L’écrin disparu/29

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Éditions Édouard Garand (p. 103-108).

DEUXIÈME PARTIE


I

AU PARC DES CYPRÈS.


Jusqu’à la mort de sa mère, Jean avait été un enfant insouciant et heureux. Partagé entre ses devoirs d’écolier studieux et de fils docile et affectueux pour ses parents, il n’avait fait autre chose que de se laisser vivre, sans souci du présent, sans inquiétudes pour l’avenir. N’ayant pas encore abordé l’étude de la philosophie il ne songeait point à analyser ses pensées ni à distinguer ses sentiments. Sa vie simple était toute pratique et se bornait à lui faire remplir en les conciliant les devoirs qu’imposent l’amour du jeu et l’amour de l’étude.

Les exercices en plein air avaient ses préférences : il pratiquait le tennis avec une grâce égale à son habileté, se livrait à la bicyclette, montait à cheval, excellait dans la natation. Comme son père, il était un passionné de l’automobile et jeune encore n’aspirait qu’à remplacer le chauffeur au volant de la machine.

Ses traits réguliers et doux, qu’éclairaient les yeux vifs et profonds de sa mère, étaient relevés par sa blonde et abondante chevelure, qui dans les jeux violents flottaient avec une grâce quelque peu léonine.

Deux femmes lui avaient donné le nom de « Fils » ; Lucie, sa mère, dont l’image révérée emplissait encore ses yeux et dont le souvenir faisait battre son jeune cœur d’émotions demeurées chères… puis, c’était Lédia, la remplaçante de la défunte, qui touchée des charmes naturels de l’enfant, non moins que de l’épanouissement de son âme sympathique, l’avait peu à peu habitué à répondre à ce même nom de fils. Dans cette condescendance, il cédait plus aux désirs de son père qu’à l’attrait personnel pour sa belle-mère. Mais les deuils successifs de son frère aîné et de sa mère, en l’atteignant dans ses plus chères affections, avaient laissé une empreinte profonde dans l’âme de l’adolescent et marqué son front d’un air sérieux assez rare à son âge, car l’enfant venait à peine d’entrer dans sa quinzième année.

Pour acquiescer aux désirs de son père, qui, bien que déçu par son aîné, n’avait pas cependant renoncé à ses projets, Jean avait repris le genre d’études, pour lequel son frère Gaston n’avait témoigné que fort peu d’enthousiasme.

À des aptitudes spéciales pour la mécanique et toutes les questions relatives à l’électricité, l’élève joignait un goût marqué pour les mathématiques.

L’année scolaire était close à l’École Technique, mais deux fois la semaine, durant les vacances, Jean venait en bicyclette, son sport favori, après l’automobile, recevoir de ses professeurs de musique, les leçons de piano et de violon qu’il affectionnait par-dessus toutes les autres.

La patience et la prudente réserve de Madeleine, non moins que ses ferventes prières avaient reçu leur récompense. Depuis peu, elle avait enfin rencontré l’objet de ses rêves et uni son sort à un jeune et brillant avocat de Montréal, le Vicomte d’Aisy. D’origine française, sa famille appartenait à la vieille noblesse de Bourgogne, lorsque de brusques revers de fortune la firent déchoir du rang élevé qu’elle avait tenu jusqu’alors.

À ce contre-temps se joignirent les tracasseries religieuses d’un gouvernement anti-clérical ; le jeune homme qui se destinait à la carrière militaire, était alors étudiant à l’école d’officiers de Saint-Cyr ; obligé d’opter entre sa foi et l’amour de sa patrie, il préféra briser son épée, renoncer à l’épaulette et suivre les siens sur la terre aussi chrétienne qu’hospitalière du Canada.

Monsieur Giraldi accueillit avec bonheur dans sa famille, ce nouvel ami, au physique distingué et sympathique et dont la haute culture lui promettait une compagnie des plus charmantes. Pour condescendre aux désirs de son beau-père, le Vicomte Louis d’Aisy fit sienne la résidence de son épouse. Les commodités de l’automobile réduisaient à moins de quinze minutes le temps nécessaire pour aller d’Outrement soit à son bureau de la rue St-Jacques, soit au « Parc des Cyprès. » Dans la nouvelle demeure estivale les cœurs battaient à l’unisson et l’avenir rayonnait d’espoirs, — Le temps, ce grand tombeau de nos chagrins, avait peu à peu cicatrisé la blessure des cœurs.

