L’écrin disparu/31

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Éditions Édouard Garand (p. 112-116).

III

L’ENQUÊTE.


Habile au maniement des deux langues, élégamment vêtu en touriste américain, Léon Parizot s’identifia avec son rôle d’observateur discret, de gentilhomme courtois, faisant preuve, selon l’occurrence d’érudition savante ou de bonhomie familière. Les divers renseignements qu’il a consignés dans son portefeuille, lui permettent d’aller d’une façon plus sûre aux vraies sources d’informations.

Au tournant de la barrière blanche qui ouvre sur le chemin longeant le Saint-Laurent, l’automobile de monsieur Parizot pénètre dans une avenue ombragée d’ormes gigantesques et d’érables touffus. Le bruit d’un moteur ronflant devant la maison, attire l’attention de ses habitants et aux fenêtres apparaissent simultanément, dans une toilette sévère, une grande dame à la chevelure grise, au maintien noble et affable, et ses deux fils costumés en joueurs de tennis.

— Est-ce bien la Marquise de Sombernon que j’ai l’honneur de saluer, questionna le voyageur debout au côté de sa machine ?

— Pour vous servir, Monsieur, et voici mes deux fils Lucien et Georges que j’ai l’honneur de vous présenter.

— Enchanté de faire votre connaissance, Messieurs, dit-il en leur tendant la main.

— Veuillez donc entrer et vous asseoir Monsieur.

Informé par un de mes amis, qui lui aussi est en villégiature à Vaudreuil, que vous êtes natifs de la belle France, j’ai pensé que vous pourriez me fournir des renseignements assez difficiles à rencontrer.

Un jeune homme d’Ottawa, employé aux archives du Parlement se prépare à publier d’abord une étude sur l’art héraldique, à laquelle il se propose d’ajouter l’historique sommaire des familles nobles établies au Canada avant 1704. J’ai pensé que vous pourriez lui être utiles et m’être agréables en me permettant d’obliger cet ami qui a bien voulu s’adresser à moi.

— Georges, dit la Marquise, as-tu apporté au Canada l’ouvrage du baron d’Arcenay qui traite des blasons et des titres nobiliaires ?

— Je pense l’avoir dans ma bibliothèque, reprit le jeune homme qui monta immédiatement s’en informer.

— À merveille, et bien grand merci, Madame la Marquise ; soyez assurée que j’en aurai le plus grand soin, et qu’avant le nouvel an, il vous sera retourné avec l’expression de ma plus entière gratitude.

— Comment trouvez-vous le Canada, Messieurs ?

— Pays charmant, Monsieur : il réalise à merveille son « ancien nom », hélas ! de Nouvelle-France. Langue, religion, coutumes, usages, mentalité, caractères, sont, à de légères exceptions près, ceux de la France que nous avons laissée, il y a déjà quatre ans.

— La solitude de la campagne, ne vous pèse-t-elle pas un peu ?

— Aucunement : d’ailleurs, avec vos grands journaux quotidiens, aussi riches d’illustrations que de documentation fort bien rédigée, on est parfaitement et promptement renseigné sur tout ce qui se passe des deux côtés de l’Atlantique.

Notre paisible retraite de Vaudreuil elle-même, n’échappe pas à leurs minutieuses investigations.

— Vous êtes sans doute au courant de l’enquête qui se poursuit actuellement avec un intérêt si passionnant, au sujet du drame qui s’est déroulé au Parc des Cyprès ?

— Vous voulez parler du meurtre du jeune Giraldi ?

— Précisément ; quant au mot meurtre, ce n’est peut-être pas le terme propre ; on ne pourra l’employer que le jour où l’on sera à même de citer le nom du coupable.

— Nous n’avons vraiment pas de chance ! nous n’avions encore qu’un ami intime au pays, et voilà que la famille de son épouse devient le théâtre d’une tragédie.

Comme le reporter sortait en prenant congé de ses aimables interlocuteurs, il aperçut une automobile qui stationnait devant le perron de la galerie non loin de la sienne.

— La voiture du Vicomte, s’exclamèrent joyeusement Lucien et Georges de Sombernon. Comme ils ne voyaient pas encore le visiteur qui s’était dérobé un instant pour ne pas incommoder :

— Est-ce qu’il y a longtemps que Monsieur et Madame sont arrivés demanda la Marquise au vieux chauffeur, qui n’était pas descendu ?

Celui-ci, le col de son vêtement relevé, la casquette abaissée jusqu’aux sourcils, paraissait somnolent, rencogné sur son siège.

— Il n’y a que monsieur le Vicomte et il vient d’arriver, répondit-il d’un ton bref, levant d’un geste à peine esquissé, un doigt à sa visière. La voix, avec son étrange accent guttural, attira l’attention de Léon Parizot, qui jeta un coup d’œil investigateur sur l’automédon.

— Vous allez rentrer avec nous, monsieur Parizot, dirent à la fois les deux marquis. Votre mentalité et votre diction, sont si françaises, que vous allez compter pour le quatrième St-Cyrien…

— Cet homme est-il français, questionna le reporter, en désignant le chauffeur ?

