L’écrin disparu/16

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Éditions Édouard Garand (p. 55-58).

XVI

ESPOIRS DÉÇUS.


L’élévation de fortune avait peu modifié les habitudes antérieures de la famille Giraldi ; leurs relations étaient peu nombreuses et tout à fait étrangères aux mille futilités de la vie mondaine, qui ne sont trop souvent que les passe-temps conventionnels de gens oisifs et ennuyés.

L’ardent travailleur qu’avait toujours été Léo Giraldi, préférait à tous autres délassements, l’entretien de son jardin, les promenades en famille, spécialement sa tournée favorite en automobile, en côtoyant les rives qui enserrent d’un lien liquide la grande île où s’étale l’immense Métropole Canadienne.

Aussi, de la foule des amis qui s’était présentée au lendemain des jours heureux, quatre ou cinq familles seulement qui se firent les auxiliaires des pieuses libéralités de Madame Giraldi continuèrent à fréquenter son salon. Les autres craignant d’y rencontrer plus de pauvres haillons que de robes de soie, s’en étaient vengés en disant que les « GIRALDI » étaient restés « peuple » ce qui faisait sourire dédaigneusement ces intimes de circonstance.

Ami de vieille date, l’Aumônier de Notre-Dame de Pitié ainsi qu’un autre ecclésiastique de ses connaissances, avait ses entrées libres dans la maison de monsieur Giraldi. Le digne Prêtre connaissait la tiédeur de Léo au point de vue religieux, et dans le fond de son âme, la déplorait. Mais sur les questions morales et sociales, le clergé trouvait en lui un auxiliaire dévoué. Jamais on ne faisait en vain appel à sa collaboration.

Par son caractère, comme par ses idées, il semblait prédestiné à revenir à la pratique de cette foi, qu’il avait pu oublier mais n’avait jamais reniée ; plus d’une fois par jour, sans doute la pensée de convertir son ami, revenait sur les lèvres du saint prêtre durant ses longues oraisons.

Un autre familier de la maison. Giraldi était Hippolyte Paillard, le secrétaire privé de l’inventeur.

La renommée grandissante de monsieur Giraldi et ses multiples relations, lui imposèrent la nécessité d’un collaborateur jeune et intelligent. Il le voulait d’une vie digne et correcte, présentant toutes les garanties de capacité et d’honorabilité. De cet auxiliaire idéal, il voulait faire son ami et plus tard, le confident auquel il s’ouvrirait de ses projets, de ses rêves, et qui pourrait en assurer l’exécution.

Longtemps il avait caressé l’idée de voir son fils aîné, le paisible Gaston, remplir ce rôle brillant. C’est dans ce but qu’il l’avait poussé à faire des études techniques préparatoires à cette profession. Mais les goûts du jeune homme étaient tout autres. Subissant plutôt l’influence de sa pieuse mère, celui-ci, se sentait de l’attrait pour la vocation ecclésiastique. Il s’en ouvrit discrètement à Madame Giraldi, dont la surprise n’eut d’égale que la joie.

Cependant, elle affecta d’attacher peu d’importance à cette déclaration, qu’elle accueillit avec un sourire dubitatif ; elle attendit que de nouvelles ouvertures vinssent témoigner de la sincérité de l’enfant. Après avoir acquis la certitude que tels étaient bien les goûts et la volonté de son fils, elle vit alors se dresser l’obstacle insurmontable, à savoir, l’opposition paternelle, à tel point, qu’elle n’eut pas même l’idée de l’affronter.

Cependant, sa joie était grande et son bonheur bien intime, car elle voyait sa prière exaucée. Depuis le jour de leur mariage, la pieuse Canadienne s’était flattée, en gagnant le cœur de son mari, de le ramener à la pratique de leur commune religion, dans laquelle, heureux et sages avaient grandi leurs enfants. Que de prières, que de sacrifices accomplis à cette fin. Qui dira les tentatives prudentes, mais infructueuses faites dans ce but.

Toujours, sur le front de l’époux restait ce pli, cachant un secret et une obstination qui la blessaient au plus profond de l’âme. C’est alors, que pour faire rentrer au bercail de l’Église cette âme si chère, elle avait fait à Dieu le sacrifice de l’un de ses enfants, dans l’espoir que cette offrande unie aux prières du fils, ferait enfin triompher la grâce dans l’âme du père.

