L’économie politique en vingt-deux conversations/Le commerce avec les nations étrangères, ou la robe de noces

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Traduction par Caroline Cherbuliez.
Établissement encyclographique (p. 352-360).


LE COMMERCE
AVEC
LES NATIONS ÉTRANGÈRES,
OU
LA ROBE DE NOCES.


PREMIÈRE PARTIE


Un soir que John Hopkins rentrait chez lui, il trouva sa fille Patty qui montrait à sa mère une robe de soie, présent de noce que venait de lui faire son fiancé.

Les yeux de la jeune fille, qui avait rarement vu quelque chose d’aussi joli, brillaient de plaisir, et sa mère partageait son admiration.

« Tu seras une jolie mariée, mon enfant ! lui dit John en la baisant sur la joue.

— Et c’est de la soie fabriquée en France, dit Patty en s’adressant à sa mère.

— Cela n’ajoute rien à son mérite à mes yeux, répliqua celle-ci ; et je ne te croyais pas assez sotte pour parler ainsi. Laissons nos grandes dames porter des marchandises françaises, puisqu’elles ne sauraient s’en passer ; quant à moi, j’aurais préféré que ton prétendu te donnât une robe de soie de fabrique anglaise.

— Mais, ma mère, Barton a bien le moyen d’acheter cette robe, et vous savez qu’elle doit être ma robe de noce, ajouta-t-elle en rougissant.

— Je sais bien, ma fille, que Barton peut te donner cette robe ; mais ne comprends-tu pas quelle honte il y a pour un Anglais à acheter de la soie fabriquée en France, tandis qu’on en fait dans le pays ? Si nos fabriques vont si mal, c’est parce que toutes nos belles dames font venir des pays étrangers leurs dentelles et leurs soieries. »

La pauvre Patty ne savait que répondre à sa mère, qui continuait à dénigrer cette robe, que d’abord elle avait trouvée si belle.

« Non, reprit madame Hopkins, il faut que ma fille se marie avec une robe de fabrique anglaise ; dis-le à Barton ; » et elle repoussa avec dédain la jolie robe.

« Ton père avait écrit à Nancy, qui travaille dans la fabrique de rubans à Nottingham, pour lui demander s’il y aurait quelque espoir d’y trouver une place pour ta plus jeune sœur ; mais elle a répondu que non : le commerce va trop mal, et on ne peut en attendre rien de mieux tant qu’on fera venir des rubans de France. Nous devons nous croire encore heureux, dit-elle, de ne pas la voir revenir chez nous, faute d’ouvrage. C’est indigne, et j’aimerais savoir si ma Nancy ne fait pas d’aussi jolis rubans qu’aucune ouvrière française ? Nos riches feraient bien mieux d’encourager l’industrie du pays, au lieu de favoriser le débit des marchandises étrangères. J’ai entendu dire à la femme-de-chambre de lady Charlotte que cette dame fait venir de l’étranger des ballots d’étoffes de soie, de rubans, de dentelles et de fleurs, et que, loin de s’en cacher, elle est très-glorieuse de montrer ces belles choses à ses amies.

— Je voudrais, dit Tom, qui aimait à rire, que messieurs les Français, au lieu de ces friperies qui ne servent qu’aux riches, nous envoyassent de bons pains avec du fromage pour nous autres pauvres gens.

— Et ils le feraient, si tu les payais, dit son père ; car ils ne sont pas si sots que de nous envoyer leurs marchandises gratis.

— Mais comment les paie-t-on ? reprit Tom. Mon oncle Bob, qui a voyagé en France, m’a dit que lorsqu’il entrait dans une auberge pour demander un pot de bierre, on ne voulait pas prendre sa monnaie anglaise. »

L’oncle Bob, quoiqu’il n’eût encore rien dit, était dans la chambre ; il était venu chez Hopkins pour assister à la noce de sa nièce Patty.

Il ôta ses lunettes, posa la gazette qu’il lisait, et dit :

— C’est vrai, Tom ; mais ne dis donc pas que j’ai demandé de la bierre, car on ne trouve que du vin dans ces auberges. Ils ont, en effet, refusé mes pennys et mes schellings : les Français veulent être payés en sols et en francs, et les Espagnols en dollars.

— Et comment faisiez-vous, demanda John, pour payer ce que vous achetiez ?

— J’allais chez le changeur, qui me donnait contre ma monnaie anglaise, celle en cours dans le pays où je me trouvais ; mais cet échange était facile à faire, vu que j’avais peu d’argent à dépenser.

— Et ceux qui font venir des marchandises françaises, ils ne peuvent en acquitter le paiement de cette manière ?

— Mais je pense, répliqua John, que si les fabricants français ne reçoivent pas notre argent, ils en reçoivent la valeur ; et cela revient au même.

