L’Évangéliste/XIV

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L’ÉVANGÉLISTE


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XIV - DERNIÈRE LETTRE


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« L’orgueil, il n’y a que l’orgueil de vivant chez cette femme… ni cœur ni entrailles… La peste anglicane a tout dévoré… Aussi dure et gelée… Tiens ! ce marbre… »

Le vieux doyen, assis devant la cheminée, frappa violemment le manteau du foyer avec les pincettes, que Bonne sans rien dire lui retira des mains. Il ne s’en aperçut pas, tant il était animé, et continua le récit de sa visite à l’hôtel Autheman :

« Je l’ai raisonnée, priée, menacée… Je n’ai rien obtenu que des phrases de sermon, la tiédeur de la foi, l’utilité des grands exemples… C’est qu’elle parle bien, la mâtine… Trop de patois de Chanaan… mais éloquente, convaincue… Je ne m’étonne pas qu’elle ait troublé cette petite tête… Vois ce qu’elle a fait de Crouzat… Ah ! je lui ai dit tout ce que je pensais d’elle, par exemple ! »

Il s’était levé, marchait à grands pas…

« Enfin, qui êtes-vous, madame ?… Au nom de quelle autorité parlez-vous ?… Dieu ?… Ce n’est pas Dieu qui vous mène… Je ne vois que vous dans vos actes, votre âme méchante et froide qui en veut je ne sais de quoi à la vie et semble avoir toujours quelque chose à venger.

– Le mari était là ?… » demande la petite vieille épouvantée… « Et il ne disait rien ?…

– Pas un mot… Seulement son sourire de travers et cet œil qui vous brûle comme une lentille au soleil…

– Mais assieds-toi donc… Es-tu dans un état !… »

Debout derrière la chaise où se reposait enfin son grand homme, Mme Aussandon lui essuyait le front, un front de pensée, large et plein, lui ôtait son foulard de cou qu’il avait gardé en rentrant.

« Tu t’excites trop, voyons…

– Comment veux-tu ?… Un si grand malheur, une telle injustice… Il me fait pitié, ce pauvre Lorie.

– Oh ! celui-là… » dit-elle avec le geste de sa rancune contre l’homme qu’on avait un moment préféré à son fils.

« Mais la mère !… Cette mère qui ne peut pas même savoir où est son enfant… Te vois-tu, toi, en face de cette femme et de son silence que la lâcheté des hommes autorise ?… Que ferais-tu ?

– Moi ? Je lui mangerais la tête… »

Ce fut dit, envoyé avec un si terrible coup de mâchoire en avant, que le doyen se mit à rire, et, encouragé par la colère de sa femme :

« Oh ! mais, ils n’ont pas fini avec moi… Rien ne m’empêchera de parler, de les dénoncer à la conscience publique… Quand je devrais y perdre ma place… »

Un mot malheureux, et qui tout à coup rappelait la ménagère au sérieux de la circonstance. Ah ! non, minute. Du moment que sa place était en jeu…

« Tu vas me faire le plaisir de rester tranquille… tu m’entends, Albert ?

– Bonne… Bonne… » supplia le pauvre Albert. Bonne ne voulait rien écouter. Encore on serait seuls, on risquerait la partie. Mais il y avait les garçons, Louis qui allait passer sous-chef, la perception de Frédéric, le major porté pour la croix… Puissants comme ils étaient, ces gens-là n’auraient qu’un signe à faire…

« Et mon devoir ?… » murmura le doyen qui faiblissait.

« Tu l’as fait, ton devoir, et au-delà… Crois-tu que les Autheman te pardonnent jamais tes duretés d’aujourd’hui… écoute… »

Elle lui prit les mains et le raisonna. Est-ce qu’il serait content à son âge de courir encore les mariages, les enterrements ?… Il disait toujours : En haut de la côte… En haut de la côte… Mais il devait bien se rappeler le mal qu’on avait eu à la monter. Et à soixante-quinze ans, dégringoler sur les genoux, ça serait dur.

« Bonne… »

C’était la dernière résistance pour l’honneur ; car les raisonnements de sa femme venaient confirmer ceux de ses collègues, tout à l’heure à la Faculté, pendant qu’ils se promenaient autour du petit préau rectangulaire, moins triste et moins froid que l’implacable égoïsme humain. Eh ! oui, cette idée de remonter la côte avec ses vieilles jambes l’épouvantait, surtout la perspective des scènes, des cyclones effroyables que lui vaudrait dans son intérieur le coup d’audace qu’il méditait après sa visite aux Autheman. Mais quelle défaite donner à la pauvre mère ? Elle était venue à lui si confiante, n’ayant d’autre appui que le sien dans la platitude universelle. Et voilà qu’il se dérobait comme les autres, obligé de fuir cette grande douleur ou de la leurrer de promesses vagues et menteuses : « Attendez… ce n’est qu’une crise… Dieu ne permettra pas… » Ah ! le brave doyen des hypocrites et des lâches.

