L’écrin disparu/14

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Éditions Édouard Garand (p. 48-51).

XIV

VIE NOUVELLE.

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Des années ont passé, depuis le jour du grand triomphe a Chicago. Avec la gloire, la fortune est arrivée. Devinant les immenses profits dont le « Moteur Giraldi » serait la source, une compagnie américaine qui comptait monsieur Holden parmi ses principaux actionnaires, offrit à l’inventeur un million de dollars pour l’achat de son Brevet, ou plus exactement, six cent mille dollars au comptant, et quatre cents parts de « mille dollars » comme actionnaire.

Jamais dans ses rêves les plus ambitieux, Léo n’avait atteint à ces proportions. Chose singulière, il ne fut pas plus ébloui par la fortune que par la gloire. Il accueillit ses succès financiers avec le même sang-froid que ses triomphes d’inventeur.

Sans cesser de travailler à des perfectionnements de détail, il se tenait au courant des inventions nouvelles, et continuait des études techniques, qui bientôt, consacrèrent sa réputation de savant. Il passait néanmoins au milieu de la célébrité et des adulations, avec une indifférence souveraine, jaloux de conserver la simplicité, l’austérité même de sa vie, chose si rare, dans cette catégorie de gens désignés sous le nom de « parvenus. »

Une de ses distractions favorites, durant la belle saison quand elle le trouvait en ville, était d’accompagner sa famille en faisant le tour de l’île de Montréal. La vue de l’eau, les sites variés, la fraîcheur du Fleuve lui plaisaient.

Lui-même, conduisait sa superbe limousine, dont le moteur qui avait fait sa gloire et sa fortune, avait dans son ronflement, un charme à nul autre pareil. Invariablement la promenade se terminait par une visite au cimetière de la Côte des Neiges. La modeste croix de bois, située au bas d’un tertre, du côté ouest, avait fait place à un splendide monument de granit, d’où en lettres d’or se détachaient ostensiblement ces mots : « Famille GIRALDI. »

À quelques arpents plus loin, il y a des fleurs fraîche écloses, Sur la funèbre corbeille qu’entoure une simple grille de fer, une piété inconnue entretient des plantes vivaces veille sur ce coin de terre, s’attachant à le préserver de l’oubli.

Au pied de cette tombe isolée, qui ne reçoit que d’anonymes prières, on ne voit jamais personne se mettre à genoux.

Les employés du cimetière, cependant, jamais n’y laissent poindre une mauvaise herbe. Et quand les pieuses familles canadiennes, par les derniers beaux jours d’octobre, aux environs de la Toussaint ou de la Fête des Morts vont rendre visite à leurs défunts, la tombe des époux « Raimbaud » ne détonne pas dans la mélancolique toilette, dont ces jours-là, se pare le Champ du Repos.

M. Giraldi devenu sujet britannique, plusieurs fois déjà, avait été sollicité en vue de l’arène politique, où il ferait sans doute grande figure. Tour à tour, libéraux et conservateurs étaient venus faire miroiter à ses yeux le prestige qui s’attache à un siège de député, ou de conseiller législatif. Avec une fermeté et un dédain assez peu communs, il avait répondu à toutes ces avances par ces mots : « Ma politique à moi, c’est la science et ma famille. »

De son argent, du reste, il faisait un noble emploi. Après avoir agrandi sa résidence d’Outremont, qu’il embellit d’un superbe jardin anglais, il fit l’acquisition de la Villa des Cèdres sur les bords du lac Nominingue où chaque année, la famille allait passer la belle saison. Il avait rompu avec son noir pessimisme et ouvert de nouveau son âme aux idées généreuses de solidarité et de philanthropie.

Songeant à ses débuts laborieux par défaut de ressources pécuniaires, il voulut doter de plusieurs bourses les Écoles Technique et Polytechnique de Montréal pour aider certains jeunes gens de talents, mais dépourvus de fortune.

Les œuvres catholiques n’avaient pas de meilleur soutien que Monsieur Giraldi ; il s’intéressait de préférence aux jeunes, abandonnés à eux-mêmes. Il suffisait de lui faire savoir que tel orphelin était dans la misère, pour qu’aussitôt il intervînt.

Mais, dans cette catégorie d’infortunés, Rodolphe Raimbaud était demeuré au premier rang des préoccupations du millionnaire. Au lendemain de son changement de fortune, il s’était ouvert à son épouse de l’intérêt que, malgré tout, il avait conservé pour le malheureux jeune homme.

