L’écrin disparu/18

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Éditions Édouard Garand (p. 61-64).

XVIII

ÉTRANGE VISITE.


En arrivant à son bureau de secrétaire, ce matin-là, Hippolyte jeta les yeux sur la pendule :

— Mais la chose n’est que trop réelle, aujourd’hui encore, me voilà en retard. Vous m’excuserez. Monsieur Giraldi, la faute en est à ma montre qui aurait besoin de la visite de l’horloger. Pourriez-vous m’indiquer une maison de confiance ?

— Avec plaisir mon ami ; justement, Place Royale, l’ancien magasin de monsieur Raimbaud est occupé par un horloger de mes amis. Dites-lui que vous venez de ma part, et je ne doute pas que vous ayez complète satisfaction.

Sa journée finie, Hippolyte se présenta chez l’horloger en déclinant le nom de monsieur Giraldi. L’effet fut merveilleux et établit de suite comme des liens d’intimité entre le praticien et son nouveau client. Celui-ci sut bientôt que quelques années après la saisie des biens de monsieur Raimbaud, Léo Giraldi, dans des intentions connues de lui seul, avait loué tout l’immeuble jadis occupé par la famille défunte et à des conditions fort avantageuses, avait sous-loué le magasin à l’horloger actuel.

— Mais veuillez m’excuser, si je parais un peu énervé, ajouta celui-ci : c’est que j’ai reçu cet après-midi un visiteur pas mal bizarre qui m’a singulièrement intrigué. Si vous n’étiez pas trop pressé, je vous conterais la chose, pour avoir au moins votre avis, sur ce que je dois en penser.

— Je suis tout à votre disposition, Monsieur, vu que mon service est terminé.

— Très bien alors ; pour prendre les choses par le début, je vous dirai que vers une heure et demie, j’étais ici-même, lorsque je vois entrer un homme entre deux âges, le visage entièrement rasé et portant d’énormes lorgnons à verres teintés, ce qui lui donnait plutôt l’apparence d’un comédien.

Puis, très poliment du reste, mais sans le moindre préambule, ne voilà-t-il pas qu’il se met à me conter une histoire extraordinaire, où je n’ai pas compris grand’chose, mais qui m’a paru singulière…

Il faut d’abord vous dire que mon prédécesseur est mort en des circonstances assez tragiques, par la faute de son unique enfant, lequel a disparu depuis, sans qu’on pût savoir ce qu’il est devenu.

En réalité, je n’ai connu ces choses que par ouï-dire, mais il paraît qu’elles sont véridiques.

— J’en ai entendu parler, dit Hippolyte avec précipitation… Mais quel rapport ?…

— Voici, interrompit l’horloger : mon visiteur a commencé par me faire savoir qu’il était un vieil ami de monsieur Raimbaud ; que malheureusement il était à l’étranger quand celui-ci mourut, et qu’étant revenu au Pays depuis peu, il comptait descendre chez son ami et y séjourner quelque temps, lorsqu’il apprit sa mort avec les circonstances qui l’avaient accompagnée…

Or, continua le personnage, il faut que vous sachiez que cette maison, qui appartenait à mon ami, avait été celle de mes parents. J’y suis né, j’y ai passé une partie de mon enfance ; aujourd’hui que je sens déjà le poids de l’âge, ce me serait un réel plaisir de revoir une dernière fois, si vous vouliez bien me le permettre, tous ces lieux familiers à ma jeunesse, dans cette résidence qui a gardé pour moi tant de charmes.

— Alors, interrogea Hippolyte ?

— Alors, continua l’horloger, vous comprenez si j’étais pas mal interloqué !… mais vu le ton poli et les arguments de mon visiteur, je ne pouvais décemment refuser l’objet de sa requête.

Je l’ai conduit successivement dans toutes les pièces de notre appartement, puis au jardin : finalement, revenu dans la salle à manger, il a accepté avec gratitude un rafraîchissement. Il m’a beaucoup parlé de mon prédécesseur, dont il n’a dit que du bien, s’informant surtout des circonstances de sa mort qu’il pouvait ignorer.

Pendant la conversation, ses yeux ne cessaient de regarder toutes choses avec une sorte d’avidité ; il s’informa, en particulier, si la disposition des appartements avait été modifiée depuis l’époque de la mort de mon prédécesseur.

Il était bien près de trois heures et demie, quand il se décida à se retirer, après force témoignages de gratitude de sa part et une joie non équivoque de la mienne.

— Sans avoir dit son nom, questionna Hippolyte ?

