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L’Île de Cypre/02

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L’Île de Cypre
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 31 (p. 564-605).
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L’île de Cypre
son rôle dans l’histoire

II.

FOUILLES ET DÉCOUVERTES. — LE GÉNÉRAL DE CESNOLA
ET LE MUSÉE MÉTROPOLITAIN DE NEW-YORK.[1]



Di Cesnola, Cyprus, its ancient cities, tombs and temples, with maps and illustrations, 1 vol. Londres, 1877. — II. Hamilton Lang, Cyprus, its history, its present resources and future prospects, 1 vol. Londres, 1878. — III. De Mas Latrie, Histoire de l’île de Chypre sous le règne des princes de la maison de Lusignan, 3 vol. — L’île de Chypre, sa situation présente et ses souvenirs du moyen âge, 1 vol. 1878. — IV. J. Doell, die Sammlung Cesnola (Mémoires de l’Académie de Saint-Pétersbourg, 1873). — V. Franz von Loeher, Cypern, Reiseberichte, Stuttgart, 1878. — VI. Metropolitan museum of art. Annual reports of the trustees of the association, de 1873 à 1878, New-York.


I.

À la suite d’Homère, les poètes de l’antiquité, les Romains comme les Grecs, font sans cesse allusion à l’île de Cypre, à ses célèbres sanctuaires de Golgos, d’Idalie et de Paphos, à la déesse qui les habite, la blonde Kypris. Depuis la renaissance, grâce à l’éducation classique, ce nom n’avait pas cessé de retentir ; les jeunes gens le trouvaient à toutes les pages des auteurs qu’ils expliquaient ; les gens du monde le rencontraient chez tous les faiseurs de petits vers galans, en compagnie de Cnide et de Cythère. Malgré sa réputation, Cypre est une des dernières terres classiques sur lesquelles se soit portée l’attention des érudits. Elle était plus éloignée de l’Italie que la Grèce ; elle ne se trouvait point placée, comme les îles de la Mer-Égée, sur les routes suivies par les voyageurs qui, depuis la fin du siècle dernier, entreprenaient le pèlerinage d’Athènes ou bien allaient visiter Smyrne et l’Ionie, les rivages de Troie et Constantinople. Quelques-uns seulement, qui poussaient jusqu’à la Syrie et l’Égypte, avaient été jetés dans l’île de Cypre par les hasards de la voilé et du vent ; mais de ce détour et de cette relâche ils n’avaient guère rapporté qu’une déception. Tandis qu’Égine, le Péloponèse et l’Attique, tandis que toutes les côtes de l’Asie-Mineure offraient aux yeux du savant et de l’artiste les murs encore debout de leurs cités et de leurs acropoles, la courbe élégante, les gradins, parfois la scène de leurs théâtres, les façades variées de leurs tombes construites ou creusées dans le roc, les colonnes et les frontons de leurs temples les plus fameux, Cypre n’avait pour ainsi dire pas gardé de traces apparentes de l’antiquité. Pas un monument de cette époque qui s’élevât au-dessus du sol et qui frappât le regard. À peine çà et là quelques vestiges d’aqueducs et de vieilles murailles ; à peine quelques tombeaux, formés de trois ou quatre grosses pierres rudement assemblées, comme celui qui, tout près de Larnaca, est devenu avec le temps une chapelle consacrée à la Vierge.

Pour représenter un passé si brillant et si plein de souvenirs, c’était bien peu de chose que de pareils débris. À Cypre, une seule époque, une seule civilisation fait encore figure par les monumens qu’elle a laissés comme autant de témoins de sa puissance, c’est le moyen âge, c’est la civilisation franque. Dès que le voyageur quittait Larnaca, ville toute moderne, qui ne s’est développée que depuis la conquête turque, dès qu’il allait à Famagouste, à Nicosie et dans le nord de l’île, de tous côtés il apercevait des forteresses féodales qui semblent encore défier l’assaut, tellement il est difficile d’escalader les rochers à pic qui les portent et ces remparts que depuis des siècles personne ne défend plus ! Ailleurs, dans des sites charmans, c’étaient de pittoresques ruines d’abbayes ; c’étaient, dans toutes les villes, des nefs ogivales et des clochers gothiques. Toute l’architecture des Lusignans était là, à peine défigurée par la pointe légère des minarets, par le lait de chaux étendu sur ces parois que la fresque avait jadis animées et colorées. Partout l’église perçait sous la mosquée ; mais on n’y songeait guère ; l’attention était ailleurs. Cette indifférence a fait la partie belle à M. de Mas Latrie. Venu bien tard dans des lieux où d’autres avaient passé avant lui, il a retrouvé, il a rendu à l’histoire toute une Cypre oubliée, la Cypre catholique et latine, celle des princes et chevaliers de l’Occident ; c’était une véritable découverte.

Les premiers temps du christianisme et la période byzantine n’avaient guère laissé de monumens visibles. Édifices civils, militaires et religieux, les Lusignans, grands bâtisseurs, avaient tout reconstruit. Quant à l’antiquité, elle était tout entière ensevelie et cachée. L’île avait été trop prospère et trop peuplée au moyen âge ; toutes les pierres apparentes avaient été reprises et employées dans des constructions nouvelles. Rien n’a donc survécu, sinon ce qui de bonne heure a été dérobé aux regards et à la destruction par une couche plus ou moins épaisse de cette poussière que laissent à leur place les bâtimens qui s’écroulent et les générations qui s’éteignent, celles surtout qui ont été riches, affairées et puissantes.

Richard Pococke, ce voyageur exact et curieux dont les mérites ne sauraient être trop vantés, est le premier dont la relation, publiée en 1745, ait pu donner l’idée des aubaines et des surprises que Cypre réservait à l’érudition ; il en rapporta trente-trois inscriptions, copiées à Larnaca et provenant de Kition, qui composèrent pendant assez longtemps à elles seules presque tout le legs épigraphique de la Phénicie ; ce fut sur ces textes que se firent les premiers essais de traduction, grâce auxquels on reconnut les rapports étroits qui rattachaient le phénicien à l’hébreu. Depuis lors, de temps en temps, quelques menus objets, quelques figurines en pierre ou en terre cuite, trouvées par un laboureur dans son champ, sous le soc de sa charrue, ou par un maçon, dans les fondations qu’il creusait, arrivaient, souvent après avoir passé par bien des mains, jusqu’aux collectionneurs européens. Déjà le comte de Caylus indique, comme propre à Cypre, un trait de costume qui l’avait frappé, ce vêtement long et collant qui dans beaucoup de figures cypriotes descend, sans faire de plis, jusqu’aux pieds, en dessinant les formes du corps ; avec sa curiosité passionnée, son expérience et son tact, cet amateur a été souvent en avance sur les érudits de profession[2]. Vers le même temps, Winckelmann, Zoêga, Visconti et leurs élèves ne savaient rien de l’art cypriote et de ses caractères particuliers ; aucun d’eux n’en soupçonnait le rôle, n’en devinait l’importance historique. C’est vers le milieu seulement de notre siècle que l’on commence à s’occuper de Cypre, à en interroger le sol, à comprendre qu’il renferme certains des élémens du grand problème que la science travaille à résoudre, celui des origines de la civilisation grecque, dont la nôtre est l’héritière et la continuatrice.

La question commençait à peine à se poser lorsqu’au printemps de 1845 Ludwig Ross visita l’île de Cypre. C’était un savant distingué, dont les travaux sont encore aujourd’hui consultés avec fruit. La royauté bavaroise l’avait amené en Grèce ; elle l’avait nommé conservateur de toutes les antiquités du royaume et elle lui avait ménagé l’honneur de fonder l’enseignement de l’archéologie classique dans la jeune université d’Athènes. Instruit, curieux et actif, il fit tourner au profit de la science cette haute situation officielle. Ce furent surtout les îles, jusqu’alors si mal étudiées, qui attirèrent son attention. Pour les explorer, souvent il profita des voyages royaux, où sa place était marquée dans la suite du prince ; d’autres fois il tira parti de la présence en Grèce de quelque éminent érudit, pour lequel c’était une bonne fortune que de trouver un compagnon connaissant si bien le pays ; c’est ainsi qu’il parcourut pour la quatrième fois les Cyclades avec le grand géographe Karl Ritter. Souvent aussi il partait seul, ce qui est encore la meilleure manière de bien voir sans se hâter, sans rien sacrifier de son programme. Sur le terrain, dans un voyage d’exploration et de découverte, il n’est si cher camarade et ami si dévoué qui ne puisse devenir à un certain moment une gêne et un obstacle.

Ross aborda seul à Larnaca ; dès le surlendemain, il se mettait en route. Il parcourut la plus grande partie de l’île ; presque tous les sites historiques qu’elle présente furent l’objet de son examen ; mais il ne resta que six semaines en tout. Ce fut donc plutôt une reconnaissance rapide qu’une étude approfondie. Il ne pouvait être question de fouilles, quand les jours étaient ainsi comptés ; à peine quelques coups de pioche furent-ils donnés, sans résultat, sur l’emplacement de Kition. Le temps manquait, même pour relever tous les vestiges apparens de l’antiquité, pour recueillir tous les renseîgnemens que pourraient fournir les habitans. Chacune de ces excursions trop rapides laissait après elle un regret. Comme Ross nous le raconte lui-même, souvent il apprenait de quelques paysans qu’à tel ou tel moment il avait passé près d’une ruine qui pouvait être intéressante, près d’un village où l’on avait trouvé des inscriptions et d’autres monumens anciens. Il était tenté de retourner sur ses pas ; mais déjà le détour eût été trop long, et il continuait sa route en notant ce détail pour ceux qui viendraient après lui. Le séjour qu’il comptait faire dans l’île fut d’ailleurs encore brusquement abrégé par la peste qui avait éclaté en Syrie ; il eut peur de se voir indéfiniment retenu par une de ces quarantaines qui compliquaient alors d’une manière si désagréable les voyages en Orient ; il profita d’une occasion qui s’offrait à lui de retourner tout droit au Pirée. C’était le seul moyen d’échapper au lazaret de Smyrne et à son lourd ennui[3].

Malgré sa rapidité, cette excursion ne fut pas sans profit ; elle contribua beaucoup à tourner vers Cypre les yeux des savans. Par ce qu’il avait entendu comme par ce qu’il avait vu lui-même, Ross avait pu se faire, il avait pu donner une idée des richesses que gardait aux archéologues le sol de l’île, pour le jour où l’on prendrait la peine de les chercher. Nous ne songeons point ici à ces récits fantastiques qu’il entendit répéter dans plusieurs villages et qui rappellent ceux que nous-même avons recueillis en Crète[4]. Il s’agit de Francs qui débarquent sur la plage, consultent je ne sais quel grimoire, vont droit à une paroi de roc et prononcent à petit bruit une formule magique : la montagne s’ouvre, ils pénètrent dans une caverne pleine de trésors où ils puisent à pleines mains ; une fois chargés, ils partent avec leur butin, le rocher se referme derrière eux, et le pâtre qui, caché dans les buissons, les avait épiés et suivis du regard, ne retrouve plus la trace de leur passage et promène en vain ses mains avides sur la pierre lisse et dure.

Ces fables mêmes ont dû être suggérées à l’imagination populaire par des faits réels, qu’elle arrange et commente à sa manière ; mais des avertissemens, mais des indices plus sérieux abondaient. La croyance aux trésors cachés était entretenue ici par des trouvailles fréquentes de monnaies et d’objets en métaux précieux. Pendant ses longs siècles de prospérité, dans les temps anciens comme au moyen âge, l’île avait absorbé des quantités d’or et d’argent dont plus d’une parcelle avait dû rester cachée dans ses entrailles. D’autres fois le hasard mettait aux mains de pauvres paysans des monumens devant lesquels un archéologue serait tombé à genoux, mais que détruisaient l’ignorance et la peur. En 1836, près de l’ancienne Tamassos, entre les deux villages d’Episkopion et de Péra, pendant les chaleurs de l’été, on faisait un trou dans le lit desséché du torrent, pour y chercher un peu de cette eau qui se cache et filtre entre les cailloux, à quelques pieds au-dessous de la surface brûlante ; tout d’un coup sous la pioche retentit le son d’un objet en métal. Des voisins accoururent ; au bout de quelques heures, on avait dégagé une statue de bronze, parfaitement conservée. Elle était de grandeur naturelle, selon les uns, peut-être un peu plus grande que nature, disaient les autres. Ross multiplia les questions ; on lui parla d’une figure d’homme debout et nue, à peu près dans l’attitude de certains Apollons très anciens, tel que l’Apollon de Ténée et celui de Théra ; la jambe gauche était portée en avant, les bras tombaient le long du corps. Était-ce un produit de l’art phénicien, était-ce un ouvrage grec archaïque, ou bien, comme le ferait croire la mention d’une sorte de pagne qui couvrait les hanches sans cacher les parties sexuelles, une statue d’un caractère tout cypriote, analogue à quelques-unes de celles qui ont été trouvées plus tard à Idalie et à Golgos ? De toute manière, c’était un monument d’une inappréciable valeur qu’un bronze de cette dimension, appartenant à des temps qui ne nous ont rien laissé de pareil. Les musées de l’Europe se le seraient disputé à prix d’or, et il aurait fait la fortune de son heureux propriétaire.

Ce qui fut fatal à cette statue, ce fut sa grandeur et sa beauté même. Un petit objet, on peut le dissimuler et le transporter en cachette ; mais un monument aussi lourd et d’une telle dimension, jamais on n’aurait pu lui faire traverser l’île sans attirer l’attention de quelque fonctionnaire turc ; celui-ci s’en serait saisi tout aussitôt, et, pour toute indemnité, les auteurs de la découverte n’auraient eu que des coups de bâton ; jamais on n’aurait voulu croire qu’ils n’avaient pas en même temps trouvé quelque chose de plus précieux encore ; d’ailleurs n’auraient-ils pas mérité d’être punis pour avoir tenté de dérober à leurs maîtres cette bonne aubaine ? Ils auraient été mis en prison ; le village aurait été frappé de quelque impôt extraordinaire ou rempli de garnisaires qui auraient fouillé les maisons. Pour éviter tous ces embarras, on mit la statue en pièces et on se la partagea ; on en vendit les morceaux comme vieux cuivre, dans les bazars de Larnaca et de Nicosie, à 5 piastres l’oke (1,250 grammes). On n’en tira pas ainsi 100 francs. La tête seule fut conservée ; des mains d’un Européen de Larnaca elle passa dans celles de M. Borrell à Smyrne. Où est-elle maintenant ? Ross suppose qu’elle a dû entrer au Musée britannique. Je ne l’y ai point retrouvée.

