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L’économie politique en vingt-deux conversations/Conversation 05

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Traduction par Caroline Cherbuliez.
Établissement encyclographique (p. 38-50).

CONVERSATION V.


SUR LA DIVISION DU TRAVAIL.

Origine de l’échange. — Division du travail. — Extraits de la richesse des nations, de Smith, sur la division du travail. — Avantages des machines. — Effets de la division du travail sur les mœurs et l’intelligence du peuple. — Récapitulation.


MADAME B.

Nous avons reconnu que l’établissement et la sûreté de la propriété étaient les principales causes qui avaient mis l’homme en état de secouer les chaînes de la paresse et de l’ignorance. Mais il y a d’autres causes subordonnées, qui tendent avec beaucoup de force à avancer les progrès de l’industrie et de la civilisation. La première est l’introduction de l’échange ou du troc.

Nous avons remarqué que quand les hommes virent qu’ils pouvaient compter avec confiance sur la sûreté de leurs possessions, ils travaillèrent avec un redoublement d’activité. Loin d’être contents d’une subsistance faible et précaire, ils amassent pour l’avenir, ils accumulent quelques petites provisions, non-seulement des choses nécessaires, mais de celles qui peuvent, de manière ou d’autre, contribuer à l’aisance et au bien-être. L’un a une provision de flèches pour la chasse ; l’autre, des vivres pour l’hiver ; un troisième, des habits et des ornements destinés à la parure. Ils restent en possession de ces petites propriétés, sans que personne les inquiète et trouble leur jouissance ; mais ceux qui ne peuvent plus les leur enlever par force ou par ruse, cherchent d’autres moyens de les obtenir. Dans la saison de la chasse, ils iront au fabricateur de flèches ; mais ils n’iront pas les mains vides ; il faudra qu’ils aient quelque chose à offrir en échange, quelque chose qu’ils pensent être propre à tenter le propriétaire des flèches et à l’engager à s’en dessaisir. Ceux au contraire qui n’auraient rien à donner en retour, seront obligés de se passer de flèches, quelque besoin qu’ils puissent en avoir.

Voilà donc un nouveau stimulant pour l’esprit d’industrie. Quiconque a accumulé quelque espèce de bien au delà de ce qui lui est nécessaire pour lui-même, trouvera à échanger ce surplus contre quelque autre chose qui servira mieux ses désirs. À mesure que les objets de nos désirs se multiplient, l’ardeur de les posséder et les efforts faits pour les obtenir croissent aussi ; et l’industrie de l’homme se déploie pour les produire, ou pour produire quelque chose qui serve à les lui procurer. C’est ainsi que la langueur apathique et l’indolence inerte du sauvage font place à la curiosité, à l’admiration, au désir, à l’activité, à l’industrie de l’homme civilisé.

L’homme, par exemple, qui cultive le premier un petit morceau de terre, fait naître une espèce d’abondance générale, non-seulement parce qu’il enseigne à travailler la terre, mais parce qu’il vivifie l’industrie, et lui donne une forte impulsion. Il ne peut pas consommer tout le produit de son petit jardin ; il faut donc qu’il échange le surplus contre les choses dont il a besoin.


CAROLINE.

D’ailleurs, il n’aurait pas assez de temps à donner à la culture de son jardin, s’il était obligé de pourvoir à tous ses besoins par lui-même,


MADAME B.

C’est très-vrai. Ceux donc qui veulent partager les fruits qu’il a recueillis doivent contribuer à le satisfaire à d’autres égards ; les uns lui porteront du poisson, les autres du gibier ; quand il aura satisfait aux besoins de première nécessité, il échangera ses produits végétaux contre de simples objets de commodité, tels que des paniers pour tenir ses fruits, ou quelques grossiers instruments d’agriculture ; il pourra même à la fin être tenté de donner quelques-uns de ses produits contre de simples objets de luxe, tels que des coquilles rares, des plumes, et d’autres espèces d’ornements. Par-là même ses voisins seront ardents à produire et à se procurer les choses de nécessité, de commodité, ou d’agrément, qui peuvent engager le jardinier à se dessaisir de ses fruits. Ainsi l’invention est aiguillonnée ; de nouveaux articles d’échange sont produits ; on acquiert de l’habileté, et l’esprit d’industrie se développe de tous côtés.


