées ; mais la grande majorité était formée par les petits bourgeois, commissionnaires, intermédiaires et marchands détaillants. A l’égard de la nation polonaise, ils étaient indifférents, mais loyaux. Leur conception politique était d’ailleurs très vague : dans le judaïsme, ils voyaient beaucoup moins une tradition nationale qu’une religion, dont ils respectaient scrupuleusement les formes et les préceptes. Dans la vie courante, ils se servaient du jargon allemand ; mais l’hébreu restait la langue de la prière et de l’enseignement. C’est sur cette masse que s’exerça l’effort des orthodoxes allemands, dirigé par deux rabbins militaires, les docteurs Kohn et Karlebach. Une organisation fut créée sous le nom de Szlomeh Emuneh Israël ; elle ne compte dans ses rangs qu’un petit nombre d’intellectuels ; les chefs sont presque tous des rabbins, ou, plus exactement, des Zadies (prédicateurs). La population orthodoxe qui est restée en dehors de cette organisation demeure, comme par le passé, indifférente aux questions politiques. Le programme du parti peut se résumer ainsi : tolérance religieuse et économique (c’est-à-dire suppression du boycottage) ; les communautés juives doivent rester séparées de la population chrétienne et conserver leurs institutions particulières : enseignement religieux, cheders, etc.. L’organe officiel du parti est le journal der Jud (le Juif). Aux élections générales et administratives, les orthodoxes organisés ont recueilli de 20 à 40 pour 100 des suffrages israélites.

Les Sionistes orthodoxes, qu’on appelle aussi Mizrachie (orientaux), ont pour principe directeur la solidarité internationale des Juifs. Dans les questions politiques, ils sont entièrement soumis à la grande organisation Mizrachie, dont la diffusion et l’influence sont considérables en Hollande, en Allemagne et aux États-Unis. Ils se recrutent surtout parmi la bourgeoisie et le petit commerce. Aux élections, ils ont obtenu 8 pour 100 des voix juives.

L’Organisation Sioniste de Pologne est beaucoup plus importante ; elle réunit des Juifs de toute catégorie : grande et petite bourgeoisie, intellectuels et fonctionnaires, et son état-major garde soigneusement le contact avec la masse populaire. Les deux articles essentiels du programme sont :

1° formation de l’Etat juif en Palestine ;

2° autonomie nationale personnelle des Juifs en Pologne.

C’est de cette seconde revendication que procèdent les plus graves malentendus entre Juifs et Polonais ; ceux-ci s’opposent de toutes leurs forces aux restrictions apportées à la souveraineté de l’Etat par le fameux « traité de Minorité, » dont les sionistes furent les auteurs principaux. L’organisation sioniste de Pologne est très vigoureusement soutenue par le sionisme international et reçoit des Juifs d’Angleterre et des États-Unis d’importants secours matériels. Le parti a réuni de 35 à 45 pour 100 des suffrages et envoyé quatre députés à la Diète. Il défend exclusivement les intérêts juifs ; ainsi s’expliquent la popularité dont il jouit dans la masse juive et la répugnance qu’il inspire aux Polonais. Cependant il fait profession de loyalisme à l’égard de l’État, et, au moment de l’offensive bolchéviste, a voté les mesures de défense nationale. Les membres de l’organisation ont choisi l’hébreu comme langue officielle : en pratique, beaucoup l’ignorent et se servent du jargon.

Le Parti populiste Juif (Volkisten) tient le programme de Palestine pour utopique et irréalisable. En Pologne, les Juifs sont des aborigènes ni plus ni moins que les Polonais : il faut donc qu’ils y restent. Mais ils doivent obtenir une autonomie nationale complète, faire reconnaître à leur jargon la qualité de langue officielle, exiger la création de tribunaux juifs, dont ils seront exclusivement justiciables, et le maintien des écoles juives, avec enseignement en hébreu ou en jargon à tous les degrés. Le parti se recrute chez les artisans et chez les marchands et représente les intérêts de la petite bourgeoisie. Il a deux députés à la Diète. Dans ces derniers temps, il a perdu beaucoup de son influence, au profit de l’organisation sioniste.