Tout navrant que soit ce récit, on ne peut en vouloir beaucoup à ces malheureux paysans de ne pas s’être exposés, pour l’amour de l’art, à toutes ces extorsions et à toutes ces avanies. Ce qui est plus irritant, c’est l’histoire d’un Corse établi à Limassol ; agent consulaire d’une grande puissance européenne, il fouillait beaucoup dans le district d’Amathonte et de Paphos. Quand il trouvait des inscriptions, il les mettait d’ordinaire en pièces, persuadé qu’il avait chance de découvrir des trésors dans l’intérieur du bloc sur lequel les lettres étaient gravées. Que de mal a dû faire, que de destructions a dû provoquer un pareil exemple donné par un Franc, par un personnage revêtu d’un caractère officiel !

Il ne semble pas qu’aucun des résidens européens ou des consuls eût alors encore commencé à rechercher les antiquités cypriotes, et pourtant elles sortaient de terre comme d’elles-mêmes ; sur certains points, il suffisait, à la lettre, de se baisser pour les ramasser. À Dali, sur l’emplacement de l’antique Idalion, les villageois, quand ils n’avaient rien de mieux à faire, ouvraient des trous pour retirer du sol de gros blocs auxquels se heurtait souvent leur charrue ; ils amélioraient ainsi leur champ, et tiraient quelques piastres de la vente de ces matériaux. En creusant leurs tranchées, ils trouvaient, à chaque instant, des figurines en terre cuite et des fragmens de statue en calcaire. Ross en rencontra dans presque toutes les maisons ; il acquit celles qui lui parurent les plus intéressantes. Le léger bénéfice ainsi réalisé suffit à stimuler l’ardeur des Daliotes ; quand le voyageur repassa par Dali, on lui montra toute une nouvelle série de figures que, dans l’intervalle, on avait tirées des mêmes collines. Il fit donc de nouveaux achats. La petite collection ainsi formée entra, bientôt après, au musée de Berlin. Celui-ci fut le premier à posséder une suite de monumens dont la provenance cypriote fût bien établie ; mais là même, dans ce centre d’études et de recherches archéologiques où se tenait à l’affût de toutes les nouveautés la curiosité toujours en éveil d’un Gerhard, il ne semble pas que ces monumens aient été tout d’abord aussi remarqués qu’ils méritaient de l’être. En les exposant dans la salle assyrienne, on avait bien mis le visiteur sur la voie de comparaisons et de rapprochemens utiles ; mais il faut pourtant descendre jusqu’à l’année 1863 pour trouver dans l’organe le plus autorisé de la science allemande, dans la Gazette archéologique de Gerhard, un article où soit comprise et signalée l’importance de l’art cypriote. Déjà pourtant l’on était averti ; sans insister longtemps ni rien démontrer, Ross avait laissé voir, dix ans plus tôt, combien il était frappé du caractère très particulier de tout ce qu’il apercevait à Cypre. Appareil et procédés de construction, tombeaux, statuaire et céramique, tout lui rappelait ce qu’il avait observé dans celles des îles de l’archipel que l’on sait avoir été le plus longtemps occupées par les Phéniciens, à Mélos par exemple, à Théra et à Rhodes. Avec une sage réserve, il déclarait ne pouvoir définir encore l’art phénicien ; mais il indiquait tout au moins, d’un trait rapide et juste, certaines ressemblances qui donnaient fort à penser. Dès lors, les esprits un peu pénétrans pouvaient deviner qu’il y avait là toute une nouvelle province archéologique à conquérir, toute une page de l’histoire de la civilisation à rétablir lettre par lettre et ligne par ligne, à l’aide des monumens figurés.

Le filon ouvert par Ross fut bientôt exploité par d’autres. C’était le moyen âge français que M. de Mas Latrie venait y chercher en 1846 ; mais il avait l’esprit trop curieux pour ne pas accorder aussi quelque attention aux antiquités cypriotes. Faute de ressources, il eut le chagrin de voir partir pour Berlin la stèle de Sargon, qui venait d’être découverte à Larnaca lorsqu’il débarqua dans l’île ; mais tout au moins put-il former à Dali et dans d’autres endroits une petite collection de figurines en calcaire et en terre cuite. À son retour, ces pièces furent offertes par lui au cabinet des antiques ; mais elles n’y ont jamais été exposées. Peu d’années après, en 1850, c’était M. de Saulcy qui visitait Larnaca, au cours de l’un de ses voyages en terre-sainte. On connaît M. de Saulcy ; on sait comme il a l’intelligence vive, alerte, aventureuse même, combien l’ont toujours attiré les problèmes les plus obscurs et les plus difficiles, dans combien d’études il s’est engagé sans pouvoir se résoudre à s’arrêter et à s’enfermer dans aucune ; tout au moins a-t-il laissé partout sa trace, celle d’une sagacité vaillante, hardie et joyeuse qui pousse des pointes en tout sens, qui amorce et qui fraie les voies que de plus patiens ouvriers viendront ensuite élargir et aplanir tout à leur aise. Sans avoir accordé jusqu’alors à l’histoire de Cypre une attention particulière, M. de Saulcy saisit tout d’abord, au passage et comme au vol, l’importance et l’intérêt des monumens que ses nécropoles commençaient à fournir. Il acquit donc à Larnaca une suite de statuettes que, dès l’année suivante, il cédait au musée du Louvre ; en même temps, il y faisait entrer aussi deux objets plus curieux encore peut-être, deux de ces coupes de métal, travaillées au marteau et à la pointe, dans lesquelles on reconnaît aujourd’hui, en toute assurance, un des produits principaux de l’industrie phénicienne, un de ceux que recherchaient le plus tous les riverains de la Méditerranée, les Étrusques et les Latins comme les Grecs des îles et ceux du continent[5]. Un de ces vases, en argent doré, avait été recueilli dans les ruines de Kition et vendu à un orfèvre de Larnaca. Celui-ci avait déjà commencé à le briser en morceaux qu’il allait, quelques minutes plus tard, jeter au creuset ; il était occupé à ce beau travail quand, par bonheur, le consul de France, M. Tastu, entra dans la boutique. Sans être archéologue, notre agent soupçonna la valeur de cette pièce hors ligne ; il l’acquit au poids du métal, et ce fut de lui que la reçut M. de Saulcy.

Vers le même temps, M. Péretié, aujourd’hui premier drogman du consulat de France à Beyrouth, fit dans l’île plusieurs excursions qui furent très profitables à la science. Ce n’est pas un érudit ; mais il habite la Syrie et il y recueille des antiquités depuis près de quarante ans ; il est donc devenu, par cette longue pratique, un connaisseur de premier ordre. C’est à lui, c’est à son habitude de la langue et du pays, à ses relations étendues, à son infatigable activité, à son tact et à son flair, que nous devons quelques-uns des plus précieux monumens orientaux que renferment les collections publiques et privées de l’Occident. C’est lui qui a découvert, c’est la munificence du duc de Luynes qui a fait entrer au Louvre le fameux sarcophage d’Echmounazar, roi de Sidon, qui est l’honneur de notre musée phénicien. Ce fut de même par M. Péretié que le duc de Luynes reçut, en 1850, un monument qui, dans son genre, n’est guère moins célèbre parmi les philologues : nous voulons parler de cette plaque de bronze qui est connue sous le nom de tablette de Dali parce qu’elle a été trouvée tout près de ce village, parmi de nombreux débris de toute sorte, tels que fers de flèches, fragmens de casques, pointes de lances où sont gravés des caractères phéniciens. Celle tablette porte sur ses deux faces trente et une lignes d’une écriture serrée et parfaitement lisible ; les caractères vont de droite à gauche. Ross avait déjà transcrit plusieurs inscriptions écrites avec le même alphabet ; mais il avait pris celui-ci pour une variété de l’alphabet phénicien. Le duc de Luynes s’avisa le premier de comparer ces textes gravés sur pierre aux légendes de toute une série de médailles dont la provenance cypriote paraissait bien établie ; il démontra, par ce rapprochement, que ce système de signes appartenait en propre à l’île de Cypre, qu’il ne paraissait pas avoir jamais été employé hors de ses limites ; de là le nom d’alphabet cypriote, qui est entré dans l’usage depuis que cette preuve a été faite[6]. Quant à dire quelle langue représentaient ces caractères et s’ils avaient servi à noter les sons d’un seul idiome ou de plusieurs, c’était une autre question, à laquelle la science ne devait être en mesure de répondre qu’une vingtaine d’années plus tard. Le duc de Luynes tenta bien d’ébaucher le déchiffrement, mais il ne devina juste que pour une seule lettre, le s. Tout au moins le problème était-il posé correctement et les principaux élémens d’une solution étaient-ils réunis.

Depuis que l’attention a été tournée de ce côté, le nombre des textes cypriotes n’a pas cessé de s’augmenter. En 1877, M. Bréal exposait, avec cette rare lucidité qui fait le charme de tous ses travaux, l’histoire des recherches qui ont abouti au déchiffrement de cette écriture ; dans cette étude, il évaluait à près de quatre-vingts le nombre de ces documens, plus ou moins complets, plus ou moins bien conservés[7]. Tout récemment encore, de nouvelles inscriptions viennent d’être découvertes ; voici même que l’île commence à nous en expédier de fausses. Par bonheur, ces fraudes arrivent trop tard ; il y a quelques années, elles auraient pu gêner singulièrement les savans et les jeter hors de la voie ; aujourd’hui le travail est trop avancé pour qu’on puisse aisément leur faire prendre le change. Les résultats obtenus ont été dus surtout à la tablette de Dali ; par l’étendue et la conservation merveilleuse du texte qui y a été gravé, elle demeure le plus important des monumens de l’écriture cypriote, celui qui a fourni le plus grand nombre de lettres et qui a servi tout à la fois de point de départ et de moyen de contrôle pour toutes les lectures proposées. Avec toute la collection de Luynes, elle est entrée, ainsi que d’autres objets de même provenance, dans le cabinet des antiques de la Bibliothèque nationale.

Les achats de Ross, de M. de Mas Latrie, de Saulcy, Péretié et autres voyageurs européens avaient appris aux paysans quel parti ils pouvaient tirer de leurs trouvailles ; on n’avait plus à craindre des destructions comme celle de la statue de bronze dont Ross avait recueilli la lamentable histoire. Pourtant, dans l’île même, les Grecs avaient toujours à redouter l’avidité jalouse des fonctionnaires turcs ; ils prirent donc l’habitude de faire passer à Beyrouth tout ce qui se laissait facilement transporter. Là du moins ils échappaient à la surveillance de leurs maîtres. Cet expédient et la prime qu’il assurait aux fouilleurs eurent l’avantage de faire sortir de terre et de conserver beaucoup de vases, de statuettes, de terres cuites et de bronzes ; mais, en revanche, il en résulta des confusions fâcheuses : on était souvent fort embarrassé pour savoir quelle était la véritable patrie des objets que l’on achetait sur la côte de Syrie. C’est ainsi qu’il doit exister dans le cabinet de M. de Clercq bien des monumens de provenance cypriote ; en effet, depuis une quinzaine d’années, M. Péretié n’a presque rien trouvé, d’Alexandrette à Ascalon, qui n’ait été acquis par ce riche amateur. L’an dernier, dans le camp des archéologues, on comptait un peu sur l’exposition rétrospective pour voir au moins les pins belles pièces de cette galerie si vantée par les rares privilégiés qui en ont franchi le seuil ; mais, à peu près seule de toutes les grandes collections françaises, la collection de M. de Clercq n’a brillé au Trocadéro que par son absence.


II

On avait remarqué les objets trouvés à Cypre qui, des mains de M. Péretié, avaient passé dans celles du duc de Luynes, et les musées de l’Europe commençaient à éprouver le désir de voir représentée dans leurs salles cette branche longtemps oubliée de l’art oriental. Peut-être laisserait-elle les artistes assez indifférens ; mais on le sentait, il y avait là beaucoup à apprendre pour les historiens. Aussi lorsqu’en 1860 M. Renan se vit chargé par l’empereur d’explorer la côte de l’antique Phénicie, il résolut tout d’abord de ne pas laisser Cypre en dehors de ses recherches ; une exploration attentive de l’île lui parut le complément nécessaire des études et des travaux entrepris sur le continent voisin. Au mois d’août 1861, il s’apprêtait à s’embarquer pour Larnaca ; il se proposait de parcourir l’île tout entière et d’y préparer une campagne de fouilles pour l’hiver suivant, lorsqu’une douloureuse épreuve vint le forcer à repartir pour la France, atteint tout à la fois dans sa santé et dans ses plus chères affections. De retour à Paris, il regrettait vivement de n’avoir pu visiter Cypre, quand il apprit que M. le comte Melchior de Vogüé allait retourner en Orient. M. de Vogüé, déjà connu par ses recherches sur les églises chrétiennes de la terre-sainte, était aussi très compétent en matière d’archéologie phénicienne. M. Renan lui demanda de comprendre l’île de Cypre dans son itinéraire, et M. de Vogüé, se prêtant à ce désir, se chargea d’organiser les fouilles qui devraient être faites pour le compte de la mission. En compagnie de M. Waddington et avec l’aide de M. Duthoit, architecte, il exécuta, dans les premiers mois de 1862, une exploration complète du sol de l’île ; il entreprit même sur plusieurs points des fouilles dont le Louvre a largement profité. Les résultats scientifiques de cette campagne devaient d’abord être compris dans le grand ouvrage de M. Renan, la Mission de Phénicie ; puis la partie relative à Cypre fut promise comme un ouvrage à part, que donneraient de concert M. Waddington et de Vogüé. Dans l’intervalle, M. de Vogüé devenait ambassadeur de France à Constantinople et à Vienne, M. Waddington ministre de l’instruction publique et plus tard des affaires étrangères ; aussi ne connaissons-nous encore l’expédition de 1862, ses recherches et ses découvertes que par une relation sommaire de. M. de Vogüé, datée de la côte de Syrie[8]. La France n’a pas à se repentir d’avoir mis en de telles charges des hommes dont l’esprit s’était formé dans les investigations patientes de la science, tandis que leur caractère se trempait dans ces longs et dangereux voyages ; elle sait, par une cruelle expérience, ce qu’il en coûte an pays qui tolère, en de tels postes, l’ignorance étourdie et la légèreté présomptueuse. C’est la science qui peut se plaindre, c’est elle qui peut s’affliger de voir rester inachevés des ouvrages tels que les Fastes des provinces orientales de l’empire romain, si bien commencés par M. Waddington. Quant à la relation des recherches entreprises à Cypre par les deux futurs diplomates, les regrets peuvent être moins vifs ; depuis leur passage dans l’île, on y a fait des fouilles et des découvertes d’une bien autre importance que les leurs ; celles-ci n’en ont pas moins, sur le moment, vivement frappé les savans et les artistes. Ce sont elles qui, les premières, ont permis d’établir quelque chose comme une série chronologique des produits de l’art cypriote ; elles ont commencé à donner une juste idée des influences diverses qu’il a subies l’une après l’antre et dont il garde la trace, de l’activité de ses potiers, de ses modeleurs en terre et de ses sculpteurs, de sa fécondité prodigieuse et de la singulière monotonie de ses motus et de ses formes, pour tout dire en un mot, de sa richesse matérielle et de la pauvreté de son génie.