CAROLINE.

Jusque là l’introduction des trocs parait remplir un but fort utile ; mais quand l’industrie est une fois excitée, pourquoi chacun ne déploierait-il pas ses propres talents pour satisfaire à ses besoins sans l’intervention d’aucun troc ? S’il arrive qu’un homme possède une quantité superflue de quelque marchandise, il est sans doute à désirer qu’il puisse l’échanger contre quelque chose qui lui manque : mais il me semble que c’est un circuit peu naturel de produire quelque chose dont on n’a pas besoin, afin de l’échanger ensuite contre ce dont on a besoin.


MADAME B.

Voudriez-vous donc que le boulanger tuât les animaux dont il doit manger la chair, en même temps qu’il ferait cuire son pain ; qu’il brassât sa bière, bâtit sa maison, fit ses habits, et une multitude d’autres choses, au lieu de se les procurer par la vente de son pain ?


CAROLINE.

Oh ! non, il lui serait impossible de se charger de tant d’occupations variées ; d’ailleurs il peut faire mieux une seule et même chose qu’il n’en ferait plusieurs. Mais cette séparation de métiers et de commerce ne peut avoir lieu dans l’état sauvage.


MADAME B.

Non, mais elle commence à s’établir aussitôt que les échanges s’introduisent ; et c’est à ce circuit d’opérations que nous sommes redevables de tous nos progrès en dextérité et en industrie ; les avantages qui en résultent sont plus importants que vous n’imaginez.

Dès que les trocs devinrent communs, on ne tarda pas à découvrir que plus un homme se bornait à une seule branche d’industrie, à la fabrication des arcs et des flèches, par exemple, plus il acquérait de talent et de dextérité dans cet art particulier ; tellement qu’il en venait à faire des arcs et des flèches non-seulement en moins de temps, mais d’un travail plus parfait qu’un autre homme qui entreprenait plusieurs ouvrages à la fois.


CAROLINE.

Maintenant je commence à comprendre l’avantage qui résulte des échanges, indépendamment de cet esprit d’industrie et de ce goût pour des jouissances de diverse espèce qui en sont la suite. L’ouvrier qui a acquis une supériorité décidée dans la fabrication des arcs et des flèches, gagnera plus à se borner à cette occupation, et à changer cette espèce de marchandise contre les choses d’une autre nature qu’il peut désirer, que s’il dirigeait son attention sur une multitude de travaux divers.


MADAME B.

Sans contredit, pourvu toutefois qu’il soit sur de pouvoir disposer de tous les arcs et flèches qu’il fera ; car il lui serait inutile d’en faire plus qu’il n’en pourrait vendre ou échanger ; et comme personne ne se présenterait pour les acheter, à moins qu’il n’eût quelque chose à donner en retour, il s’écoulerait un long espace de temps avant que les progrès de l’industrie pussent créer un nombre d’acheteurs suffisant pour mettre un homme en état de gagner sa vie par la fabrication des arcs et des flèches.

Ce n’est donc que dans un état de société plus avancé, que la demande des marchandises est assez grande pour que les hommes trouvent leur avantage à se vouer exclusivement chacun à un art particulier.