— C’est justement ce que me fit remarquer mon fils après le départ de cet original ; et dire que je n’ai pas même eu l’idée de m’en informer !… Autre détail que je viens d’apprendre du voisin : c’est qu’en dépit des affirmations catégoriques de l’inconnu, cet immeuble, de père en fils a appartenu aux «Raimbaud » depuis plus d’un siècle. De sorte que nous sommes à nous demander, mon fils et moi, qui est cet individu, et quels motifs secrets ont pu l’amener ici ?…

— Elle est étrange, en effet, cette visite.

— D’autant plus que débarqué d’avant-hier, il emploie, paraît-il, son temps, à circuler de droite et de gauche, se liant facilement, causant beaucoup, faisant parler davantage encore, ayant la bourse grande ouverte et les pourboires faciles. On dit l’avoir vu dans les « Shops » des fils d’Abraham qui peuplent la rue Craig et le boulevard St-Laurent, où il se fait passer pour un antiquaire-amateur, en quête de meubles anciens.

Descendu au Queen’s Hôtel, il y aurait, paraît-il passé la matinée, en tête-à-tête avec un nommé Dupras, employé chez un opticien.

Hippolyte fit un mouvement.

— Un nommé Dupras ?

— Oui, fit l’horloger, il paraîtrait même que ce jeune homme était commis chez mon prédécesseur et qu’il fut témoin de sa mort. Quoi qu’il en soit, vous avouerez comme nous, Monsieur, que les agissements de cet individu, sont pour le moins bizarres, n’est-il pas vrai ?

Hippolyte ouvrit la bouche comme pour une autre question : mais il réfléchit sans doute, car il se tut.

Le temps de cette conversation avait suffi à un employé pour régler la montre qui, d’ailleurs, n’avait eu besoin que d’être huilée, après un léger nettoyage.

Se levant pour partir, Hippolyte voulut payer son compte :

— Ce ne sera rien cette fois-ci, Monsieur, il y avait si peu à faire. À une autre fois le plaisir de vous obliger !… Veuillez s’il vous plaît présenter mes hommages à monsieur Giraldi.

Hippolyte promit distraitement, car, préoccupé, son esprit était ailleurs.

Avant de rentrer chez lui, le jeune homme avait voulu passer à l’Hôtel Queen’s, afin de s’enquérir, si possible du mystérieux visiteur. N’ayant pas de nom précis, il ne put, vu le grand nombre de pensionnaires, obtenir le moindre renseignement.

Le lendemain, il venait de constater avec plaisir la parfaite concordance de son heure, avec celle du Bureau de monsieur Giraldi, quand celui-ci entra.

— Figurez-vous, dit-il à son Secrétaire, que cette belle matinée de soleil me tente… et qu’une promenade à pied, me sourit plus que le travail du bureau.

— Mes goûts s’accommoderaient à merveille avec les vôtres cher Maître, si je m’écoutais.

— Qu’à cela ne tienne, repartit ce dernier. La montagne doit être charmante ce matin, nous allons en faire le tour, si vous voulez bien, en guise d’apéritif.

Soudain, un coup de cloche retentit ; puis, bientôt, la femme de chambre, une lettre à la main, frappe au bureau, et la remettant à Hippolyte, dit :

— On attend une réponse.

— Vous permettez, cher Monsieur, demanda le Secrétaire qui paraissait surpris ?

Dans l’enveloppe, il y avait une carte de visite portant quelques mots écrits d’une main nerveuse. Hippolyte les lut rapidement : il avait un peu pâli.

— On me demande de suite cher Maître, dit-il, puis-je disposer d’une heure ?

— Je vous en prie, cela va sans dire…

— Même de toute la matinée, si vous le désirez, mon ami, Vous savez bien qu’entre nous, il n’y a pas de gêne.

Le jeune homme remercia, s’inclina devant Madame Giraldi et sa fille qui se trouvaient à proximité, serra la main de Jean dans un geste familier, puis s’éloigna d’un pas rapide.

— Drôle de garçon, fit Monsieur Giraldi en le regardant suivre le trottoir du pas aisé et souple qui lui est propre. Et passant la main sur son front :

— Chose curieuse : j’ai parfois l’impression d’avoir connu quelqu’un qui lui ressemblait ; et cependant, il est des Provinces Maritimes et de race acadienne paraît-il…

Il est vrai, qu’il doit y avoir de par le monde, plus de deux personnes qui se ressemblent, comme il y a nombre d’yeux qui ont la même couleur.