L’architecte de la mission avait débuté par ouvrir des tranchées dans le voisinage du bourg d’Athiénau, sur un mamelon qui avait échappé à l’attention de Ross ; M. de Vogüé y avait reconnu, avec toute raison, le site de l’antique Golgos, qui possédait un des sanctuaires les plus célèbres de l’Île. L’emplacement était donc des mieux choisis ; mais les fouilles furent abandonnées au moment même où la pioche des ouvriers venait l’atteindre et de détruire l’angle sud-ouest du temple que M. de Cesnola a dégagé en 1870 et où il a trouvé un si grand nombre de statues. Si la tranchée, au lieu de rencontrer seulement le mur de l’enceinte, avait été poussée quelques mètres plus loin, vers l’intérieur de l’édifice, le Louvre se serait enrichi dès lors de quelques-unes des figures les plus intéressantes et les mieux conservées que possède aujourd’hui le musée de New-York. La mission française avait été mal servie par la fortune ; celle-ci lui devait une revanche, elle la lui donna. M. Duthoit eut la main assez heureuse pour ouvrir, dans cette même région, trois de ces vastes fosses dans lesquelles, lors de leur triomphe suprême, les chrétiens précipitèrent les vaincus de la grande bataille qui se livrait dans les âmes depuis quatre siècles. Statues des dieux, statues de leurs prêtres et de leurs adorateurs, tout ce qui rappelait l’ancien culte et ses odieux symboles était tombé sous la hache et sous le marteau. Les idoles étaient à bas ; mais qui sait ! peut-être les gentils, après avoir laissé passer l’orage, chercheraient-ils à recueillir ces débris de tout un monde divin, à relever sur leurs bases les statues renversées ; peut-être leur piété rendrait-elle à ces victimes des hommages semblables à ceux dont les premiers chrétiens entouraient les restes de leurs martyrs. Il fallait éviter ce danger ; on enterra donc, on cacha tous ces morts dans des ravins écartés. Les bourreaux des confesseurs de la foi s’étaient souvent acharnés à réduire en cendres les cadavres des condamnés pour les soustraire à la tendresse de leurs coreligionnaires et surtout pour leur enlever cette espérance de la résurrection des corps qui avait soutenu le fidèle au milieu des supplices[9]. La haine des chrétiens pour l’idolâtrie eut ici des raffinemens du même genre. Les têtes des statues furent jetées dans un trou, dans un autre les torses ; un troisième reçut les bras et les jambes. Pour restituer une figure, il aurait fallu tout l’art et toute la patience de ces habiles praticiens que les musées emploient à la restauration des marbres et des vases. Ce n’était pas sur place et au cours de leurs fouilles que M. de Vogüé et Duthoit pouvaient songer à entreprendre une de ces lentes et laborieuses recompositions, un travail comme celui qui, de plusieurs centaines de fragmens, a tiré les statues des frontons d’Égine telles que nous les voyons à Munich. Pour en apporter en France les matériaux, il aurait fallu en charger tout un navire, et la valeur esthétique des figures cypriotes n’aurait peut-être pas justifié tant d’efforts et de dépense. On se contenta donc de choisir, dans les trois dépôts, les fragmens les mieux conservés. Sans parler de curieux ex-voto et de morceaux intéressans à divers titres, on put tirer de ces débris une centaine de têtes plus ou moins bien conservées.

La mission rapportait de plus, outre des inscriptions phéniciennes, cypriotes et grecques, des fragmens de décoration architecturale, des chapiteaux, qui ont attiré l’attention des historiens de l’art par l’étrange té de leurs formes[10]. Tous ces objets vinrent se joindre, pour former le noyau de la collection cypriote du Louvre, aux monumens que M. Guillaume Rey avait recueillis dans l’île et libéralement offerts au musée. Après une première exploration du Haouran, où il avait comme frayé la voie à M. Waddington et de Vogüé, M. Rey s’était consacré surtout à l’étude des édifices laissés par les croisés sur le sol de la Syrie ; c’était dans cette pensée qu’il en avait parcouru les districts les plus infréquentés et les plus difficiles d’accès, pour visiter ensuite cette île de Cypre où s’étaient réfugiés ; une fois chassés de la Palestine, les chevaliers et les princes latins[11]. Cependant, s’il faisait porter de préférence ses recherches sur les ruines et les souvenirs du moyen âge, il n’en avait pas moins saisi toutes les occasions de signaler et d’acquérir les monumens antiques qui se rencontraient sur son chemin ; c’est ainsi que le Louvre lui doit, outre l’une de ses plus belles inscriptions phéniciennes, un précieux fragment de statue royale, acheté par lui, en 1857, à Sarfend, l’antique Sarepta, entre Tyr et Sidon. La statue, lorsqu’il en devint maître, venait de sortir de terre, et il existe bien peu de monumens de cette dimension que l’on puisse citer avec autant de confiance comme représentans de l’art phénicien, tel qu’il était dans ces âges reculés où l’Égypte des Thoutmès et des Ramsès imposait à tous les peuples riverains de la Méditerranée l’imitation de son style et de son goût, comme la Grèce le fera dix ou douze siècles plus tard.

Dès 1860, M. Rey avait rapporté d’un premier séjour à Cypre une statue de pierre calcaire, à peu près grande comme nature, à laquelle il ne manque que les pieds. La tête est couronnée de feuillage, la barbe longue et pointue ; le corps est drapé dans un vêtement étroit et collant. Il est entré dans les musées, depuis ce temps, un certain nombre de figures cypriotes plus importantes, soit par leurs proportions, soit par la variété des attributs qui les caractérisent ; mais alors c’était une rareté, et seul peut-être en Europe Berlin avait la pareille. Ce même don comprenait encore, outre d’autres objets de moindre importance, un bouclier de bronze et deux bustes, l’un d’homme, l’autre de femme, qui provenaient aussi de Dali. Quoique moins anciens que la statue, ces bustes sont remarquables par la couche de peinture antique qui y couvre encore la pierre, par les tons rouges et noirs du visage et des cheveux. Une fois mis sous les yeux du public avec ceux qu’avait rassemblés M. de Vogüé, ces fragmens étaient assez nombreux, ils présentaient des caractères communs assez particuliers pour provoquer des réflexions et des études qui encouragèrent l’administration du musée à développer cette partie de la collection confiée à ses soins. C’est ainsi qu’en 1885 elle obtint du ministre de la marine qu’il fît enlever par un bâtiment de guerre le fameux vase d’Amathonte, dont M. de Vogüé avait pris possession quelques années plus tôt, au nom de la France. Ce grand vaisseau, taillé dans un calcaire poreux, a 3m,20 de diamètre et 1m,85 de hauteur ; il pèse environ 14,000 kilogrammes ; il est intéressant, non-seulement par ses dimensions tout exceptionnelles, mais aussi par l’ornementation de ses quatre fausses anses. Grâce aux soins de M. le lieutenant de vaisseau Magen, l’opération, qui présentait ses difficultés et ses dangers, réussit parfaitement ; le vase, après avoir été de Marseille au Havre et avoir remonté la Seine sur un bateau plat, put être placé au Louvre le 13 juillet 1866[12].

Il importe, à ce propos, de protester contre une assertion malveillante de M. von Loeher. À côté du vase que nous possédons aujourd’hui s’en trouvait un autre un peu plus grand, dont les anses étaient plus simplement décorées. Ce second vase était déjà brisé en plusieurs morceaux du temps de Ross, et M. von Loeher le reconnaît, en se servant des mêmes expressions que ce voyageur[13]. En même temps, sur la foi de je ne sais quels dires, il accuse les matelots français de l’avoir mis tout à fait en pièces pour faciliter l’enlèvement. Le tout à fait caractérise bien l’esprit de l’écrivain dont nous avons indiqué les qualités et les défauts. Tout autre, qui n’aurait point eu sa passion secrète et son parti pris, se serait aisément représenté ce qui a dû se passer. Pour déplacer le vase encore intact, pour préparer le chemin par lequel on devait le conduire jusqu’à la mer, il a fallu fouiller et remuer le sol, abattre les buissons au milieu desquels, d’après Ross, se cachaient les débris du vase brisé ; les morceaux de celui-ci, peut-être encore rapprochés, ont pu dans le coure de ce travail se détacher et tomber chacun de son côté. Voilà en quoi consiste cette prétendue destruction. Quant à l’épithète de brigandage appliquée à l’enlèvement du grand cratère, M. von Loeher a pris soin de se réfuter lui-même : nul n’a mieux montré à quelles chances d’anéantissement étaient exposés, jusqu’à ces derniers temps, les monumens qui restaient abandonnés à eux-mêmes sur le sol de Cypre.


III

Le moment approchait où allaient commencer, sur divers points de l’île, des fouilles plus profondes et plus productives que toutes celles qui avaient été entreprises jusque-là par des villageois, égratignant le sol à la dérobée ou par des voyageurs toujours pressés. Le premier agent européen qui ait recherché les antiquités cypriotes, ce fut le comte de Maricourt, vice-consul de France à Larnaca. Sa famille et lui avaient l’habitude de se promener, les beaux soirs d’été, sur la plage marine ou le long du grand lac salé, qui s’étend au sud de la ville. Là, sur la pente d’une petite colline qui domine cette lagune, un jour, le consul, en remuant le sable du bout de sa canne, heurta et mit au jour une petite statuette de terre cuite ; il continua la fouille avec le même instrument et dégagea plusieurs autres figurines. Cette découverte toute fortuite le mit en goût. On revint le lendemain au même endroit avec quelques pelles et l’on fit de nouvelles trouvailles, distraction précieuse dans la vie monotone d’une petite ville turque. Chaque soir on pouvait voir la bande se diriger vers la colline pour y reprendre son travail de la veille ; on allait ramasser des statuettes comme en France on va cueillir des fraises ou des champignons. Les autres Européens, par courtoisie, et les indigènes, par crainte de déplaire au consul, s’abstenaient de toucher à ce terrain, où, d’après des inscriptions qui s’y montrèrent plus tard, devait exister jadis un temple de Déméter Paralia, divinité protectrice des marins. En peu de mois, M. de Maricourt eut une collection qui, dit-on, ne manquait pas de valeur ; elle contenait surtout de petites pièces de l’époque gréco-romaine.

En 1865, M. de Maricourt mourut à son poste, du choléra ; mais alors se mettaient à l’œuvre M. Hamilton Lang et Louis Palma de Cesnola.

Ce fut comme représentant d’une maison de commerce de Beyrouth que M. Lang vint, vers 1860, s’établir dans l’île ; mais, bientôt après, la Banque ottomane le nommait directeur du comptoir qu’elle fondait à Larnaca. Chargé, à plusieurs reprises, de gérer les affaires du consulat anglais pendant les absences des titulaires, il reçut, en 1871, le titre de vice-consul ; mais il y renonçait, dès l’année suivante, pour aller prendre la direction de l’importante succursale d’Alexandrie. Il a passé de là à Bucharest, d’où est daté le livre qu’il s’est décidé à écrire, après l’annexion de Cypre, pour fournir des renseignemens à ses compatriotes sur leur nouvelle possession et pour leur exposer ses vues sur l’avenir de la colonie. M. Lang, c’est donc un négociant et un banquier. Enfant d’une de ces familles nombreuses comme l’Ecosse en compte tant, il avait dû de bonne heure aller chercher fortune par le monde, comme l’avaient fait avant lui bien d’autres fils de cette race énergique et sensée, dure au travail et dure au gain. Lisez l’ouvrage qu’il vient de publier, et vous serez frappé de voir comme ses belles découvertes y tiennent peu de place. L’auteur s’étend, avec une complaisance marquée, sur les richesses naturelles de l’île, sur son agriculture, sur son industrie et ses revenus ; il nous donne tout au long l’histoire de l’exploitation agricole qu’il avait créée près de Larnaca, et il expose avec beaucoup de détail les conditions que doit remplir une machine à battre, pour se faire accepter par les laboureurs cypriotes et par leur bétail, qui ne veut pas manger la paille hachée ; mais sur les statues, sur les monnaies, sur les deux temples qu’il a découverts, quelques mots à peine, très brefs et très insuffisans. Pourtant le public anglais a sous les yeux, au Musée britannique, la plupart de ces monumens, et s’il est un pays où les souvenirs classiques paraissent chers et familiers aux gens du monde, c’est bien l’Angleterre. C’est que l’archéologie n’avait pas le cœur et les prédilections secrètes de M. Lang. Les fouilles et l’achat des antiquités n’ont jamais été pour lui qu’un passe-temps agréable. Cet amusement ne risquait d’ailleurs pas de lui devenir jamais onéreux, tant était vif l’empressement avec lequel les musées de l’Occident, depuis quelques années, se disputaient les monumens que restituait à la science le sol de l’île, cette mine si riche et si longtemps négligée.

Quant à M. de Cesnola, ce fut le jour de Noël 1865 qu’il arrivait à Larnaca comme consul des États-Unis d’Amérique ; il raconte son débarquement avec cette bonne humeur qui fait un des principaux charmes de son livre. À Larnaca, comme dans tous les ports de la Syrie, il n’y a point de bassin fermé où l’on soit à l’abri du flot et où l’on puisse aborder à quai ; vivement poussées par un dernier élan des rames, les barques viennent s’échouer sur la grève. Lorsqu’il y a de la houle, il est à peu près impossible d’atteindre la plage sans avoir été mouillé jusqu’aux os ; demandez à tous ceux qui sont descendus à Jaffa, ne fût-ce qu’une fois dans leur vie ! La mer était dure le jour où, sur une large mahonne à l’arrière de laquelle flottait la bannière étoilée, le consul d’Amérique gagnait la côte avec sa femme, avec les cawass et les employés de la chancellerie ; ceux-ci étaient venus le chercher à bord du paquebot autrichien et lui rendre leurs devoirs à la mode orientale, en lui baisant la main. À peu de distance du rivage, la lourde barque, très chargée de malles et de gens, talonna dans le sable et refusa d’aller plus loin malgré tous les efforts des bateliers. Entrant dans l’eau jusqu’à la ceinture, ceux-ci prirent les passagers sur leurs épaules et les mirent, l’un après l’autre, en lieu sûr ; mais, lorsqu’ils s’apprêtèrent à débarquer Mme de Cesnola, ces braves gens, à leur grande surprise, rencontrèrent une résistance obstinée. Une jeune femme, une Américaine, se laisser emporter ainsi dans les bras de ces hommes, de ces sauvages à demi nus ! Plutôt retourner à bord et quitter Cypre sans y prendre terre ! La malheureuse amante de Paul, Virginie, n’était pas plus inflexible dans ces scrupules de pudeur qui lui ont coûté la vie et à nous tant de larmes. Alors, dans la foule qui s’était amassée pour assister au débarquement du consul, quelqu’un eut une idée qui semblait devoir tout concilier : on courut à une maison voisine, on en rapporta un grand fauteuil que deux rameurs assujettirent sur leur épaule, et l’on pria Mme de Cesnola de s’y asseoir ; élevée sur cette sorte de trône, elle arriverait jusqu’à la plage sans avoir eu à subir le contact qui lui répugnait, elle entrerait dans l’île comme une reine dans son royaume ! Toute séduisante qu’elle parût, la proposition fut encore repoussée. La situation commençait à devenir embarrassante. Par bonheur, l’embarcation, allégée des fardeaux qui l’alourdissaient, fut tout à coup poussée plus près du bord par une vague plus forte que les autres. Cette fois, de l’avant, la fière Américaine put s’élancer sur le sable sans accepter le secours de ces bras qui l’eussent déshonorée ; elle prit un bain de pied, mais l’honneur était sauf !