L’Union Universelle des Ouvriers Juifs, également connue sous le nom de Bund, est un parti socialiste, qui a simplement ajouté au programme ordinaire des socialistes la revendication de l’« autonomie de culture » pour le prolétariat juif. Les employés de commerce et les ouvriers des usines y sont généralement inscrits. Dans les conseils municipaux de l’ancien royaume, les partisans du Bund représentent 3 pour 100 de l’ensemble des membres israélites Lors des élections générales, ils se sont abstenus. Le Bund s’est rallié récemment à l’idéal communiste et a donné son adhésion à la troisième Internationale, celle de Moscou.

Les Travailleurs de Sion (Poale Sion) constituent un « parti socialiste juif. » Eux aussi appartiennent désormais à l’Internationale de Moscou et professent un communisme intransigeant. Mais en même temps, ils préconisent la fondation d’une république juive en Palestine.

Les Vereinigte sont des socialistes Sionistes. Mais ils se distinguent des travailleurs de Sion par leur « territorialisme ; » partisans d’une république socialiste israélite, ils n’exigent point qu’elle soit constituée en Palestine et la verraient volontiers, par exemple, en Angola ou en Ouganda Les Vereinigte sont communistes jusqu’à l’extrême limite ; mais leur influence est à peu près nulle.

Enfin un groupe restreint d’intellectuels et de bourgeois cultivés a formé une organisation de Juifs indépendants. Leur programme est modéré ; ils demandent l’égalité de droit et de fait entre tous les citoyens polonais, sans distinction de nationalité, ni de confession.


L’ANTISEMITISME

Un fait résume toute la situation : il y a actuellement en Pologne quelques millions de citoyens qui vivent séparés du reste de la nation, qui s’en distinguent par la religion, par la langue, souvent par les usages et le costume, et qui prétendent transformer cette autonomie de fait en indépendance juridique et constituer un État dans l’Etat. Non contents de posséder leurs églises et leurs écoles, leurs organisations et leurs journaux, ils voudraient avoir leurs tribunaux, leurs finances, et jusqu’à leur Parlement. Des rapports officiels, sans parler des liens occultes, les unissent étroitement à des organisations étrangères riches et influentes. La majorité des Juifs de Pologne est hostile au maintien d’un État polonais indépendant et favorable à une domination étrangère, celle des Allemands. En de telles circonstances, j’avoue que ce qui m’a surpris davantage, ce n’est pas l’antisémitisme, mais la tolérance des Polonais. Je laisse de côté l’antisémitisme politique des Démocrates-Nationaux ; ce n’est ni une doctrine, ni même un principe d’action ; c’est une tactique provisoire, un épisode ; à l’analyse, on y trouve moins de conviction que d’opportunisme.

L’antisémitisme économique est plus sérieux. Les Polonais, voyant presque tout leur commerce et une partie de leur industrie aux mains d’étrangers indifférents et souvent hostiles à leur cause nationale, ont eu conscience du danger qui les menaçait et ont essayé de le conjurer : ils ont boycotté les produits juifs et se sont interdit toute tractation avec les fabricants et les commerçants israélites. Cette mesure, dont l’application devait être bientôt interrompue par la guerre, n’a pas donné les résultats qu’on en attendait. J’ai indiqué plus haut la place qu’occupent encore aujourd’hui les Juifs de l’ancien royaume de Pologne dans les principales branches du commerce et de l’industrie : il faut ajouter que le commerce extérieur et les transports sont en grande partie entre leurs mains : rien de ce qui présente un caractère international n’échappe à leur contrôle. J’ai été frappé, au cours de mon voyage en Galicie, de constater que non seulement chaque bourg, chaque village a ses juifs, petits artisans, boutiquiers, usuriers ; mais que, dans les maisons polonaises les plus aristocratiques, à la ville ou aux champs, il n’est pas rare de trouver les fonctions d’intendant, de maître d’hôtel ou de factotum remplies par un juif ; on méprise les Juifs, mais on ne laisse pas d’utiliser leur savoir-faire. Enfin, certaines traditions subsistent, même en Posnanie, qui sont tout à l’avantage des israélites. Par exemple, il ne viendrait pas à l’idée d’un Polonais que les œufs pussent être vendus, en gros ou en détail, par d’autres que par les Juifs. Tous les moulins de Posnanie sont demeurés aux mains des israélites ; on dirait que la minoterie, industrie lucrative, n’est point à l’usage des chrétiens.

