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L’Étourdi, 1784/Seconde partie/10

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, ou attribué au chevalier de Neufville-Montador.
(p. 46-51).

LETTRE X.

Hiſtoire de Cécile.


MOn pere, me dit Madame de Preſſy, eſt un bon Gentilhomme de province qui avait dépenſé preſque toute ſa fortune au ſervice, & qui la répara en ſe mariant avec ma mere qui lui apportât une dot conſidérable. Il n’eut d’enfans qu’un fils, & moi. Mon pere nous aimait également tous deux. Mais ma mere qui ne chériſſait que ſon fils, força ſon mari, dont elle gouvernait l’eſprit & le cœur, de lui prodiguer toute ſa tendreſſe, même la portion qu’il m’accordait. Idolâtre de ſon fils, ma mere craignait que je ne diminuas l’immenſe héritage qu’il devait recueillir : il n’y avait qu’un ſeul moyen d’empêcher ce malheur, & elle le ſaiſit avec avidité ; à l’âge de dix ans, je fus miſe au couvent, & deſtinée à prendre le voile.

Les religieuſes chargées de mon éducation, s’efforcerent de m’inſpirer du goût pour la vie monaſtique. Ces bonnes ſœurs eurent la mortification de ne pas réuſſir. Elles me repréſentaient les agrémens d’être ſéparée pour jamais d’un monde ſi dangereux à l’innocence, les charmes de la vertu, combien l’on eſt heureux de vivre dans la ſageſſe, & de renoncer à Satan, à ſes pompes, à ſes œuvres, enfin les plaiſirs que goûtait une ame pure en ſe dévouant à Dieu ; elles me repréſenterent tout cela d’une façon ſi ridicule & ſi puérile, que je fus mille fois tentée de leur répondre comme Malherbe répondit à ſon confeſſeur qui lui faiſait la peinture des délices du Paradis, fi ! votre mauvais ſtyle m’en dégoûte.

Ennuyée de n’enviſager jamais que des voiles & des guimpes, je me mis à lutiner les religieuſes, & j’entraînais les penſionnaires à m’aider dans mes eſpiégleries. J’en fis de toute eſpece à ces bonnes béguines qui, n’y pouvant plus tenir, apprirent à mes parens le peu de diſpoſition que j’avais à être renfermée toute ma vie. Cette nouvelle, loin de faire changer le projet de ma mere, ne fit qu’accroître ſon impatience de me voir en âge de faire le ſacrifice de ma liberté, & de mon bonheur. Enfin arriva cet âge fatal. Auſſitôt ma mere vint m’ordonner, de me comdamner à finir le reſte de mes jours dans un couvent. Elle crut ſa préſence néceſſaire pour me déterminer plus aiſément d’entrer au noviciat.

Je n’avais pas vu ma mere depuis que j’étais au couvent. Dès que je l’apperçus, je l’accablai des plus tendres careſſes, & la ſuppliai, en embraſſant ſes genoux, de ne pas me faire prendre un état pour lequel je n’avais nulle vocation, mais beaucoup de dégoût. Mes larmes ne firent aucun effet. Ma mere frémit de ma propoſition. Puis, ſe recueillant en elle même, elle me dit d’un ton ferme d’obéir ou de rénoncer à ſon amitié, & à celle de toute ma famille qui me parlait par ſa bouche — perdre l’amitié de mes parens ! Ah ! plutôt mourir mille fois, Madame, lui dis-je, avec des regards & des ſoupirs qui peignaient aſſez ce qui ſe paſſait dans mon ame. Dès demain je prens le voile : il n’eſt rien, non rien que je ne faſſe pour mériter votre tendreſſe, & celle de mon pere. Ce n’eſt ; pas l’acheter trop cher que de la payer de ma liberté.

À peine eus-je achevé de parler que ma mere me ſerre dans ſes bras, m’accable de careſſes, d’éloges, & me donne les noms les plus tendres. Elle fait auſſitôt part à l’Abbeſſe que je ſuis décidée à renoncer aux dangers qu’offre un monde pervers & trompeur, pour aſſurer ma félicité, en devenant membre de ſa communauté. Elle part en me nommant ſa chere fille… je la ſuis des yeux, mes jambes fléchiſſent, je tombe évanoui, & je ne revins à la lumiere du jour que pour enviſager toute l’horreur de la promeſſe que ma mere venait de m’arracher.

Je commençai mon noviciat. Sœur Urſule s’attacha à moi & en fit ſa meilleure amie. L’air de mélancolie répandu ſur toute ſa perſonne, annonçait à tous les yeux le chagrin qui la dévorait depuis qu’elle avait prononcé ce vœu fatal qui la comdamnait à paſſer le reſte de ſes jours dans une priſon. Elle était également une victime de l’ambition & de l’authorité. La conformité des peines, le même rapport d’infortune ſont des liens ſecrets pour des ames ſenſibles. Sœur Urſule & moi devînmes bientôt inſéparables. L’amitié, comme vous ſavez, ne peut exiſter ſans la confiance. Cette charmante recluſe dépoſa dans mon ſein, ſon tourment, & ſon amour. Elle adorait un jeune Officier de votre régiment, & j’oſe croire qu’elle en était aimée. J’acceptai la propoſition qu’elle me fit de l’introduire dans le couvent, & de donner mon cœur à celui qui l’accompagnerait : ce fut vous mon cher Chevalier qui… épargnez-moi de vous rappeller ce temps. Vous ſavez ce qui m’eſt arrivé juſques au moment de votre départ d’A **. C’eſt de ce même moment d’où je vais reprendre mon hiſtoire.