L’Évolution Française sous la Troisième République/Chapitre IV

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chapitre iv

l’alerte de 1875 et le congrès de berlin.

Recueillement et abstention. — Une triple alternative. — La conférence de Londres. — Les idées de M. de Bismarck. — Intervention de l’Europe. — Au Congrès de Berlin ; le premier partage de la Turquie. — Un désintéressement apprécié. — Les difficultés de la Diplomatie républicaine. — Formation de la Triple Alliance.

La politique extérieure de la France, entre 1870 et 1889, se résume, aux yeux de beaucoup de personnes, en deux mots : recueillement et abstention. C’est bien là, en effet, la très sage formule indiquée par le pays à ses mandataires ; notre défaite et les durs labeurs auxquels elle nous astreignait commandaient une réserve dont la nécessité était rendue plus impérieuse encore par le fait que la République avait à ménager, sur presque toutes ses frontières, les susceptibilités du sentiment monarchique. Mais le pays ne contrôle pas les affaires étrangères aussi aisément que les finances ou l’administration, et le mot d’ordre donné par lui n’a pas été rigoureusement observé. Au lendemain de la guerre franco-allemande on se préoccupait déjà, en Europe, de l’attitude qu’allaient prendre nos diplomates et de l’orientation qu’ils donneraient à notre politique extérieure, tant on se rendait compte de l’impossibilité où se trouve une grande nation de se maintenir isolée, même si la forme de son gouvernement semble lui interdire de négocier des alliances avec les nations voisines. Les monarchies les plus autoritaires, les plus imbues des doctrines du droit divin, ont été amenées par la force des choses à s’entendre avec des gouvernements révolutionnaires, qu’elles avaient tenté d’ignorer ou avec lesquels elles avaient voulu d’abord n’avoir que des relations lointaines et discrètes. Or tel n’était pas le cas pour la troisième République, régulièrement et légalement constituée[1]. Aussi les hommes d’État français, sans aller à l’encontre des sentiments de prudente réserve qui dirigeaient l’opinion et facilitaient du reste leur tâche, se gardèrent-ils de montrer à l’égard de l’Europe une indifférence et un détachement qui eussent nui aux intérêts dont ils avaient la charge.

Les probabilités d’avenir, en 1871, étaient pour une alliance avec l’Autriche. On la sentait unie à regret à nos vainqueurs, et le souvenir de Sadowa effaçait celui de Solférino. La similitude des destinées devait porter l’un vers l’autre, semble-t-il, deux peuples qu’une guerre de hasard avait fait ennemis, entre qui l’estime et l’amitié avaient subsisté[2]. L’Italie, par son ingratitude officielle que ne compensait pas le dévouement de quelques-uns de ses fils ; l’Angleterre, par le souci exagéré de sa neutralité ; la Russie, par la simultanéité d’action qui avait rendu évidente son entente avec la Prusse, nous étaient devenues suspectes. Rien, à proprement parler, ne nous séparait de l’Autriche, et sur plus d’un point nos intérêts étaient identiques ; sur aucun, ils n’étaient en opposition.

Or trois alliances, ou plutôt, trois ententes — le mot alliance impliquant un pacte ferme — ont été possibles ; celles précisément qui, au lendemain de la guerre, apparaissaient comme les plus improbables ; tandis qu’à aucun moment l’alliance franco-autrichienne n’a eu la moindre chance de se réaliser. La première fut l’entente anglaise : elle a séduit un certain nombre d’hommes politiques, d’esprit libéral et réfléchi ; c’était sans doute la moins brillante, peut-être la plus raisonnable et la plus solide[3]. La seconde est l’entente russe ; des hommes d’État dont la France s’honore[4] l’entrevirent, et la préparèrent par des moyens nouveaux ; elle se scella entre peuples avant que d’être seulement convenue entre gouvernants ; mais la volonté formelle de l’empereur Alexandre iii lui donna la sanction sans laquelle elle fût demeurée sans résultat. La troisième fut l’entente allemande. On a accusé Jules Ferry de l’avoir recherchée ; peut-être, en effet, séduisit-elle, à un moment, l’âme du grand patriote ; elle eût refait très rapidement la fortune de la France en même temps qu’assuré le repos à l’Europe ; c’était une œuvre d’une délicatesse audacieuse, exigeant la confiance absolue de la nation dans l’homme qui eût osé l’entreprendre ; il va de soi qu’elle supposait la revision du traité de Francfort.

Des problèmes d’un ordre moins élevé se sont imposés en même temps à ceux qui ont travaillé à nous refaire une diplomatie ; il a fallu trouver des hommes susceptibles de représenter la République dans les cours européennes sans avoir à les chercher parmi les adversaires du régime ; il a fallu, d’autre patt, concilier la politique de laïcisation pratiquée à l’intérieur avec la protection des intérêts catholiques intimement liés, au dehors, à nos intérêts nationaux. Bien que le télégraphe, les chemins de fer et le progrès des idées démocratiques aient modifié les conditions dans lesquelles elle s’exerce, l’action diplomatique, telle qu’elle est pratiquée en Europe, demeure une question de personnes. Le choix de l’ambassadeur, sa position sociale, son tact, les qualités de son esprit décident de l’accueil qui lui est fait, et aussi la personne du souverain dont il est l’envoyé, du ministre dont il représente les idées. La Suisse et les États-Unis font exception, sans doute ; mais peut-on les comparer à la France qui a un si long passé monarchique, des frontières si étendues et tant de points de contact avec les États qui l’entourent ? Les diplomates des autres pays représentent tous des hommes, non des institutions. L’effacement de l’homme devant l’institution qui est le dogme fondamental de la République, comment le faire admettre par l’Allemagne, par la Russie, par l’Autriche, sans entraver l’action de nos ambassadeurs ?

Quant à l’héritage catholique, il compliquait au même degré que l’héritage monarchique la tâche des représentants de la France républicaine. Personne ne songeait à le répudier, mais pouvait-on l’accepter tout entier ? Au lendemain du jour où elle s’était accomplie par la force et avec toutes les apparences d’une violation du droit, la chute du pouvoir temporel des papes soulevait la colère de l’univers catholique. Le temps seul affaiblirait les rancunes en montrant la puissance spirituelle du Saint-Siège fortifiée par cette chute. Jusque-là, une grande circonspection s’imposait. Nos agents n’auraient d’action comme défenseurs des intérêts catholiques au loin, qu’autant que la France et le Saint-Siège entretiendraient de bons rapports, et précisément l’hostilité du clergé et des cléricaux contre la République semblait devoir amener une tension — peut-être une rupture momentanée entre le Vatican et le cabinet de Paris.

