L’Île de la raison/Acte II

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L’Île de la raison
Œuvres complètes, Texte établi par Pierre DuviquetHaut Cœur et Gayet jeune1 (p. 267-299).
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Acte II[modifier]

Scène première[modifier]

FONTIGNAC, BLAISE, SPINETTE

Ils entrent comme se caressant.


FONTIGNAC
, à Blaise.

Viens donc, qué je t’embrasse encore, mon cher ami, mon intimé Blaise. Jé suis pressé d’une réconnaissance qui duréra tout autant qué moi : en un mot ; jé té dois ma raison et lé rétour dé ma figure.


SPINETTE

Pour moi, Fontignac, je ne te haïssais pas : mais j’avoue qu’aujourd’hui mon cœur est bien disposé pour toi ; je te dois autant que tu dois à Blaise.


FONTIGNAC

Les biens mé pleuvent donc dé tous côtés.


BLAISE

Pargué ! j’ons bian de la satisfaction de tout ça : j’ons guari Monsieu de Fontignac, et pis Monsieu de Fontignac vous a guarie ; et par ainsi, de guarison en guarison, je me porte bian, il se porte bian, vous vous portez bian : et velà trois malades qui sont devenus médecins ; car vous êtes itou médeceine envars les autres, Mademoiselle Spinette.


SPINETTE

Hélas ! je ne demande pas mieux que de leur rendre service.


FONTIGNAC

Ah ! jé lé crois ; chez quiconque a dé la raison, lé prochain affligé n’a qué faire dé récommandation.


BLAISE

Ça est admirable ! Comme on deviant honnêtes gens avec cette raison !


FONTIGNAC

Jé mé sens une douceur, uné suavité dans l’âmé.


BLAISE

Et la mienne est si bian reposée !


SPINETTE

La raison est un si grand trésor.


BLAISE

Morgué ! ne le pardez pas, vous ; ça est bian casuel1 entre les mains d’une fille.


SPINETTE

Je vous suis bien obligée de l’avertissement.


BLAISE

Alle me charme, Monsieu de Fontignac ; alle a de la modestie, alle est aussi raisonnable que nous autres hommes.


FONTIGNAC

Jé m’estimérais bien fortuné dé l’être autant qu’elle.


BLAISE

Encore ? un Gascon modeste ! oh ! queu convarsion ! Allons, ou êtes purgé à fond.


Scène II[modifier]

MÉGISTE, FONTIGNAC, BLAISE, SPINETTE, LE MÉDECIN



MÉGISTE

Messieurs, voilà un de vos camarades qui m’a demandé en grâce de vous l’amener pour vous voir.


BLAISE

Eh ! où est-il donc ?


FONTIGNAC

Jé né l’aperçois pas non plus.


LE MÉDECIN

Me voilà.


BLAISE

Ah ! je voyais queuque chose qui se remuait là ; mais je ne savais pas ce que c’était. Je pense que c’est noute médecin ?


LE MÉDECIN

Lui-même.


SPINETTE

Allons ! mes amis, il faut tâcher de le tirer d’affaire.


LE MÉDECIN

Eh ! Mademoiselle, je ne demande pas mieux ; car en vérité, c’est quelque chose de bien affreux que de rester comme je suis, moi qui ai du bien, qui suis riche et estimé dans mon pays.


FONTIGNAC

Né comptez pas l’estimé dé ces fous.


LE MÉDECIN

Mais faudra-t-il que je demeure éloigné de chez moi, pauvre, et sans avoir de quoi vivre ?


BLAISE

Taisez-vous donc, gourmand. Est-ce que la pitance vous manque ici ?


LE MÉDECIN

Non ; mais mon bien, que deviendra-t-il ?


BLAISE

Queu pauvreté avec son bian ! c’est comme un enfant qui crie après sa poupée. Tenez, un pourpoint, des vivres et de la raison, quand un homme a ça, le velà garni pour son été et pour son hivar ; le voilà fourré comme un manchon. Vous varrez, vous varrez.


SPINETTE

Dites-lui ce qu’il faut qu’il fasse pour redevenir comme il était.


BLAISE

Voulez-vous que ce soit moi qui le traite ?


FONTIGNAC

Sans douté ; l’honnur vous appartient ; vous êtes lé doyen dé tous.


BLAISE

Eh ! morgué, pus d’honneur, je n’en voulons pus tâter ; et je sais bian que je ne sis qu’un pauvre réchappé des Petites-Maisons.