Adam Smith s’exprime ainsi à ce sujet : « Dans ces maisons isolées et ces petits hameaux qui se trouvent épars dans un pays très-peu habité, tel que les montagnes d’Écosse, il faut que chaque fermier soit le boucher, le boulanger et le brasseur de son ménage. Dans ces pays, il ne faut pas s’attendre à trouver deux forgerons, deux charpentiers et deux maçons qui ne soient pas au moins à vingt milles l’un de l’autre. Les familles éparses qui se trouvent à huit ou dix milles du plus proche de ces ouvriers, sont obligées de s’apprendre à faire elles-mêmes une quantité de menus ouvrages pour lesquels on aurait recours à l’ouvrier dans des pays plus peuplés. »

Cette séparation des occupations, que l’on appelle en économie politique, la division du travail, ne peut avoir lieu que dans les pays civilisés. Dans les états florissants de l’Europe, on trouve non-seulement les hommes occupés exclusivement d’un art particulier, mais cet art subdivisé en de nombreuses branches, dont chacune forme une occupation distincte pour des ouvriers différents.

Il y a là-dessus un beau passage d’Adam Smith, dont maintenant vous pourrez apprécier le mérite.


CAROLINE. lit.

« Observez, dans un pays civilisé et florissant, ce qu’est le mobilier d’un simple journalier ou du dernier des manœuvres, et vous verrez que le nombre des gens dont l’industrie a concouru pour une part quelconque à lui fournir ce mobilier, est au delà de tout calcul possible. La veste de laine, par exemple, qui couvre ce journalier, toute grossière qu’elle parait, est le produit du travail réuni d’une innombrable multitude d’ouvriers. Le berger, celui qui a trié la laine, celui qui l’a peignée ou cardée, » le teinturier, le fileur, le tisserand, le foulon, celui qui adoucit, chardonne et unit le drap, tous ont mis une portion de leur industrie à l’achèvement de cette œuvre grossière. Combien d’ailleurs n’y a-t-il pas eu de marchands et de voituriers employés à transporter les matériaux à ces divers ouvriers, qui souvent demeurent dans des endroits fort distants les uns des autres. Que de commerce et de navigation rais en mouvement ! Que de constructeurs de vaisseaux ! Que de matelots, d’ouvriers en voiles et en cordages mis en œuvre pour opérer les transports des différentes drogues du teinturier, rapportées souvent des extrémités du monde ! Quelle variété de travail aussi pour produire les outils du moindre de ces ouvriers ! Sans parler des machines les plus compliquées, comme le vaisseau du commerçant, le moulin du foulon ou même le métier du tisserand, considérons seulement quelle multitude de travaux exige une des machines les plus simples, les ciseaux avec lesquels le berger a coupé la laine. Il faut que le mineur, le constructeur du fourneau où le minerai a été fondu, le bûcheron qui a coupé le bois de charpente, le charbonnier qui a cuit le charbon consommé à la fonte, le briquetier, le maçon, les ouvriers qui ont conduit le fourneau, le constructeur du moulin de la forge, le forgeron, le coutelier, aient tous contribué, par la réunion de leur industrie, à la production de cet outil. Si nous voulions examiner de même chacune des autres parties de l’habillement de ce journalier, ou chacun des meubles de son ménage, la grosse chemise de toile qu’il porte sur la peau, les souliers qui couvrent ses pieds, le lit sur lequel il repose, et toutes les différentes parties dont ce meuble est composé ; le gril sur lequel il fait cuire ses aliments, le charbon qu’il y emploie, qui a été arraché des entrailles de la terre, et qui lui a été apporté peut-être par de longs trajets sur terre et sur mer, tous ses autres ustensiles de cuisine, ses meubles de table, ses couteaux et ses fourchettes, les assiettes de terre ou d’étain sur lesquelles il sert et coupe ses aliments, les différentes mains qui ont été employées à préparer son pain et sa bière, le châssis de verre qui lui procure à la fois du chaud et de la lumière, tout en l’abritant du vent et de la pluie ; l’art et les connaissances qu’exige la préparation de cette heureuse et superbe invention, sans laquelle nos climats du nord offriraient à peine des habitations supportables, ainsi que de tous les outils des divers ouvriers employés à produire ces diverses commodités ; si nous examinions, dis-je, toutes ces choses, et si nous considérions la variété n et la quantité de travaux que suppose chacune d’elles, nous sentirions que, sans l’aide et le concours de plusieurs milliers de personnes, le plus petit particulier, dans un pays civilisé, ne pourrait être vêtu et meublé, même selon ce que nous regardons mal à propos comme la manière la plus simple et la plus commune. Il est bien vrai que son mobilier paraîtra extrêmement simple et commun, si on le compare avec ce que le luxe a de plus recherché ; cependant entre le mobilier d’un prince d’Europe et celui d’un paysan laborieux et rangé, il n’y a peut-être pas autant de différence qu’entre les meubles de ce dernier et ceux de tel roi d’Afrique qui règne sur dix mille sauvages nus, et qui dispose en maître absolu de leur liberté et de leur vie. »

