L’écrin disparu/02

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Éditions Édouard Garand (p. 7-10).

II

LA CATASTROPHE.


En effet, cette journée de juillet a été torride pour la région de Montréal. L’immense quartier du commerce et de la finance, qui de la rive du Saint-Laurent est enserré entre le boulevard du même nom et les rues Craig et McGill, s’endort sous une atmosphère épaisse et surchauffée. Au brouhaha des camions, des tramways et des automobiles, a succédé un calme et une fraîcheur relatives. Les énormes cubes de pierre, troués de douze à quinze étages de fenêtres, allongent graduellement leur ombre gigantesque, tandis que celle des tours de Notre-Dame va couvrir de sa pieuse protection, les nombreux vaisseaux ancrés au port.

L’asphalte noire et polie de la rue Saint-Sulpice semble mollir sous les pas rapides de deux hommes qui longent cette voie, conversant comme sous le coup d’une vive émotion. L’un d’eux, vénérable sexagénaire, qu’auréole une couronne de cheveux blancs, est aumônier de l’historique et vénérable chapelle de Notre-Dame de Pitié. L’autre, d’une taille moyenne, à la mise correcte, mais sans recherche, porte, avec un visage froid et ferme, des yeux vifs, un front pensif qui lui donnent l’aspect d’un homme réfléchi, quoique jeune encore. Il s’appelle Léo GIRALDI, et est dessinateur à la « Canadian Motors Limited. » Brusquement séparé de son interlocuteur par l’impétuosité d’un automobiliste énervé, il a bientôt rejoint le prêtre.

— Comme je vous le disais, Monsieur l’Aumônier, le jeune commis a trouvé Monsieur Raimbaud inanimé dans son Office, le corps renversé dans son fauteuil brisé, la tête maculée de sang, appuyant sur sa table de travail, dont un tiroir sorti, avait eu sa serrure forcée.

La blessure à la tête indique que dans sa chute, Monsieur Raimbaud a dû heurter contre l’angle de sa table ; mais heureusement, la plaie n’est pas profonde et le Docteur attribue l’évanouissement du malade à une congestion cérébrale provoquée sans doute par quelque émotion violente.

— Et peut-on savoir la cause qui aurait déterminé cette impression, demanda l’Aumônier avec une anxiété croissante ?…

Léo GIRALDI parut hésiter un instant, puis ajouta :

— Jusqu’ici, on n’a que des conjectures ; mais, un fait est certain et il est bon que vous le sachiez, Monsieur l’Aumônier. Depuis la mort de sa jeune femme, ce pauvre Monsieur est demeuré quasiment inconsolable. Épouse dévouée, mère chérie de ses enfants, elle était la Providence du foyer. Sa disparition porta un coup si sensible à Monsieur Raimbaud, qu’il ne s’en est jamais complètement remis.

Puis, des trois enfants qu’elle lui laissa, une petite fille âgée de quatre ans, mourut l’année suivante, broyée dans la rue sous un lourd véhicule. Cinq ans plus tard, l’aîné de ses fils succombait à une méningite dans moins de huit jours. Navré de ces deuils successifs, le pauvre père concentra sur Rodolphe, le dernier survivant, toute la tendresse de son cœur ulcéré. Mais débonnaire à l’excès, plus assidu au « Club » qu’à son foyer désolé, Monsieur Raimbaud ne sut à temps, ni surveiller les relations de son fils, ni contraindre les saillies de son caractère fantasque et passionné. Incontrôlable à la maison, il fut successivement congédié des grands Collèges de la Métropole.

Le jeune homme contracta des liaisons suspectes, devint l’hôte régulier des salles de « Pool », de danse et des théâtres de réputation douteuse, se mit à jouer à l’argent et mena une vie de plaisirs. Aussi, plusieurs fois, le malheureux père avait-il dû solder des dettes de tous genres, contractées par le fils prodigue. Bien qu’indocile aux remontrances, Rodolphe n’y était pas insensible ; parfois, les bons sentiments que lui avait inculqués sa tendre mère, essayaient de reprendre le dessus. Un jour même, cédant à la pressante exhortation d’un jeune homme-apôtre, il consentit à changer de vie ; mais cette tentative de conversion n’eut pas de lendemain. La force des mauvaises habitudes triompha de sa bonne volonté débile.

Déjà plus d’une fois, en vue d’éviter les admonestations de son père, clandestinement, Rodolphe avait osé puiser dans la Cassette familiale.