FONTIGNAC

Rémettons donc cet estropié d’esprit entré les mains dé Madémoisellé Spinetté.


SPINETTE

Moi, Messieurs ! c’est à moi à me taire où vous êtes.


LE MÉDECIN

Eh ! mes amis, voilà des compliments bien longs pour un homme qui souffre.


BLAISE

Oh dame, il faut que l’humilité marche entre nous ; je nous mettons bas pour rester haut. Ça vous passe, mon mignon ; et j’allons, pisque ma compagnée l’ordonne, vous apprenre à devenir grand garçon, et le tu autem2 de voute petitesse : mais je vas être brutal, je vous en avartis ; faut que j’assomme voute rapetissement avec des injures : demandez putôt aux camarades.


FONTIGNAC

Oui, votre santé en dépend.


LE MÉDECIN

Quoi ! tout votre secret est de me dire des injures ? Je n’en veux point.


BLAISE

Oh bian ! gardez donc vos quatre pattes.


SPINETTE

Mais essayez, petit homme, essayez.


LE MÉDECIN

Des injures à un docteur de la Faculté !


BLAISE

Il n’y a ni docteur ni doctraine ; quand vous seriez apothicaire.


LE MÉDECIN

Voyons donc ce que c’est.


FONTIGNAC

Bon, jé vous félicité du parti qué vous prénez. Madémoisellé Spinetté, laissons faire maître Blaisé, et l’écoutons.


BLAISE

Premièrement, faut commencer par vous dire qu’ou êtes un sot d’être médecin.


LE MÉDECIN

Voilà un paysan bien hardi.


BLAISE

Hardi ! je ne sis pas entre vos mains. Dites-moi, sans vous fâcher, étiez-vous en ménage, aviez-vous femme là-bas ?


LE MÉDECIN

Non, je suis veuf ; ma femme est morte à vingt-cinq ans d’une fluxion de poitrine.


BLAISE

Maugré la doctraine de la Faculté ?


LE MÉDECIN

Il ne me fut pas possible de la réchapper.


BLAISE

Avez-vous des enfants ?


LE MÉDECIN

Non.


BLAISE

Ni en bien ni en mal ?


LE MÉDECIN

Non, vous dis-je. J’en avais trois ; et ils sont morts de la petite vérole, il y a quatre ans.


BLAISE

Peste soit du docteur ! Eh ! de quoi guarissiez-vous donc le monde ?


LE MÉDECIN

Vous avez beau dire, j’étais plus couru qu’un autre.


BLAISE

C’est que c’était pour la darnière fois qu’on courait. Eh ! ne dites-vous pas qu’ou êtes riche ?


LE MÉDECIN

Sans doute.


BLAISE

Eh mais, morgué, pisque vous n’avez pas besoin de gagner voute vie en tuant le monde, ou avez donc tort d’être médecin. Encore est-ce, quand c’est la pauvreté qui oblige à tuer les gens ; mais quand en est riche, ce n’est pas la peine ; et je continue toujours à dire qu’ou êtes un sot, et que, si vous voulez grandir, faut laisser les gens mourir tout seuls.


LE MÉDECIN

Mais enfin…


FONTIGNAC

Cadédis, bous né tuez pas mieux qu’il raisonne.


SPINETTE

Assurément.


LE MÉDECIN
, en colère.

Ah ! je m’en vais. Ces animaux-là se moquent de moi.


SPINETTE

Il n’a pas laissé que d’être frappé, il y reviendra.


Scène III[modifier]

BLECTRUE, FONTIGNAC, BLAISE, SPINETTE



FONTIGNAC

Ah ! voilà l’honnête homme dé qui nous sont vénus les prémiers rayons dé lumière. Vénez, Monsieur Blectrue, approchez dé vos enfants, et récévez-les entre vos bras.


BLAISE

Oh ! je lui ai déjà rendu mes grâce.


BLECTRUE

Et moi, je les rends aux dieux de l’état où vous êtes. Il ne s’agit plus que de vos camarades.


BLAISE

Je venons d’en rater un tout à l’heure ; et les autres sont bian opiniâtres, surtout le courtisan et le phisolophe.


SPINETTE

Pour moi, j’espère que je ferai entendre raison à ma maîtresse, et que nous demeurerons tous ici ; car on y est si bien !


BLECTRUE

Je me proposais de vous le persuader, mes enfants ; dans votre pays vous retomberiez peut-être.