Bien d’autres difficultés de détail étaient accumulées sous les pas de nos diplomates, entre autres celle-ci qui pouvait leur sembler particulièrement redoutable ; leurs actes seraient interprétés et jugés tout différemment dans le Parlement français que par l’opinion publique des peuples chez lesquels ils seraient en résidence ; le point de vue ne serait jamais le même ; les députés ne pourraient se défaire, pour considérer la politique extérieure, des habitudes d’esprit avec lesquelles ils décidaient des affaires intérieures ; car, il faut bien le dire, si le parti républicain s’était préparé à gouverner au dedans, il ne s’était guère préparé à négocier au dehors ; or une diplomatie ne s’invente pas et des diplomates ne s’improvisent guère.

La sagesse, le patriotisme facilitèrent toutes choses ; mais on ne doit pas moins, en considérant combien la tâche fut ardue, rendre hommage à ceux qui l’acceptèrent avec dévouement et la remplirent avec habileté.

Le 9 septembre 1870, Jules Favre, ministre des affaires étrangères de la Défense nationale, avait « supplié M. Thiers d’aller solliciter le concours du cabinet britannique[5] ». L’Angleterre était, de toutes les puissances européennes, celle que le renversement d’un trône laissait le plus indifférente, et son intérêt semblait être de ne pas permettre à l’Allemagne d’abuser de sa victoire. Il était naturel de s’adresser à elle en premier lieu ; or M. Thiers ne voulut pas aller à Londres sans aller à Rome, à Vienne, à Pétersbourg principalement. Avait-il cette arrière-pensée qu’étant le chef nécessaire du gouvernement qui allait s’établir, il était désirable qu’il pût « présenter la République à l’Europe en sa personne[6] » ? Ce plan n’était pas heureux. C’était là une politique de sentiment ; M. Thiers était un mauvais diplomate ; il dissimulait mal ses pensées intimes, et une confiance trop grande en son propre prestige le retenait d’adopter le langage et les manières des chancelleries. D’ailleurs, l’entreprise dépassait toutes les forces et tous les talents[7].

L’Europe se réunit à Londres, mais ce fut pour y reviser ce traité de 1856, imposé par nous à la Russie quinze ans plus tôt, et qui posait maintenant dans la balance de notre destin. Plutôt que de songer à venir en aide à la France, le prince Gortchakow faisait, après tout, son devoir de Russe en profitant des circonstances pour libérer sa patrie des entraves mises à ses ambitions. La conférence de Londres s’ouvrit le 17 janvier 1871 ; M. de Bismarck inventait les procédés les plus mesquins pour empêcher Jules Favre de sortir de Paris, et il semblait se réjouir à l’idée que la signature de la France ne figurerait pas au bas de l’acte de revision du traité de 1856. La conférence eut raison de sa résistance ; elle s’ajourna à plusieurs reprises, marquant sa volonté formelle de voir un plénipotentiaire français prendre part à ses travaux[8]. Mais c’était sa volonté non moins formelle de ne pas laisser la discussion franchir les limites convenues à l’avance ; la plupart des plénipotentiaires avaient reçu, à ce sujet, des instructions très précises de leurs gouvernements, et les bonnes intentions de lord Granville, à l’égard de la France, se trouvèrent, de la sorte, paralysées[9]. La conférence de Londres n’en fut pas moins utile à nos intérêts nationaux ; pour le bien comprendre, il faut se représenter les consequences qu’aurait entraînées notre abstention forcée dans une circonstance aussi solennelle, à un moment où, devant l’étendue du désastre subi, l’Europe se demandait si nous parviendrions jamais à nous en relever complètement.

Il est hors de doute que le prince de Bismarck, en provoquant par ses exigences la prolongation d’une lutte à outrance, ait nourri l’espoir de réduire la France au rang de puissance secondaire : cela lui tint à cœur plus que la possession de l’Alsace-Lorraine. Un agrandissement de territoire n’était rien auprès des perspectives qu’ouvrait pour l’Empire allemand la disparition de la France du concert des grandes puissances. Cette illusion à laquelle il fut long à renoncer, et qu’il paraît avoir entretenue contre toute évidence, explique la brutalité de sa politique. Quand enfin ses yeux s’ouvrirent, sa mauvaise humeur manqua de provoquer une nouvelle guerre ; c’est ce qu’on a appelé l’alerte de 1875. L’Europe s’étant interposée, il prit tout à coup son parti de voir la France maintenue à son rang et se borna à demeurer, vis-à-vis d’elle, sur la défensive, non sans envisager peut-être la possibilité d’une entente avec elle dans un avenir lointain.

Cette étrange série d’évolutions se dessine dans la correspondance du chancelier avec le comte d’Arnim, son ambassadeur en France. En janvier 1872, lors de l’arrivée du prince Orloff à Paris, M. de Bismarck écrit à M. d’Arnim : « Je prie Votre Excellence de ne pas se laisser égarer par le renom de sympathie pour la France qui a précédé le prince, ni par les déclarations de M. de Rémusat, mais de regarder et de traiter, bien au contraire, le prince Orloff en toute confiance comme un ami sûr de l’Allemagne. Le connaissant depuis de longues années, je ne puis partager la crainte que les adulations qui l’entoureront probablement à Paris n’amènent un changement dans ses sentiments. Le sentiment national russe est très fort chez lui, ce qui l’oblige à entretenir de bons rapports avec nous[10]. » Le 12 mai, il déclare que « le parti de l’empire bonapartiste est probablement celui avec l’aide duquel on pourrait se flatter le plus raisonnablement d’établir des rapports tolérables entre la France et l’Allemagne[11] ». La dépêche du 20 décembre suivant est une des plus instructives. On voit que le chancelier souhaite le maintien de M. Thiers jusqu’à ce que le traité de Francfort ait été exécuté. Il redoute déjà d’avoir « à tirer l’épée de nouveau », et ses préférences paraissent maintenant tournées vers la République. Il craint, si la royauté est rétablie, d’être forcé par d’autres cabinets européens « de favoriser le développement du germe monarchique en faisant à la monarchie des concessions qu’on aurait refusées à la République ». De plus, la monarchie rendrait la France « capable de conclure des alliances ». Quant à la propagande républicaine, le chancelier raille agréablement M. d’Arnim sur son effroi à ce sujet : « Si la France, dit-il, représentait devant l’Europe un second acte du drame ininterrompu de la Commune (chose que je ne désire point par humanité), elle contribuerait à faire sentir davantage aux Allemands les bienfaits d’une constitution monarchique et augmenterait leur attachement aux institutions de la monarchie[12]. » Mais M. d’Arnim ne se laissait pas convaincre, et ses agissements lui valaient, le 19 juin 1873 (peu après la chute de M. Thiers), d’amers reproches pour avoir su prendre une influence personnelle sur l’empereur Guillaume et l’intéresser à la cause monarchique. « Vous nous avez empêchés, écrit le chancelier, de jeter, en faveur de M. Thiers, tout le poids de notre politique dans la balance[13]. » Toute cette correspondance prouve combien M. de Bismarck avait peine à séparer dans sa pensée la République de la Commune. La reconstitution de l’armée ne lui paraissait possible qu’avec la monarchie ; la notion d’une république pondérée, raisonnable, lui demeurait étrangère. D’autre part, notre relèvement se manifestait déjà à ses yeux ; il ne pouvait pas ne pas le voir ; aussi son attitude devint-elle de plus en plus belliqueuse. « Nous serons prêts, écrivait-il dans une dépêche ultérieure, à faire de nouveau la guerre dès que les actes présomptueux de la France nous y contraindront. » Il recommandait à l’ambassadeur de ne prendre aucune peine pour se concilier les sympathies des Français dont « chaque gouvernement, à quelque parti qu’il appartienne, regardera la revanche comme sa principale mission ». Et fort de l’entrevue des trois Empereurs qui avait eu lieu à Berlin, il se croyait en droit d’exiger, du gouvernement du maréchal, la déclaration que nous regardions, désormais, « comme définitif l’état politique de l’Europe[14] ». En un mot, pendant toute cette période, il sembla « être dans la politique du cabinet de Berlin d’entretenir des difficultés avec la France et de ne pas permettre qu’elles s’arrêtassent et reçussent une solution[15] ».