Les experts les plus compétents reconnaissent que le boycottage n’a pas amélioré beaucoup la situation économique, tandis qu’il a grandement contribué à exaspérer les jalousies et les haines entre chrétiens et israélites. Aussi recommandent-ils d’abandonner ce moyen et de recourir à celui qui a donné de si bons résultats en Roumanie : la coopération. Le jour où les producteurs, grands et petits, méthodiquement groupés, pourront entrer en relations directes avec les consommateurs, également organisés, et avec la grande exportation, les intermédiaires auront la vie très dure en Pologne. Comme la politique du gouvernement, pour des raisons toutes différentes, tend soit à établir des rapports directs entre la production et la consommation, soit à réserver la fonction d’intermédiaire à l’Etat, on peut espérer que cette nouvelle tactique produira quelques bons effets. Le mouvement coopératif m’a paru être très actif dans l’ancien Royaume : il est soutenu par plusieurs périodiques bien faits, dont le plus important est le Solidarisme.

Si l’inconvénient économique pouvait être écarté, resterait encore le danger politique, qui est assurément le plus grave. Les Polonais ne s’en étaient pis inquiétés, tant qu’ils n’avaient eu affaire qu’aux Juifs de Pologne : dans les classes éclairées, l’assimilation allait son train, et la masse ignorante ne semblait pas redoutable. Mais au cours des trente dernières années, trois nouveaux facteurs sont intervenus : l’invasion des Juifs de Russie, l’organisation des orthodoxes par les Allemands, la pénétration des idées communistes et bolchévistes dans la masse juive. Et si je ne me trompe, c’est sur le terrain politique que la lutte s’engagera en Pologne entre chrétiens et israélites, et l’issue de cette lutte ne nous est pas indifférente.

Un professeur de l’Université de Lwow, qui n’est rien moins qu’un fanatique, me disait à ce sujet : « Le sentiment qui nous anime contre les Juifs n’est inspiré ni par la différence de race, ni par la différence de religion. Notre ville a commencé d’être une tour de Babel au milieu du XIIIe siècle ; elle a accueilli les réfugiés de toutes races et de toutes confessions : marchands allemands et Juifs hérétiques (Karaïtes), Tatares, Sarrasins et Arméniens. La tolérance ethnographique et religieuse est chez nous une vieille tradition. Mais ce que nous ne devons pas supporter, c’est que des gens à qui nous avons donné asile travaillent chez nous pour nos ennemis. Les Juifs ont soutenu la cause des Allemands de Vienne, ils soutiennent aujourd’hui celle des Ukrainiens. Durant les dernières semaines, lorsque les troupes bolchévistes se sont avancées en Ukraine, qu’avons-nous vu ? dans chaque ville, dans chaque village, les gens de Moscou déléguaient leurs pouvoirs à des Juifs galiciens. On vient d’arrêter à Lublin et aux environs toute une bande d’agents bolchévistes : encore des Juifs. Nous ne nous faisons pas d’illusion : les Juifs se considèrent désormais comme supérieurs à nous, ils se sentent plus forts que nous et aspirent à nous gouverner. Nous ne ferons pas de pogroms, nous ne nous abandonnerons pas, — comme disent quelques journaux anglais, — aux fureurs de l’antisémitisme. Mais nous nous défendrons. »

J’ai trouvé à Cracovie un état d’esprit analogue. « Nous avons vécu longtemps, — me disait un architecte de cette ville, — dans la persuasion que les Juifs, ou bien en se développant deviendraient Polonais, ou bien en s’immobilisant dans leur ignorance et dans leur misère, resteraient inoffensifs. Ce dilemme était faux ; les Juifs se sont civilisés et enrichis, mais ils ne se sont pas assimilés. Quand je me suis établi à Cracovie, aux environs de 1865, la population israélite était presque tout entière enfermée dans le ghetto. En trente ans, j’ai vu s’élever et changer de classe plus de mille familles juives, dont les chefs actuels sont avocats, médecins, banquiers, grands commerçants, entrepreneurs. Tout un quartier neuf, que j’ai vu construire, témoigne de ce progrès. Mon métier m’a fait entrer en contact avec plusieurs de ces Juifs parvenus : je les ai trouvés généralement honnêtes, ponctuels, plus expéditifs et plus hardis en affaires que leurs collègues chrétiens. Ils se sentent appuyés, portés par une force qui s’exerce exclusivement en leur faveur et dont l’action dépasse de beaucoup les limites de notre pays. Dans une certaine mesure, nous profitons de cette activité et de ce développement. Mais pourrons-nous longtemps les canaliser à notre bénéfice ? une grande partie de l’effort juif n’échappe-t-elle pas dès à présent à notre contrôle ? »