BLAISE

Pargué ! noute çarvelle serait biantôt fondue. La raison dans le pays des folies, c’est comme une pelote de neige au soleil. Mais à propos de soleil, dites-moi, papa Blectrue : tantôt, en passant, j’ons rencontré une jeune poulette du pays, tout à fait gentille, ma foi, qui m’a pris la main, et qui m’a dit : vous velà donc grand ! Ça vous va fort bian ; je vous en fais mon compliment. Et pis, en disant ça, les yeux li trottaient sur moi, fallait voir ; et pis : mon biau garçon, regardez-moi ; parmettez que je vous aime. Ah ! Mademoiselle, vous vous gaussez, ai-je repris ; ce n’est pas moi qui baille les parvilèges, c’est moi qui les demande. Et pis vous êtes venu, et j’en avons resté là. Qu’est-ce que ça signifie ?


BLECTRUE

Cela signifie qu’elle vous aime et qu’elle vous en faisait la déclaration.


BLAISE

Une déclaration d’amour à ma parsonne ! et n’y a-t-il pas de mal à ça ?


BLECTRUE

Nullement. Comment donc ? c’est la loi du pays qui veut qu’on en use ainsi.


BLAISE

Allons, allons, vous êtes un gausseux.


SPINETTE

Monsieur Blectrue aime à rire.


BLECTRUE

Non, certes, je parle sérieusement.


FONTIGNAC

Mais dans lé fond, en France céla commence à s’établir.


BLECTRUE

Vous voudriez que les hommes attaquassent les femmes ! Et la sagesse des femmes y résisterait-elle ?


FONTIGNAC

D’ordinaire effectivément ellé n’est pas robuste.


BLAISE

Morgué ça est vrai, on ne voit partout que des sagesses à la renvarse.


BLECTRUE

Que deviendra la faiblesse si la force l’attaque ?


BLAISE

Adieu la voiture3 !


BLECTRUE

Que deviendra l’amour, si c’est le sexe le moins fort que vous chargez du soin d’en surmonter les fougues ? Quoi ? vous mettrez la séduction du côté des hommes, et la nécessité de la vaincre du côté des femmes ! Et si elles y succombent, qu’avez-vous à leur dire ? C’est vous en ce cas qu’il faut déshonorer, et non pas elles. Quelles étranges lois que les vôtres en fait d’amour ! Allez mes enfants, ce n’est pas la raison, c’est le vice qui les a faites ; il a bien entendu ses intérêts. Dans un pays où l’on a réglé que les femmes résisteraient aux hommes, on a voulu que la vertu n’y servît qu’à ragoûter les passions, et non pas à les soumettre.


BLAISE

Morgué ! les femmes n’ont qu’à venir, ma force les attend de pied farme. Alles varront si je ne voulons de la vartu que pour rire.


SPINETTE

Je vous avoue que j’aurai bien de la peine à m’accoutumer à vos usages, quoique sensés.


BLECTRUE

Tant pis, je vous regarde comme retombée.


SPINETTE

Hélas ! Monsieur, actuellement j’en ai peur.


BLAISE

Eh ! morgué, faites donc vite. Venez à repentance ; velà voute taille qui s’en va.


SPINETTE

Oui, je me rends ; je ferai tout ce qu’on voudra ; et pour preuve de mon obéissance, tenez, Fontignac, je vous prie de m’aimer, je vous en prie sérieusement.


FONTIGNAC

Vous êtes bien pressante.


SPINETTE

Je sens que vous avez raison, Monsieur Blectrue ; et je vous promets de me conformer à vos lois. Ce que je viens d’éprouver en ce moment me donne encore plus de respect pour elles. Allons, ma maîtresse gémit ; permettez que je travaille à la tirer d’affaire ; je veux lui parler.


BLAISE

Laissez-moi vous aider itou.


BLECTRUE

Je vais de ce pas dire qu’on vous l’amène.


FONTIGNAC

Et moi, dé mon côté, jé vais combattré les vertigés dé mon maître.

Scène IV[modifier]

BLAISE, SPINETTE



BLAISE

Tatigué, Mademoiselle Spinette, qu’en dites-vous ? Il y a de belles maxaimes en ce pays-ci ! Cet amour qu’il faut qu’on nous fasse, à nous autres hommes, qu’il y a de prudence à ça !


SPINETTE

Tout me charme ici.


BLAISE

Morgué ! tenez, velà cette fille qui m’a tantôt cajolé, qui viant à nous.