Cela est assurément très-vrai, et me rappelle une observation du docteur Johnson dans le Rambler. Il dit : « Qu’il n’y a pas une blanchisseuse, qui déjeune sans thé venu des Indes orientales et sans sucre venu des Indes occidentales. »

Je comprends à présent l’allusion que vous faisiez ci-devant au petit conte du Verger. En divisant entr’eux les différents procédés de tresser la paille, les enfants réussissaient beaucoup mieux que le petit garçon qui voulait faire sa tresse tout seul.


MADAME B.

Je vais à présent mettre sous vos yeux quelques exemples, par lesquels Adam Smith fait sentir les avantages de la division du travail. Je vous donnerai d’abord celui de la fabrication des épingles dans les propres termes de cet auteur : « Un homme, dit-il, qui ne serait pas façonné à ce genre d’ouvrage, dont la division du travail fait un métier particulier, ni accoutumé à se servir des instruments qui y sont en usage, dont l’invention est probablement due encore à la division du travail, cet ouvrier, quelqu’adroit qu’il fut, pourrait à peine faire une épingle dans toute sa journée, et certainement il n’en ferait pas une vingtaine. Mais de la manière dont la chose est maintenant arrangée, non-seulement l’ouvrage entier forme un métier particulier, mais même cet ouvrage est divisé en un grand nombre de branches, dont la plupart constituent autant de métiers particuliers. Un ouvrier tire le fil de la bobille, un autre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrième empointe, un cinquième est employé à émoudre le bout qui doit recevoir la tête. Cette tête est elle-même l’objet de deux ou trois opérations séparées ; la frapper est une besogne particulière, blanchir les épingles en est une autre ; c’est même un métier distinct et séparé, que de piquer les papiers et d’y bouter les épingles ; enfin l’important travail de faire une épingle est divisé en dix-huit opérations distinctes ou environ, lesquelles, dans certaines fabriques, sont exécutées par autant de mains différentes, quoique dans d’autres le même ouvrier en remplisse deux ou trois. J’ai vu une petite manufacture de ce genre, qui n’employait que dix ouvriers, et où par conséquent quelques-uns d’eux étaient chargés de deux ou trois opérations. Mais quoique la fabrique fût fort pauvre, et par cette raison mal assortie en machines, cependant, quand ils se mettaient en train ils venaient à bout de faire entr’eux environ douze livres d’épingles par jour ; or, chaque livre contient au delà de 4,000 épingles de moyenne taille. Ainsi ces dix ouvriers pouvaient faire entr’eux au delà de 48 milliers d’épingles dans une journée ; donc chaque ouvrier, faisant une dixième partie de ce produit, peut être considéré comme faisant dans sa journée 4800 épingles. Mais s’ils avaient tous travaillé à part et indépendamment les uns des autres, et s’ils n’avaient pas été façonnés à cette besogne particulière, chacun d’eux assurément n’eût pas fait vingt épingles, peut-être pas une seule dans sa journée ; c’est-à-dire, » pas, à coup sûr, la deux cent quarantième partie, et pas, peut-être, la quatre mille huit centième partie de ce qu’ils sont maintenant en état de faire, en conséquence d’une division, et d’une combinaison convenables de leurs différentes tâches. »


CAROLINE.