— Pauvre Monsieur Raimbaud, malheureux fils, laissa échapper le prêtre en soupirant…

— Quoi qu’il en soit, continua le narrateur, le jeune commis Dupras se trouvait dans une pièce voisine de l’Office, quand il entendit Monsieur Raimbaud parler seul et haut, sur un ton indigné. Il affirme même avoir nettement distingué les mots : « Bague » et « Volé ». Un gémissement lugubre retentit alors, puis soudain, un tapage analogue à la chute d’un objet lourd sur un meuble qui se brise. Intrigué par ce bruit étrange, Dupras se précipite à l’Office, aperçoit Monsieur Raimbaud renversé, évanoui ; puis, comme affolé, au lieu de lui porter secours, sort précipitamment, traverse la rue et quatre à quatre, enjambant les degrés de l’escalier, arrive au bureau où je travaille, le visage blême, les yeux effarés…

Le reste vous est connu, Monsieur l’Aumônier, vous pouvez conclure.

— Oh ! le malheureux enfant, fit le prêtre, il aurait dérobé à son père, une somme importante ?…

— Oui assurément, car l’employé Dupras, bien au courant des affaires de Monsieur Raimbaud, dit que le lendemain, celui-ci devait livrer à un touriste de New-York, un écrin renfermant six superbes bagues en or, serties d’un riche diamant et valant deux mille dollars chacune au minimum.

— Est-ce possible : douze mille dollars !… reprit l’Aumônier avec un air de stupéfaction.

— Mais où est-il ce triste sujet ?… Ne l’a-t-on pas fait chercher ?

— Oui, le Poste de police No 13 de la rue Craig, prévenu par téléphone, a dépêché aussitôt deux détectives, munis d’un signalement assez sommaire. Mais, où le trouver à cette heure ?… nul doute qu’il n’ait avisé aux moyens les plus efficaces, pour mettre en lieu sûr et sa personne et les bijoux.

Tout en conversant l’âme angoissée, l’Aumônier et GIRALDI étaient arrivés Place Royale ; ils s’arrêtèrent bientôt devant la façade d’un grand édifice, dont le rez-de-chaussée, en grosses lettres d’or, portait cette inscription :


« RAIMBAUD & FILS, Bijoutiers »


GIRALDI poussa la porte, fit passer le prêtre avant lui et traversant le magasin plongé dans une demi-obscurité, conduisit l’Aumônier vers une chambre du fond, où l’on voyait de la lumière.

Dans la pièce, se trouvaient le jeune Dupras, commis au magasin, et une femme d’âge moyen, préposée au ménage de Monsieur Raimbaud, connue sous le nom de mère Léonard. Tous deux, encore bouleversés par le tragique accident, se tenaient près du lit, où le malade, au visage congestionné, un sachet de glace sur le front, les yeux clos, était étendu tout habillé. Il ne faisait aucun mouvement ; sa respiration, à peine perceptible, était courte et rapide. Une odeur violente d’éther et d’acide phénique, répandue dans la chambre, se mariait d’une façon étrange à l’arôme d’une énorme gerbe d’œillets, placée sur un meuble.

— Et le médecin, interrogea brièvement Monsieur GIRALDI ?

— Il vient de le quitter, répondît Dupras ; il n’a pas d’espoir ; d’après lui, Monsieur Raimbaud peut encore vivre un jour tout au plus. Dans une heure, nous a-t-il dit, je serai de retour.

Le prêtre s’est approché ; en fixant le malade, il songe à l’âme, qui sous ce visage défait, qu’encadre une chevelure déjà grisonnante, va bientôt s’envoler de sa prison !… Une immense pitié monte de son cœur, en considérant le triste destin qui s’achève là, sans un parent, sans un ami, au milieu d’étrangers. Il interrogea :

— Monsieur Raimbaud n’a donc aucun parent ici ?

L’employé fit un signe de tête négatif… non, personne sauf son fils.

— Et de ce fils, a-t-on des nouvelles ?

L’autre eut un geste évasif.

— On le cherche…

À ce moment même, la porte du magasin s’ouvre, des pas hésitants se font entendre, puis une face blême apparaît silencieuse dans l’encadrement de la porte :

C’est Rodolphe Raimbaud.

Grand et fort pour ses dix-sept ans, sa physionomie, en dépit de ses traits tirés, garde encore une expression belle et régulière.

On devine sa surprise à la vue du prêtre, de ce groupe de personnes inquiètes parlant à mi-voix ; la stupéfaction est à son comble, quand ses yeux tombent sur le lit où, étendu, immobile, son père gît comme mort déjà…

Tout à coup, dans le tragique silence, une voix se fait entendre, basse, tranquille et comme lointaine.

— Approche, Rodolphe, approche : je t’attendais. — C’était le moribond qui venait de parler. Il était demeuré sans mouvement et livide. Seules ses lèvres avaient remué.