Scène V[modifier]

SPINETTE, BLAISE, UNE INSULAIRE



L’INSULAIRE

Ah ! mon beau garçon, je vous retrouve ; et vous, Mademoiselle, je suis bien ravie de vous voir comme vous êtes.


BLAISE

J’en sis fort ravi aussi. Quant à l’égard du biau garçon, il n’y a point de ça ici.


L’INSULAIRE

Pour moi, vous me paraissez tel.


BLAISE
, à Spinette.

Vous voyez bian qu’alle me conte la fleurette. Mais, Mademoiselle, parlez-moi, dans queulle intention est-ce que vous me dites que je sis biau ? Je sis d’avis de savoir ça. Est-ce que je vous plais ?


L’INSULAIRE

Assurément.


BLAISE

Souvenez-vous bian que je n’y saurais que faire. (À Spinette.) Je sis bian sévère, est-ce pas ?


L’INSULAIRE

Eh quoi ! me trouvez-vous si désagréable ?


BLAISE
, à part.

Vous ! non… Si fait, si fait. C’est que je rêve. Morgué ! queu dommage de rudoyer ça !


SPINETTE

Maître Blaise, la conquête d’une si jolie fille mérite pourtant votre attention.


BLAISE

Oh ! mais il faut que ça vianne ; ça n’est pas encore bian mûr, et je varrons pendant qu’à m’aimera ; qu’alle aille son train.


L’INSULAIRE

Aimer toute seule est bien triste !


BLAISE

Ma sagesse n’a pas encore résolu que ça soit divartissant.


L’INSULAIRE

Voici, je pense, quelqu’un de vos camarades qui vient ; je me retire, sans rien attendre de votre cœur.


BLAISE

Là, là, ma mie, vous revianrez. Ne vous découragez pas, entendez-vous ?


L’INSULAIRE

Passe pour cela.


BLAISE

Adieu, adieu. J’avons affaire. Vous gagnez trop de terrain, et j’en ai honte. Adieu.


Scène VI[modifier]

LA COMTESSE, SPINETTE, BLAISE



LA COMTESSE

Eh bien ! que me veut-on ? Ô ciel ! que vois-je ? par quel enchantement avez-vous repris votre figure naturelle ? Je tombe dans un désespoir dont je ne suis plus la maîtresse.


BLAISE

Allons, ma petiote damoiselle, tout bellement, tout bellement. Il ne s’agit ici que d’un petit raccommodage de çarviau.


SPINETTE

Vous savez, Madame, que tantôt Fontignac et ce paysan croyaient que nous n’étions petits que parce que nous manquions de raison ; et ils croyaient juste : cela s’est vérifié.


LA COMTESSE

Quelles chimères ! est-ce que je suis folle ?


BLAISE

Eh oui ! morgué, velà cen que c’est.


LA COMTESSE

Moi, j’ai perdu l’esprit ! À quelle extrémité suis-je réduite !


BLAISE

Par exemple, j’ons bian avoué que j’étais un ivrogne, moi.


SPINETTE

Ce n’est que par l’aveu de mes folies que j’ai rattrapé ma raison.


BLAISE

Bon, bon, attrapé ! Faut qu’alle oublie sa figure ! Velà un biau chiffon pour tant courir après ! qu’à pleure sa raison tornée, velà tout.


SPINETTE

Fontignac a eu autant de peine à me persuader que j’en ai après vous, ma chère maîtresse ; mais je me suis rendue.


BLAISE

Pendant qu’un manant comme moi porte l’état d’une criature raisonnable, voulez-vous toujours garder voute état d’animal, une damoiselle de la cour ?


SPINETTE

Ne lui parlez plus de cette malheureuse cour.


LA COMTESSE

Mes larmes m’empêchent de parler.


BLAISE

Velà qui est bel et bon ; mais il n’y a que voute folie qui en varse : voute raison n’en baille pas une goutte, et ça n’avance rian.


SPINETTE

Cela est vrai.


BLAISE

Ne vous fâchez pas, ce n’est que par charité que je vous méprisons.


LA COMTESSE
, à Spinette.

Mais de grâce, apprenez-moi mes folies !


SPINETTE

Eh ! Madame, un peu de réflexion. Ne savez-vous pas que vous êtes jeune, belle, et fille de condition ? Citez-moi une tête de fille qui ait tenu contre ces trois qualités-là, citez-m’en une.


BLAISE

Cette jeunesse, alle est une girouette. Cette qualité rend glorieuse.