— Non, c’est un vieux soldat américain, répondit le Vicomte, au service de la famille Giraldi.

— Heureux de se retrouver ensemble, les anciens élèves-officiers, se laissaient aller à l’abandon d’une franche et cordiale camaraderie ; les mille incidents du Collège militaire, les nouvelles des amis demeurés là-bas, défrayaient joyeusement la conversation.

Une similitude de sentiments avait resserré leur amitié : car ces quatre cœurs, tant de l’ancienne que de la Nouvelle-France étaient sincèrement chrétiens. Tous gardaient le culte des traditions religieuses et patriotiques et vaillamment étaient résolus à les défendre.

— Vous Êtes bien aimable, Monsieur le Vicomte, d’avoir répondu à notre invitation, reprit la Marquise de Sombernon, mais vous n’avez pas amené ces dames avec vous ?

— Madeleine était un peu souffrante, ce matin ; quant à Madame Giraldi elle tâche en vain de consoler son mari, du malheur que vous savez. Il est aussi abattu et désespéré que le premier jour.

Ce qui le fatigue surtout, reprit le Vicomte, c’est la longueur de cette vaine enquête, ou plutôt, la quasi-impossibilité de découvrir le coupable.

— Mais, ajouta aussitôt la Marquise, comment peut-on croire à un assassinat !… quand le corps de Jean a été retrouvé au bord de la voie ferrée, que rien ne lui a été volé, ni son argent, ni sa montre, ni la pierre précieuse de son épingle à cravate !…

L’idée d’une vengeance, me paraît tout aussi invraisemblable. Qui aurait voulu faire du mal à un enfant de cet âge qui, paraît-il, était affectueux et d’un caractère charmant ?

L’heure du dîner arrivée, la Marquise de Sombernon, invita ses hôtes à se joindre à la famille pour le repas, dont elle les pria d’excuser la frugalité.

— Nous sommes à la campagne, reprit-elle et si nous portons encore notre nom des jours heureux, nous n’avons plus aujourd’hui, hélas, le moyen de lui faire tenir son rang. Mais c’est là un accident, non un malheur, dont nous avons même appris à bénir la Providence. Dans nos revers, il ne nous est resté pour consolation humaine, que la parole du bon roi François 1er : « Tout est perdu, fors l’honneur ».

Après avoir visité le jardin et ses dépendances, fait un tour sur la belle grève du Saint-Laurent, le Vicomte prit congé de ses amis, promettant pour la prochaine visite d’amener ces dames, dont l’absence avait été vivement ressentie ce jour-là.

Puis, étant monté dans la voiture dont le chauffeur tenait la portière, par la glace abaissée, il répéta :

— Il est bien entendu que Dimanche, vous serez tous des nôtres au Parc des Cyprès. Vous ne ferez pas exception, j’espère Monsieur Parizot, en s’adressant au reporter, qui souriant, charmé de l’invitation, se confondait en remerciements.

L’automobile du Vicomte d’Aisy disparut cachée par le bosquet de lilas qui embaumait l’atmosphère de ses parfums.

— As-tu observé, demanda Lucien à son frère, après le départ du reporter, l’insistance avec laquelle celui-ci a observé le chauffeur, comme il s’est informé de sa nationalité ?

— J’ai entendu dire à notre dernière visite à Pointe-Claire, reprit Georges, qu’étant au service de Lédia Waldorf, avant qu’elle fut mariée, il n’avait pas voulu la quitter, désirant lui continuer jusqu’à la mort, ses services dévoués.

— Mais cette demoiselle Lédia, qui est-elle ?

— Son père, paraît-il, était un ancien Colonel du Général Robert Lee et avait eu une armée sous ses ordres, durant la grande guerre du Nord contre le Sud. Mais ses opinions politiques et son fanatisme religieux lui attirèrent sa disgrâce. Il était alors séparé de sa femme ayant divorcé trois ans auparavant. Celle-ci vint au Canada avec sa fille ; au contact d’une famille canadienne française, avec la langue de Champlain, l’enfant apprit à connaître et à aimer la religion catholique qu’elle embrassa.

Demeuré aux États-Unis, le père se laissa inféoder à la secte ténébreuse des Ku-Klux-Klan et bien vite fut un de leurs adeptes les plus fanatiques ; faisant sienne leur doctrine néfaste, il avait concentré sa haine principalement contre le catholicisme.

Néanmoins, il ne pouvait se consoler de l’éloignement de sa fille qu’il aimait éperdument. Ayant su qu’elle était catholique il vint la rejoindre, mit sa belle fortune à sa disposition, dans l’espoir secret de lui faire abjurer sa foi. Aussi, grande fut son indignation quand il la vit épouser un catholique ; seule la perspective de la grande richesse de ce dernier, calma un peu son ressentiment.

— À voir l’affectueux intérêt et le dévouement qu’elle prodigue à son mari, on ne dirait pas que cette jeune américaine est fille d’un homme aussi sectaire, répliqua Lucien.