Le 26 novembre 1873, au lendemain de l’organisation du septennat, le duc Decazes prit le portefeuille des affaires étrangères qu’il devait conserver près de quatre ans. Peu après, il fut amené à formuler[16] à la tribune la politique du gouvernement à l’égard de l’Italie, et définit en ces termes le double rôle de la France : « Entourer d’un pieux respect, d’une sollicitude sympathique et fidèle, le Pontife auguste auquel nous unissent tant de liens, en étendant cette protection et cette sollicitude à tous les intérêts qui se relient à l’autorité spirituelle, à l’indépendance et à la dignité du Saint-Père ; entretenir sans arrière-pensée, avec l’Italie telle que les circonstances l’ont faite, les relations de bonne harmonie, les relations pacifiques, amicales, que nous commandent les intérêts généraux de la France et qui peuvent aussi nous permettre de sauvegarder les grands intérêts moraux dont nous nous préoccupons à juste titre. » — « Nous voulons la paix, ajoutait le duc Decazes, parce que nous la croyons nécessaire à la grandeur et à la prospérité de notre pays, parce que nous la croyons ardemment désirée, ardemment réclamée par tous. Pour l’assurer, nous travaillerons sans relâche à dissiper tous les malentendus, à prévenir tous les conflits, et nous la défendrons aussi contre les vaines déclamations, contre les regrettables incitations, d’où qu’elles viennent. Qu’on ne nous dise pas que nous compromettons l’honneur et la dignité de la France. L’honneur et la dignité de la France ne sauraient être compromis que par les politiques d’aventure qui la conduiraient fatalement ou à une faiblesse ou à une folie. »

La forme était heureuse et la pensée sage. Il importait de couper court, sans retard, aux compromettantes manœuvres des exaltés qui unissaient dans un même culte Pie ix et don Carlos et ne quittaient Rome des yeux que pour regarder du côté de la frontière d’Espagne, où le prétendant s’efforçait à reconquérir son trône, les armes à la main. Il importait d’autant plus de dégager la responsabilité du gouvernement que l’Allemagne ne se désintéressait ni de la question d’Italie ni de la question d’Espagne. « Je n’ai pas un instant de doute, aurait dit à cette époque le prince de Bismarck, que la revanche désirée en France ne doive être préparée par des complications religieuses en Allemagne. On veut paralyser l’unité allemande. Une partie influente du clergé catholique, dirigée de Rome même, sert la politique française parce qu’à elle se lient les essais de restauration dans les États de l’Église[17]. » C’était l’époque du Kulturkampf[18].

Le chancelier, à certains moments, semblait ne plus se posséder ; on eût dit que des bouffées de colère lui enlevaient son habituelle lucidité d’esprit. Si l’on en croit un propos confidentiel échangé en mars 1875 entre le comte de Munster, ambassadeur d’Allemagne à Londres, et le comte de Jarnac, notre représentant, ce serait « aux nerfs de M. de Bismarck » qu’il faudrait attribuer les inquiétudes et les agitations de cette période. La chose ne paraît pas invraisemblable à qui se rappelle les tentatives d’intimidation dirigées contre la Belgique à la suite d’un puéril incident[19], la sommation à l’Italie d’avoir à modifier la loi des garanties[20], à cause d’un bref de Pie ix qui avait déplu à Berlin, la répression folle qui suivit l’attentat de Kissingen, les poursuites contre le directeur de la Germania, contre l’évêque de Nancy et les trente-six prêtres coupables d’avoir lu, en chaire, sa lettre pastorale[21]. Mais ce fut après le vote par l’Assemblée nationale de la loi des cadres (12 mars 1875) que les événements parurent sur le point de se précipiter. Les récriminations, les querelles d’armements se multiplièrent sans motif, et une campagne de presse, d’une violence inouïe, s’engagea à Berlin ; les journaux évidemment obéissaient à un mot d’ordre. Le vicomte de Gontaut écrivit au duc Decazes, lui manifestant ses inquiétudes, et le ministre avisa M. Gavard, notre chargé d’affaires à Londres (le comte de Jarnac venait de mourir), et le général Le Flô, notre ambassadeur à Pétersbourg. Chaque jour, le gouvernement du maréchal s’attendait à être attaqué, il avait été décidé que tout aussitôt nos troupes se retireraient derrière la Loire et que la France en appellerait à l’Europe de cette violation du droit. On crut le moment venu quand le prince de Hohenlohe se présenta au quai d’Orsay porteur d’une grave communication de son gouvernement, relative à nos armements « qui préoccupaient l’Allemagne ». Mais fort heureusement ni le comte Andrassy, ni le prince Gortchakow, ni lord Derby et M. Disraëli ne tombèrent dans le piège qu’on leur tendait. Il était trop évident que la France n’avait donné à l’Allemagne aucune cause de mécontentement. On apprit bientôt que lord Odo Russell était intervenu à Berlin, et d’autre part le général Le Flô transmit, de Pétersbourg, une promesse formelle d’appui[22]. L’opinion, qui ne savait rien de ces négociations, fut instruite par le Times. Dans une correspondance célèbre datée de Paris, et inspirée, dit-on, par un membre influent du ministère, le journal anglais dévoila le plan prussien, qui consistait à « entrer en France, à investir Paris par une marche rapide et à prendre position sur le plateau d’Avron pour imposer un nouveau traité restituant Belfort à l’Allemagne, limitant le chiffre de l’armée active et exigeant une contribution de dix milliards payables en vingt ans avec intérêt à 5 pour 100 et sans anticipation de payement ». C’était l’application d’une formule chère an parti militaire allemand et qui peut se résumer ainsi : « En finir avec la France n’est pas seulement une occasion à saisir, c’est un devoir envers l’Allemagne et envers l’humanité. » L’article du Times causa une profonde sensation en Europe ; l’indignation fut générale ; M. de Bismarck joua l’étonnement, tout se calma comme par enchantement, et les peuples respirèrent. Quand l’empereur de Russie arriva à Berlin, le 11 mai, la crise était déjà conjurée, mais son intervention ne s’en exerça pas moins dans le sens promis au duc Decazes, et les paroles qu’il fit entendre amenèrent le chancelier à comprendre le danger auquel il s’exposerait en essayant de nouveau de brouiller les cartes.