Dès ce jour, plus de repos ni d’heureux travail en haut de la côte pour le vieil Aussandon. Le remords, ce gêneur sinistre, s’installait à sa table, le suivait partout, remontant avec lui le sordide faubourg Saint-Jacques, l’attendant au coin du boulevard Arago à la sortie de ses cours ; et même, le pasteur n’osait plus venir dans son jardin, quoique ce fût le temps des semailles nouvelles, parce que là son remords prenait une forme visible, la figure pâle, les yeux rougis de la mère qui guettait à sa vitre ce que la religion pourrait bien faire pour celle à qui la religion avait tout pris.

Elle s’aperçut vite que celui-là aussi l’abandonnait et ne s’en étonna pas, tous ses amis agissant de même. La peur lui enlevait les uns ; la pitié les autres, parce qu’ils ne pouvaient rien pour elle et souffraient de son chagrin inutilement. Sans compter les sceptiques à qui cette aventure d’Anne Radcliffe paraissait improbable dans la lumière du Paris moderne et qui hochaient la tête, presque soupçonneux : « Qui sait ce que cache tout cela ! »

Oui, Paris est lumineux, remué de progrès et d’idées généreuses, mais bien léger, bien en surface. Les aventures s’y précipitent sur une lame courte et brusque comme celle de la Méditerranée, recouvrant la lame suivante de débris aussitôt submergés. Rien de profond, rien de durable. « Pauvre madame Ebsen !… Ah ! c’est affreux… » Mais l’incendie des magasins de l’Univers, la femme coupée en morceaux et retrouvée dans un numéro du Temps où elle tenait à l’aise, le suicide des deux petites Cazarès avaient vite des droits plus récents à la compassion. La seule maison où l’on eût continué à l’accueillir d’une bienveillance infatigable, mêlée à beaucoup de reconnaissance personnelle, l’hôtel de la rue Vézelay, se fermait subitement, le comte et la comtesse d’Arlot partant pour Nice avec leur enfant, après avoir obtenu la communication d’un rapport confidentiel sur l’enquête du parquet de Corbeil.

À ce rapport encore plus vertement, plus spirituellement enlevé que celui sur l’affaire Damour et donnant une description très détaillée du château, des écoles, de la retraite, étaient joints les noms des ouvrières – les euvérières, comme disait le jeune Nicolas – domiciliées actuellement à Port-Sauveur.

Sophie Chalmette, 36 ans, née à la Rochelle.

Marie Souchotte, 20 ans, Petit-Port.

Bastienne Gelinot, 18 ans, Athis-Mons.

Louise Braun, 27 ans, Berne.

Catherine Looth, 32 ans, États-Unis.

Quant à Éline Ebsen, elle voyageait pour l’Œuvre en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, sans résidence fixe, et correspondait avec sa mère très exactement.

Depuis quelque temps, en effet, grâce au pasteur Birk, Mme Ebsen pouvait écrire à sa fille, mais à tâtons, les adresses remplies à Port-Sauveur. D’abord furieuses et désespérées, mêlées d’appels déchirants, d’injures, de menaces même contre les banquiers, les lettres de la mère se modifièrent vite sur le refus d’Éline de répondre à ces outrages contre les amis respectés et dignes d’estime. Dès lors, la plainte maternelle se fit plus humble, plus timide, s’en tenant à des tableaux de son existence solitaire et désolée, qui ne parvenaient pas à attendrir le ton résolu et froid de la jeune fille, impersonnel comme son écriture figée désormais en une longue et régulière anglaise, sans pleins ni déliés : des nouvelles de sa santé, des phrases exaltées et vagues sur le service de Dieu, et toujours quelque invocation mystique, d’affectueux sentiments en Jésus remplaçant l’effusion, le baiser final.