LES JUIFS POLONAIS ET L’EUROPE

Enfin voici un dernier aspect de la question juive : l’aspect européen. J’ai montré, au cours de cette étude, que de la position prise par la Pologne vis-à-vis de ses deux voisines, l’Allemagne et la Russie, dépend non seulement l’avenir du nouvel État polonais, mais aussi le salut de l’Europe. Il faut que la Pologne puisse, un jour ou l’autre, se rapprocher de la Russie réorganisée, conclure avec elle un accord durable, et consacrer toutes ses forces à la protection de sa frontière occidentale, que l’Allemagne ne cessera point de menacer. Or, les Juifs de Pologne haïssent violemment la Russie, — qui les a persécutés, et sont forcément attachés à l’Allemagne, — qui les protège. Toute l’influence dont ils disposent, ils en useront pour favoriser les desseins allemands et pour rendre impossible un rapprochement entre Russes et Polonais. À la Pologne, si elle veut vivre, à l’Europe occidentale, si elle a le souci d’empêcher que l’Allemagne et la Russie ne dirigent bientôt contre elles leurs forces unies, de veiller à ce que l’élément israélite, par les moyens directs ou détournés, ne prenne point la haute main sur la politique polonaise.

Ce n’est pas sans dessein, soyons-en bien convaincus, que, durant les années d’occupation, les rabbins militaires allemands ont pris soin d’organiser la masse juive de Varsovie et de transformer les orthodoxes en nationalistes. Et ce n’est pas pour rien que les agents du gouvernement de Moscou, qui ont si souvent partie liée avec ceux du gouvernement de Berlin, ont répandu parmi les juifs de Pologne les idées communistes et bolchévistes au point d’amener certains groupes, comme le Bund et le Poal Sion, à en faire la base de leur programme. Les grands journaux d’Occident, y compris ceux de Londres, devraient donc y regarder à deux fois avant de reprendre à leur compte les informations dont nous inondent quelques agences suspectes, dans l’intention de soulever l’opinion publique contre les prétendus excès de l’antisémitisme polonais et en faveur des Juifs soi-disant opprimés. Qu’ils se défient, qu’ils aillent y voir ; leurs envoyés ne tarderont pas à se rendre compte que le danger le plus imminent n’est pas celui d’une persécution juive en Pologne.

Quant aux Polonais eux-mêmes, ils ne me semblent pas encore près de pouvoir résoudre la question juive, je ne dis pas à leur avantage, mais de manière à sauvegarder leur indépendance politique et économique, leur souveraineté et leurs intérêts. S’il leur était possible de rendre à la Russie le dangereux cadeau qu’elle leur a fait depuis vingt-cinq ans, et de repousser vers l’Est et vers le Nord, tous les Juifs russes et lithuaniens qui peuplent aujourd’hui les villes et les villages de la Pologne, le problème serait très simplifié ; mais on ne voit pas bien comment cette « restitution » pourrait s’effectuer. Faute de pouvoir faire mieux et davantage, les hommes d’Etat polonais devront se garder de revendiquer pour leur pays, au Nord et à l’Est, des territoires peuplés en grande majorité d’Israélites, ils veilleront à développer l’instruction primaire dans les villes et dans les campagnes, de manière à corriger le dangereux déséquilibre qu’on observe actuellement en Pologne, entre une population chrétienne qui compte à peu près 50 pour 100 d’analphabètes, et une population juive où l’enfant le plus pauvre sait lire et écrire… en jargon allemand. Enfin les Polonais se garderont de tout antisémitisme, même politique, — le bon droit est de leur côté : qu’ils s’y tiennent, — et ne renoncent point aux efforts si généreusement entrepris par leurs hommes d’Etat les plus éminents, si ardemment secondés par toute une élite de professeurs, de savants et de publicistes israélites, en vue d’ « assimiler » la masse juive et de l’amener progressivement à ne plus chercher ailleurs, que ce soit en Palestine, en Amérique ou en Allemagne, une patrie qu’elle doit s’estimer heureuse d’avoir, depuis des siècles, trouvée en Pologne.


MAURICE PERNOT.

  1. Voyez la Revue des 1er et 15 octobre.