En toute cette affaire, le duc Decazes montra une souplesse et une décision, une énergie et une dignité dont on lui doit savoir gré et qui furent néanmoins méconnues. Les détracteurs du ministre ont été jusqu’à prétendre que la France, alors, n’avait pas été « directement menacée » par l’Allemagne, et cela, afin de se dispenser de toute reconnaissance envers lui. L’histoire dira, tout au contraire, qu’il sut adopter une ligne de conduite également éloignée de la présomption, laquelle eût écarté de nous les sympathies des autres nations, et de la pusillanimité qui eût compromis l’honneur de la France.

Au mois de juin de cette même année 1875, féconde en incidents et en malentendus, une insurrection éclata en Herzégovine et gagna rapidement la Bosnie, la Serbie et le Montenegro. L’Autriche, plus directement intéressée, intervint la première[23], mais sans parvenir à triompher de l’inertie ottomane, de sorte qu’au printemps de 1876 la situation, qui avait été s’empirant chaque jour, était devenue très grave ; une effervescence générale se manifestait en Orient ; les consuls de France et d’Allemagne furent assassinés à Salonique ; les Serbes, réduits sur tous les points, en appelèrent à l’Europe, et un mouvement insurrectionnel ayant éclaté en Bulgarie, 15 à 20,000 chrétiens furent massacrés ; cette répression inique déchaîna les colères de l’opinion, sans toutefois mettre d’accord les gouvernements. L’Angleterre refusait son adhésion au mémorandum de Berlin, qu’avaient rédigé les trois chanceliers et que la France et l’Italie avaient accepté aussitôt. À Constantinople, la comédie se mêlait au drame. Selon une pittoresque expression, on avait « suicidé » le sultan Abd-ul-Azis ; son successeur, Mourad v, jouait au monarque constitutionnel ; pour donner la preuve de ses bonnes intentions réformatrices, la Porte proclama une constitution parlemenlaire et réunit un « Haut Conseil » auquel elle soumit gravement les propositions des plénipotentiaires européens assemblés en conférence sur les rives du Bosphore[24]. Bien entendu, le Haut Conseil les repoussa. La Porte comptait sur le temps et sur le hasard pour la tirer d’embarras. Mais quelque pacifiques que fussent les intentions de l’empereur de Russie, il ne pouvait laisser écraser la Serbie, cette « avant-garde du monde slave », ni massacrer les chrétiens de Bulgarie sans venir à leur secours. Le 1er février 1877, le prince Gortchakow publia une circulaire diplomatique dans laquelle se trouvaient résumées les négociations qui venaient d’avoir lieu et qui avaient abouti à un échec : la Russie demandait à l’Europe le mandat d’agir en son nom. Un protocole signé à Londres le 31 mars fut adressé à la Turquie ; c’était une sorte d’ultimatum auquel, à Constantinople, on opposa une fin de non-recevoir. Toutes les tentatives de conciliation étant épuisées, le Tsar déclara la guerre le 22 avril.

Il n’y a pas lieu de résumer ici les péripéties de la guerre turco-russe ; elle prouva que l’Empire ottoman — l’homme malade, comme on le nommait dans les chancelleries — avait encore à sa disposition des réserves merveilleuses de force et de valeur militaires. Le siège de Plevna, les noms de Skobeleff et d’Osman-Pacha dominent glorieusement cette période sanglante.

L’Europe en avait suivi avec angoisse les phases successives ; elle ne fut rassurée que lorsqu’il devint évident que le conflit ne s’étendrait pas. L’odeur de la poudre la faisait frémir : elle ressemblait à une sentinelle, de faction entre une poudrière et une meule de foin enflammée. L’on s’était habitué à cette pensée que la conflagration générale tant redoutée aurait son origine autour de Constantinople, et que la question d’Orient contenait en germe tous les maux dont l’Occident se sentait menacé.

La France était tenue, en cette circonstance, à une circonspection toute particulière ; aussi le duc Decazes avait invité nos agents et représentants à observer les règles de la plus stricte neutralité[25] ; il avait néanmoins donné des instructions spéciales à M. de Chaudordy, l’engageant à manifester des sentiments russophiles dans la mesure compatible avec les intérêts généraux du pays. L’Angleterre aussi était demeurée neutre ; quand la déroute des Turcs fut complète et que le traité de San Stefano eut consacré leur défaite, on parut s’apercevoir à Londres qu’on avait trop attendu et on se hâta de réparer le temps perdu ; le gouvernement britannique s’établit à l’île des Princes, en face de Constantinople, menaça d’occuper les Dardanelles, et fit ouvertement des préparatifs de guerre, appelant aux armes les réserves d’Angleterre et transportant à Malte des troupes indiennes. Ne se sentant pas soutenue par l’Allemagne, la Russie dut consentir à soumettre à un Congrès international réuni à Berlin les clauses du traité qu’elle venait d’imposer à la Turquie et dont quelques-unes paraissaient exagérées[26].