Ces effets de la division du travail sont vraiment étonnants !


MADAME B.

L’exemple donné par Adam Smith en preuve de la dextérité qu’acquièrent les hommes occupés d’une seule opération est aussi très-frappant. Après avoir observé qu’un homme, qui n’a pas l’habitude de forger, peut difficilement faire trois cents clous en un jour, il dit qu’un forgeron ordinaire en peut faire un millier, et qu’il a vu de jeunes garçons dressés exclusivement à faire des clous, qui avaient acquis une telle dextérité dans cet art qu’ils en faisaient deux mille trois cents par jour.


CAROLINE.

La différence est prodigieuse : mais je puis la concevoir, en voyant avec quelle gaucherie un homme étranger à un art en manie les instruments, tandis que celui qui est du métier s’en sert avec tant d’aisance et d’adresse.



MADAME B.

Il faut considérer ensuite que, lorsque l’attention et les talents d’un homme sont entièrement concentrés sur un seul objet, il y a plus de probabilité pour lui de découvrir de nouveaux moyens de perfectionner son ouvrage, ou de faciliter et d’abréger son travail, que si son esprit était occupé d’une multitude d’ouvrages divers. C’est le plus souvent aux ouvriers que nous sommes redevables des perfectionnements dans les procédés et les outils.

Un autre avantage de la division du travail est qu’elle permet de faire aller l’ouvrage d’une manière régulière et non interrompue. Un ouvrier, qui a plusieurs occupations variées, non-seulement perd le temps à aller de l’une à l’autre, mais encore à se mettre à chacune d’elles ; à peine est-il en train de l’une, qu’il faut qu’il la quitte pour en prendre une autre. Il faut qu’il aille de la charrue à la navette, de la navette à la forge, de la forge au moulin ; mais que dis-je ? il ne peut y avoir ni charrue, ni navette, ni forge, ni moulin, avant la division du travail ; car personne n’aurait le temps ou l’habileté que suppose la construction de telles machines, si l’on n’a pas eu la possibilité d’y consacrer tout son travail et toute son attention.

On peut donc considérer la construction des machines comme une branche supérieure delà division du travail. Les effets qu’elles produisent en facilitant et en abrégeant le travail sont presque incroyables. Combien, par exemple, l’opération de moudre le grain n’est-elle pas devenue aisée à la faveur d’une machine aussi simple que le moulin à vent ! S’il fallait exécuter cette opération avec la main, en broyant le grain entre deux pierres, ce serait un travail presque sans fin ; tandis qu’à l’aide du moulin le mouvement naturel de l’air fait presque tout l’ouvrage.


CAROLINE.

Les moulins à coton sont bien plus admirables encore. Une machine à vapeur met en mouvement toutes les roues, tous les fuseaux, et fait l’ouvrage de quelques centaines d’ouvriers.


MADAME B.

La grande puissance des machines dans les mains de l’homme dépend de l’art de forcer les agents naturels, tels que le vent, les vapeurs et l’eau, à exécuter la tâche, qu’il serait obligé d’exécuter seul, s’il était privé de leur secours. Par ce moyen, le travail est fort abrégé ; une grande partie des efforts que l’homme devrait faire se trouve épargnée, et l’ouvrage s’exécute souvent d’une manière plus exacte et plus uniforme.

Nous avons dit un mot de la dextérité que l’on peut acquérir dans l’art de foire des clous : mais les plus puissants efforts du travail manuel n’approchent pas de la force des machines. On en a inventé une aux États-Unis d’Amérique dans le but de couper dans le fer les clous tout d’une pièce ; cette machine agit avec tant de rapidité, qu’elle rend en une minute 250 clous absolument achevés, ou 1,5000 par heure.


