L’écrin disparu/01

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Éditions Édouard Garand (p. 5-6).

L’ÉCRIN DISPARU

PAR
J. F. SIMON

PREMIÈRE PARTIE

I

AU LAC NOMININGUE.


La mi-juillet est déjà passée et la superbe Villa des Cèdres demeure encore silencieuse, dans l’attente de ses hôtes coutumiers. Sise à l’extrémité d’une charmante presqu’île, dont l’éperon s’avance dans les flots bleus du lac Nominingue, la riche résidence jouit d’un horizon grandiose. La vaste nappe liquide, avec sa ceinture de collines boisées, dont les sommets indécis s’estompent dans l’azur d’un ciel éthéré, délecte les yeux, en élevant l’âme.

Au loin, de-ci, de-là, des terrains dévastés par les feux de forêts, dressent leurs troncs calcinés et nus sur des crépuscules aux reflets cuivreux. Dans les jeunes coupes, la vie renaît de toutes parts. La gélinotte à fraise et la grive des bois ont abrité leur couvée parmi les taillis ; le mélilot odorant mêle ses senteurs à celles de l’ambrosie, tandis que la stellaire voisinant avec la léontice, pique le gazon de blancheurs étoilées.

Distante d’un mille environ du petit village de Bellerive, jadis terminus de la voie ferrée des Laurentides, la Villa des Cèdres, toute blanche avec son toit rouge et ses contrevents verts, à la Jean-Jacques Rousseau, apparaît au touriste connaisseur, comme l’oasis du calme et de la paix, le séjour enchanté de la poésie agreste. Ses spacieuses vérandas, toutes garnies de vigne grimpante, font au rez-de-chaussée comme à l’étage, le tour de la gracieuse habitation et mettent en saillie, les vitres claires des fenêtres, ornées de rideaux à fines dentelles.

Cependant, la grande barrière à claire-voie, qui donne accès à la cour d’honneur, est entr’ouverte. Dans les allées latérales, des caisses éparses sont pleines de bégonias et de géraniums en fleurs. Penché sur une corbeille de rhododendrons, le vieux jardinier, coiffé d’un large panama, achève de piquer des boutures, qu’il arrose ensuite avec un soin méticuleux.

Aussi bon fleuriste qu’excellent gardien, le Père Laurendeau possède la confiance absolue de ses maîtres, pour tout ce qui a trait à l’entretien et à l’embellissement de la Villa des Cèdres. Jovial, sensible, infatigable à la besogne, chasseur et pêcheur de premier ordre, il ne recule pas plus devant une gasconnade, un loup ou un ours de la montagne, que devant un service à rendre. Avec cela, droit et chrétien jusqu’aux moelles, pour rien au monde, il n’omettrait ni sa prière ni son chapelet quotidiens. Dépourvu d’instruction, il a le sens des affaires, et par le menu, connaît la faune des forêts du Nord, non moins que les goûts, les mœurs et les coins favoris de toutes les espèces poissonneuses que recèle le lac.

Il est 3 heures de l’après-midi ; depuis le matin, le soleil darde, versant l’or de ses rayons sur le tapis vert des pelouses, qu’agrémentent d’élégants bosquets. Soudain, une voix claire se fait entendre du côté de la barrière : « Père Laurendeau, une lettre pour vous. » Aussitôt, du revers de sa manche, essuyant la sueur qui perle à son front, l’ouvrier échappe cette exclamation : « Enfin les voilà. » — Le jeune cycliste était déjà proche du bureau de poste, lorsque le gardien, après avoir ajusté ses lunettes, fut en mesure de lire la lettre qui ne contenait que ces simples mots :


Montréal 28 Juillet 19…
Père Laurendeau,

Départ différé à une date ultérieure que je vous indiquerai dès qu’il me sera possible.

Léo GIRALDI.


Devant ce laconisme aussi froid que bref, le Père Laurendeau ne dissimula point sa poignante déception. Singulièrement intrigué, il rangea ses boîtes de fleurs, serra les outils de jardinage et fort perplexe, prit la direction de Bellerive, dans l’espoir d’y trouver, soit de plus amples informations, soit une diversion à son ennui. Mon Dieu, se dit-il chemin faisant : « Qu’est-ce qui peut ben y avoir de nouveau par là-bas !… »

L’année dernière, à pareille date, y avait quasiment un mois que nos Maîtres étaient rendus… Si Madame Lucie ou quelqu’un des enfants était malade. Monsieur GIRALDI n’eût pas manqué de me signaler ce motif. Mais non, rien… Comment expliquer un retard si anormal ?… Car si la chaleur est déjà insupportable ici, qu’est-ce que ça doit être en ville !…