— Coupable ou non, disait-il, il n’en est pas moins digne de pitié. Qui sait où il est ? et ce qu’il fait à présent !… Seul, dans la vie, exposé à toutes les tentations, à toutes les défaillances, n’est-il pas la triste victime d’une irrémédiable déchéance ?… Si l’on savait, il serait peut-être encore temps de lui tendre la main, de guérir cette âme ulcérée, de sauver enfin cette jeune existence, de la honte et de l’abjection…

Ce n était pas sans quelque étonnement, que Lucie voyait son mari s’intéresser si fort à celui pour lequel il avait autrefois manifesté une indifférence plutôt hostile. Mais, au fond, elle s’était réjouie de ce réveil de bons sentiments, si bien en harmonie avec les siens propres.

Un jour, que Monsieur Giraldi s’entretenait avec le Chapelain de Notre-Dame de Pitié, de son grand désir de retrouver le disparu, le prêtre avait répondu :

— Je n’en ai pas eu de nouvelles depuis au moins sept ans.

— Comment, dit Monsieur Giraldi, en pâlissant :

— Vous avez déjà entendu parler de Rodolphe Raimbaud ?

— Oui, je reçus à cette époque continua le prêtre, une lettre venant de Troy (E.-U.) portant comme en-tête : « Institut Grant » elle était écrite et signée par l’aumônier catholique desservant l’Établissement. Tenez, en cherchant dans mes papiers, peut-être vais-je encore la retrouver. Le prêtre, après avoir vidé maints tiroirs et cartons, poussa enfin un cri de joyeuse surprise : la voici justement… Il la remit à son interlocuteur, qui avidement y lut les lignes suivantes :

TROY, le… août 19…
Institut GRANT.
Monsieur l’Aumônier.

Un jeune homme blessé, qui se trouve dans cette Institution, où je remplis par intérim les fonctions du ministère sacré, me charge de vous demander ce qui suit :

a) Ce qu’est devenu Monsieur Raimbaud, que vous devez bien connaître, me dit-il ?

b) Si l’on a retrouvé l’écrin.

Sans connaître la signification de ces questions, je vous les soumets fidèlement, rendant ainsi un service de charité, à ce pauvre malade, qui de toutes façons, me paraît avoir beaucoup souffert, quoique bien jeune encore…

Plus tôt vous pourrez me renseigner, mieux ce sera dans l’intérêt du patient.

Veuillez agréer, Monsieur l’Aumônier, l’expression de ma religieuse gratitude en N. S.

A. SMITH,
Aumônier intérimaire.

— Mais c’était lui, s’écria Monsieur Giraldi stupéfait…

— C’est mon avis répondit le prêtre. Je fis à la lettre, la réponse que vous devinez ; puis n’ayant pas reçu d’autres informations, je me déterminai, deux semaines après, à redemander des nouvelles du malade. Or, voici encore justement la réponse que je reçus :

Monsieur l’Aumônier,

Le malade en question, et dont j’ignore le nom, a quitté l’Établissement à mon insu, bien qu’imparfaitement rétabli, devançant ainsi de trois jours l’octroi de son certificat de sortie. Il semble désormais difficile, sinon impossible de retrouver ses traces, dans la cohue d’une ville, telle que celle-ci.

— C’était bien lui, vous voyez, dit le prêtre ; seulement, cette démarche étant faite, il a craint de laisser une piste. Cette précipitation dans sa sortie, n’est qu’une preuve de culpabilité de plus, ajoutée à tant d’autres…

Monsieur Giraldi ne répondit pas.

Mais le lendemain, il écrivit au Chef de Police de la Cité de Troy, auquel il fournissait tous les renseignements possibles, dans l’espoir d’obtenir à son tour l’identification de Rodolphe ; ce fut en vain. Le seul résultat réel de la démarche, fut la dépense d’environ un millier de dollars.

Après deux nouvelles tentatives, aussi inutiles que la première, comprenant qu’il se heurtait à l’impossible, Monsieur Giraldi abandonna toutes les recherches, ne comptant plus que sur les chances d’ailleurs fort aléatoires du hasard.

C’est mû par le même sentiment de sympathique intérêt, qu’il veillait à l’entretien de la tombe des époux « Raimbaud » la préservant des outrages du temps et des délaissements de l’oubli.