Ainsi commencé, le séjour de M. de Cesnola dans l’île se prolongea jusqu’au printemps de 1876 ; il fut à peine interrompu par quelques courtes excursions en Italie, en France et en Angleterre, puis par un voyage en Amérique, vers 1872. Pas plus que M. Hamilton Lang, M. de Cesnola ne paraissait d’ailleurs appelé, par son éducation et par les débuts de sa carrière, à entreprendre des recherches qui feraient époque dans l’histoire de l’archéologie. Né en 1832 à Rivarolo, près de Turin, il appartient à une vieille famille piémontaise, celle des comtes Palma. Un de ses membres, le comte Alerino Palma, fut, en 1821, l’un des chefs de cette révolution avortée qui préparait l’avenir de l’Italie. Exilé avec Santa-Rosa, dont il avait partagé les espérances et les tristesses, il alla comme lui prendre part aux luttes de l’indépendance grecque, et mourut à Athènes, en 1851, vice-président de la cour de cassation. Son jeune neveu, le comte Louis Palma de Cesnola, n’a pas dû faire dans sa première jeunesse d’études bien profondes ; élève de l’école militaire ou Académie royale de Turin, il se voyait appelé sous les drapeaux avant l’âge par la guerre contre l’Autriche ; à seize ans, en 1849, il gagnait l’épaulette de lieutenant et la croix sur le champ de bataille de Novare. C’était alors, dit-on, le plus jeune officier de l’armée sarde.

De pareils débuts semblaient promettre une carrière brillante ; mais le jeune homme avait l’esprit aventureux et la tête vive ; à la suite d’une discussion avec ses chefs à propos de je ne sais quelle question de discipline, en 1854, il donnait sa démission. Il ne pouvait pourtant ni ne voulait rester oisif ; il entra au service de l’Angleterre, qui cherchait alors par tous les moyens à grossir les forces qu’elle avait en Crimée. La conclusion de la paix entre la Russie et les puissances alliées vint lui rendre sa liberté, ne trouvant point dans son pays ni dans l’ancien monde l’emploi de son activité et de ses talens, il passa en Amérique, s’établit à New-York et y vécut de leçons d’italien, de musique et d’équitation. Sa tournure et sa belle humeur, ses façons de gentilhomme et de soldat lui avaient ouvert quelques-unes des meilleures maisons de la ville ; sa couronne de comte n’avait pas nui à son succès. ; on sait quel cas cette société toute démocratique fait des titres de noblesse européens. Elle se vante bien haut d’être toute nouvelle, de dater d’hier à peine ; elle repousse en principe toute distinction honorifique, mais les instincts secrets et profonds du cœur humain prennent leur revanche dans cette involontaire déférence qu’elle témoigne à ceux qui ont pu qui prétendent avoir des ancêtres, c’est-à-dire un passé de famille, des traditions remontant à plusieurs siècles. Ses respects ne s’adressent d’ailleurs pas toujours à des blasons aussi authentiques que celui des comtes Palma.

Servi par ces circonstances et par ces avantagea, M. de Cesnola épousa, en 1861, la fille de l’un des meilleurs officiers de la marine fédérale, le commodore Samuel Reid. Ce mariage lui assurait de puissans appuis ; aussi, quand éclata la guerre de sécession, quand les états du Nord se virent forcés d’improviser, en quelques mois, les cadres de plusieurs armées, fut-il nommé d’emblée colonel d’un régiment de cavalerie, le quatrième de New-York. En cette qualité, il prit une part des plus distinguées à toutes les actions de la rude campagne du Potomac, et il était en passe d’arriver à la plus haute situation quand il eut le malheur d’être fait prisonnier au combat d’Aldie, en Virginie : pour la cinquième fois de la journée il chargeait à la tête de son régiment ; son cheval fut tué sous lui ; il tomba aux mains de l’ennemi. La captivité dura neuf mois et fut très pénible. Un cartel d’échange lui permit de reprendre son commandement ; il le garda jusqu’au jour où le régiment fut licencié, en 1865. Alors, malgré les plus flatteuses instances, il témoigna la volonté bien arrêtée de renoncer à la carrière militaire. Il avait largement payé sa dette a sa patrie d’adoption ; pendant ces quatre années, il avait assisté à trente-neuf batailles ou combats. En récompense de ses actions d’éclat, il reçut donc du président Lincoln, avec le titre de citoyen américain, le brevet honoraire de général de brigade (brigadier-général), et bientôt, grâce tout à la fois aux services rendus et aux influences dont il disposait, il obtint d’entrer dans le service diplomatique ; le ministre des affaires étrangères le nomma consul à Cypre.

Si, de plusieurs postes qui lui étaient offerts, le général de Cesnola préféra Cypre, c’était surtout pour se rapprocher de l’Italie, pour retrouver un climat et un milieu qui la lui rappelassent ; ce n’était pas qu’il eût encore conçu la pensée de ces fouilles qui devaient faire tout ensemble sa gloire et sa fortune. De toutes les qualités qui sont nécessaires pour assurer le succès d’une pareille entreprise, il n’en avait laissé paraître jusque-là qu’une seule ; mais c’est de beaucoup la plus importante. Je veux parler de la décision et de la hardiesse, d’un certain tour de caractère et d’esprit qui font que l’on aime l’imprévu, que l’on ne s’effraie point de l’obstacle, que l’on s’anime et que l’on s’échauffe à la lutte sans rien perdre de son sang-froid. Ces dons naturels avaient été développés chez lui par les hasards de sa vie et par l’habitude du commandement militaire. Ce qui lui donna l’idée de les appliquer à des recherches archéologiques, ce fut tout à la fois le loisir et l’exemple.

Pour un agent américain, le poste de Larnaca est ce que l’on appelle, par un de ces euphémismes où se complaît le langage diplomatique, un poste d’observation. Pas d’intérêts politiques, ni même d’intérêts commerciaux à défendre. En fait de nationaux à protéger, de loin en loin un passant, quelque touriste qui revient d’Égypte ou de Palestine. Tout le rôle de l’agent se borne à tenir son gouvernement au courant par sa correspondance. Or, il le comprend bien vite, plus ses dépêches seront courtes, plus elles auront chance d’être lues quelquefois. S’il avait, en entrant dans la carrière, quelque disposition à faire abus de la plume et à prendre trop au sérieux sa tâche de rapporteur, l’expérience l’a corrigé. Si consciencieux que l’on soit, on se lasse de noircir du papier pour remplir un carton vert. Une fois que l’on a modéré sa plume, on a bien du temps à soi. Comment l’employer, si l’on n’est pas un de ces sots qui se résignent au désœuvrement et à l’ennui ? Cela dépendra des lieux et des goûts. Ici l’on demandera des distractions à la chasse ou à la pêche ; ailleurs on en trouvera dans la géologie ou l’histoire naturelle, dans l’étude d’un pays sauvage ou de mœurs singulières. Là où tout est plein encore des traces et des restes de l’antiquité, on se trouvera conduit, par les occasions et les tentations qui s’offrent de toutes parts, à s’occuper peu ou prou d’archéologie. Quel plaisir de se créer une collection dont chaque objet vous rappellera le souvenir de quelque adroit achat ou de quelque fouille heureuse, comme les bois de chevreuil ou les bures de sanglier dont il orne sa demeure rappellent au chasseur telle brillante menée de ses chiens, tel défaut habilement relevé, tel hallali triomphant ! Quant à la dépense, elle est à la portée de toutes les bourses. C’était autrefois une maxime établie que la guerre doit nourrir la guerre, et l’on pourrait citer tel peuple qui la pratique encore dans toute sa dureté ; de même dans un terrain aussi riche que l’a été jusqu’ici celui de Cypre, des fouilles bien conduites et que favorise un peu la chance ont toujours suffi à payer leurs propres frais et à fournir les fonds nécessaires pour de nouveaux travaux et de nouvelles découvertes.

De 1866 à 1869, tout le monde à Cypre donnait des coups de pioche et remuait la terre avec une activité fiévreuse. On se serait cru en Californie, le lendemain du jour où y avait été signalée la présence de l’or. Chacun avait son placer, son filon qu’il suivait avec une ardeur passionnée, ses agens dressés à la recherche des antiquités, ses ouvriers que l’habitude avait rendus singulièrement adroits et expéditifs, malgré les mauvais outils dont ils s’obstinaient à se servir. M. Lang avait été l’un des premiers à suivre l’exemple de M. de Maricourt. Il avait commencé par acheter aux paysans des vases de verre et d’argile : « Ma maison, dit-il, ressemblait à une boutique de potier, et je ne savais plus où rien poser. » Plus tard, en 1869, il découvrit à Dali un temple dont il a négligé, par malheur, de nous donner le plan, omission d’autant plus regrettable que l’on ne sait presque rien sur la disposition de ces sanctuaires de l’île qui attiraient de si nombreux pèlerins. Si cette négligence nous prive de renseignemens qui auraient leur intérêt pour l’histoire de l’architecture et des cultes orientaux, ces fouilles n’en donnèrent pas moins des résultats importans, statues et statuettes en pierre et en terre cuite, de dimensions différentes et plus ou moins bien conservées, figurines en bronze, pour la plupart d’un style qui se rapproche de l’égyptien, ornemens d’émail bleu ou blanc, paraissant avoir appartenu à des colliers, débris de vases, verres presque tous brisés en menus fragmens, médailles d’argent, appartenant à la plus ancienne période du monnayage de l’île, avec plus d’un type nouveau et des légendes en caractères cypriotes. Ces pièces de monnaie furent trouvées en deux groupes, sous ce qui devait être le pavé du temple. M. Lang semblait prédestiné aux bonnes fortunes numismatiques. En 1870, cinq jeunes gens cherchaient des statuettes dans cette dune de sable où M. de Maricourt avait fait ses premières trouvailles. L’un d’eux, de la pointe de son outil, heurta un vase de bronze. Il le souleva dans ses mains ; le vase se rompit, en laissant voir des médailles qui brillaient au soleil. Ses compagnons ne s’étaient aperçus de rien ; il se hâta de recouvrir le vase, pour revenir le prendre quand il serait seul ; mais quelques instans après, pris d’inquiétude et de curiosité, il le dégageait de nouveau pour bien se convaincre qu’il n’avait pas rêvé. Cette fois, l’éclat du métal attira les yeux du voisin ; il fallut partager à cinq. On compta les pièces, et les heureux associés emportèrent leur butin. Ils gardèrent le secret pendant deux grands jours ; au bout de ce temps, ne pouvant contenir sa joie, la femme de l’un d’eux conta la chose à ses commères. Le bruit en vint aux oreilles de M. Lang. Il se mit en campagne ; quelques heures après, il avait entre les mains six cents statères d’or de Philippe et d’Alexandre. Il les avait échangés contre autant de napoléons. Sans doute il faisait, c’est le cas de le dire, un marché d’or ; mais les vendeurs n’avaient pas non plus à s’en plaindre. C’était une chance pour eux de trouver là quelqu’un qui fût en mesure de débourser, dans la journée, une somme de 12,000 francs. À garder leur trésor et à vouloir en tirer eux-mêmes parti, ils n’auraient gagné que des avanies ; l’autorité turque aurait employé tous les moyens pour les dépouiller. C’est ce qu’ils comprirent ; ils avaient dissimulé d’abord un certain nombre de pièces ; ils finirent par les céder presque toutes, les unes après les autres, à M. Lang ; celui-ci évalue à une centaine environ celles qui lui échappèrent. Toutes ces médailles étaient d’ailleurs bien conservées et quelques-unes à fleur de coin. Les types très communs une fois écartés, cette suite de monnaies, soigneusement étudiée par M. Poole, fournit au cabinet du Musée britannique quatre-vingt-douze variétés nouvelles du statère des deux célèbres conquérans.

La surprise était agréable pour les numismates et l’opération fructueuse pour M. Lang ; cependant celui-ci, dans ses fouilles de Dali, avait fait une dernière découverte dont il était plus fier encore. Lui si calme d’ordinaire, on pourrait même dire si froid, il enfle ici la voix et prend un ton presque lyrique : « Cette pierre, s’écrie-t-il, vaut à elle seule tous les trésors trouvés dans les mines et les tombes de l’île ; je n’échangerais pas contre eux le bonheur de l’avoir trouvée de mes mains ! » Il s’agit d’une inscription bilingue, phénicienne et cypriote, sur marbre, qu’avait aussi fournie le site du temple. La partie cypriote était à peu près intacte ; quant à la partie phénicienne, elle était mutilée ; mais, par une heureuse coïncidence, d’autres inscriptions phéniciennes d’un contenu analogue, trouvées à la même place et dans le même temps, permettaient de suppléer avec certitude les parties qui manquaient. Elle se lisait ainsi : « Le… jour du mois,… dans la quatrième année du roi Melekyathon, roi de Kition et d’Idalion, cette statue fut élevée et dédiée par notre seigneur Baalram à notre dieu Reshep Mikal. Puisse-t-il écouter sa voix et le tenir ! » Il faut voir dans l’étude de M. Bréal, déjà citée par nous, quel rôle capital ce texte bilingue a joué dans le travail du déchiffrement de l’écriture cyprienne. M. Lang s’y était essayé le premier ; il avait eu quelques vues ingénieuses et justes, mais il avait été trompé par certaines analogies qu’il avait cru saisir entre l’alphabet de Cypre et celui de la Lycie[14]. Ce fut l’assyriologue George Smith qui, après une attentive comparaison des deux textes, procéda au déchiffrement « avec une sagacité qu’on oublie presque d’admirer, le génie se présentant sous la forme du bon sens porté a la plus haute puissance. » Elle était trouvée, la clé qui devait ouvrir cette porte si longtemps fermée ! Dans le texte cypriote, Reshep Mikal devenait Apollon Amycléen. Cette transcription a une importance capitale ; elle nous montre une fois de plus quelle influence la Phénicie a exercée, dans des temps lointains, sur la naissance et le développement des religions grecques. On se tromperait donc en restreignant cette influence à la conception et au culte d’Aphrodite ; l’Apollon Amycléen de Laconie paraît être aussi d’origine syrienne. Autre conséquence : le temple découvert par M. Lang était consacré à un dieu que les Phéniciens invoquaient sous le nom de Reshep et les Grecs sous celui d’Apollon.

