L’écrin disparu/28

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Éditions Édouard Garand (p. 98-103).

XXVIII

DEUIL ET MÉLANCOLIE


C’était vers la mi-décembre ; le rude hiver canadien avait débuté d’une façon aussi précoce que rigoureuse. Un ciel brumeux alternait avec les rafales d’un vent piquant qu’accompagnaient les bourrasques d’une neige fine et glaciale si connues sous le nom de « poudreries ». Pâle et timide, le soleil n’avait fait que de courtes et rares apparitions durant cette première quinzaine.

Une épidémie de grippe s’était bien vite déclarée et la contagion se propagea avec une facilité et une rapidité extrêmes. Qui dira le nombre des victimes tombées durant cette année néfaste, qui porte une croix noire en tête du cahier de ses archives.

Si les deuils furent nombreux, la misère profonde, il est juste de reconnaître que la charité publique et le dévouement privé, furent à la hauteur de l’épreuve. Madame Giraldi tint une place d’honneur, dans cette phalange d’élite, qui de son cœur chrétien, comme de sa bourse large ouverte, sut tirer des trésors de générosité aussi admirables qu’insoupçonnés à une époque de confort et bien-être comme la nôtre.

Ordinairement accompagnée de Madeleine, en vraie mère des pauvres, elle visitait de préférence les foyers aussi dépourvus des dons de la fortune que de ceux de la foi. Dans la mesure du possible, elle laissait avec les soins et les remèdes qui guérissent les corps, le mot charitable, la tendre compassion qui consolent les âmes. Aussi, comme sa visite était appréciée et attendue des familles pauvres. La renommée publique ne tarissait pas d’éloges à son sujet.

Tant de généreux sacrifices comblèrent la mesure de ses mérites comme de ses forces. Bientôt, elle dut demander pour elle-même les services que jusqu’alors, elle avait prodigués aux autres. Retenue au lit, il est facile d’imaginer les alarmes, les attentions délicates, les soins infinis de Madeleine et de son père pour la « Garde-malade » des indigents. Le Docteur, grand ami de la famille, mit à contribution tous les secrets de son art pour enrayer le mal dès le début. Le succès ne répondit pas de suite à ses efforts. Dès le troisième jour, il en vint à doubler et même à tripler ses visites ; une pneumonie aiguë s’était déclarée.

Plus de repos à la résidence de monsieur Giraldi. Étant jour et nuit aux côtés de la chère malade, celui-ci tomba lui-même dans un tel état de prostration nerveuse, qu’il fit concevoir des craintes à son tour. Le cinquième jour, un mieux relatif rendit à tous le courage avec la confiance. Le lendemain, hélas, vit bientôt disparaître cette lueur d’espoir. Transportée en hâte à l’Hôtel-Dieu pour y recevoir les soins d’un spécialiste de renom, la malade ne cessa de se montrer aussi grande et aussi virile dans ses douleurs, qu’elle avait été bonne et compatissante à celles d’autrui.

Sa lucidité d’esprit demeurant parfaite, elle comprit l’imminence du danger et en vaillante chrétienne se prépara à l’affronter. — Après avoir reçu avec ferveur, tous les secours que la sainte Église prodigue aux fidèles mourants, elle n’eut plus d’autre tâche que de panser les blessures que sa mort allait faire aux membres de sa famille. Plus vaillante, parce que plus chrétienne, Madeleine s’efforçait de raviver l’énergie morale de son père, qui appréciait d’autant plus les rares mérites de sa chère compagne, qu’il était sur le point d’en être privé à tout jamais.

Le dénouement fatal arriva au matin du dixième jour de la maladie. Le désespoir de monsieur Giraldi fut indicible. Il sentit comme un léger mouvement de révolte bouillonner au fond de son être. Ce coup du sort, lui semblait d’une brutalité intolérable. De quoi donc lui servaient la gloire et la fortune, si elles ne le mettaient à l’abri, ni des assauts du chagrin, ni des traits de la mort. Comme le plus humble mortel, il était tributaire du deuil, de la maladie, de la souffrance sous ses formes infinies.

Vraiment sa situation, qu’un moment, il avait crue invulnérable aux coups du destin, ne lui avait pas donné le bonheur qu’il s’en était promis. Que lui était le chagrin causé par la retraite de Frère Rodolpho, à côté de ce désarroi moral qui l’atteignait jusqu’aux fibres les plus intimes de l’âme. Quelle perspective de joie lui restait sur cette terre ? Le sort, qui un temps l’avait favorisé, ne semblait-il pas vouloir lui reprendre un à un tous ses dons ?…

Son fils GASTON qui l’avait déçu dans ses projets, lui avait été ravi à la fleur de l’âge. Trop jeune encore pour comprendre, Jean était, après Madeleine, la dernière consolation de son cœur déjà tant de fois meurtri.

La plaie qu’y avait faite la mort de Lucie semblait inguérissable. La mélancolie qui l’assiégeait ne trouvait pas d’adoucissement. Pour suivre plus aisément le cours de son chagrin, il voulait être seul.

Allant parfois d’une chambre à l’autre dans sa demeure désolée, il tâchait de revivre, par le souvenir, les jours passés ensemble ; il écoutait la voix des choses, voulait toucher les objets dont s’était servie la défunte.