CAROLINE.

J’imagine que les métaux n’ont pu être mis en œuvre, que lorsque la division du travail avait déjà fait de grands progrès.


MADAME B.

Certainement ; car il faut pour les mettre en œuvre, le travail d’un grand nombre d’hommes exclusivement employés aux mines. Les Mexicains et les Péruviens, qui avaient cependant fait quelques pas vers la civilisation, n’avaient jamais songé à chercher l’or dans les entrailles de la terre ; ils s’étaient contentés de ce qu’ils avaient pu en recueillir dans le lit des rivières. Dans la Grande-Bretagne, les mines de Cornouailles ont été très-anciennement exploitées ; on croit même que cet art fut enseigné aux Bretons par les Phéniciens, qui trafiquaient avec eux et recevaient d’eux de l’étain et d’autres métaux.


CAROLINE.

Je vois très-clairement que la division du travail est un pas nécessaire pour obtenir l’accumulation de la richesse nationale : mais ne peut-elle pas avoir une influence fâcheuse sur les facultés intellectuelles des individus ? Un homme borné à une simple opération mécanique, quelle que soit la facilité et la perfection qu’il peut acquérir dans cette espèce de travail, demeure étranger à toute autre espèce de perfectionnement ; son esprit ne sera jamais appelé par la difficulté même à déployer sa force et son activité, il ne sera point animé par l’intérêt qu’inspirent les occupations variées, ni éclairé par la comparaison entre des objets divers. Ses idées seront renfermées dans les étroites limites de ses occupations monotones ; et ses facultés intellectuelles seront tellement dégradées, qu’il ne s’élèvera pas fort au-dessus de la machine inanimée qu’il met en jeu ; tandis qu’un paysan ordinaire, de qui les occupations sont diversifiées, et qui fait peu usage des machines, acquiert des lumières par l’expérience qu’il a de ces pratiques variées, et profitant d’une plus grande étendue d’observation, jouit d’un développement d’intelligence proportionné.


MADAME B.

Les lumières d’un laboureur sont en effet très-souvent singulièrement distinctes dans sa sphère limitée ; mais j’ai observé communément, en causant sur des objets généraux tantôt avec un laboureur, tantôt avec un ouvrier qui exerce quelque autre profession mécanique, que ce dernier manifestait plus d’intelligence, et que son esprit paraissait plus actif et plus accoutumé à réfléchir. Je conçois que cela peut tenir à la facilité qu’offrent certains arts mécaniques de vivre dans une société plus rapprochée. Ceux qui en font leur occupation demeurent dans les villes, où les liaisons sociales sont, à raison du voisinage, beaucoup plus faciles qu’au sein des habitations répandues dans la campagne. Quand ils se rassemblent, ils parlent entr’eux de leurs intérêts mutuels, ils lisent les gazettes, discutent la politique de la paroisse et celle de l’État. Cette observation est particulièrement applicable aux manufactures, où en général un grand nombre de personnes travaillent dans un même local, et où le plus souvent le travail n’empêche pas la conversation. Les liaisons sociales, quelque inférieurs que soient ceux entre lesquels elles se forment, ne peuvent manquer de favoriser la propagation des lumières ; ceux qui les ont contractées apprennent à connaître les moyens de bien-être qu’ont su se procurer les plus habiles et les plus laborieux ; ils apprennent à les apprécier, et sont par-là même aiguillonnés à travailler pour les obtenir ; c’est cette espèce d’instruction qui est, comme nous l’avons observé, le pas le plus essentiel à faire pour dissiper l’ignorance et animer l’industrie.


CAROLINE.