Le congrès de Berlin différa grandement de ces conférences diplomatiques auxquelles la question d’Orient fut tant de fois soumise et qui ne surent même pas en régler les incidents les moins importants. Ce fut une grande assemblée ; les États y étaient représentés par les plus avisés et les plus habiles de leurs hommes d’État : le prince Gortchakow, lord Beaconsfield, le prince de Bismarck, le comte Andrassy[27]. C’était, pour l’empire d’Allemagne, le premier acte solennel d’arbitrage européen, c’était aussi pour la République française la première entrée dans l’aréopage des grandes puissances. M. Waddington[28], ministre des affaires étrangères, ne voulut confier à personne le soin de parler au nom de la France en cette circonstance. Mais avant de se rendre à Berlin, il tint à définir nettement devant la Chambre la politique de franchise et d’équité dont il allait s’inspirer, — cette politique « des mains nettes », dont Gambetta s’était déjà réclamé. Malgré qu’elle fût peu féconde en résultats immédiats, la majorité, dans le Parlement comme dans le pays, eut le bon sens de s’en contenter ; elle ne fut désapprouvée que par les entrepreneurs de patriotisme, toujours prêts à compromettre leur patrie sous prétexte de sauvegarder sa dignité.

Il arriva, une fois de plus, que l’attitude la plus honnête fut en même temps la plus habile : nous tirâmes un réel profit de ce Congrès de Berlin, où nos représentants firent preuve des qualités qui nous avaient le plus fait défaut sous le régime précédent : le désintéressement, la sagesse, le calme ; on fut agréablement surpris de s’apercevoir que la République ressemblait si peu à ce qu’on avait auguré. M. Waddington s’était d’ailleurs assuré que certains sujets seraient réservés, que ni la question d’Égypte, ni celle de Syrie ne viendraient sur le tapis, et que le protectorat exercé par la France sur les Lieux Saints ne serait aucunement discuté[29]. Au Congrès, il se garda de provoquer une « offre de compensations », mais prévint les plénipotentiaires et lord Salisbury en particulier de l’éventualité d’une intervention française en Tunisie. La neutralité de l’Angleterre nous fut ainsi assurée, et lorsque, plus tard, nos troupes débarquèrent en Tunisie, les menaces de l’Italie n’éveillèrent aucun écho en Europe et notre action ne provoqua aucune résistance de la part des autres puissances.

M. Waddington intervint encore en faveur de la Grèce, dont les représentants furent admis, sur sa demande, à une partie des séances du Congrès. Il est dans les traditions de la France de soutenir les Hellènes. Quelque mauvaise humeur se manifesta, un moment, à ce sujet. On disait que nous avions soulevé la question grecque. Mais la question grecque étant un chapitre de la question d’Orient, et non certes le moins important, il était impossible de rouvrir celle-ci sans toucher à celle-là. Du moment que le Congrès reconnaissait l’indépendance de la Serbie, de la Roumanie, du Montenegro, le moins qu’il pût faire, vis-à-vis de la Grèce, c’était de lui donner des « espérances » et une promesse de médiation entre elle et la Turquie. Un protocole du Congrès recommandait à toutes deux une prompte entente pour la délimitation des frontières. L’entente ne se fit pas. La Thessalie et l’Épire donnaient lieu de la part de la Grèce à certaines prétentions que la Turquie ne voulait admettre sous aucun prétexte. Ce ne fut pas d’ailleurs le seul des mécomptes auxquels donna lieu le Congrès de Berlin. Sans aller jusqu’à prétendre que le Congrès parut avoir été réuni « pour brouiller entre elles toutes les grandes puissances, et même plusieurs petites[30] », on doit reconnaître que ce « premier partage de la Turquie[31] » ne sembla pas de nature à assurer la paix générale. L’Autriche ne put occuper la Bosnie et l’Herzégovine, comme elle y avait été autorisée, qu’après une lutte acharnée dans laquelle ses adversaires furent soutenus moralement par la Hongrie ; les populations albanaises, cédées à la Serbie et au Montenegro, se révoltèrent ; une insurrection éclata en Macédoine et une autre en Roumélie. On dut procéder à des remaniements successifs ; une conférence se réunit à Berlin, le 16 juin 1880, pour compléter ce que le Congrès avait ébauché et modifier les parties défectueuses de son œuvre ; elle n’y parvint qu’à demi. Pour exécuter la décision attribuant au Montenegro le petit port du Dulcigno, il fallut réunir dans l’Adriatique des forces internationales considérables ; la « démonstration navale » de Dulcigno compta parmi les plus ridicules aventures et souligna le caractère incomplet et précaire des concessions consenties de part et d’autre. Quant aux Hellènes, après s’être beaucoup occupé d’eux, on les abandonna sans trop de honte, et la France commit la maladresse de leur causer une forte déception après leur avoir donné beaucoup d’espoir[32].

Il n’est pas inutile de jeter un rapide coup d’œil sur l’état de l’Europe au lendemain du Congrès de Berlin. Il advient qu’à certains tournants de siècle, les nations se rencontrent comme des promeneurs dans un jardin ; c’est alors que les groupements se reforment, et pendant un moment toutes les combinaisons deviennent possibles. Tel était le cas pour l’Europe de 1879.

En Allemagne, M. de Bismarck poursuivait la série de ses évolutions. Jusqu’en 1866 il s’était associé aux conservateurs pour parfaire la puissance militaire de la Prusse ; après 1866 il avait fait alliance avec la démocratie et établi le suffrage universel afin d’avoir à sa portée une opinion véritablement nationale à qui faire appel au besoin. De 1870 à 1878 il avait gouverné avec le parti libéral contre les ultramontains ; il se rapprochait de ceux-ci maintenant en vue de faire triompher sa politique économique et de lutter contre le socialisme. Les résistances du Reichstag lui réservaient une suite d’étonnements et de déboires. Après l’alerte de 1875, il s’était fait soudain à l’idée d’une France de première grandeur continuant à figurer dans la constellation des grandes puissances ; on allait le voir négocier avec Léon xiii et ordonner à ses représentants à Constantinople une marche parallèle avec la diplomatie française.

L’Angleterre subissait une crise salutaire ; la « politique impériale » de lord Beaconsfield achevait ses ravages ; la guerre était engagée dans l’Inde et au sud de l’Afrique ; les Afghans et les Zoulous ne paraissaient pas disposés à cesser une lutte qui tournait à leur avantage ; en Birmanie, il y avait des meurtres à venger. La situation était très grave en Irlande, et les relations avec la Russie plus tendues que jamais. Il fallut quelque courage à M. Gladstone pour reprendre le pouvoir dans de semblables conditions. Soutenu par le bon sens des masses, il rendit la liberté au Transvaal, évacua l’Afghanistan et se rapprocha de la Russie (1881).