Ce ne fut pas là tout le butin épigraphique qui fut recueilli par M. Lang sur ce même point ; il en tira encore huit autres inscriptions sur marbre, dont six phéniciennes, une grecque, une cypriote. L’année suivante il faisait à Pyla, tout près de sa ferme, des fouilles qui lui donnèrent aussi plusieurs statues, dont quelques-unes plus grandes que nature ; elles avaient été trouvées dans des restes de substructions qu’il croit avoir appartenu à un temple. Ce fut surtout le Musée britannique qui s’enrichit des découvertes de M. Lang ; mais des objets provenant de sa collection se rencontrent aussi dans d’autres musées de l’Europe, ainsi à Berlin et à Paris.

Le successeur de M. de Maricourt, M. Tiburce Colonna-Ceccaldi, aujourd’hui commissaire de France au Monténégro, fit aussi à Dali et sur quelques autres points de l’île d’importantes recherches dont le Louvre a largement profité[15]. Le consul anglais, M. Sandwith, avait en vain tenté d’obtenir de la Porte un firman qui lui permît d’entreprendre des fouilles ; par respect pour les droits du sultan, l’ambassadeur de la reine s’était toujours refusé à exercer sur les ministres turcs la pression nécessaire ; ceux-ci alléguaient les intentions du gouvernement ottoman, qui voulait former un musée et ne pouvait laisser dépouiller l’île de ses richesses. La plaisanterie était bonne. M. Sandwith n’en réussit pas mains à se faire une assez belle collection.

Nous ne devons pas oublier les services rendus par un Grec de Larnaca, M. Dimitri Piéridès. Tout enfant, il avait été adopté par un riche Anglais de passage à Cypre ; celui-ci l’avait emmené en Angleterre et lui avait fait donner une éducation classique. De retour dans l’île, protégé anglais, employé à la Banque ottomane, M. Piéridès devait à cette situation une indépendance qui favorisait ses études et ses acquisitions. Il a sauvé et publié beaucoup d’inscriptions phéniciennes, cypriennes et grecques ; mais ce qu’il recherchait surtout, c’était les médailles ; il était l’associé de M. Lang dans l’affaire des statères d’Alexandre. La numismatique lui doit de précieuses conquêtes.

Enfin, encouragés par les prix très rémunérateurs qu’ils trouvaient à Larnaca, les paysans eux-mêmes s’étaient mis partout à fouiller. Le poids de plus en plus lourd de l’impôt les dégoûtait du travail des champs ; sur certains produits, les taxes ne laissaient au cultivateur presque aucun bénéfice. Les vases au contraire et les statuettes n’avaient point de tribut à payer au fermier des dîmes ; il suffisait de savoir vendre en cachette. Il y a d’ailleurs dans cette chasse aux antiquités un imprévu, des surprises, des coups de fortune qui lui donnent quelque chose de l’attrait des jeux de hasard. Une fois que l’on a goûté de ce métier, on n’en veut plus faire d’autre ; on prend en pitié la culture, l’ingrate monotonie de ses occupations régulières, les faibles profits qu’elle promet sans tenir toujours parole.

Ce furent les Daliotes surtout qui se firent de ces recherches une profession. Les gens d’Athiénau, le village qui a remplacé Golgos, sont muletiers de père en fils ; ceux de Dali devinrent presque tous fouilleurs de leur état ; il faut bien inventer ce mot pour désigner ce métier, qui n’a pas d’analogue chez nous. Ils avaient pris l’habitude, une fois la moisson finie, d’en demander une autre au sol dépouillé de ses récoltes ; ils le sondaient et le retournaient un peu au hasard, et presque toujours ils trouvaient quelques objets de défaite facile. Ils avaient acquis ainsi quelque expérience, et, lorsque commencèrent les grandes fouilles de M. Lang et Cesnola, ceux-ci recrutèrent leurs meilleurs ouvriers parmi les Daliotes. Il faut lire dans le livre de M. de Cesnola la touchante histoire d’un paysan de ce village que M. Lang avait employé comme contre-maître. Le pauvre homme, à fouiller pour son compte ou pour celui d’autrui, avait gagné quelque argent ; mais, devenu vieux, il eut la faiblesse de céder tout son bien à ses enfans. Il comptait sur leur reconnaissance ; ceux-ci furent ingrats et le laissèrent dans le dénûment. Pour comble de malheur, il avait eu l’imprudence de se porter caution pour un de ses parens ; celui-ci n’ayant pas tenu ses engagemens, Hadji-Iorghi fut sommé de payer la dette. Il ne put s’acquitter ; le cadi de Dali le fit emprisonner à Larnaca. On l’y garda deux mois environ, puis de guerre lasse on lui ouvrit les portes de la prison. Le vieillard se mit en route pour son village. « Je le rencontrai, dit M. de Cesnola, assis sur une pierre, affamé, épuisé, brisé par le chagrin. Sa détresse fendait le cœur ; le peu d’argent que je lui donnai ne pouvait guérir sa blessure. Il arriva péniblement à Dali ; le lendemain, on le vit se lever et marcher à pas chancelans vers ces tombes qu’il aimait et dont beaucoup avaient été ouvertes par ses mains et lui avaient livré leurs trésors ; il voulait leur faire encore une visite. Le soir il ne rentra pas au logis. Au matin, on se mit à sa recherche. On le trouva accroupi dans un des caveaux funéraires, les genoux au menton, les yeux fixes ; il avait à la bouche une pipe d’où ses lèvres pâles et froides ne devaient plus jamais tirer de fumée. Le pauvre Hadji-Iorghi était allé rejoindre tout ce peuple des anciens morts dont il avait tant de fois remué les ossemens ; il était désormais à l’abri des rigueurs de la loi et des cruautés de l’ingratitude filiale. »


IV

Avec tous ces exemples sous les yeux, M. de Cesnola, actif et curieux comme il l’était, ne pouvait résister longtemps au désir de tenter, lui aussi, la fortune. Il commença par la banlieue de Larnaca, et ses fouilles lui donnèrent des résultats assez importans pour le mettre en goût. La plupart des monumens étaient de l’époque gréco-romaine. Des trois mille tombes environ qu’il dit avoir ouvertes pendant dix ans dans le voisinage de Larnaca, un très petit nombre lui parurent de la période phénicienne. Il en tira cependant un sarcophage de marbre en forme de couvercle de momie, tout à fait semblable à ceux que M. Renan a recueillis dans la nécropole sidonienne et rapportés au Louvre ; il en tira des vases d’albâtre et de marbre dont les bords portaient gravées de courtes inscriptions phéniciennes ; avec eux furent trouvées des poteries dont la décoration tout orientale offrait de curieux motifs d’architecture figurée, et un cartouche qui semble rempli par des caractères cunéiformes grossièrement imités[16].

Le caïmakam de Larnaca avait essayé de gêner ces premiers travaux ; deux des ouvriers du consul avaient été arrêtés et détenus pendant quelques jours. Il y eut à ce propos, entre lui et les autorités turques, des conflits qui, grâce à l’énergie du ministre des États-Unis à Constantinople, se terminèrent par la destitution du caïmakam et l’appel à d’autres fonctions du gouverneur général. Le ministre, comme il le disait en plaisantant, avait « pincé la queue de l’aigle américain » et fait peur au grand-vizir. Depuis ce moment, le général eut toute liberté d’action, personne n’osa plus lui chercher noise. Pour éviter toute nouvelle discussion, il s’était d’ailleurs mis en règle ; M. Morris lui avait obtenu un firman qui lui permettait de poursuivre ses recherches dans l’île tout entière et de fouiller partout où il lui plairait, pourvu qu’il eût obtenu l’agrément des propriétaires du terrain. De temps en temps les pachas se plaignaient à Constantinople ; on l’accusait de miner des mosquées, de profaner les sépultures des vrais croyans ; mais le représentant de l’Amérique parlait alors si haut que ces doléances n’étaient pas écoutées. C’est après avoir repoussé une de ces attaques que le ministre écrivait un jour à M. de Cesnola : « D’après ce que l’on me dit, cher général, des trous que vous percez de tous côtés, je vois que vous avez l’intention de couler l’île un beau matin. Avant qu’elle s’enfonce, mettez en sûreté, je vous prie, les archives du consulat américain. »

Au printemps de 1867, M. de Cesnola s’établissait, avec femme et enfans, pour y passer l’été, dans une petite maison de campagne, au milieu d’un jardin d’orangers et de citronniers, tout près du village de Dali. L’air est plus frais là qu’à Larnaca ; on y est déjà à une certaine hauteur au-dessus du niveau de la mer et tout près de la montagne : ce ne sont plus les chaleurs écrasantes du littoral. Il y avait d’ailleurs à ce choix une autre raison. Cet Hadji-Iorghi, dont nous avons raconté la triste fin, avait apporté plusieurs fois au consul des fragmens de sculpture trouvés sur le territoire de Dali. M. de Cesnola songeait à occuper les loisirs de sa villégiature en interrogeant, lui aussi, ce sol déjà fameux. Il commença par explorer les abords du village et reconnut, vers le sud et l’ouest, l’existence d’une vaste nécropole. Là, sur les pentes des collines, il trouva les sépultures gréco-romaines superposées aux phéniciennes, et, de ces dernières, il retira des poteries archaïques des plus variées et des plus curieuses, une coupe de bronze ornée de figures ébauchées avec le marteau, au repoussé, et terminées au burin, des armes et des outils du même métal, des terres cuites du caractère le plus primitif[17]. Les tombes plus récentes ne contenaient plus de vases d’argile, mais des vases de verre en forme d’amphore, de lekythe, d’assiette, de tasse, des anneaux, des bracelets, des amulettes, des perles de la même matière. L’industrie moderne, dans ces derniers temps, a réussi, par des procédés chimiques, à imiter la splendide irisation, produit du temps et de son action lente, qui faisait surtout la beauté de ces objets au moment où ils sortirent des caveaux qui les avaient conservés intacts pendant plus de deux mille ans. On a pu voir au Champ de Mars, exposées sous le titre de Cristaux de Chypre, des copies plus ou moins exactes des plus élégans de ces vases, qui doivent nous représenter l’industrie des verriers phéniciens vers le commencement de notre ère et pendant les siècles suivans. Au bout de trois ans, M. de Cesnola avait ouvert et exploré, à Dali et dans les environs, près de dix mille tombes dont les plus anciennes remontaient au temps des premiers colons phéniciens, tandis que d’autres pouvaient être attribuées aux derniers jours de l’empire romain.

M. de Cesnola fut encore mieux servi par la chance près d’Athiénau, sur l’emplacement de l’ancienne ville de Golgos. Cette chance, il sut la mettre à profit par l’énergie qu’il déploya pour assurer, au milieu de nombreuses difficultés, l’achèvement des fouilles. Les résultats de ces recherches, commencées dès 1867, furent très variés. Nous ne dirons rien de stèles funéraires, du dessin le plus étrange, dont quelques échantillons avaient été apportés au Louvre par M. de Vogüé, ni d’un sarcophage en pierre calcaire dont les quatre faces sont ornées de bas-reliefs dont l’un représente la mort de Méduse et la naissance de Chrysaor et de Pégase ; ce qui fit événement dans l’île et en Europe, ce fut, au printemps de 1870, la découverte de statues en assez grand nombre pour remplira elles seules plusieurs salles de musée. Le premier groupe se composait de trente-deux figures ; il fut trouvé dans un champ où quelques-uns de ceux qui assistèrent aux fouilles, M. Lang entre autres, ont voulu reconnaître un temple, assertion que ne confirme point M. de Cesnola. Celui-ci avait pourtant relevé vingt-six piédestaux encore en place ; à plusieurs d’entre eux adhéraient les pieds des statues qu’ils supportaient autrefois. Selon toute vraisemblance, si les fouilles, commencées et poussées très loin en son absence, avaient été faites sous ses yeux, on aurait pu noter quelques traces d’un édifice dont le toit devait abriter les statues. C’est ce que permet de supposer une autre découverte plus importante encore.

Dans le même canton, au pied d’un tertre que M. de Vogüé avait sondé sans grand profit, on mit au jour une muraille qui dessinait un parallélogramme long de 18 mètres environ sur 9 de large. Dans L’intérieur de cette enceinte, on compta jusqu’à soixante-douze piédestaux, les uns adossés à la muraille, les autres, au nombre de quinze, formant trois files régulières qui divisaient ce vaisseau en quatre nefs. Devant ces bases étaient couchées, pour la plupart sur le ventre, la face contre le sol, des statues que recouvraient de 2 à 8 mètres de terre. Cette terre n’était point meuble : dure et sèche, elle résistait à la pioche. Elle semblait faite de briques mêlées à du mortier et tassées par la pression ; pour l’entamer, il fallait la mouiller à grande eau. Selon toute apparence, elle provenait des murailles qui s’étaient abattues à l’intérieur ; dans leur chute, elles avaient renversé les statues, elles les avaient ensevelies sous leurs débris. Au milieu de la vaste salle, un épais amas de cendres, parmi lesquelles on distinguait encore quelques grandes pièces de bois carbonisé, représentait la toiture, qui s’était effondrée dans les flammes. L’incendie avait achevé l’œuvre du tremblement de terre[18].

Il est difficile de ne pas reconnaître là un temple ; on incline à y voir un sanctuaire d’Aphrodite. En l’absence de tout document écrit, c’est encore l’hypothèse la plus probable ; elle semble confirmée par certains objets trouvés dans ces décombres, ainsi que par les attributs de plusieurs des statues, et d’autre part Aphrodite était bien la grande déesse de Golgos, comme celle d’Idalie et de Paphos. Quoi qu’il en soit, cent dix ouvriers, travaillant sur ce chantier pendant six semaines environ, en tirèrent près de trois cents statues ou statuettes, toutes enveloppées d’une sorte de croûte, d’une gangue épaisse et solide qu’il fallait attendrir en l’humectant et détacher ensuite à la pointe du couteau.