SPINETTE

Et la beauté ?


BLAISE

Ça fait les femmes si sottes !…


LA COMTESSE

À votre compte, Spinette, je suis donc une étourdie, une sotte et une glorieuse ?


SPINETTE

Madame, vous comptez si bien, que ce n’est pas la peine que je m’en mêle.


BLAISE

Ce n’est pas pour des preunes qu’ou êtes si petite. Vous voyez bian qu’on vous a baillé de la marchandise pour voute argent.


LA COMTESSE

De l’orgueil, de la sottise et de l’étourderie !


BLAISE

Oui, ruminez, mâchez bian ça en vous-même, à celle fin que ça vous sarve de médeçaine.


LA COMTESSE

Enfin, Spinette, je veux croire que tout ceci est de bonne foi ; mais je ne vois rien en moi qui ressemble à ce que vous dites.


BLAISE

Morgué, pourtant je vous approchons la lantarne assez près du nez. Parlons-li un peu de cette coquetterie. Dans ce vaissiau alle avait la maine d’en avoir une bonne tapée.


SPINETTE

Aidez-vous, Madame ; songez, par exemple, à ce que c’est qu’une toilette.


BLAISE

Attendez. Une toilette ? n’est-ce pas une table qui est si bian dressée, avec tant de brimborions, où il y a des flambiaux, de petits bahuts d’argent et une couvarture sur un miroir ?


SPINETTE

C’est cela même.


BLAISE

Oh ! la dame de cheux nous avait la pareille.


SPINETTE

Vous souvenez-vous, ma chère maîtresse, de cette quantité d’outils pour votre visage qui était sur la vôtre ?


BLAISE

Des outils pour son visage ! Est-ce que sa mère ne li avait pas baillé un visage tout fait ?


SPINETTE

Bon ! est-ce que le visage d’une coquette est jamais fini ? Tous les jours on y travaille : il faut concerter les mines, ajuster les œillades. N’est-il pas vrai qu’à votre miroir, un jour, un regard doux vous a coûté plus de trois heures à attraper ? Encore n’en attrapâtes-vous que la moitié de ce que vous en vouliez ; car, quoique ce fût un regard doux, il s’agissait aussi d’y mêler quelque chose de fier : il fallait qu’un quart de fierté y tempérât trois quarts de douceur ; cela n’est pas aisé. Tantôt le fier prenait trop sur le doux : tantôt le doux étouffait le fier. On n’a pas la balance à la main ; je vous voyais faire, et je ne vous regardais que trop. N’allais-je pas répéter toutes vos contorsions ? Il fallait me voir avec mes yeux chercher des doses de feu, de langueur, d’étourderie et de noblesse dans mes regards. J’en possédais plus d’un mille qui étaient autant de coups de pistolet, moi qui n’avais étudié que sous vous. Vous en aviez un qui était vif et mourant, qui a pensé me faire perdre l’esprit : il faut qu’il m’ait coûté plus de six mois de ma vie, sans compter un torticolis que je me donnai pour le suivre.


LA COMTESSE
, soupirant.

Ah !


BLAISE

Queu tas de balivarnes ! Velà une tarrible condition que d’être les yeux d’une coquette !


SPINETTE

Et notre ajustement ! et l’architecture de notre tête, surtout en France où Madame a demeuré ! et le choix des rubans ! Mettrai-je celui-là ? non, il me rend le visage dur. Essayons de celui-ci ; je crois qu’il me rembrunit. Voyons le jaune, il me pâlit ; le blanc, il m’affadit le teint. Que mettra-t-on donc ? Les couleurs sont si bornées, toutes variées qu’elles sont ! La coquetterie reste dans la disette ; elle n’a pas seulement son nécessaire avec elle. Cependant on essaye, on ôte, on remet, on change, on se fâche ; les bras tombent de fatigue, il n’y a plus que la vanité qui les soutient. Enfin on achève : voilà cette tête en état : voilà les yeux armés. L’étourdi à qui tant de grâces sont destinées arrivera tantôt. Est-ce qu’on l’aime ? non. Mais toutes les femmes tirent dessus, et toutes le manquent. Ah ! le beau coup, si on pouvait l’attraper !


BLAISE

Mais de cette manière-là, vous autres femmes dans le monde qui tirez sur les gens, je comprends qu’ou êtes comme des fusils.


SPINETTE

À peu près, mon pauvre Blaise.


LA COMTESSE

Ah ciel !