L’Empire des Tsars traversait, lui aussi, une période troublée : complots nihilistes, attentats contre les hauts fonctionnaires, troubles sanglants, manifestations d’étudiants s’y succédaient tragiquement. Le vieux parti bureaucmtique, dur, policier, plein d’abus, sans justice, était parvenu en 1863 à arrêter l’essor réformateur des premières années du règne d’Alexandre ii, et, depuis lors, il dominait. Et, d’autre part, c’était, en Asie, une continuelle marche en avant des généraux russes, dépassant leurs instructions et engageant l’action du gouvernement sans trop engager sa responsabilité devant l’Europe[33]. Quant à l’Italie, elle ne rapportait du Congrès de Berlin que des regrets jaloux. L’attitude de Léon xiii et celle de Bismarck, qui flattait alternativement le Quirinal et le Vatican, l’inquiétaient, et malgré le rejet, par les Chambres françaises, du traité de commerce franco-italien, négocié par le ministère du 16 mai dans des conditions si favorables à l’Italie, les sentiments francophobes ne se développaient point encore dans la Péninsule.

La situation de la France apparaissait comme beaucoup plus favorable que celle de ses voisines. Elle avait à sa tête un illustre soldat, tout environné de la gloire et du prestige que les monarchies savent le mieux apprécier — la gloire et le prestige qui se récoltent sur les champs de bataille. Elle venait de donner à la fois des preuves de sa sagesse politique au Congrès de Berlin, et de son incroyable vitalité nationale à l’Exposition de Paris ; elle avait su réaliser, en maintenant le duc Decazes au quai d’Orsay, quatre années durant, une stabilité gouvernementale qu’on n’attendait point de la République. Tout cela frappait l’Europe qui n’avait pas compris la leçon du 16 mai et ne sentait pas combien cette situation prospère était en même temps provisoire. Il devenait nécessaire que la marche en avant reprit et que la République accomplit son œuvre. Un régime n’est point stable si les hommes qui le font vivre ne s’inspirent pas des principes sur lesquels il doit logiquement s’appuyer. Mais cette nécessité, l’Europe monarchique ne la saisissait pas. Ce fut pour elle une douloureuse surprise que les événements qui survinrent : l’élection de M. Grévy, l’instabilité des ministres des affaires étrangères, les violences de langage des députés, l’épuration des fonctionnaires, l’expulsion des congrégations ; elle ne trouva à tout cela aucun motif rationnel ; il lui parut que le gouvernement s’abandonnait, que les esprits se dévoyaient, et dans les audaces intempestives du conseil municipal de Paris elle entrevit la menace d’une seconde Commune, plus redoutable et mieux obéie.

La guerre de Tunisie nous brouilla avec l’Italie et les affaires d’Égypte avec l’Angleterre ; il y eut encore l’incident Hartmann qui indisposa la Russie[34]. Ce fut, pour notre diplomatie, une période d’effacement à la fois et de difficultés incessantes. La prudence qu’on leur recommandait de Paris, les représentants de la France furent enclins à l’exagérer, doutant eux-mêmes de la stabilité de ceux au nom de qui ils parlaient. Patriotiquement, ils s’efforcèrent d’atténuer du moins l’effet des mesures d’ordre intérieur qui inquiétaient les autres nations et de bien pénétrer les chancelleries de cette idée que la France ne considérait pas les doctrines républicaines comme devant faire, de la part de son gouvernement, l’objet d’un commerce d’exportation. Ils n’étaient pas toujours parfaitement secondés dans leur tâche par les jeunes gens qui remplissaient auprès d’eux les fonctions de secrétaires et d’attachés, et dont quelques-uns, demeurés dans la carrière sous un gouvernement qu’ils servaient à regret, se montrèrent parfois oublieux du respect dû par eux au chef de l’État et à ses ministres. Une réforme diplomatique et consulaire, tant au point de vue des conditions d’entrée et d’avancement qu’au point de vue du personnel, fut réalisée par M. de Freycinet[35] et porta ses fruits.

Enfin une dernière source de difficultés provenait de ce fait que tout ne passait pas par nos agents. Dans une interpellation qui eut lieu à la Chambre, M. Pascal Duprat indiqua comme une cause d’inquiétude et d’égarement l’idée courante que « le gouvernement ne gouverne pas entièrement, que de hautes influences, plus ou moins légitimes, sont placées à côté de lui », et Gambetta, ainsi mis en cause, riposta par une chaleureuse et vibrante improvisation. L’accusation n’était pas sans fondements. L’ingérence était manifeste, mais inévitable. À ce moment, la France considérait Gambetta comme le véritable chef de l’État ; la confiance de la nation, peu à peu, le poussait au pouvoir, et il y avait autour de lui, sans même qu’il fût besoin d’un encouragement de sa part, comme un embryon de gouvernement et une diplomatie naissante qui fonctionnaient, à côté de la diplomatie et du gouvernement officiels.

Ces défiances de l’Europe neutralisèrent, pour une bonne part, les heureux résultats que l’attitude de la France au Congrès de Berlin devait produire ; elles aboutirent à la formation de la Triple Alliance. Quelques années plus tard, l’existence de cette Ligue antirépublicaine fut proclamée indiscrètement à Montecitorio par le ministre des affaires étrangères d’Italie, M. Mancini ; le fait de sa formation avait ému les cercles politiques ; on s’en était occupé à Budapest et à Westminster, et finalement le duc de Broglie avait interrogé M. Challemel-Lacour qui présidait alors à nos relations extérieures. La réponse du ministre fut pleine de finesse et d’aménité en même temps que de fierté pacifique ; il termina son discours par ces mots : « Une nation comme la notre, un pays comme la France, qui a été vaincu et qui se relève, un pays qui trouve dans son énergie, dans sa volonté, dans son travail, dans son indomptable espérance, de quoi se maintenir debout, au rang que les siècles lui ont assigné, un pays qui au sortir de crises multipliées et terribles se reconstitue résolument et qui, ayant épuisé les formes diverses de la monarchie, se reconstitue sur des bases conformes à son génie et à ses besoins, mais nouvelles au sein de l’Europe monarchique, un pays que sa position géographique condamne à entretenir à grands frais une force défensive considérable, à qui la nature des choses elle-même impose l’obligation d’être, lui aussi, toujours en vedette et qui est entouré d’États jeunes, par conséquent ambitieux et ombrageux, un tel pays ne peut pas s’étonner s’il y a, dans le monde, à son égard, des dispositions variées : il aurait grand tort de vouloir l’ignorer, et il y aurait danger pour lui à s’y méprendre. Mais, Messieurs, ces dispositions, elles peuvent changer, et nous espérons qu’elles changeront. Oui, nous avons la ferme confiance qu’elles se modifieront avec le temps ; nous croyons que l’affermissement de nos institutions, que la sagesse de notre conduite, que la netteté, la franchise de notre politique et le bon usage que nous saurons faire des libertés parlementaires ou autres que nos institutions nous assurent, nous espérons que tout cela pourra, peut-être plus vite qu’on ne le suppose, modifier les dispositions dont je parle[36]. »

Ce programme de « persévérance souriante » a été, après tout, celui de nos ambassadeurs et de nos ministres ; ils se sont appliqués à y demeurer fidèles et n’ont pas peu contribué à réaliser le vœu de M. Challemel-Lacour. La France ne saurait l’oublier.