Mais n’est-il point à craindre que les avantages obtenus, quant aux progrès de l’intelligence, par ces liaisons constantes entre les personnes des plus basses classes, dans les villes de manufactures, ne soient plus que contre-balancés par la corruption des mœurs que ces liaisons peuvent produire ? Combien le vice parait prédominer dans les classes inférieures au sein des villes populeuses, en comparaison des cabanes rustiques !


MADAME B.

Vous ne faites pas entrer en considération la différence qui a lieu dans la population. Il y a souvent un plus grand nombre de personnes réunies dans une ville de manufacture, qu’il n’y en a d’éparses, dans les campagnes, sur une étendue de trente milles carrés. Mais admettant que le nombre comparatif des crimes soit plus grand dans les premières. je crois qu’ils sont compensés par une proportion plus considérable de vertus.


CAROLINE.

Mais vous m’accorderez bien que l’on entend beaucoup plus parler des vices des grandes villes et des villes de manufacture, que de leurs vertus ?


MADAME B.

Parce que les crimes, étant punis par les lois, deviennent nécessairement connus, tandis que la vertu reçoit rarement un témoignage public d’approbation. Tout acte de fraude et de violence retentit à nos oreilles, tandis que les actes d’humanité, les sentiments de compassion, les sacrifices par lesquels le pauvre soulage les peines d’autrui, ne sont connus que de ceux qui pénètrent dans le détail de leurs affaires domestiques. C’est ce qu’ont eu souvent occasion d’observer les médecins qui visitent, à leur domicile, les malades des classes inférieures.


CAROLINE.

Et cependant, en tout, ne croyez-vous pas que la situation des pauvres à la campagne est meilleure qu’à, la ville ?


MADAME B.

Chacune de ces situations a ses avantages et ses désavantages ; et je serais disposée à croire que le bien et le mal sont à cet égard assez compensés. Si les habitants des villes sont mieux instruits, et peuvent se procurer plus aisément quelques moyens de bien-être, les habitants des campagnes sont plus vigoureux et mieux portants ; plus propres ; et ils ont l’avantage de trouver une demande plus constante et plus régulière des produits de leur travail ; cette demande est moins sujette à être affectée par les chances de la guerre, de la mode, et par d’autres causes, qui souvent jettent les manufactures dans une grande détresse.

Mais si vous aviez encore quelque crainte que la division du travail ne put arrêter les progrès intellectuels des basses classes, je considérerais ce mal comme amplement compensé par l’effet prodigieux de la multiplication de la richesse ; c’est une circonstance qui non-seulement augmente le bien-être du pauvre, mais qui, en facilitant l’acquisition des connaissances, finit par les répandre dans toutes les classes. C’est à la division du travail que nous sommes redevables de tous les perfectionnements opérés dans les procédés des arts, et entr’autres de l’invention de l’imprimerie, ce grand moyen par lequel les connaissances de toute espèce se sont si merveilleusement propagées.

Nous avons, si je ne me trompe, amené nos sauvages à un assez haut degré de civilisation. Je voudrais maintenant que nous récapitulassions en peu de mots les causes qui ont produit cet heureux changement ; après quoi, dans notre prochaine entrevue, nous continuerons à suivre le progrès de la société.


CAROLINE.

Le travail parait être la cause naturelle et immédiate de la richesse ; mais il ne peut guère produire que l’étroit nécessaire, aussi longtemps que ses bons effets ne sont pas secondés par l’établissement d’un gouvernement qui rende la propriété assurée. Alors l’esprit d’industrie se développe rapidement. L’excédant du produit d’un individu s’échange contre celui d’un autre. Les facilités offertes ainsi aux échanges introduisent la division du travail ou des diverses occupations de la vie, et suggèrent bientôt l’invention des machines, dont nous avons discuté le mérite.


MADAME B.

Tout à fait bien, Caroline. Nous allons maintenant perdre, quelques instants, de vue cet état perfectionné de la société, convaincues, j’espère, que nous laissons les hommes beaucoup plus heureux que nous ne les avions trouvés en commençant.