BLAISE

Elle se lamente. C’est la raison qui bataille avec la folie.


SPINETTE

Ne vous troublez point, Madame ; c’est un cœur tout à vous qui vous parle. Malheureusement je n’ai point de mémoire, et je ne me ressouviens pas de la moitié de vos folies. Orgueil sur le chapitre de la naissance : qui sont-ils ces gens-là ? de quelle maison ? et cette petite bourgeoise qui fait comparaison avec moi ? Et puis cette bonté superbe avec laquelle on salue des inférieurs ; cet air altier avec lequel on prend sa place ; cette évaluation de ce que l’on est et de ce que les autres ne sont pas. Reconduira-t-on celle-ci ? Ne fera-t-on que saluer celle-là ? Sans compter cette rancune contre tous les jolis visages que l’on va détruisant d’un ton nonchalant et distrait. Combien en avez-vous trouvé de boursouflés, parce qu’ils étaient gras ? Vous n’accordiez que la peau sur les os à celui qui était maigre. Il y avait un nez sur celui-ci qui l’empêchait d’être spirituel. Des yeux étaient-ils fiers ? ils devenaient hagards. Étaient-ils doux ? les voilà bêtes. Étaient-ils vifs ? les voilà fous. À vingt-cinq ans, on approchait de sa quarantaine. Une petite femme avait-elle des grâces ? ah ! la bamboche ! Était-elle grande et bien faite ? ah ! la géante ! elle aurait pu se montrer à la foire. Ajoutez à cela cette finesse avec laquelle on prend le parti d’une femme sur des médisances que l’on augmente en les combattant, qu’on ne fait semblant d’arrêter que pour les faire courir, et qu’on développe si bien, qu’on ne saurait plus les détruire.


LA COMTESSE

Arrête, Spinette, arrête, je te prie.


BLAISE

Pargué ! velà une histoire bian récriative et bian pitoyable en même temps. Queu bouffon que ce grand monde ! Queu drôle de parfide ! Faudrait, morgué ! le montrer sur le Pont-Neuf, comme la curiosité. Je voudrais bien retenir ce pot-pourri-là. Toutes sortes d’acabits de rubans, du vart, du gris, du jaune, qui n’ont pas d’amiquié pour une face ; une coquetterie qui n’a pas de quoi vivre avec des couleurs ; des bras qui s’impatientont ; et pis de la vanité qui leur dit : courage ! et pis du doux dans un regard, qui se détrempe avec du fiar ; et pis une balance pour peser cette marchandise : qu’est-ce que c’est que tout ça ?


SPINETTE

Achevez, maître Blaise ; cela vaut mieux que tout ce que j’ai dit.


BLAISE

Pargué ! je veux bian. Tenez, un tiers d’œillade avec un autre quart ; un visage qu’il faut remonter comme un horloge ; un étourdi qui viant voir ce visage ; des femmes qui vont à la chasse après cet étourdi, pour tirer dessus ; et pis de la poudre et du plomb dans l’œil ; des naissances qui demandont la maison des gens ; des bourgeoises de comparaison saugrenue : des faces joufflues qui ont de la boursouflure, avec du gras ; un arpent de taille qu’on baille à celle-ci pour un quarquier qu’on ôte à celle-là ; de l’esprit qui ne saurait compatir avec un nez, et de la médisance de bon cœur. Y en a-t-il encore ? Car je veux tout avoir, pour lui montrer quand alle sera guarie ; ça la fera rire.


SPINETTE

Madame, assurément ce portrait-là a de quoi rappeler la raison.


LA COMTESSE
, confuse.

Spinette, il me dessille les yeux ; il faut se rendre : j’ai vécu comme une folle. Soutiens-moi ; je ne sais ce que je deviens.


BLAISE

Ah ! Spinette, m’amie, velà qui est fait, la marionnette est partie ; velà le pus biau jet qui se fera jamais.


SPINETTE

Ah ! ma chère maîtresse, que je suis contente !


LA COMTESSE

Que je t’ai d’obligation, Blaise ; et à toi aussi, Spinette !


BLAISE

Morgué ; que j’ons de joie ! pus de petitesse ; je l’ons tuée toute roide.


LA COMTESSE

Ah ! mes enfants, ce qu’il y a de plus doux pour moi dans tout cela, c’est le jugement sain et raisonnable que je porte actuellement des choses. Que la raison est délicieuse !