  1. L’idée exprimée par l’amiral La Roncière-Le Noury que « la forme de son gouvernement interdisait à la France de reprendre sa place dans le concert européen », fut partagée au début par un certain nombre de républicains, qui s’en affligeaient sans y entrevoir de remède. Bien entendu, l’amiral se vit retirer le commandement de l’escadre de la Méditerranée pour s’être permis publiquement une semblable incartade (1875).
  2. Il est à remarquer que, malgré sa longue participation à la Triple Alliance, l’Autriche n’a point d’ennemis en France : l’empereur François-Joseph est le seul des souverains de la Triplice qui ait pu venir chez nous, certain d’y être accueilli avec une sympathique déférence. (Note de 1895.)
  3. Il est curieux de rappeler ce qu’en disait Gambetta, à la Chambre, le 18 juillet 1882, à propos des affaires d’Égypte : « Eh bien, s’écriait-il, j’ai assez vu de choses pour vous dire ceci : Au prix des plus grands sacrifices, ne rompez jamais l’alliance anglaise… Ce n’est pas pour humilier, pour abaisser, pour atténuer les intérêts français que je suis partisan de l’alliance anglaise ; c’est parce que je crois, Messieurs, qu’on ne peut efficacement les défendre que par cette union, par cette coopération. S’il y a rupture, tout sera perdu. »
  4. Il est juste de mentionner également l’initiative privée qui fit beaucoup pour déterminer un courant de sympathie franco-russe ; au premier rang des influences privées on doit placer celle de Mme Adam.
  5. Debidour, Histoire diplomatique, vol. ii.
  6. Id.
  7. On a prétendu que pendant le voyage de M. Thiers, le comte de Chaudordy qui représentait les affaires étrangères dans la délégation de Tours, était parvenu à éveiller les susceptibilités de l’Angleterre en lui faisant craindre que M. Thiers n’eût pris des engagements vis-à-vis de la Russie. Le gouvernement anglais aurait même fait une proposition assez bien accueillie par l’Italie et l’Autriche, et « qui tendait à une véritable médiation entre les parties belligérantes ». M. Thiers, revenu à Tours, aurait « tout fait manquer par son obstination à s’en tenir au système russe ». Ces faits, acceptés par M. Debidour dans son Histoire diplomatique, nous paraissent devoir être accueillis avec réserve.
  8. Ce fut le 16 mars seulement que le duc de Broglie put ratifier, au nom de la France, les actes de la conférence.
  9. Lord Granville avait insinué « qu’à la fin de la conférence, ou même après une de ses séances, le représentant de la France pourrait profitant de la présence des plénipotentiaires, leur soumettre quelque question intéressante pour son pays ».
  10. Hippeau, Histoire diplomatique de la troisième République.
  11. Napoléon iii vivait encore à cette date. Il ne mourut que le 9 janvier 1873.
  12. Hippeau, Histoire diplomatique de la troisième République.
  13. Id.
  14. Hippeau, Histoire diplomatique de la troisième République.
  15. Ernest Daudet, Souvenirs de la présidence du maréchal de Mac Mahon.
  16. En réponse à une interpellation de M. du Temple. — Séance du 20 janvier 1874. s’employait à le faire reconnaître en Europe. C’est sous l’inspiration de l’Allemagne que le maréchal souleva des incidents de frontière et adressa des réclamations à la France au sujet de la protection accordée aux réfugiés carlistes. Le duc Decazes sut apaiser le différend, et bientôt après la Restauration alphonsiste vint changer la face des choses.
  17. Hippeau, Histoire diplomatique de la troisième République.
  18. Dès 1871, la division catholique au ministère des cultes avait été supprimée. L’année suivante, les Jésuites avaient été expulsés. Enfin le 11 janvier 1873 avaient été déposées les quatre lois dites « de Défense de la civilisation » votées le 24 avril suivant. Quant à l’Espagne, M. de Bismarck, peut-être par crainte de voir le cléricalisme s’y établir avec Don Carlos soutenait énergiquement le gouvernement du maréchal Serrano et
  19. Un chaudronnier belge avait écrit à l’archevêque de Paris lui offrant d’assassiner M. de Bismarck, moyennant finances.
  20. La loi des garanties règle les rapports du gouvernement italien avec le Saint-Siège.
  21. La France et le Saint-Siège n’avaient pas encore procédé à la nouvelle délimitation des diocèses démembrés par l’annexion.
  22. On a dit que la reine Victoria intervint directement auprès de l’Empereur d’Allemagne. La chose est très probable. En tous les cas, le 24 mai suivant, lord Hartington ayant interrogé le premier ministre à ce sujet, M. Disraëli répondit : « Il est exact que le ministère a conseillé à Sa Majesté d’adresser des représentations au gouvernement de l’Empereur d’Allemagne relativement à l’état des relations entre la France et l’Allemagne. Le but de ces observations était de rectifier des notions inexactes et d’assurer le maintien de la paix. Ces observations ont reçu une réponse satisfaisante. » Guillaume ier, qui lisait peu les journaux, ignora, dit-on, ce qui se passait, et l’apprit par le comte Schouwalof, ambassadeur de Russie à Londres, lequel s’arrêta à Berlin en regagnant son poste. Malgré les dénégations de son chancelier, l’Empereur devina bien vite l’auteur et ses mobiles secrets, ainsi que l’indique cette parole adressée par lui à M. de Gontaut sur la fin de la crise : « On a voulu nous brouiller, mais tout est fini maintenant. » — Voir le récit de ces événements trouvé dans les papiers de M. Charles Gavard et publié par le Correspondant (novembre 1893).
  23. Elle publia le 30 décembre la « note Andrassy » qui réclamait des satisfactions modérées, mais sur un ton assez impérieux ; il s’agissait de la liberté religieuse et de l’amélioration du sort des chrétiens. Le gouvernement turc reçut la note d’un air pénétré et la mit dans ses cartons.
  24. La conférence s’ouvrit le 23 décembre 1876 et siégea jusqu’au 20 janvier 1877.
  25. Circulaire du 25 avril 1877.