Rien de plus singulier que ce dialogue épistolaire, ce contraste du jargon prédicant, méthodiste, avec l’accent des tendresses naturelles ; la terre et le ciel communiquaient, mais à trop grande distance pour se comprendre, les fibres sensitives rompues et flottantes dans le vide. La mère écrivait : « Mon enfant chérie, où es-tu ! que fais-tu ? moi, je pense à toi et je pleure… Hier c’était le Jour des morts ; je suis allée là-bas et j’ai fait sur la tombe de grand’mère un petit bouquet que je t’envoie… »

L’enfant répondait : « Je te remercie de ton souvenir ; mais il m’est encore plus doux de posséder un Sauveur vivant pour l’éternité que ces fleurs misérables. C’est auprès de ce Dieu, chère mère, que je désire ardemment que tu trouves le pardon, la paix et la consolation qu’il te veut si gratuitement dispenser… »

Et malgré tout, c’était, ces lettres désolantes et glacées, ce que la mère avait de meilleur ; elle n’essuyait ses larmes que pour les lire, et trouvait dans leur attente, dans le premier espoir de l’enveloppe ouverte en tremblant, le courage de vivre encore, de résister aux résolutions suprêmes, aux coups de tête que le bon M. Birk redoutait tant pour sa « pauvre amie », comme d’aller attendre la voiture de Mme Autheman à sa porte, s’accrocher après, crier sous les roues : « Mon enfant ?… où est mon enfant ? » ou bien de partir pour Londres, Bâle, Zurich, faire son enquête elle-même, ainsi qu’on le lui avait conseillé au bureau des recherches.

« Pauvre amie, pauvre amie… Mais vous n’y songez pas… » Ce serait la ruine, ces voyages, et dans une pareille incertitude ; plus dangereux encore un coup de violence à Paris, qui l’exposerait à la prison ou quelque chose de pis. Birk ne disait pas quoi, mais le mystère de ses gros yeux et des pointes levées de sa barbe d’apôtre exprimait une épouvante communicative. Et lui prenant les mains entre ses mains lourdes et moites qui sentaient la pommade de ses longs cheveux dont il surveillait toujours les rouleaux, il l’apaisait, l’endormait : « Laissez-moi faire… Je suis là, je n’y reste que pour vous… Fiez-vous à moi… votre enfant vous sera rendue… »

Comme on se trompe sur les gens ! Cet homme qui lui déplaisait tant, dont elle se méfiait, mise en garde par ses mines doucereuses, ses manœuvres de chasseur de dot, celui-là seul ne l’abandonnait pas, venait la voir, se tenait au courant de sa vie, de ses démarches ; même il l’invitait à manger le Risengrœd national, dans son coquet appartement de garçon, soigné, embelli des cadeaux de ses dévotes. Et chaque fois, en la reconduisant : « Il faut vous distraire, pauvre amie… »

Mais le moyen de se distraire avec cette angoisse obsédante, cette idée fixe que tout ravivait ? Éline en partant n’avait emporté ni vêtements, ni linge, la maison restait pleine d’elle ; et de l’armoire, du tiroir ouvert, le léger parfum dont elle avait l’habitude, la moindre fantaisie de toilette donnait à la mère une expression vivante de son enfant. Il restait encore sur la table le long cahier vert dans lequel la jeune fille chaque soir inscrivait leur petite dépense en face des leçons à toucher. Ce cahier ordonné, soigné, aux lignes de chiffres régulières, racontait l’enfant jour par jour, sa vie honnête et courageuse, si serrée de travail, si occupée du bien-être des autres… Un manteau pour Fanny… Prêté à Henriette… Le jour de Sainte-Élisabeth, la fête de Mme Ebsen, à côté de bouquets et surprise, un ligne enfantine et tendre suivait en marge : J’aime ma chère maman.

Un vrai livre de raison comme il s’en conservait autrefois dans les familles et que le vieux Montaigne trouvait « si plaisants à voir, très à propos pour nous ôter de la peine… » Ici, au contraire, la peine s’aggravait de cette lecture ; et quand, le soir, Mme Ebsen feuilletait le cahier vert avec Lorie, des larmes gonflaient leurs yeux et ils n’osaient pas se regarder.

C’était presque un second veuvage qui venait de le frapper, ce pauvre Lorie, un deuil qu’il ne portait pas, mais plus cruel peut-être que l’autre, mêlé de l’humiliation de n’avoir su occuper ce cœur de jeune fille, si calme en apparence, avide en réalité d’une passion qu’il était allé chercher plus haut. Le départ d’Éline, sans qu’il se l’avouât, calmait sa blessure d’amour-propre ; il n’était pas le seul abandonné, et, rapprochés par la douleur commune, la mère et lui reprenaient leurs relations affectueuses. En rentrant du bureau, il montait chercher des nouvelles, passait de longues heures à l’angle de la cheminée, à écouter cette histoire toujours la même ramenant avec les mêmes phrases les mêmes explosions de sanglots, et, dans le calme du petit salon, l’immuabilité des choses autour d’eux, le silence de la rue coupé des clameurs du boulevard, instinctivement il cherchait Éline et grand’mère à leur coin favori, ce coin que le rire clair de sa fillette avait longtemps égayé et où s’amassaient maintenant l’ombre et l’oubli, tout ce qui suit la mort et les départs.