SPINETTE

Je vous l’avais promis, et si vous m’en croyez, nous resterons ici. Il ne faut plus nous exposer ; les rechutes, chez nous autres femmes, sont bien plus faciles que chez les hommes.


BLAISE

Comment, une femme ? alle est toujours à moitié tombée. Une femme marche toujours sur la glace.


LA COMTESSE

Ne craignez rien ; j’ai retrouvé la raison ici ; je n’en sortirai jamais. Que pourrais-je avoir qui la valût ?


BLAISE

Rian que des guenilles. Premièrement, il y a ici le fils du Gouvarneur, qui est un garçon bian torné.


LA COMTESSE

Très aimable, et je l’ai remarqué.


SPINETTE

Il ne vous sera pas difficile d’en être aimée.


BLAISE

Tenez, il viant ici avec sa sœur.


===Scène VII=== LA COMTESSE, SPINETTE, BLAISE, PARMENÈS, FLORIS



FLORIS

Que vois-je ? Ah ! mon frère, la jolie personne !


BLAISE

C’est pourtant cette bamboche de tantôt.


SPINETTE

C’est ma maîtresse, cette petite femelle que Monsieur avait retenue.


PARMENÈS

Quoi ! vous, Madame ?


LA COMTESSE

Oui, Seigneur, c’est moi-même, sur qui la raison a repris son empire.


FLORIS

Et mon petit mâle ?


BLAISE

On travaille à li faire sa taille à ceti-là : le Gascon est après, à ce qu’il nous a dit. .


FLORIS
, à la Comtesse.

Je voudrais bien qu’il eût le même bonheur. Et vous, Madame, l’état où vous étiez nous cachait une charmante figure. Je vous demande votre amitié.


LA COMTESSE

J’allais vous demander la vôtre, Madame, avec un asile éternel en ce pays-ci.


FLORIS

Vous ne pouvez, ma chère amie, nous faire un plus grand plaisir ; et si la modestie permettait à mon frère de s’expliquer là-dessus, je crois qu’il en marquerait autant de joie que moi.


PARMENÈS

Doucement, ma sœur.


LA COMTESSE

Non, Prince, votre joie peut paraître ; elle ne risquera point de déplaire.


BLAISE

Eh ! morgué, à propos, ce n’est pas comme ça qu’il faut répondre ; c’est à li à tenir sa morgue, et non pas à vous. C’est les hommes qui font les pimbêches, ici, et non pas les femmes. Amenez voute amour, il varra ce qu’il en fera.


LA COMTESSE

Comment ? je ne l’entends pas.


SPINETTE

Madame, c’est que cela a changé de main. Dans notre pays on nous assiège ; c’est nous qui assiégeons ici parce que la place en est mieux défendue.


BLAISE

L’homme ici, c’est le garde-fou de la femme.


LA COMTESSE

La pratique de cet usage-là m’est bien neuve ; mais j’y ai pensé plus d’une fois en ma vie, quand j’ai vu les hommes se vanter des faiblesses des femmes.


FLORIS

Ainsi, ma chère amie, si vous aimiez mon frère, ne faites point de façon de lui en parler.


SPINETTE

Oui, oui, cela est extrêmement juste.


LA COMTESSE

Cela m’embarrasse un peu.


SPINETTE

Prenez garde, j’ai pensé retomber avec ces petites façons-là.


LA COMTESSE

Comme vous voudrez.


FLORIS

Mon frère, Madame est instruite de nos usages, et elle a un secret à vous confier. Souvenez-vous qu’elle est étrangère, et qu’elle mérite plus d’égards qu’une autre. Pour moi, qui ne veux savoir les secrets de personne, je vous laisse.


BLAISE

Je sis discret itou, moi.


SPINETTE

Et moi aussi, et je sors.


BLAISE

Allons voir si voute petit mâle de tantôt est bian avancé.


FLORIS
, à la Comtesse.

Je le souhaite beaucoup. Adieu, chère belle-sœur.

Scène VIII[modifier]

LA COMTESSE, PARMENÈS



PARMENÈS

Je suis charmé, Madame, des noms caressants que ma sœur vous donne, et de l’amitié qui commence si bien entre vous deux.


LA COMTESSE

Je n’ai rien vu de si aimable qu’elle, et… toute sa famille lui ressemble.


PARMENÈS

Nous vous sommes obligés de ce sentiment ; mais vous avez, dit-on, un secret à me confier.


LA COMTESSE
soupire.

Hem ! oui.