Ne sachant quel parti prendre dans cette affaire délicate, dont le dénouement pouvait avoir une si grande répercussion sur la vie de famille, Lucie résolut de prendre les conseils de l’Aumônier et de s’en remettre complètement à sa prudence. Bien des prières avaient été faites en vue de l’issue favorable. Aussi quelle ne fut pas la stupéfaction de Lucie, quand elle vit le calme avec lequel son mari avait reçu la nouvelle. Au lieu de l’opposition invincible qu’elle attendait, elle rencontra, sinon un consentement direct, du moins une indifférence respectueuse pour la volonté de son fils.

Au fond monsieur Giraldi ne croyant pas à la persévérante détermination de son aîné, comptait bien qu’un jour ou l’autre le jeune homme reviendrait de lui-même sur sa décision, sans avoir de griefs à formuler contre personne relativement au choix de sa carrière. Monsieur Giraldi ne connaissait encore rien de la puissance des prières d’une mère chrétienne sur le cœur de Dieu. Au mois d’octobre de la même année, Gaston entrait au Grand Séminaire de Montréal, conscient du rôle providentiel que les sacrifices de sa bonne mère lui avaient dévolu.

N’ayant pas trouvé dans son aîné les goûts qu’il se serait plu à y voir. Monsieur Giraldi avait tourné ailleurs ses regards. Actionnaire lui-même de la grande Compagnie américaine qui lui avait acheté son Brevet d’inventeur, il s’adressa à son Président, monsieur Holden, pour obtenir le collaborateur qu’il souhaitait.

Des liens d’amitié les avaient unis, depuis qu’ensemble, ils avaient collaboré au succès du « Moteur Giraldi ». Après lui avoir exposé longuement ses plans et son désir, le père de Gaston reçut la lettre suivante :

Cher Monsieur et Ami,

Enchanté de pouvoir vous être agréable, je crois avoir sous la main le personnage de vos rêves. Il a nom Hippolyte Paillard ; il est encore jeune, entre vingt-cinq et vingt-sept ans ; c’est comme vous le désirez, un fanatique de l’automobilisme. Son nom d’ailleurs doit vous être connu, car il a été le Champion des courses en Floride l’été dernier, et il vient de gagner la coupe DAVIS & COY dans le Tournoi de Chicago, il y a eu hier huit jours.

Il est assez instruit, d’une vie digne et consacrée au travail : c’est le self-man, par excellence. Parti de rien, il s’est formé, à force d’énergie et de ténacité. Orphelin de bonne heure, il est, je crois, originaire de l’Acadie, car avec un accent particulier, il maîtrise très bien les langues française et anglaise. Comme caractère, c’est un silencieux, un peu taciturne ; il semble fier, au premier abord, mais au fond, il me paraît excellent jeune homme.

Dites-moi s’il ferait votre affaire ; pour mon compte, je suis incapable de trouver mieux.

Quinze jours après le reçu de cette lettre, Hippolyte Paillard était devenu le Secrétaire de monsieur Giraldi.

C’était un jeune homme d’une taille moyenne, un peu vieilli par une barbe noire qui durcissait ses traits réguliers. Sa mise d’une élégance sobre, dénotait l’homme de goût. Bientôt monsieur Giraldi s’aperçut que son ami, monsieur Holden n’avait rien exagéré, et que l’intelligence comme les connaissances techniques de son collaborateur, étaient au-dessus de la moyenne. Plein de déférences et d’admiration pour celui qu’il n’appelait que son cher Maître, Hippolyte, faisant trêve à sa réserve coutumière, devenait prolixe et aimable dans la compagnie de monsieur Giraldi. Mais, en toute autre circonstance, il se renfermait dans une froideur correcte, de laquelle il ne se départait jamais. Il ne sortait que par nécessité ou pour accompagner son Maître ; la lecture et la musique se partageaient le reste de ses loisirs qu’il passait à la chambre qu’il s’était louée dans une rue adjacente. Mais il était souvent retenu soit à déjeûner soit à dîner par le Maître, qui trouvait dans son secrétaire une compagnie et une conversation intéressantes.

Lucie éprouvait de l’estime pour le sérieux et la dignité de vie du secrétaire. Jean se plaisait à le taquiner et Madeleine ne lui trouvant que deux défauts, finalement tout le monde en était arrivé à considérer Hippolyte comme faisant partie de la famille.