100%.png

L’Étourdi, 1784/Première partie/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
, ou attribué au chevalier de Neufville-Montador.
(p. 39-43).

LETTRE VIII.

Suite du précédent qu’on fera très-bien de lire.


La Comteſſe adopta le motif de mon déguiſement, & s’en ſervit pour paſſer avec moi le reſte de la journée, voici comment.

Une de ces petites incommodités ſi utiles aux jolies femmes, & toujours à leur ordre, vint ſur le champ s’emparer d’elle. Et ce n’etait qu’en prenant l’air que ſa migraine pouvait être diſſipée, elle ordonna qu’on mit ſes cheveaux à ſa voiture, & au lieu de ſe faire conduire par ſon cocher ordinnaire, elle prétexta de vouloir eſſayer, ſi je menais bien. Elle était plus ſûre de mon adreſſe à conduire le char de l’amour, l’expérience venait de lui prouver que je ne l’avais point oublié. J’eus ordre de, la conduire ſur la route de ... Tu crois peut-être que je fus fort embarraſſé. lorſqu’il fallut grimper ſur le ſiege, & prendre dans la main les guides des courſiers attelés au char de ma Vénus, point du tout ; que ne peuvent pas l’amour & le deſir ? Je fus ſeulement un peu ému, mais c’était par la crainte d’être reconnu.

Le laquais qui ſuivait était un importun dont il fallait, ſe débaraſſer ! que l’eſprit des femmes, eſt ingénieux, dans pareille occaſion ! lorſque nous fumes arrivés au lieu de notre deſtination qui était à une maiſon de campagne appartenant à la Comteſſe, & ſituée à deux lieues de la ville, elle y renvoya ſaint Jean, ſous pretexte d’aller prévenir le Comte de Larba, qu’elle ne reviendrait que le ſoir.

Elle me propoſa de lui laiſſer exécuter ſon projet envers mon frere, voulut fermement s’oppoſer à mon retour chez mes parens, & rejetta avec humeur les raiſons que je lui alléguais pour ne pas ſouſcrire à ſes deſirs & aux miens qui n’en étoient pas moins preſſans. „ Que t’importe tes parens ! me répondit elle, quand je lui repreſentai qu’ils me croiaient en partie de chaſſe dans la terre d’un de mes amis, & l’intérêt que j’avais de leur céler mon voyage à ... qu’ils attribueraient ſans doute à quelque deſſein étourdi de ma part, s’ils venaient à en être inſtruits, & la crainte qu’ils ne me fiſſent mettre à St. Lazare ou dans quelque autre maiſon pareille ? “ Ce ne ſont que des ingrats ? Leur conduite à ton égard a rompu le lien qui t’attachait à eux. Oublie-les, & reſte auprès de moi. Tant que je vivrai rien ne te manquera, ma fortune eſt conſiderable & à ta diſpoſition ; mon amour vif & ardent ſupléera à leur faible amitié.

Ces propoſitions étaient bien ſéduiſantes, mais par miracle, je leur échappai ; & j’eus aſſez de raiſon & de force pour faire conſentir Madame de Larba à mon départ, & à ſe déſiſter de ſon projet envers mon frere.

Le temps vole rapidement lorſqu’il eſt entraîné par le plaiſir. Il était nuit : il fallut revenir à la ville. Je ramenai ma divinité à ſon hôtel où en préſence de ſes gens & de ſon mari qui ne me reconnut pas, elle me congédia ſous le prétexte que je l’avais mené un peu trop vîte. À quoi je répondis, en contrefaiſant ma voix, qu’avec le temps je me corrigerais de ce défaut.

La Comteſſe ne put s’empêcher de ſourire de l’équivoque de ma réponſe. Elle me chargea de dire mille choſes de ſa part à la Marquiſe Montgard, comme ſi j’avais été protégé par elle. Elle ordonna enſuite à un de ſes gens de me donner un écu de ſix francs. Tout cela avait été concerté entre nous, pour mieux ſauver toute eſpece de ſoupçon. C’était préciſement à celui qui m’avait ſi impertinement répondu le matin que l’ordre s’adreſſait. Je lui propoſai, ſans rancunne de boire bouteille. Il accepta ma propoſition. Eh bien ! allez, lui dis-je, à un tel cabaret, je paſſe chez la Marquiſe de Montgard, & je vous rejoins.

Ce fut ainſi que je ſortis de chez mon aimable Comteſſe. Et malgré le beſoin que j’avais de prendre du repos, je partis ſur le champ pour retourner chez mon pere.