PARMENÈS

De quoi s’agit-il, Madame ? Serait-ce quelque service que je pourrais vous rendre ? Il n’y a personne ici qui ne s’empresse à vous être utile.


LA COMTESSE

Vous avez bien de la bonté.


PARMENÈS

Parlez hardiment, Madame.


LA COMTESSE

Les lois de mon pays sont bien différentes des vôtres.


PARMENÈS

Sans doute que les nôtres vous paraissent préférables ?


LA COMTESSE

Je suis pénétrée de leur sagesse ; mais…


PARMENÈS

Quoi ! Madame ? achevez.


LA COMTESSE

J’étais accoutumée aux miennes, et l’on perd difficilement de mauvaises habitudes.


PARMENÈS

Dès que la raison les condamne, on ne saurait y renoncer trop tôt.


LA COMTESSE

Cela est vrai, et personne ne m’engagerait plus vite à y renoncer que vous.


PARMENÈS

Voyons, puis-je vous y aider ? Je me prête autant que je puis à cette difficulté qui vous reste encore.


LA COMTESSE

Vous la nommez bien ; elle est vraiment difficulté. Mais, Prince, ne pensez-vous rien, vous-même ?


PARMENÈS

Nous autres hommes, ici, nous ne disons point ce que nous pensons.


LA COMTESSE

Faites pourtant réflexion que je suis étrangère, comme on vous l’a dit. Il y a des choses sur lesquelles je puis n’être pas encore bien affermie.


PARMENÈS

Eh ! quelles sont-elles ? Donnez-m’en seulement l’idée ; aidez-moi à savoir ce que c’est.


LA COMTESSE

Si j’avais de l’inclination pour quelqu’un, par exemple ?


PARMENÈS

Eh bien ! cela n’est pas défendu : l’amour est un sentiment naturel et nécessaire ; il n’y a que les vivacités qu’il en faut régler.


LA COMTESSE

Mais cette inclination, on m’a dit qu’il faudrait que je l’avouasse à celui pour qui je l’aurais.


PARMENÈS

Nous ne vivons pas autrement ici ; continuez, Madame. Avez-vous du penchant pour quelqu’un ?


LA COMTESSE

Oui, Prince.


PARMENÈS

Il y a toute apparence qu’on n’y sera pas insensible.


LA COMTESSE

Me le promettez-vous ?


PARMENÈS

On ne saurait répondre que de soi.


LA COMTESSE

Je le sais bien.


PARMENÈS

Et j’ignore pour qui votre penchant se déclare.


LA COMTESSE

Vous voyez bien que ce n’est pas pour un autre. Ah !


PARMENÈS

Cessez de rougir, Madame ; vous m’aimez et je vous aime. Que la franchise de mon aveu dissipe la peine que vous a fait le vôtre.


LA COMTESSE

Vous êtes aussi généreux qu’aimable.


PARMENÈS

Et vous, aussi aimée que vous êtes digne de l’être. Je vous réponds d’avance du plaisir que vous ferez à mon père quand vous lui déclarerez vos sentiments. Rien ne lui sera plus précieux que l’état où vous êtes, et que la durée de cet état par votre séjour ici. Je n’ai plus qu’un mot à vous dire, Madame. Vous et les vôtres, vous m’appelez Prince, et je me suis fait expliquer ce que ce mot-là signifie ; ne vous en servez plus. Nous ne connaissons point ce titre-là ici ; mon nom est Parmenès, et l’on ne m’en donne point d’autre. On a bien de la peine à détruire l’orgueil en le combattant. Que deviendrait-il, si on le flattait ? Il serait la source de tous les maux. Surtout que le ciel en préserve ceux qui sont établis pour commander, eux qui doivent avoir plus de vertus que les autres, parce qu’il n’y a point de justice contre leurs défauts.


Scène IX[modifier]

PARMENÈS, LA COMTESSE, FONTIGNAC



FONTIGNAC

Ah ! Madame, je vous réconnais ; mes yeux rétrouvent cé qu’il y avait dé plus charmant dans lé monde ! Voilà la prémiéré fois dé ma vie qué j’ai vu la beauté et la raison ensemble. Permettez, Seigneur, qué j’emmène Madame ; l’esprit dé son frère fait lé mutin, il régimbe ; sa folie est ténace, et j’ai bésoin dé troupes auxiliaires.


PARMENÈS

Allez, Madame, n’épargnez rien pour le tirer d’affaire.


FONTIGNAC

Il y aura dé la vésogne après lui ; car c’est une cervelle dé courtisan.