Le rapport est étroit entre les figures trouvées dans ce que M. Lang appelle le premier temple et celles qui ont été recueillies dans le second, dans celui dont M. de Cesnola a levé, tant bien que mal, un plan approximatif. Toutes sont taillées dans le tuf calcaire que fournissent en abondance les montagnes voisines ; toutes, les moins anciennes aussi bien que celles qui semblent dater des temps les plus éloignés, ont un air de famille ; elles ont des caractères communs. Nous aurons à rendre compte de ces ressemblances en essayant de définir, dans une dernière étude, l’art cypriote, le rôle qu’il a joué et la place que l’histoire doit lui réserver. Il nous suffit pour aujourd’hui de signaler le fait. Quant aux dimensions des figures, elles varient de l’une à l’autre. Le premier monument découvert était un colosse ou plutôt un fragment de colosse ; la tête seule fut retrouvée. Elle avait près de 1 mètre de haut (0,84), ce qui permet de conclure à une statue d’environ 7 mètres. Une autre figure, que l’on a pu reconstituer tout entière, mesure près de 3 mètres : elle parait représenter un prêtre tenant de la main droite une coupe, de la gauche une colombe. La statue était brisée en trois morceaux ; la tête et les pieds étaient séparés du corps. L’un des deux attributs, une colombe, fixé au poing par des chevilles de bois, fut retrouvé peu après. Les bras avaient été travaillés séparément et ajustés à l’aide de grosses chevilles de bois. On a de même réussi à recomposer, sauf le bras droit, une figure d’Hercule, plus grande encore de quelques centimètres ; l’exécution en est moins bonne que celle de la statue du prêtre ; mais ce qui ajoute à l’intérêt du monument, c’est un bas-relief sculpté sur une des faces du piédestal et qui laissait voir encore, au moment de la découverte, des traces de couleur rouge ; l’artiste y avait représenté, non sans un juste sentiment du mouvement et de la vie, un des travaux d’Hercule, le héros perçant de sa flèche le chien Orthros, pendant que le troupeau de Géryon s’enfuit tumultueusement et tente d’échapper aux mains puissantes du fils d’Alcmène. Un certain nombre de figures étaient de grandeur naturelle ; enfin près de deux cents statuettes n’atteignaient pas 1 mètre de hauteur.

Les figures d’homme étaient les plus nombreuses ; mais il y avait aussi beaucoup de statues de femme. La diversité n’était pas moindre pour ce qui regardait le style. Certains de ces morceaux ont une apparence tout égyptienne ; d’autres font songer surtout à l’Assyrie ; enfin l’influence grecque est très sensible dans les statues découvertes en dernier lieu, près du mur occidental. Les figures de style semblable se sont retrouvées, en général, près les unes des autres. Chaque siècle paraît avoir rempli de ses offrandes et peuplé de ses images une partie du sanctuaire, jusqu’au moment où toutes les places auraient été prises. Dès lors, les gardiens du temple n’avaient plus qu’à veiller sur tous ces monumens du passé religieux de l’île et à les montrer aux milliers de pèlerins qu’attiraient à Cypre la célébrité de ses sanctuaires, les singularités de son culte, l’éclat de ses cérémonies, la beauté de ses courtisanes. Il y avait là une belle matière aux récits des exégètes, ces sacristains de l’antiquité. Quel malheur qu’un Pausanias n’ait point passé par là et ne nous ait pas transmis, comme pour Delphes ou Olympie, la substance de leurs explications et de leurs contes même les plus fabuleux !

L’île n’a pas de routes carrossables ; ce ne fut pas chose facile que de conduire à Larnaca les plus grosses pièces, moitié à dos de chameau, moitié sur des chariots dont les roues étaient retirées à la descente des collines et qui étaient alors employés à la façon des traîneaux. Enfin, vers le milieu de l’été de 1870, tous les monumens trouvés à Golgos étaient réunis, dans la maison du consul et dans ses dépendances, à ceux que lui avaient procurés les fouilles entreprises les années précédentes. C’était un vrai musée, dont la possession attirait à M. de Cesnola bien des visites, parfois importunes et gênantes. Les touristes de Cook, gens d’ordinaire peu lettrés et qui de la curiosité n’ont que l’indiscrétion, débarquaient par bandes de vingt à trente, les jours où le paquebot de Syrie faisait escale à Larnaca ; ils prenaient d’assaut le jardin et la cour du consulat, ils insistaient bruyamment pour voir la collection. « Si par hasard je me trouvais là, dit M. de Cesnola, on me faisait mille et mille questions auxquelles il n’était pas toujours facile de répondre. Je me rappelle une dame anglaise d’un certain âge, dont la longue figure était encadrée, selon la tradition, de cheveux frisés en tire-bouchon ; après avoir attentivement considéré les statues de Golgos, elle me demanda, du ton le plus grave, si je voulais avoir la bonté de lui expliquer les mystères du culte de Vénus. Lorsque beaucoup de personnes étaient admises à la fois dans les pièces encombrées d’antiquités, il n’était pas toujours facile d’empêcher les visiteurs de manier les petits objets posés sur des tables ou des tablettes, et plus d’une fois, après le départ de la bande, certains de ces objets ne se retrouvaient point. Des gens qui ont toutes les apparences extérieures de l’honnêteté ne se font aucun scrupule de mettre des antiquités dans leur poche, de casser le nez d’une statue pour le rapporter chez eux, comme un trophée. C’est là un phénomène étrange, mais dont il ne m’est plus permis de douter ; je suis payé pour y croire. »

Par bonheur, M. de Cesnola reçut d’autres visites que celles de ces fâcheux. Plusieurs connaisseurs passèrent par Cypre, examinèrent la collection et en parlèrent en Europe. Ces rapports furent confirmés par des documens incomplets encore, mais authentiques. M. de Cesnola ne savait pas dessiner ; il n’avait pas de photographe à sa disposition ; pour pouvoir donner une idée des objets qu’il possédait, il fit venir un appareil, il s’apprit à lui-même la photographie et fut bientôt en état d’expédier aux savans de l’Occident des images fidèles, sinon toujours élégantes, des pièces principales de son musée. Sur ces renseignemens, la Russie envoya à Cypre, dans ce même été de 1870, un des conservateurs du musée de l’Ermitage, chargé de négocier un achat. Les négociations n’aboutirent pas ; mais l’archéologue auquel avait été confiée cette mission, M. Dœll, avait passé près de deux mois à Larnaca, et les avait employés à dresser l’inventaire des richesses dont le propriétaire lui-même, toujours occupé à les augmenter, ne savait pas bien le compte. Pour se dédommager de l’acquisition manquée, l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg, en 1873, fit imprimer dans ses Mémoires le catalogue qu’avait dressé M. Dœll et y joignit dix-sept planches lithographiées. Jusqu’au jour où nous avons eu la relation même de M. de Cesnola, cet inventaire illustré était encore ce qui nous instruisait le mieux de ses découvertes, ce qui nous faisait le mieux connaître la statuaire et la céramique cypriotes, telles que ses fouilles les avaient révélées.

Ce qui avait peut-être empêché les propositions russes d’être accueillies, c’est que des pourparlers étaient engagés au même moment avec le Louvre ou plutôt avec l’empereur en personne. Celui-ci pouvait se laisser tenter par la pensée de joindre cette galerie, unique dans son genre, à la galerie Campana, qu’il avait achetée dix ans plus tôt ; c’était un sûr moyen de relever encore la valeur et le renom de cette partie de nos collections qui avait reçu le titre de Musée Napoléon III. La guerre franco-allemande vint interrompre brusquement les négociations. Ce fut alors le Musée britannique qui parla d’acheter ; mais on voulait voir les objets à Londres, pour pouvoir les étudier et les évaluer à loisir. Le général se décida donc à les y transporter ; mais cette Opération ne laissait pas de le préoccuper. Ses dernières découvertes avaient éveillé chez les fonctionnaires turcs de vives convoitises ; on racontait partout qu’il avait trouvé dans ses fouilles ce qu’elles devaient lui donner seulement quelques années plus tard, de l’or et de l’argent à profusion ; les pachas auraient été heureux de saisir au passage toutes ces richesses, quitte à en rendre quelque chose au sultan. Un mot du gouverneur avertit le général des difficultés qu’il rencontrerait ; un jour, en causant, ce personnage lui fit observer que son firman lui permettait bien de fouiller où et quand il lui plairait, mais ne prévoyait ni n’autorisait l’exportation des objets trouvés. M. Lang avait bien une fois fait sortir, à la barbe des douaniers, une de ses plus belles statues ; les matelots d’une frégate autrichienne l’avaient étendue sur une civière et couverte d’un drap ; puis, en passant devant le corps de garde, ils avaient dit emporter à bord un de leurs camarades qui venait d’être frappé d’insolation ; la chaloupe attendait à quai, en un clin d’œil on y couchait, avec toute sorte de précautions, le prétendu malade ; on faisait force de rames, et le tour était joué. Il était moins facile de dissimuler les trois cent soixante lourdes caisses qui se trouvaient empilées dans les magasins du consulat ; pas de procédé d’escamotage qui pût servir en pareille occurrence. Attendre un bâtiment de guerre américain, que le ministre avait fait espérer, c’eût été s’exposer à de trop longs retards ; le consul prit le parti de noliser un navire de commerce qui déchargeait sa cargaison à Larnaca et qui risquait de repartir sur lest.

Le moment venu, quand il envoya demander à la douane un permis d’embarquement, le chef douanier lui fit communiquer, en réponse, deux télégrammes de la Porte, dont le dernier était arrivé le matin même ; c’était un ordre, adressé au pacha, d’avoir à empêcher le consul américain de rien faire sortir de l’île. Les termes étaient précis, la défense formelle ; une corvette turque était mouillée en rade, juste en face du consulat, comme pour prêter main-forte à l’autorité. Le cas était grave ; malgré son assurance, M. de Cesnola se demandait jusqu’où il pouvait aller sans risquer de compromettre son propre prestige et celui de son drapeau ; il était assez sombre, et, contre son ordinaire, il commençait à voir les choses en noir.

Près de lui se tenait un de ses drogmans, son homme de confiance, Bechbech (mot à mot, en turc, cinq-cinq), Bechbech n’avait de turc que ce nom bizarre ; c’était un Grec pur sang, subtil et délié comme un diplomate du Phanar. Depuis que le général s’était mis à fouiller un peu partout, c’était Bechbech qui parcourait l’île pour son compte, qui flairait les occasions, traitait avec les propriétaires du sol ou les détenteurs d’objets précieux, embauchait les ouvriers et les surveillait en l’absence du consul, souvent rappelé à Larnaca par ses devoirs officiels ou ses affections de famille. M. de Cesnola doit beaucoup, — il le proclame lui-même, — au zèle et à l’intelligence de celui qu’il appelle « un des hommes les plus laids, mais aussi l’un des serviteurs les plus fidèles qu’il ait jamais rencontrés. » Il nous en trace, à ce propos, un portrait et il nous en raconte un tour de maître qui justifient amplement l’une et l’autre de ces épithètes. Il nous le montre avec son long nez et ses paupières éraillées, toutes bordées de rouge, levant sur son patron, qui se promène à grands pas dans la chambre, des yeux dont la vivacité malicieuse se dissimule mal derrière de larges lunettes bleues. Sous la pression de ce regard, qui semble l’interroger, le consul s’arrête tout d’un coup, et d’une voix qui veut paraître résolue : « Il faut pourtant, dit-il à son confident, que toutes les caisses soient aujourd’hui même à bord de la goélette, il le faut, Bechbech. — Excellence, répond celui-ci, les télégrammes dont vous a parlé le gouverneur général contenaient bien, n’est-ce pas, une défense adressée au consul américain de rien exporter ? — Mais oui, je te l’ai dit et redit ; pourquoi me le faire répéter ? » Alors Bechbech, de son ton le plus doux et le plus posé : a Excellence, était-il question dans ces télégrammes du consul de Russie ? — Non, pas que je sache, » répliqua tout joyeux M. de Cesnola ; il avait déjà saisi l’idée de son drogman.

On sait les relations cordiales qui existent entre les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Washington. Le poste de consul russe à Larnaca n’ayant pas alors de titulaire, M. de Cesnola avait été chargé d’en remplir jusqu’à nouvel ordre les fonctions ; il avait donc, pour le moment, le droit de parler au nom du tsar aussi bien qu’au nom du président Grant, et Bechbech avait tout d’abord compris quel parti l’on pouvait tirer de cette double qualité. Les Turcs sont formalistes ; ils savaient d’ailleurs que M. de Cesnola avait le bras long ; ils y regarderaient à deux fois avant de se donner, à son égard, même l’apparence d’un tort. « Cours à la douane, répliqua le consul, et dis au directeur que je désire voir les deux télégrammes. » Bientôt après ce fonctionnaire se présentait lui-même avec les dépêches et priait Bechbech de les traduire au consul, sur quoi celui-ci lui posait cette question imprévue : « Avez-vous des ordres qui interdisent au consul de Russie d’exporter des antiquités ? » L’effendi réfléchit, relut ses dépêches et fut obligé de reconnaître qu’elles ne concernaient que le consul d’Amérique ; il avoua ne pas pouvoir refuser le permis, si M. de Cesnola le demandait à titre de consul de Russie.

Un quart d’heure après Bechbech avait l’ordre en main, et tous les portefaix de Larnaca travaillaient à disposer les caisses dans les mahonnes qui devaient les conduire à la goélette. Avant le soir, elles étaient toutes à bord, et, dans la nuit, le bâtiment mettait à la voile ; il partait pour Alexandrie, d’où la collection devait être réexpédiée à Londres. « La joie que m’avait causée cette solution inespérée avait été de courte durée, dit M. de Cesnola. J’avais bien des appréhensions en songeant au poids de la cargaison et aux bourrasques qui, à cette époque de l’année, s’abattent souvent sur la mer de Syrie. Tous mes trésors étaient là, sans une assurance pour couvrir les risques. Mon fidèle Bechbech accompagnait bien le précieux dépôt ; mais pour le défendre contre la tempête et contre l’arbitraire turc, il n’avait que les ressources de son esprit, et le petit drapeau grec qui flottait à la pointe du mât !

« Un mois, un long mois s’écoula avant que je connusse le sort de ma cargaison et de mon cher drogman. Au bout de ce temps, un matin, la porte de la chancellerie s’ouvrit et me laissa voir, souriante et joyeuse, la tête de Bechbech ; il venait m’annoncer le plein succès de son entreprise. En ce moment, je l’avoue, je le trouvai presque beau ; jamais je n’avais contemplé visage humain avec tant de plaisir. Il me raconta son odyssée. Mes craintes n’avaient pas été vaines. Le gros temps avait obligé le capitaine à relâcher, pendant une semaine, à Port-Saïd. Quand enfin on était arrivé à Alexandrie, aucun bâtiment n’étant en partance pour Londres, Bechbech avait dû attendre encore une huitaine ; il ne s’était décidé à revenir qu’après avoir vu dûment emmagasinées, dans la cale d’un paquebot de la compagnie péninsulaire et orientale, toutes les caisses qui lui avaient été confiées.