— Qu’entendez-vous, mon père, par la valeur de l’argent ?

— Quelque chose d’équivalent, des marchandises, par exemple. Lorsque je fus voir ton frère Dick à Leeds, où il travaillait dans une fabrique de draps, je me souviens que j’y vis une pile de pièces de draps de goûts très-variés ; Dick me dit qu’elles étaient destinées pour l’étranger, et qu’ils avaient beaucoup d’autres commandes du même genre ; ce qui faisait qu’ils avaient besoin d’un plus grand nombre d’ouvriers qu’à l’ordinaire, et qu’ainsi je pouvais lui envoyer un de ses frères au printemps, parce qu’il était certain de lui trouver de l’occupation. Comprends-tu maintenant, Tom, comment nous payons les marchandises françaises ? c’est marchandises contre marchandises.

— Oui, dit Tom ; c’est comme si j’échangeais ma toupie contre la bille de Harry Fairburn. Et nous envoient-ils autant de marchandises que nous leur en fournissons ?

— Quant à cela, comme le drap fin est plus lourd que la soierie et les dentelles, nos ballots sont sans doute plus gros que ceux que nous recevons ; mais leur valeur est équivalente, car nous ne serions pas si sots que de donner plus que nous ne recevons.

— Alors, reprit Tom, s’ils travaillent autant pour nous que nous pour eux, ce n’est qu’un échange dont personne ne doit souffrir.

— Et n’as-tu pas entendu, s’écria sa mère, que Nancy sera peut-être renvoyée de la fabrique de Nottingham, à cause de la quantité de rubans français que l’on apporte ici ?

— Mais, ma mère, mon père vient de dire que je serai bientôt admis à Leeds dans la fabrique où travaille mon frère ; et pourquoi cela ? parce qu’en France on s’habille avec du drap anglais. »

John Hopkins ne savait que répondre à son fils, qui, certes, n’était pas celui des trois qui raisonnait le plus mal.

« Ce garçon a raison, dit l’oncle Bob ; si vous vous plaignez de ce qu’on préfère ici la soierie française à celle du pays, vous devez aussi regretter que nos draps soient estimés en France. »

Patty sourit ; car elle pensa que Barton n’avait eu aucun tort, et qu’elle pourrait porter le jour de ses noces sa jolie robe de soie.

« Si personne ne faisait usage des marchandises que nous recevons de l’étranger, poursuivit Bob, il serait inutile de les échanger contre celles que nous fabriquons.

— Et cela vaudrait beaucoup mieux, répliqua John ; chaque pays consommerait le produit de ses manufactures.

— Ce serait tant mieux pour Nancy, mais tant pis pour Dick et Tom ; car, ne recevant plus ni rubans ni soieries françaises, nous n’aurions plus à fabriquer la quantité de draps qui représentait le paiement de ces marchandises. Je soutiens donc que chaque pièce de soierie, de dentelle, de batiste, ou de vin, qui nous vient de France, d’Espagne ou d’Allemagne, ou même des Indes orientales ou occidentales (l’oncle Bob aimait à parler des pays qu’il avait vus), nécessite le travail de nos ouvriers, comme si elle était l’ouvrage de leurs mains ; car, que leur importe de faire des pièces de rubans qui seront vendues dans le pays, ou des pièces de draps qu’on exporte à l’étranger ? Tout ce que nos ouvriers demandent, c’est d’être employés. Cela est clair comme le jour : cependant jusqu’ici je n’y avais jamais songé. »

John Hopkins n’était pas très-satisfait de voir son frère se ranger de l’avis de Tom, quoiqu’il commençât à croire qu’ils avaient raison, et que le commerce avec l’étranger ne pouvait faire ni bien ni mal au pays.


DEUXIÈME PARTIE.


Un jour que le seigneur du lieu faisait sa visite chez Hopkins, John lui demanda la permission de lui faire une question, ce qui lui fut accordé avec bonté.

« Eh bien, je vous dirai, milord, que l’oncle Bob et mon fils Tom prétendent que nous ne gagnons ni ne perdons par le commerce que fait notre pays avec l’étranger. Vous me dires peut-être, ajouta Hopkins d’un air un peu embarrassé, que je ferais mieux de songer à mes affaires, que de me remplir la tête de choses au-dessus de ma portée.

— Je suis loin de penser que ce ne soit pas votre affaire, que de vous occuper des intérêts de votre pays ; c’est non-seulement le droit, mais le devoir de tout Anglais libre. Nous ne sommes pas, Dieu merci, dans un pays où on ait peur d’apprendre au peuple à distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, même dans les choses qui concernent le bien-être du pays ; on cherche, au contraire, à répandre l’instruction dans toutes les classes de la société.

— Votre honneur a raison, car il se fait plus de mal par ignorance que par intention de mal faire.