Souvent il restait accoudé à la fenêtre où elle se plaisait à broder et les yeux perdus dans le verdoyant panorama que le Mont-Royal étalait à ses regards, les entretiens qu’ils avaient eus alors, lui revenaient à la mémoire. Il entendait sa voix si douce et si claire le mettre en garde contre l’impétuosité de sa nature altière, contre le mirage de l’orgueil et de l’ambition et non sans amertume, se remémorait cette strophe que volontiers elle lui citait à l’appui de ses dires :

 « Le bonheur fuit dès qu’on l’atteint
Sa flamme brille, puis s’éteint.
Le rire dans les pleurs se noie,
Le chagrin survit à la joie. »

Une album de photographies attira un jour ses regards ; fébrilement ses doigts feuilletèrent les pages qui lui parurent vieillies et qui déjà étaient froissées par la main des enfants. De chaque image, surgissait un monde de souvenirs et les émotions qui emplirent son cœur ne tardèrent pas à mouiller ses yeux de larmes.

C’était par une après-midi de radieux soleil ; comme monsieur Giraldi pénétrait dans le salon, ses yeux tombèrent sur le grand portrait de sa chère compagne, auquel une vive lumière venait de donner comme l’illusion de la réalité :

Ce fut pour Léo, comme un éblouissement. Un instant il crut défaillir, tant son cœur bondit avec violence et il dut s’arrêter pour s’appuyer un moment au chambranle de la porte : cette femme au visage animé d’une lumière intérieure, aux yeux profonds et ardents qui le fixaient, oh ! comme il la reconnaissait ; qu’il lui faisait de bien, ce sourire si tendre qui avec tant de sollicitudes et tant d’amour s’était penché sur le berceau de leurs enfants… comme il lui manquait à cette heure… non, il ne la reverrait plus, il lui faudrait vivre seul désormais… et à ce vide immense laissé dans sa vie par le départ de celle qu’il aimait plus que lui-même, il ne trouvait nulle compensation…

Le flambeau de sa foi n’était pas assez ardent, pour que la résignation chrétienne, unie au fidèle souvenir de la chère absente, suffit à suppléer sa présence…

Agé de quarante-six ans, la perspective de l’isolement qui pour lui résulterait du mariage de sa fille, l’accablait déjà de son poids et si la seule pensée lui en était intolérable, que serait-ce donc que la réalité ?…

Depuis la mort de Lucie, la « Villa des Cèdres » avait perdu tous ses charmes pour monsieur Giraldi. Avec le poète il aurait pu redire, sinon avec les mêmes accents, du moins avec la même sincérité : Bois, vallons, lac, lieu jadis si aimé, un seul être vous manque, et tout semble dépeuplé…

Les jours heureux qu’il y avait passés au milieu des siens ne pouvant désormais se retrouver, il donna l’ordre au vieux jardinier le Père Laurendeau, de fixer l’écriteau : « À VENDRE » au gros orme situé près de la porte d’entrée.

Le prix de vente lui ayant été déterminé, le Père Laurendeau devait être lui-même l’agent de la transaction. Un mois ne s’était pas encore écoulé depuis l’ordre reçu, que le brave homme arrivait à Montréal pour rendre compté de l’heureux succès de son entreprise.

Père Laurendeau, lui dit le Maître, je vous félicite et vous remercie : je vois avec plaisir que vos talents pour les fonctions d’agent d’immeuble ne le cèdent en rien à vos aptitudes pour la chasse, la pêche ou le jardinage.

Je n’ai eu qu’à me féliciter de vous ; vos vingt années de francs et loyaux services vous font considérer comme membre de ma famille. Il s’agit maintenant pour moi de savoir, si vous aurez le courage de dire un sincère adieu à Bellerive, à ses bois, à ses ours, aux poissons du lac Nominingue : en aurez-vous le courage ?

— Le sacrifice sera dur, et pour nul autre que pour vous, Monsieur, je n’y consentirais…

— Je vous reconnais bien là mon brave ; permettez-moi de vous serrez la main et en vous remerciant de vous glisser ce témoignage de ma profonde gratitude. Voyez-vous, mon ami, maintenant que Lucie est absente, cette solitude témoin d’un bonheur perdu me pèse, voilà pourquoi j’ai fait une nouvelle acquisition ici-même, sur les bords du lac St-Louis entre Dorval et Pointe-Claire.

Une superbe résidence d’été au centre d’un parc magnifique a capté mes sympathies. Je l’ai baptisée le « Parc des Cyprès ». La vue du lac, l’agrément de ses rives ombragées, la variété des sites qui s’offrent aux yeux dans un lointain superbe, ont fixé le choix de plusieurs familles américaines, qui s’y sont établies, et en ont fait le centre de leur tourisme dans le « Québec ».

Puisque vous consentez à demeurer avec nous, je vous établis grand fermier-horticulteur de mon nouveau domaine, comptant sur votre bon goût et votre esprit d’initiative pour en parfaire tous les agréments. Depuis mon deuil surtout, je sens la nécessité des secours extérieurs pour m’aider à vaincre cette mélancolie qui m’envahit à mon insu.

— On fera l’impossible. Monsieur, pour rencontrer vos désirs et semer un peu de gaieté au milieu de vos tristesses. Monsieur Giraldi qui dès les premiers beaux jours s’était installé avec les siens au « Parc des Cyprès » se chargea de diriger lui-même les travaux d’aménagement et d’embellissement.

Tout au bord du lac, un pavillon ombragé par un groupe d’érables de haute futaie, lui était particulièrement cher. Au charme du coup d’œil, à la fraîcheur de la brise venant du St-Laurent se joignaient le calme de la solitude et le bénéfice d’un air pur. Un yacht superbe, des canots, des chaloupes, des cabines de bain, rien ne fut épargné pour réunir tous les agréments que procure le voisinage d’une immense nappe d’eau.