« L’embarquement, à Larnaca, s’était fait trop vite pour que le gouverneur général, qui réside à Nicosie, dans la Mesoria, eût pu être consulté et prévenu ; il n’apprit ce qui s’était passé que quelque temps après, en retournant à Constantinople, où il était rappelé pour prendre d’autres fonctions. Ce récit l’amusa beaucoup ; il déclara que l’affaire avait été menée avec une rare habileté. « M. de Cesnola aurait mérité, dit-il, de naître Turc ; il aurait fait un beau chemin dans la diplomatie orientale. »

Le plus difficile était fait ; la collection parvint sans encombre en Angleterre ; on aurait vivement désiré l’y retenir. C’eût été tout bénéfice pour la science ; les savans de l’Europe eussent été trop heureux de trouver tous ces monumens réunis à portée de l’œil et de la main, dans les salles du Musée britannique. Celui-ci rencontra, par malheur, un compétiteur inattendu, le Musée métropolitain de New-York (Metropolitan museum of art). L’initiative privée venait de donner naissance à cet établissement, et il disposait déjà de ressources assez considérables pour faire concurrence, sur le marché de l’art et de la curiosité, aux galeries publiques de la vieille Europe, voire aux plus richement dotées, comme celles de Londres[19]. Pour ce musée naissant, qui ne voulait point se grossir de Raphaëls apocryphes et de Rubens douteux, ce serait une bonne fortune inespérée et presque inouïe que de s’assurer la possession d’une suite de monumens antiques dont la découverte avait été un événement et qui n’avaient nulle part leurs pareils. Les amateurs intelligens et généreux qui avaient lancé cette entreprise hardie pouvaient faire là un vrai coup de partie. Les trustees se mirent donc en rapport avec M. de Cesnola ; on insista sur cette idée qu’il lui siérait, toutes conditions étant d’ailleurs égales, de donner la préférence à sa patrie d’adoption, au pays où il avait trouvé l’honneur et la fortune, l’alliance d’une famille honorable et les avantages d’une situation officielle justement considérée. De plus, lui disait-on, sa collection, isolée dans un musée dont elle formerait, à elle seule, pendant longtemps, la partie antique, n’y prendrait-elle et n’y garderait-elle pas beaucoup plus d’importance que perdue au milieu des richesses de l’une des anciennes galeries de l’Europe ? À Londres ou à Paris, les produits de la plastique et de la céramique cypriote, plus faits pour intéresser l’archéologue que pour charmer l’artiste, ne seraient-ils point comme écrasés par le voisinage des chefs-d’œuvre de la Grèce et de Rome ?

Le général ne fut pas insensible à ces raisons ; il se transporta donc en Amérique avec les dépouilles de Cypre. Le comité du musée n’avait pas en caisse les fonds qu’exigeait cet achat ; pendant qu’il ouvrait une souscription nouvelle destinée à les lui procurer, M. John Taylor Johnston lui en fît l’avance, et la collection fut acquise, en 1873, pour la somme de 61,000 dollars, environ 320,250 francs. Elle était alors composée d’environ dix mille pièces[20] ; afin de pouvoir mettre sous les yeux du public au moins les plus importantes, le comité prit aussitôt en location, pour cinq ans, la Douglas mansion, dans la quatorzième rue. En 1872, 500,000 dollars avaient été votés par la législature de l’état de New-York pour la construction d’un musée dans le Central-Park, et la ville avait donné les terrains ; mais on en était encore à dresser et à discuter les plans. La construction ne fut commencée qu’en 1874, et les travaux ne seront achevés, selon toute apparence, qu’en 1879. Il fallait donc en attendant pourvoir aux nécessités d’un établissement provisoire ; le meilleur moyen de flatter l’amour-propre et de stimuler la libéralité des souscripteurs, c’était de leur montrer quel parti leurs mandataires avaient tiré de l’argent qu’ils avaient reçu, comment ils s’en étaient servis pour dérober à l’Europe des richesses que celle-ci ne se consolerait point d’avoir perdues sans retour.

Les trustees, encouragés par le succès, avaient poussé plus loin encore leur ambition. Le général retournait à son poste ; il fut convenu avec lui qu’il recommencerait, sur une grande échelle, de nouvelles fouilles. Les frais en seraient supportés par le Musée métropolitain, auquel appartiendrait tout ce qu’elles produiraient. La terrible crise financière qui sévit bientôt après sur les États-Unis força le comité à renoncer aux charges et aux avantages de cette convention ; mais M. de Cesnola n’en reprit pas moins les fouilles pour son propre compte, à ses risques et périls ; il avait maintenant à ses ordres le capital nécessaire. Nous n’insisterons pas sur cette seconde campagne qui dura trois années, de 1873 à 1876. Nous en avons assez dit pour donner une idée de la manière, dont les travaux étaient conduits, des difficultés que rencontrait l’explorateur, de l’adresse et de la résolution avec laquelle il en triomphait. Sans être stériles, les recherches entreprises sur les sites de Salamine et de Soli, d’Amathonte, de l’ancienne et de la nouvelle Paphos, ne donnèrent que des résultats d’une importance secondaire ; elles eurent bientôt procuré de nouvelles suites de vases et de terres cuites, de curieux fragmens de sculptures en pierre, des sarcophages historiés, des coupes en métal, des bijoux, des inscriptions grecques, cypriotes et phéniciennes ; mais tous ces monumens avaient leurs analogues parmi ceux qui avaient été déjà découverts, et aucun d’eux n’avait la valeur et l’intérêt des statues de Golgos. C’était pourtant par un coup d’éclat que M. de Cesnola devait terminer sa carrière si brillamment commencée. En 1874, la découverte du trésor de Curium, comme on l’appela, mit en émoi tout le monde savante Cette découverte a quelque chose de si particulier et de si étrange qu’il convient de s’y arrêter un instant, de donner quelque idée des circonstances où elle se produisit, de la richesse et de la variété des objets qu’elle fit soudain reparaître au jour. Jamais peut-être explorateur n’a été aussi merveilleusement servi par la fortune et n’a mieux mis ses faveurs à profit[21].

La ville de Curium, fondée par les Argiens, occupait le sommet d’un rocher qui se dresse, sur la côte méridionale, à près de 100 mètres au-dessus, de la mer. L’étroit plateau qui surmonte cette éminence est couvert d’une couche épaisse de tessons et de fragmens de tuiles, de débris de sculpture et d’architecture ; d’innombrables tombes ont été creusées dans la plaine voisine et dans les flancs du roc même qui portait la cité. Sur le plateau, des centaines de petits tertres indiquent l’emplacement des anciennes maisons, des tertres un peu plus élevés, celui des temples et des édifices publics. Sur un de ces tertres se trouvaient, à demi enterrés, plusieurs fûts de granit ; désirant en prendre les dimensions, M. de Cesnola les fit dégager, et rencontra ainsi un pavé de mosaïque. Il eut la curiosité de voir s’il y avait quelque chose sous ce pavé, et fut fort surpris de reconnaître qu’un autre explorateur avait creusé sous cette mosaïque jusqu’à la profondeur de 2 mètres environ ; différens indices l’avertissaient que cette fouille n’était pas récente, mais remontait peut-être à l’antiquité même. Il commença donc à se demander quel motif avait guidé le bras de ce fouilleur inconnu. Cet homme avait-il quelque raison de penser qu’il y avait là un souterrain abritant quelque dépôt précieux ? Etait-il en possession d’un secret dont il n’aurait pas eu le temps ou la force de profiter ? Ce qui donnait quelque vraisemblance à cette conjecture, c’est qu’en frappant du pied la mosaïque, à un certain endroit, elle sonnait creux. M. de Cesnola résolut donc de fouiller sur ce point jusqu’au moment où il atteindrait le roc ou le sol vierge.

À la profondeur de 6 mètres environ au-dessous de celle que la fouille précédente avait atteinte, on trouva un étroit passage creusé dans le roc ; on le déblaya. Deux marches indiquaient l’amorce de l’ancien escalier ; de l’autre côté, le corridor conduisait à une porte, fermée par une mince dalle de pierre. Celle-ci enlevée, on aperçut une petite chambre, taillée, elle aussi, dans le roc vif ; elle était remplie, jusqu’à quelques pouces du plafond, d’une terre fine et meuble qui avait filtré par les crevasses de la roche. Il en était de même des trois autres pièces qui se faisaient suite et qui furent découvertes successivement. Il fallut plus d’un mois pour achever de les déblayer. Bien avant ce moment, M. de Cesnola était averti de l’importance de sa découverte.

Quand on ouvrait une tombe ainsi comblée, on avait l’habitude de réserver une couche de terre d’environ 50 centimètres ; une fois le déblaiement conduit jusque-là, on s’arrêtait pour ne plus le continuer qu’avec un redoublement de précaution et en présence du consul ou de son représentant ; c’était en effet sur le sol même que se trouvaient d’ordinaire les objets qui avaient été ensevelis avec le mort. Ici la même méthode fut suivie. Quand la première pièce fut à peu près vidée, M. de Cesnola s’y introduisit, tenant en main sa règle d’architecte, et, du bout de cet instrument, il sondait la poussière, quand soudain il heurta un corps dur. On se baissa : c’était un bracelet avec plusieurs autres objets d’or formant un petit tas. D’ailleurs pas la moindre trace d’ossemens. Tout venait confirmer la pensée qu’avait tout d’abord conçue l’heureux explorateur ; cette suite de caveaux qui venaient de s’ouvrir devant lui, ce n’était pas une tombe, c’était un de ces trésors souterrains comme il en existait à Delphes et dans bien d’autres temples, et ce trésor se trouvait avoir gardé intactes les richesses qui lui avaient été confiées, offrandes votives que les prêtres se transmettaient, objets de prix que les particuliers déposaient dans les sanctuaires, avant de partir pour la guerre ou pour un long voyage.

Les trouvailles qui furent faites dans ces quatre chambres dépassèrent toutes les prévisions, toutes les espérances même. Jamais on n’avait rencontré réunis autant de joyaux de plus riche matière et de styles plus variés. Il y avait là des bracelets en or massif dont deux pèsent à eux seuls plus de trois livres anglaises ; plusieurs autres ont de deux à trois cents grammes. L’or s’y rencontrait à profusion sous toutes les formes, bagues, pendans d’oreilles, amulettes, flacons, petites boîtes, épingles de cheveux, larges colliers ; l’argent y était encore plus abondant, en bijoux et en vaisselle ; il y avait aussi de l’electrum, alliage d’or et d’argent. On y trouva du cristal de roche, des cornalines, des onyx, des agates, toutes les variétés de pierres dures, des pâtes de verre, des cylindres en pierre tendre, des figurines en terre cuite, des vases en argile, ainsi que des objets de bronze, lampes, trépieds, candélabres, sandales, sièges, vases, armes, etc. Un certain ordre régnait dans ce dépôt. Les bijoux d’or furent recueillis surtout dans la première chambre. La seconde renfermait la vaisselle d’argent, rangée sur une sorte de rebord taillé dans le roc à 20 centimètres au-dessus du sol ; par malheur, elle a été plus attaquée par l’oxydation que les objets d’or, et, des amas de métal qui tombaient en poussière quand le doigt les touchait, on n’a pu tirer qu’un petit nombre de ces coupes qui, dans ces derniers temps, ont si vivement piqué la curiosité des archéologues par leur décoration toute inspirée de l’art égyptien. La troisième chambre contenait quelques lampes et fibules de bronze, des vases d’albâtre, et surtout les groupes et les vases de terre, la quatrième les ustensiles de bronze, parmi lesquels s’en trouvaient plusieurs de cuivre et de fer. Au-delà de celle-ci se continuait un étroit couloir aussi creusé dans le roc, que M. de Cesnola explora jusqu’à 10 mètres de distance ; à ce point, il fut obligé de s’arrêter. L’air n’était plus respirable ; les lampes s’éteignaient. On retira de ce corridor sept chaudières de bronze. Des tentatives répétées furent faites, sans succès, pour atteindre, au moyen de puits forés à cet effet, le prolongement de ce tunnel ; on ne rencontra que le roc.

Ce qui, dans tous ces objets, est plus précieux encore que les matières employées, c’est la manière dont elles ont été mises en œuvre, c’est la variété des provenances. Plusieurs scarabées en stéatite paraissent bien de fabrique égyptienne ; sur l’un d’eux on lit le cartouche de Thoutmès III. Un certain nombre de cylindres sont certainement assyriens et chaldéens. Les inscriptions cunéiformes et les symboles de plusieurs d’entre eux nous reportent à peu près, d’après les assyriologues, à l’époque des Sargonides, c’est-à-dire au VIIIe siècle avant notre ère. Nombreuses sont les pierres gravées que le caractère des symboles, du travail et de la monture nous autorise à attribuer aux Phéniciens, les premiers qui aient vraiment su graver sur pierres dures. Par leurs sujets, qui appartiennent à la mythologie grecque, par leur style, où l’on sent l’influence de l’art grec qui se dégage et s’émancipe de ses modèles orientaux, plusieurs intailles méritent de compter parmi les plus anciens et les plus curieux produits de la glyptique grecque. Les bijoux proprement dits sont souvent d’une richesse d’invention, d’un fini et d’une délicatesse de travail qui étonnent ; par leur merveilleuse élégance, quelques-uns d’entre eux se rangent parmi les chefs-d’œuvre de cette orfèvrerie orientale et grecque archaïque dont fait si grand cas M. Auguste Castellani, cet érudit doublé d’un artiste ; il la place bien au-dessus de la bijouterie étrusque, selon lui beaucoup trop admirée et vantée[22].

Malgré son bonheur persistant, M. de Cesnola ne pouvait guère espérer retrouver une pareille chance. Ses nouvelles fouilles avaient absorbé la plus grande partie de ses ressources. De plus, la santé des siens commençait à souffrir de ce long exil, et Mme de Cesnola avait l’imagination vivement frappée d’une catastrophe toute récente. En 1875, un jeune savant allemand de grande espérance, le docteur Sigismund, qui avait contribué au déchiffrement des inscriptions cypriotes, était venu passer quelque temps dans l’île ; en visitant les ruines d’Amathonte, il se laissa tomber dans un des puits qu’avait creusés M. de Cesnola pour atteindre l’entrée des sépultures ; on n’en retira que son cadavre. Pareil accident n’arriverait-il pas, un jour ou l’autre, à l’infatigable explorateur des ruines et des nécropoles de Cypre ? Enfin la nouvelle collection formée depuis trois ans, qui comprenait tout le trésor de Curium, avait vraiment une trop haute valeur pour qu’il fût prudent de la confier aux flots, comme la précédente, sans que son maître fût là pour veiller sur elle et pour en discuter le sort, pour en fixer les destinées.