Seule dans la journée, Mme Ebsen ne restait pas chez elle ; et sitôt son petit ménage fini, elle s’échappait, allait voir quelques amis, ses anciennes verdures du dimanche, dont la placidité ne se laissait pas d’entendre raconter l’enlèvement et les fèves de Saint-Ignace. Puis, toujours tourmentée de cette agitation qui accompagne l’idée fixe, comme si le corps se chargeait de rétablir l’équilibre normal de l’être, elle partait au hasard à travers les rues, devenait un de ces innombrables errants de la flânerie parisienne qui s’arrêtent à tous les attroupements, à toutes les devantures, s’accoudent aux parapets des ponts, avec le même regard indifférent pour l’eau qui coule, l’omnibus renversé, l’étalage des modes nouvelles. Qui sait combien d’inventeurs, de poètes, de passionnés, de criminels ou de fous parmi ces gens qui vont ainsi devant eux pour fuir le remords ou suivre la chimère ! Somnambules d’une idée, solitaires dans les plus grandes foules, ces flâneurs-là sont les plus occupés des hommes, et rien ne les distrait, ni le nuage qu’ils fixent, ni le passant coudoyé, ni le livre feuilleté les yeux ailleurs.

Dans ses courses errantes à travers Paris, Mme Ebsen revenait toujours au même point, l’hôtel Autheman où elle avait d’abord essayé de s’introduire, de quêter quelques renseignements des domestiques. Mais il lui manquait, pour éclaircir l’impassibilité de ces faces de mercenaires, l’indispensable reflet du pourboire. Maintenant elle se contentait de rôder, attirée par un instinct, même avec la certitude que sa fille n’était plus en France ; et s’installant pendant des heures le long de la palissade d’un terrain vague qui faisait face à l’hôtel, elle regardait, tout au fond de la cour, les hautes murailles noires, les fenêtres inégales dans leurs chapiteaux sculptés. Des voitures stationnaient à la porte ; du monde entrait, sortait, des portefeuilles à chaînes d’acier, des dos chargés de sacs d’écus. Sur le grand perron s’attardaient des figures graves. Tout cela sans embarras, sans bruit ; rien qu’un tintement doux et continuel d’argent manié, un murmure argentin, voilé, comme d’une source invisible, inoffensive, qui s’alimentait du matin au soir, se répandait dans Paris, la France et le monde, devenait ce large fleuve impétueux aux remous redoutables qu’on appelait la fortune des Autheman, et qui effrayait les plus hauts, les plus forts, ébranlait les consciences les plus fermes, les mieux remblayées.

Parfois Mme Ebsen voyait s’ouvrir le grand portail devant les chevaux pie, le coupé marron, qu’elle eût reconnus même sans la silhouette autoritaire et cruelle qui filait en apparition sous la glace claire, lui donnait une seconde la tentation de quelque folie arrêtée par les menaces du pasteur Birk, la peur de la prison ou de cette autre chose terrible qu’il craignait de nommer. Et quand elle rentrait, exténuée de ces démarches, de ces haltes, après être restée dehors le plus longtemps possible pour laisser à l’imprévu le temps d’arriver, avec quel battement de cœur, quelle angoisse asséchante elle demandait chaque fois : « Il n’y a rien pour moi, mère Blot ?… » Ce qu’elle trouvait, hélas !… De loin en loin une lettre bien froide de sa « toute dévouée » ; mais jamais, jamais ce qu’elle espérait sans oser le dire.

Un jour pourtant, le coup de sonnette violent, bruyant, d’une main familière lui donna un frisson de petite mort. Elle tremblait en ouvrant. Deux bras affectueux l’entourèrent aussitôt ; les fleurs d’un petit chapeau d’été, tout ruisselant de la neige qui tombait, mouillèrent sa joue… Henriette Briss !… Elle venait de quitter sa place à Copenhague chez l’ambassadeur de Russie… D’excellentes gens, mais si vulgaires… Puis elle n’en pouvait plus d’être si longtemps loin de Paris, malgré tout ce que lui écrivait son ancienne supérieure du Sacré-Cœur qui prétendait que Paris pour elle c’était comme un rasoir dans la main d’un enfant de deux ans…

Tout en parlant, Henriette entrait dans le petit logis si connu, s’installait comme chez elle, sans remarquer – distraite et joyeuse – le visage désolé de la mère. Tout à coup elle se retourna, d’un de ses mouvements vifs de grande chèvre : « Et Lina ?… où est-elle ?… Elle va rentrer ?… »