  26. Cet abandon de l’Allemagne fut vivement ressenti à Pétersbourg : la Russie demandait à l’Allemagne le service qu’elle lui avait rendu en 1870 : la liberté d’aller jusqu’au bout sans avoir à redouter d’intervention. Or « M. de Bismarck mit la Russie dans l’impossibilité de relever le gant jeté par l’Angleterre ». Debidour, Histoire diplomatique, t. ii.
  27. Les plénipotentiaires furent pour l’Angleterre : lord Beaconsfield, lord Salisbury et lord Odo Russell ; pour l’Allemagne : le prince de Bismarck, M. de Bulow et le prince de Hohenlohe-Schillingfürst ; pour l’Autriche : le comte Andrassy, le comte Karolyi et le baron de Haymerlé ; pour la France : M. Waddington, le comte de Saint-Vallier et M. Desprez ; pour la Russie : le prince Gortchakow, le comte Chouvaloff et le conseiller d’Oubril ; pour l’Italie : le comte Corti et le comte de Launay ; pour la Turquie : Caratheodory-Pacha. Mehemed Ali-Pacha et Sadoullah Bey.
  28. M. Waddington avait pris le portefeuille des affaires étrangères dans le second ministère Dufaure constitué en décemhre 1877, et qui dura treize mois. Il devint président du conseil au lendemain de l’élection de M. Grévy, conserva leurs portefeuilles à MM. de Marcère, Léon Say, de Freycinet et le général Gresley, et s’adjoignit MM. Le Royer, Jules Ferry, Lepère et l’amiral Jauréguiberry.
  29. L’Angleterre avait été forcée d’y consentir ; on a dit que, ne pouvant se flatter d’obtenir l’Égypte, elle avait proposé secrètement à l’Autriche une entente pour le partage d’une sorte de protectorat moral de l’Empire ottoman ; si la chose est vraie, il n’est pas surprenant que l’empereur François-Joseph et le comte Andrassy aient écarté une proposition si osée. En tous les cas, l’Angleterre se procura directement « un morceau de choix ». Le 4 juin, un traité secret fut signé entre son gouvernement et celui du Sultan ; il avait trait à l’île de Chypre qui fut occupée aussitôt. La rédaction de ce traité présentait cette particularité que l’Angleterre stipulait des réformes « dans les provinces asiatiques de l’Empire ottoman » en compensation de l’administration de l’île de Chypre dont elle consentait à se charger.
  30. Hippeau, Histoire diplomatique de la troisième République.
  31. Albert Vandal, Cours de l’École des sciences politiques.
  32. Après avoir été soutenus par M. Waddington et M. de Freycinet, les Hellènes se virent quelque peu abandonnés par M. Barthélemy Saint-Hilaire, ainsi qu’il appert de trois circulaires en date des 24 et 28 décembre 1880 et 7 janvier 1881 ; ces circulaires furent publiées inopinément en 1881 par la Press de Vienne et le Morning-Post de Londres, et ce fut l’occasion d’un débat parlementaire soulevé par M. Antonin Proust. La Russie et l’Angleterre, prêtes à soutenir la Grèce, d’accord avec la France ressentirent assez vivement notre retraite injusfiée, et le gouvernement britannique livra à la publicité du Livre bleu deux dépêches de son représentant à Athènes, dont l’une, datée d’août 1880, était ainsi conçue : « Les dispositions de la France à abandonner ou tout au moins à modifier le rôle actif que le gouvernement de la République devrait prendre en vue d’un règlement de la frontière grecque en conformité avec les décisions de la Conférence de Berlin, dispositions manifestées par le ton de la presse française, par le retard dans l’arrivée ici des officiers français chargés de réorganiser l’armée grecque, par le soudain retrait de l’escadre française et par le non-accomplissement de la promesse faite par le gouvernement français de fournir trente mille fusils à la Grèce, ont causé un sentiment de désappointement dans tout ce pays. » En effet, non seulement la mission Thomassin n’était pas partie, sous prétexte que le gouvernement allemand fournissait, dans le même temps, des officiers à la Turquie et qu’il pouvait y avoir froissement ; mais la Grèce ayant demandé à acheter du matériel d’armement, M. de Freycinet avait fait connaître à son collègue de la guerre (lettre confidentielle du 27 juillet 1880) « qu’en raison des interprétations auxquelles cet acte pourrait donner lieu, en ce moment, le Président de la République et le conseil des ministres pensaient qu’il était préférable de s’abstenir ». On apprit dans la suite que des entrepreneurs soldés par la Grèce faisaient, dans nos arsenaux, des achats de matériel de rebut ; le gouvernement résilia les ventes et arrêta les navires en partance. Tout cet incident est significatif en ce qu’il témoigne d’un souci de sauvegarder la paix qui, très louable dans les grandes choses, devenait, lorsqu’il s’agissait de détails aussi secondaires, très exagéré et risquait presque de compromettre la dignité nationale.
  33. C’était ainsi que le général Tchernaïef avait pris Tachkend ; que Samarcande avait été annexée ; que Skobeleff avait conquis le Khokand ; qu’en 1871, le général Kolpakof avait occupé Kouldja juste comme son gouvernement s’offrait à la Chine pour l’aider à châtier les rebelles de cette province, et on avait gardé Kouldja.

    Le 4 mars 1876, le Tsar décréta l’annexion du Khanat de Khokand qui se trouvait seulement à sept degrés de la frontière du Pendjab.

  34. Il s’agissait d’un réfugié accusé de participation à l’attentat de Moscou ; l’identité n’était pas établie ; nous refusâmes l’extradition. Le départ du prince Orloff, coïncidant avec cette affaire, donna à penser que le gouvernement impérial nous en voulait : pourtant Hartmann se rendit à Londres et n’y fut plus inquiété (1881).
  35. Elle était résolue en principe depuis longtemps : la commission du budget de 1872 s’en était occupé : le duc Decazes plus tard nomma une commission qui élabora le règlement dit de 1877 : mais la réforme première fut encore retardée malgré d’incessantes réclamations et que la discussion du budget des affaires étrangères donnât lieu, chaque année, à des attaques très vives, parfois justifiées.
  36. Discours de M. Challemel-Lacour au Sénat (1er mai 1883).