Ce fut au printemps de 1876 que M. de Cesnola quitta l’île avec sa famille, cette fois sans esprit de retour. Lorsqu’il en vit les montagnes décroître et s’effacer à l’horizon, il ne put, nous dit-il, se défendre d’un sentiment de regret. Quoi que lui réservât en effet la vie des capitales de l’Occident, de Paris, de Londres ou de New-York, jamais elle ne lui offrirait des émotions comparables à celles que lui avaient données ses campagnes de fouilles, au plaisir de chercher, à la joie de trouver, à l’enivrement de la découverte longtemps poursuivie parmi toute sorte d’obstacles et qui éclate soudain, avec tout son imprévu et toutes ses surprises ! Ces dix années avaient eu peut-être leurs heures d’ennui et de tristesse ; mais elles n’avaient certes pas été perdues ni pour lui ni pour la science. Dans ses explorations et ses conquêtes, il avait fort bien fait les affaires des érudits et des historiens sans que les siennes eussent à en souffrir. Depuis surtout qu’il était devenu l’héritier des prêtres de Curium, il avait toute raison de croire que ses opérations, malgré les dépenses considérables qu’elles avaient exigées, seraient loin de se solder en perte, En même temps il y gagnait l’honneur d’inscrire son nom, dans les annales de l’archéologie militante, sur la même ligne que celui de Schliemann, assez près des noms illustres d’un Botta, d’un Layard ou d’un Mariette.

La collection était attendue avec une vive curiosité en Europe ; elle y parvint sans accident et fut très admirée à Paris comme à Londres ; mais les grands musées européens auraient voulu pouvoir faire leur choix et prendre chacun ce qui lui convenait. De son côté, M. de Cesnola désirait voir la collection garder son unité ; il tenait surtout à ne point laisser partager le trésor de Curium. C’était l’intérêt des savans, qui regretteraient de voir morceler cet ensemble ; c’était aussi l’intérêt de l’auteur des découvertes, dont le souvenir aurait plus chance de se perpétuer s’il se trouvait lié à la fortune d’un groupe de monumens dont la permanence fût assurée pour une longue suite d’années. D’un autre côté le Musée de New-York était engagé par sa première acquisition ; sous peine d’abdiquer son originalité, de renoncer à ce qui devait faire sa supériorité, il devait chercher à s’emparer de cette seconde moisson d’objets cypriotes et particulièrement du trésor, merveille unique. Ceux qui avaient ainsi mêmes intérêts et mêmes désirs ne pouvaient manquer de s’entendre. La seconde collection Cesnola, comprenant tous les bijoux de Curium, fut donc acquise en 1876 par le Musée métropolitain, au prix de 45,640 dollars, environ 230,600 fr. M. de Cesnola dit adieu à la carrière diplomatique et s’établit à New-York, auprès des monumens que lui devait l’Amérique. Nommé l’un des trustees et secrétaire du Musée, il s’est chargé de présider à l’arrangement de la collection ; mais celle-ci ne pourra être exposée complètement et bien étudiée que dans un an, lorsque le Musée aura quitté son abri provisoire pour s’établir dans l’édifice que les amis de l’art devront à la libéralité de l’état de New-York. En attendant, le trésor de Curium a seul été mis tout entier sous les yeux du public, beaucoup de vases et de statues sont encore dans des caisses. Celles-ci réservent encore, paraît-il, plus d’une surprise aux archéologues ; elles renferment bien des objets qui ont été emballés presque aussitôt que trouvés et qui n’ont encore été figurés nulle part, pas même dans le livre de M. de Cesnola.

Depuis que M. de Cesnola a quitté Cypre, il ne s’y est, à notre connaissance, rien trouvé d’important. La cessation des grandes fouilles laissait inoccupés les ouvriers qu’avaient employés M. Lang et Cesnola ; ces ouvriers, pour la plupart des Daliotes, se sont organisés, sous la direction des anciens contre-maîtres, en sociétés coopératives, pour sonder différentes nécropoles ; on ne dit point que ces bandes aient découvert autre chose que des vases et des statuettes. Des recherches ont aussi été entreprises par M. Alexandre de Cesnola, ex-officier de la marine royale italienne et frère cadet de l’ancien consul ; il a surtout fouillé sur l’emplacement de Salamine, et en a retiré de petits monumens qui sont pour la plupart de l’époque grecque et romaine.

Depuis le mois d’août, sur un ordre formel envoyé d’Angleterre, le gouverneur, sir Garnet Wolseley, a défendu tout travail de fouilles. L’interdiction est générale ; elle s’applique aux Européens, aux étrangers, aussi bien qu’aux habitans de l’île. M. A. de Cesnola n’en tint aucun compte et continua de creuser ; il fut arrêté et détenu pendant une journée. Ses caisses, toutes prêtes pour être expédiées, furent saisies au nom de la reine[23].

On comprend les motifs qui ont décidé le gouvernement anglais à prendre une pareille mesure. Des fouilles comme celles que peuvent faire des paysans ou des marchands d’antiquités ont de graves inconvéniens. Conduites comme elles le sont par des gens ignorans et pressés qui ne songent qu’au gain, elles effacent, dans les nécropoles et parmi les ruines, presque toute trace des dispositions jadis adoptées par les architectes ; elles détruisent volontiers les monumens qui ne se laissent point aisément emporter. Il peut paraître utile d’arrêter ce gaspillage ; des fouilles méthodiques, dirigées par des hommes tels que M. Newton pour le compte du Musée britannique, seraient sans doute d’un bien autre profit pour la science. Que certains emplacemens soient ainsi réservés pour de grandes entreprises archéologiques dignes d’un pays comme l’Angleterre, rien de mieux assurément ; mais ne serait-il pas dangereux de donner à cette défense un caractère absolu ? L’Angleterre ne saurait se laisser soupçonner de porter ici une autre préoccupation que celle de servir ces intérêts supérieurs qui sont chers à tous les esprits cultivés. Elle devrait donc, sans hésiter, accorder la permission de faire des fouilles à quiconque la solliciterait pour résoudre un problème scientifique et non pour gagner de l’argent. Anglais ou étranger, tout savant sérieux devrait être sûr de voir sa demande accueillie.

Nous irions même volontiers plus loin ; nous voudrions que l’on ne renonçât pas tout à fait au concours que l’intérêt privé prête à la science désintéressée pour l’exhumation des peuples couchés dans la tombe et des œuvres de leurs mains. En dehors de certains sites pour lesquels l’état garderait ses ressources et ses efforts, la recherche des antiquités pourrait être permise à tout venant, et ceux que la fortune aurait favorisés seraient libres de disposer de leurs trouvailles. C’est le seul moyen d’affranchir les amateurs et les musées de cette prime qu’ils paient à la contrebande partout où le commerce des antiquités est prohibé et clandestin. La science même y trouverait son compte. N’est-ce pas à ces auxiliaires intéressés qu’elle doit, pour ne prendre nos exemples qu’en Syrie et à Cypre, des monumens d’une valeur inappréciable, tels que le sarcophage d’Echmounazar et la tablette de Dali ?

Le législateur ne se place pas au même point de vue que le prédicateur ou le moraliste ; il ne prétend point supprimer ni même combattre les instincts et les passions de la nature humaine ; tout ce qu’il se propose, quand il est sage, c’est d’en régler le cours et de les faire contribuer au progrès et au bien général. Agissez ainsi en cette matière ; pas plus à Cypre qu’en Grèce et en Syrie ne prétendez proscrire l’industrie des chercheurs de trésors, ces braconniers de l’archéologie. Vous ne les arrêteriez point par vos défenses ; le pays est désert et les nuits sont longues ; mais vous les accoutumeriez à dépecer toutes les grosses pièces, a casser tout ce qu’ils ne pourraient enlever. Laissez-les donc fouiller partout où vous ne songez pas. à fouiller vous-même, et que le plus tôt possible M. Newton ou quelque autre entreprenne à Paphos ou à Amathonte, à Idalie ou à Golgos, des fouilles comme Cypre n’en a pas encore vu, des fouilles dont le journal soit tenu heure par heure et où un crayon sincère relève au fur et à mesure les traces même les plus légères de cet art qui nous est encore presque inconnu, l’architecture phénicienne.

George Perrot.
  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1878.
  2. Recueil d’antiquités, t. VI, pl. 18, fig. 3 et 4.
  3. La relation de Ross a été publiée en 1852 sous ce titre : Reisen nach Kos, Halicarnassos, Rhodos und der Insel Cypern. Ce cahier forme le quatrième volume des Voyages dans les Iles grecques (Reisen auf den Griechischen Inseln) et contient, comme les tomes précédens, quelques planches, aussi fidèles que le permet l’étroit format d’un court in-octavo.
  4. G. Perrot, l’Ile de Crète, souvenirs de voyage, p. 103.
  5. De Longpérier, Musée Napoléon III, pl. X et XI. Un jeune archéologue d’un esprit très pénétrant, M. Clcemont-Ganneau, qui a débuté par un coup d’éclat, la découverte de la célèbre stèle de Mésa, vient de soumettre à une étude minutieuse et sagace toutes les coupes de cette espèce connues jusqu’à ce jour. Son mémoire, qui parait appelé à faire époque dans la science, est en cours de publication dans le Journal asiatique, mais il en a dès maintenant indiqué la méthode et résumé les conclusions dans un court essai intitulé Mythologie iconographique (Ernest Leroux, 1878) où abondent les vues ingénieuses et fines.
  6. L’ouvrage de M. de Luynes, qui marque une date importante dans l’histoire de ces recherches, forme un volume in-folio accompagné de douze planches. Il est intitulé : Numismatique et inscriptions cypriotes (Pars, 1852).
  7. Le Déchiffrement des inscriptions cypriotes, dans le Journal des savants (août et septembre, 1877).
  8. Revue archéologique, nouvelle série, t. VI, p. 244.
  9. On trouvera, à ce sujet, de bien curieuses observations dans une dissertation de M. Edmond Loblant, intitulée Mémoire sur les martyrs chrétiens et les supplices destructeurs du corps, dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions, t. XXVIII.
  10. M. Chipiez a tiré grand parti de ces chapiteaux pour jeter quelque jour sur la question des sources orientales de l’ordre ionique ; on les trouvera figurés et appréciés dans son Histoire critique des origines et de la formation des ordres grecs, au chapitre de la Phénicie (p. 123).
  11. Les documens recueillis pendant ces courses ont été mis en œuvre par M. Rey dans plusieurs ouvrages, parmi lesquels nous ne citerons que l’Étude sur l’architecture militaire des croisés en Syrie et dans l’île de Cypre. Le même érudit a été chargé par le ministère de l’instruction publique d’achever et de publier le grand travail jadis entrepris par Ducange sur les Familles d’Outre-mer. Il en a déjà donné le premier volume dans la Collection des documens inédits.
  12. Sur les détails de cette opération, on pourra consulter une intéressante relation insérée en 1867, par M. Magen, dans le Recueil des travaux de la société d’agriculture, sciences et arts, d’Agen.
  13. Ross, p. 170. Von Loeher, p. 284 : in Trümmer gebrochen. Plus loin : diese wurde von den Matrosen vollends in Trümmer geschlagen.
  14. Society of biblical archeology, t. I, p. 116 : on the discovery of some cypriote inscriptions, by R. Hamilton Lang. Le même cahier contient, quelques pages plus loin, le mémorable essai de G. Smith, on the reading of the cypriote inscriptions.
  15. M. T. Colonna-Ceccaldi a lui-même exposé devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres les principaux résultats de ses recherches (Comptes-rendus, 1878, p. 300). La Revue archéologique (t. XIX, pl. V et VI) a fait graver les principales pièces de la collection qu’il avait formées.
  16. Cyprus, chapitre I.
  17. Cyprus, chapitres II et III. On trouvera une très fidèle représentation de la patère d’Idalie dans la Revue archéologique, t. XXIV, p. 305 et suivantes, dans un article de M. George Colonna-Ceccaldi. Par les nombreuses communications qu’il a adressées à ce recueil, ce jeune savant, frère de l’ancien consul de France à Larnaca, lui-même alors attaché au consulat de Beyrouth, a beaucoup contribué à faire connaîtra les antiquités cypriotes ; il a décrit et expliqué beaucoup de monumens au moment où ils venaient d’être découverts.
  18. Cyprus, chapitres IV et V.
  19. Sur les origines de ce musée, on pourra consulter une étude de M. E. Chesneau dans la Revue du 15 octobre 1871, intitulée le Metropolitan museum of art à New-York.
  20. Elle ne comprenait pas tous les objets, sans exception, qui avaient été trouvés par M. de Cesnola depuis son arrivée dans l’île ; pour fournir aux frais de ces fouilles, celui-ci avait, à diverses reprises, fait des ventes partielles à Paris, à Londres et à Berlin ; ainsi j’ai sous les yeux le catalogue rédigé par M. Froohner en vue d’une vente qui eut lieu en mars 1870. Il porte pour titre : Antiquités cypriotes provenant des fouilles faites en 1868 par M. de Cesnola. D’ailleurs toutes ces cessions n’avaient guère porté que sur des monumens de petite dimension ; les grandes figures sont toutes en Amérique.
  21. Cyprus, ch. XI. On fera bien de lire aussi avec le plus grand soin l’appendice spécial dans lequel M. C. W. King, de Trinity college, à Cambridge, a décrit toutes les pierres gravées que contenait le trésor de Curium.
  22. Les plus beaux bijoux du trésor de Curium sont représentés dans les planches du livre de M. de Cesnola, mais sans le secours de la couleur ; ils mériteraient de faire l’objet d’une publication qui appellerait à son aide toutes les ressources de la chromolithographie. On a pu voir à l’exposition universelle des reproductions exactes des principaux d’entre eux, dans la vitrine de M. Tiffany, le grand bijoutier de New-York. Celui-ci en avait copié la matière et la forme avec une intelligente fidélité, que M. de Cesnola louait lui-même sans réserve ; il craignait toujours, disait-il, de confondre les originaux et les copies.
  23. On trouvera des détails sur cette arrestation dans le numéro extraordinaire que le journal New-York Tribune a consacré, le 27 novembre 1878, aux quatre conférences faites cet automne à New-York, par M. de Cesnola, sur l’art cypriote, numéro orné de nombreuses gravures sur bois. La presse américaine parait s’être émue de cette arrestation, quoiqu’il ne semble pas bien certain que M. Alexandre de Cesnola ait eu le droit de réclamer, comme il l’a fait, la protection du consul américain de Beyrouth. Quant au poste consulaire de Larnaca, il avait été supprimé après le départ de celui qui l’avait rempli d’une manière si brillante.