Le culte de la chère défunte s’était d’abord traduit par un mausolée superbe au grand cimetière de la Côte des Neiges et se perpétuait par la visite hebdomadaire et traditionnelle que la famille y faisait à ses chers défunts.

Les voyages d’agrément, les relations d’amitié avec les familles en villégiature à Pointe-Claire, les discussions politiques suscitées par des élections générales, l’intérêt toujours palpitant que monsieur Giraldi portait aux progrès de l’automobile et du tourisme si en honneur dans la Province de Québec, constituaient autant de dérivatifs à sa mélancolie, et avaient fini par lui faire reprendre goût à la vie. Peu à peu ses regrets firent place à un optimisme réconfortant, que le mariage de sa fille et l’avenir brillant qui semblait sourire à son fils Jean, avaient de plus en plus ensoleillé,

La deuxième année de son séjour au « Parc des Cyprès » il s’était remarié avec une américaine, fille d’un Colonel dont le père avait commandé une armée pendant la guerre de Sécession. Plus jeune d’une quinzaine d’années que monsieur Giraldi, mademoiselle Lédia Walford, avait passé plusieurs étés sur les rives du lac St-Louis. Dès leurs premières relations, ils s’étaient compris et bien vite le Maître avait été subjugué ; celle-ci professa pour le mari dont elle prisait la renommée non moins que la fortune, un attachement réciproque.

Fervente touriste, conduisant à merveille une machine, elle avait cependant retenu les services de son vieux chauffeur qui avait pour elle un culte égal à son dévouement. Le goût de la jeune dame pour l’automobile ne pouvait que plaire à un inventeur de l’envergure de monsieur Giraldi.

La nouvelle maîtresse de maison apporta un soin minutieux à témoigner aux enfants de son mari, tous les égards et les marques d’intérêt qui convenaient à sa nouvelle situation. Le caractère sympathique et expansif de Jean surtout, lui plaisait. — Les progrès rapides de celui-ci dans ses études et son goût prononcé pour le dessin, la peinture et les arts décoratifs en général, incitèrent monsieur Giraldi à engager pour son fils un spécialiste, dont la coïncidence de nom avait attiré son attention.

Il ne lui fallut pas longtemps, pour reconnaître dans le réputé professeur Albert Dupras, l’ancien commis de magasin au service de monsieur Raimbaud. Doué d’aptitudes particulières pour le dessin industriel, dont monsieur Giraldi avait fait sa profession, le jeune homme les avait développées en Europe où il avait passé trois années comme boursier du Gouvernement. La belle saison s’écoulait joyeuse et l’union des cœurs comme des volontés semblait faire du Parc des Cyprès l’asile de la sérénité et du bien-être.

Un voyage projeté pour le dimanche suivant à la famille des marquis de Sombernon, avait mis la joie dans tous les yeux. Amis d’enfance du Vicomte Louis d’Aisy, Lucien et Georges de Sombernon, comme lui étudiants de St-Cyr, n’avaient pas tardé, avec leur mère, à le rejoindre sur le sol libre et riche du Canada.

Unie d’amitié les deux familles n’avaient pas de joies plus douces, que de continuer dans le Nouveau-monde, les pieuses et cordiales relations qui faisaient leur bonheur dans l’Ancien.