— Je suis tout à fait de votre avis, John ; mais pour l’oncle Bob et votre fils, ils se sont un peu fourvoyés, en disant que le pays ne retire ni perte ni gain de son commerce avec l’étranger ; car lorsque deux pays font le commerce librement ensemble, ils y gagnent tous deux : mais ceci demande quelques explications que je vais vous donner. Les marchandises que nous recevons de l’étranger y étant produites ou fabriquées à plus bas prix que chez nous, il est de notre intérêt de les faire venir plutôt que de les faire produire ou fabriquer dans le pays.

Ainsi, par exemple, cette pièce de soierie que vous avez là sur votre table vient de France ; elle doit coûter moins que la soierie anglaise, car on fabrique en France les étoffes de soie mieux et à meilleur marché qu’ici. Vous comprenez alors comment il sera plus avantageux pour nous de tirer de France nos soieries, plutôt que de les faire fabriquer dans le pays.

— Sans doute, reprit John ; mais votre honneur dit que les Français gagnent aussi à faire le commerce avec nous, et il me semble à moi que nos bénéfices doivent être une perte pour eux.

— Comment donc, John ? Écoutez-moi bien ; voici un exemple du contraire. Nous avons des mines de fer considérables qui n’existent pas en France : aussi sommes-nous plus habitués et par conséquent plus habiles à travailler le fer ; nous fournissons à la France une grande quantité d’outils et d’instruments de fer en échange des soieries que nous tirons d’elle, et ces objets étant plus parfaits et d’un prix plus modéré que ceux faits en France, elle se trouve gagner à cet échange.

— Je croyais, dit Hopkins, que c’était nos draps fins que nous envoyions en France.

— Non : les draps sont exportés en Espagne et en Portugal ; mais le nom du pays, comme celui des marchandises, n’est d’aucune importance, le principe est toujours le même ; c’est-à-dire qu’il s’agit d’acheter des marchandises partout où on les trouve à bas prix et mieux confectionnées.

— C’est très-naturel, observa madame Hopkins ; il m’arrive quelquefois d’aller au marché de la ville pour avoir les comestibles dont j’ai besoin à quelque chose de moins qu’ils ne se vendent au village.

— Et vous entrez, dit Bob, dans la boutique où l’on vend à meilleur marché, sans regarder si elle est tenue par un ami ou un ennemi.

— Mais, demanda John, comment les peuples qui trafiquent entre eux peuvent-ils savoir quelles sont les marchandises qu’ils doivent s’expédier réciproquement ?

— Les marchands voyagent fréquemment afin de choisir et de commander eux-mêmes les objets qui manquent dans leur pays ; cela peut aussi se faire par correspondance.

— Il doit leur être difficile aussi de déterminer quels sont les objets qui manquent dans le pays ?

— C’est d’après le prix d’une marchandise que l’on peut juger de sa rareté ; car, plus il est élevé, plus il est à croire qu’elle est rare ou difficile à se procurer. J’espère, John, que vous commencez à comprendre maintenant quel avantage il peut y avoir pour chaque pays engagé dans le commerce avec l’étranger, et que ce commerce, loin de nuire à la prospérité de nos manufactures, l’encourage.

» Parlons à présent du commerce des vins ; notre climat n’étant pas assez chaud pour que la vigne y mûrisse, nous faisons venir nos vins des pays étrangers.

— Oh ! quant à cela, interrompit John, les vins étrangers ne seront jamais à notre portée, et même s’ils entraient sans payer les droits, ils seraient encore trop chers pour les pauvres gens comme nous.

— Eh bien ! laissons cela, reprit le seigneur ; mais tous, ma bonne dame Hopkins, vous n’auriez pas un seul morceau de sucre pour adoucir votre thé, sans le commerce que nous faisons arec les Indes ; ni vous, John, ce bon tabac dont je vous demanderai une prise, » ajouta-t-il en avançant sa main.

John frappa sur sa boîte, et, l’ayant ouverte, la lui présenta respectueusement.

« C’est comme pour la soie, dit Bob ; car, bien que nous puissions la filer et la tisser, notre pays est trop froid pour nous permettre d’y élever des vers-à-soie.

— Sans doute, oncle Bob, et vous ne pourriez plus fumer votre pipe, car l’Angleterre ne produit pas plus de tabac que de vers-à-soie.

— Mais je crois avoir entendu parler, objecta John, d’une loi qui autoriserait les Irlandais à cultiver le tabac ?

— Si la loi du pays le leur permet, je doute fort que celle de la nature s’y prête ; il lui faut le climat chaud de la Virginie en Amérique ; et à supposer qu’on réussit à le cultiver en Irlande, il coûterait beaucoup et ne serait pas bon.