Un sanglot lui répondit. Ah ! bien, oui, Lina. Plus de Lina… « Partie… volée… Ils me l’ont prise… Je suis seule… » Il fallut un moment à Henriette pour comprendre ; et même quand elle eut compris, elle ne pouvait croire que Lina si raisonnable, si pratique, avec sa grande affection pour les siens… Ah ! cette Jeanne Autheman s’y entendait à gouverner les âmes… et curieusement, pendant que la mère pleurait, elle regardait deux ou trois petits livres à tranches dorées, complices perfides du grand crime, restés sur la table comme des pièces à conviction… Heures du matin… Entretiens d’une âme chrétienne… Non vraiment, cette femme n’était pas la première venue. Sans le protestantisme, on aurait dit une sœur d’Antoinette Bourignon.

« Qui ça, Bourignon ?… » fit la mère en séchant ses yeux.

« Comment ! vous ne connaissez pas ? Une prophétesse du temps de Mme Guyon… Elle a écrit plus de vingt volumes…

– Qu’elle soit ce qu’elle ait voulu… » dit Mme Ebsen gravement… « Si celle-là aussi a fait pleurer les mères, ce n’était pas grand’chose de pon, et il vaut mieux n’en plus parler. »

Un instinct l’avertissait qu’Henriette n’était pas avec son chagrin et qu’elle n’osait exprimer tout ce qui gonflait sa lèvre, faisait briller ses prunelles pâles, frémir ses doigts osseux feuilletant les mystérieux petits livres.

« Pourriez-vous me prêter celui-ci ? » demanda l’affolée du Sacré-Cœur, dévorée du désir de lire ces Entretiens pour en réfuter les hérésies.

« Oh ! prenez… emportez tout… »

Henriette l’embrassa avec transport, lui jeta en partant son adresse, rue de Sèvres, chez Magnabos, décorateur, des personnes très bien, un quartier de couvents… « Venez donc me voir… Ça vous distraira… »

Cette visite, avec tous les bons souvenirs qu’elle évoquait des anciennes discussions où Lina se montrait si bonne, si sensée, fut pour Mme Ebsen une épreuve douloureuse, comme certaines dates commémoratives autrefois fêtées ou pleurées à deux, la Juleaften sans arbre de Noël ni risengrœd cette année, l’anniversaire de la mort de grand’mère, le triste pèlerinage et le retour plus triste encore. N’était-ce pas en revenant l’an dernier du cimetière qu’Éline lui jurait « de l’aimer bien, de ne la quitter jamais » ? Et sous l’impression de ce souvenir elle écrivit à sa fille une lettre navrée, suppliante :

Au moins si je pouvais travailler, donner des leçons pour me distraire ; mais le chagrin m’a bien affaiblie, j’ai les yeux brûlés et j’entends difficilement depuis ma maladie. L’argent s’épuise aussi ; encore quelques mois je n’en aurai plus, et alors que devenir ? Ô ma petite chérie, je t’attends à genoux. Ce n’est plus ta mère qui te prie, c’est une vieille femme bien malheureuse…

La réponse fut une carte postale au timbre de Jersey, ouverte et lisible à tous :

Je suis profondément peinée, ma chère mère, des mauvaises nouvelles que tu me donnes de ta santé ; mais je me console en songeant que ces épreuves te rapprochent de Dieu chaque jour. Quant à moi, c’est de ton salut éternel et du mien que je m’occupe. Il faut que je vive loin du monde et que je me garde du mal.

Cruauté des cruautés, ce témoignage à l’Évangile affranchi ! Ainsi plus d’intimité permise, plus de mots à l’oreille, de larmes inentendues. Ah ! les misérables, voilà ce qu’ils avaient fait de sa fille. Je me garde du mal. Sa mère était le mal.

« Allons, je n’écrirai plus… Elle est perdue pour moi… »

Et de sa grosse écriture, la mère mit en travers de l’adresse : Dernière lettre de mon enfant.

*

« Madame Ebsen !… Madame Ebsen !… »

On l’appelait du petit jardin. Elle essuya ses yeux, alla ouvrir la fenêtre en chancelant et vit M. Aussandon qui levait vers elle sa belle tête blanche toute fière.

« Je prêche dimanche à l’Oratoire… C’est pour vous… Venez, vous serez contente… »

Il salua, soulevant d’un doigt sa petite calotte, continua l’inspection de ses rosiers où pointaient des pousses vertes ; et l’on sentait bien que Mme Aussandon n’était pas au logis, à voir le vieux doyen dehors par ce temps aigre et pernicieux du commencement demars.