Or voici ce qu’au matin du 10 Juillet 19… publiait le journal « LE CANADA » sous ce titre écrit en gros caractères :

— CRIME ou ACCIDENT —

« Hier, vers les 8 heures du soir, des employés du Canadien Pacifique ont découvert, au bas d’un remblai de la voie ferrée, à quelques arpents de la station de Montréal-Ouest, le corps sans vie d’un jeune garçon paraissant âgé de 15 à 16 ans. Transporté d’abord à la station du chemin de fer, il fut soigneusement examiné par le médecin qui constata une fracture du crâne. S’agit-il d’un assassinat, d’un suicide, ou bien le malheureux jeune homme s’est-il tué accidentellement en tombant de la plate-forme du wagon ?… L’une et l’autre supposition sont possibles. Le Coroner prévenu fit une enquête sommaire. On fouilla la victime. Les vêtements, sont élégants, le linge très fin est marqué aux initiales J. G. — Ni la montre, ni le porte-monnaie n’ont été volés, ce qui semble éloigner la version d’un crime. Le corps non encore identifié, sera sous peu conduit à la morgue. »

L’attention particulière avec laquelle le journal mettait en relief à sa première page, l’accident, qui en temps ordinaire eut passé presque inaperçu dans les faits divers, indiquait déjà l’importance de la famille à laquelle appartenait probablement la victime.

Que s’est-il passé ce soir-là au Parc des Cyprès ? Le voici résumé succinctement : C’est mardi, l’un des deux jours, où Jean va à la ville recevoir ses leçons de musique. Parti joyeux par le train de 2 heures, ayant brisé son bicycle la veille, le jeune homme devait être de retour par le train de six heures qui coïncidait avec l’heure du souper pour la famille. Fidèle à son horaire le convoi est en gare à six heures et cinq, mais Jean n’est pas là.

Attentes vaines toute la soirée, inquiétudes croissantes, inutiles informations chez un ami que Jean saluait souvent au passage ; coups de téléphone réitérés aux deux professeurs de musique et dont le second déclare que son élève l’a quitté à quatre heures et demie.

Enfin, n’y tenant plus, monsieur Giraldi, prend son automobile et par la route qu’a dû suive le jeune homme, accourt à Montréal, faire des recherches, prendre des informations, prévenir la Police. À un demi-mille de la station de Montréal-Ouest, une foule, massée aux abords de la voie ferrée, attire l’attention du père ; déjà une vague appréhension l’étreint ; il questionne, on lui apprend la lugubre découverte faite une demi-heure auparavant.

Envahi par un affreux pressentiment, il demande à voir la victime, et à peine ses yeux ont-ils reconnu son fils, qu’un cri rauque s’échappe de ses lèvres crispées et il tombe sans connaissance. Dix minutes après les soins qui lui furent prodigués immédiatement, le malheureux père reprit peu à peu l’usage de ses sens.

De la station du Pacifique, un coup de téléphone mande au Vicomte de se rendre au plus vite au lieu qui lui est signalé ; d’où redoublement d’émois et de sinistres augures dans tout le personnel de la résidence. Accompagné de Madeleine, l’âme angoissée, le Vicomte arrive bientôt en automobile, et tous deux reçoivent en plein cœur la terrible nouvelle qui a failli coûter la vie au père de la victime.

La première crise d’émotions terminée, le corps qu’accompagnaient le Coroner et le médecin-légiste, fut reconduit au Parc des Cyprès. Après les manifestations d’une stupéfiante douleur, diversement ressentie par les habitants de la résidence, la cause d’une mort si tragique fut la question qui vint spontanément s’offrir à tous les esprits, se placer d’instinct sur toutes les lèvres.

Tous les hôtes de monsieur Giraldi avaient pris une si grande part à la cruelle anxiété du Maître, leurs témoignages de sympathie étaient si spontanés, que leur douleur ne pouvait être feinte, et éloignait à tout jamais l’idée du crime par un membre ou un habitué de la résidence.

Le Coroner, persuadé que la mort avait été involontaire, voulait dès lors prononcer un verdict de mort accidentelle. Il en fut cependant détourné par l’avis d’un second médecin-expert qui persista à soutenir que l’enfant ne s’était pas tué en tombant des « chars » mais que la fracture du crâne avait été faite soit par une crosse de revolver, soit d’un coup de garcette, autrement dit d’un poing américain. Cependant l’opinion du Coroner allait prévaloir, quand survint un document qui parut détruire de fond en comble toute son hypothèse.