— Alors, dit John, ne vaudrait-il pas mieux faire une loi qui, au lieu de permettre, défendrait la culture du tabac ?

— Le mieux est de ne faire de loi ni pour ni contre ; laissons les hommes semer, planter, acheter et vendre comme bon leur semblera ; ils jugeront bientôt ce qu’ils ont de mieux à faire.

» Si l’Irlande peut produire des tabacs d’aussi bonne qualité et à aussi bon marché que l’Amérique, on en cultivera, sinon, on y renoncera. Vous voyez donc, mes amis, que le commerce avec l’étranger offre un double avantage, puisque non-seulement il nous procure des objets de première qualité et à des prix modérés, mais encore des productions étrangères à notre climat, telles que les vins, le sucre, le tabac, les épices, les raisins de Corinthe, le riz, le coton, etc., et tant d’autres choses, qu’il serait trop long d’énumérer.

— Et comment ferais-je, s’écria madame Hopkins, pour régaler mes enfants d’un plumpudding le jour de Noël, sans le commerce, qui me procure du sucre, des raisins de Corinthe et des épices ? Puis, regardant sa fille Patty, elle lui dit : « Prenez votre robe, ma chère, et mettez-vous à la coudre ; j’aurais grand tort de ne pas la trouver bonne et jolie, après ce que vient de nous dire milord. »


TROISIÈME PARTIE.


« Après tout, reprit John, c’est heureux pour nous que l’argent anglais n’ait pas cours dans les autres pays ; car si nous étions obligés de payer en argent les marchandises qu’on nous fournit, ce serait bien un autre embarras.

— Pourquoi donc ? demanda le seigneur.

— C’est que, votre honneur, cela n’encouragerait pas nos manufactures, car nous ne fabriquons pas de monnaie ; j’ai ouï dire qu’elle nous venait de l’Amérique du Sud.

— Et savez-vous comment nous la payons ?

— Non ; mais payer de l’argent, ce serait comme rendre le même argent qu’on viendrait de recevoir, cela ne peut pas se faire ainsi.

— Il faut cependant bien le payer d’une manière ou d’une autre.

— Sans doute, dit Bob ; les Américains ne peuvent pas nous le fournir gratis, et nous ne pouvons donner de l’or contre de l’or, ce serait comme d’envoyer du charbon à Newcastle ; d’autant qu’en Amérique je crois qu’on fait peu de cas de la monnaie, et qu’on y a besoin de toute autre chose.

— Précisément ; ils sont très-occupés à travailler dans les mines, et par conséquent n’ont pas le temps de fabriquer ; aussi ce sont des produits de fabrique dont ils ont besoin.

— Alors, reprit John, nous les payons en articles de fabrique ; cela me paraît étrange : c’est justement le contraire de ce qui se fait ordinairement, car c’est l’usage de payer les marchandises avec de l’argent.

— Et que font les Américains, John ?

— Ils nous donnent de l’argent en retour des produits de nos fabriques.

— Eh bien ! mon père, dit Tom, il me semble que cela peut s’appeler acheter nos marchandises.

— Si donc nous envoyons à la France de l’argent pour payer les objets qu’elle nous fournit, nous avons un besoin d’autant plus grand de l’or que nous tirons d’Amérique, et pour payer cet or nos manufactures doivent fabriquer un plus grand nombre de marchandises. Vous voyez donc, mes amis, que la prospérité d’un pays est utile à tous les pays avec lesquels il entretient des relations commerciales ; mais, quoique cet avantage soit général, il y a quelques cas d’exception où les manufactures peuvent se trouver en souffrance : si on exporte en Angleterre des soieries et des porcelaines françaises, il n’est pas douteux que nous en fabriquerons moins chez nous ; mais d’autres manufactures prospéreront en proportion de la décadence de celles-ci.

— Mais, objecta John, ce n’est pas une chose facile que de changer de métier ?

— Sans doute, et il est vrai que la ruine de quelques manufactures entraîne celle d’un grand nombre d’individus.

— Ce monde n’est pas parfait, comme nous le savons tous, mais il va se perfectionnant, et le commerce entre les diverses nations contribue beaucoup à augmenter l’industrie et à multiplier les jouissances du pauvre ; car je pense que vous êtes maintenant convaincus que le pays qui trafique avec l’étranger emploie un beaucoup plus grand nombre de bras que le pays qui ne fabrique que pour sa propre consommation. »

Le seigneur, ayant pris congé de la famille Hopkins, lorsqu’il fut parti, John avoua qu’il avait compris tout ce qu’il leur avait dit, et qu’il pensait comme lui.

Patty, qui avait saisi tout juste ce qui pouvait avoir rapport à sa robe de soie, s’en empara bien vite, et courut gaîment se mettre à l’ouvrage afin de l’avoir achevée pour le jour de ses noces.