L’écrin disparu/42

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Éditions Édouard Garand (p. 160-164).

XIV

AVANT LE RETOUR.


Monsieur Giraldi n’avait pas encore fourni tous les renseignements relatifs à Dupras, lorsqu’un vigoureux coup de timbre attira tous les regards vers la porte d’entrée.

Sur le seuil, un jeune cycliste en livrée parut, sur le képi duquel on lisait ces mots : « Special Delivry ». Le jeune homme tendit un papier bleu, puis, ayant fait le salut militaire, se retira.

Monsieur Giraldi, auquel le télégramme était adressé, n’en eut pas plus tôt pris connaissance, que pâlissant soudain il se pencha vers le fauteuil le plus proche, et s’y laissa choir comme écrasé sous le coup d’une nouvelle catastrophe.

Seuls, les mots suivants, écrits au clavigraphe, occupaient le centre de la grande feuille imprimée :

Milwaukee le… août… 19…

« THE DAYTON STEEL TRUCK WHEELS » en faillite. Ruine complète.

Signé : HOLDEN.
Émue et vivement intriguée de connaître la nouvelle qui de nouveau plongeait son père dans l’angoisse, Madeleine, qui avait repris sa place au cercle familial, interrogea anxieuse :

— Encore un malheur, Père ?…

— Nous parlerons de cela plus tard, ma fille ; pour le moment, tu me ferais plaisir de songer à nos préparatifs de retour à la ville. La belle saison achève, et tandis que je vais indiquer au Père Laurendeau les réparations qui s’imposent avant les rigueurs de l’hiver, songe à inviter tous nos amis pour le repas d’adieu qui aura lieu dimanche.

Par les conseils du Docteur, Lédia épuisée à la suite des tragiques événements des dernières semaines, dut suivre le traitement même qui avait été imposé à Dupras et avait accompagné madame Walfish, sa compatriote et son amie dans une visite de repos aux États-Unis.

Monsieur Giraldi n’avait pas voulu, devant des étrangers à sa famille, faire connaître à la Vicomtesse Madeleine, la teneur du fatal télégramme. Soucieux du prestige de son nom, il se refusait à divulguer publiquement la nouvelle source de chagrins qui venait l’abreuver. Stoïquement, il essaya de faire bon cœur contre mauvaise fortune, et dissimula sa torture morale.

Dans la lettre recommandée que Dupras avait mise à la poste, la soirée même où Jean fut assassiné, monsieur Giraldi répondait à monsieur Holden :

— Je ne crois pas aux risques que vous semblez redouter ; je vois au contraire, dans l’offre de cette nouvelle compagnie, une occasion d’immenses profits. Ne craignez pas d’y engager toutes mes « Actions » au prix courant, et croyez-moi votre reconnaissant et bien avisé :

Léo GIRALDI.

Les événements venaient de donner tort à l’optimisme du Maître, qui, du fait, se trouvait à perdre, sans la moindre indemnité, les $400, 000 dont la « Compagnie » de monsieur Holden, lui avait fidèlement servi, jusque-là, les riches dividendes.

Le coup atteignit l’homme d’affaires en plein cœur ; pour la première fois, ses prévisions l’avaient déçu et son amour-propre, non moins que sa fortune, en subissait un choc terrible. Puis, bientôt de ses lèvres, laissant échapper cette exclamation chrétienne et résignée, il s’était écrié :

— Mon Dieu, ce n’est que justice !…

Un vent frais et humide, une par une, détachait les premières feuilles jaunies, qui en tourbillonnant, venaient couvrir le sable des allées et défier l’infatigable activité du vieux jardinier le Père Laurendeau… Un jour, qu’armé d’un immense balai, il faisait la toilette des sentiers du Parc, il fut croisé par monsieur Giraldi :

— Eh bien ! Père Laurendeau, les feuilles sèches vous donnent de la misère !…

— Oui, Monsieur, mais elles ont leurs bons côtés. J’en fais des provisions et grâces à elles, les racines de mes arbustes et les couches du jardin vont se moquer du froid et de la neige cet hiver.

— Mon ami, vous avez la bonne manière d’envisager les choses : vous savez d’un obstacle vous faire un moyen, d’un ennemi, un ami !… J’admire votre philosophie, et je regrette de ne l’avoir pas toujours pratiquée… peut-être que j’aurais moins de cheveux gris !…

Docile aux désirs de son père, Madeleine avait convoqué pour le dimanche 15 septembre, tous les parents et amis, en vue de clôturer par une fête intime de famille, la saison sur son déclin, avant de quitter le Parc des Cyprès.

Ce n’était plus à cette époque, la joyeuse exubérance de Juin, qui rayonnait sur les visages ; l’aile sinistre du malheur avait frôlé cette résidence, et depuis, la joie expansive semblait être descendue avec Jean dans la tombe.

Le jour venu, en parfait Gentilhomme, monsieur Giraldi sut faire les honneurs de sa Maison et montrer à ses hôtes un visage aimable à défaut d’un cœur joyeux… La table, royalement servie, ne laissait soupçonner à personne, que quelques jours auparavant, le Maître avait perdu près de la moitié de sa fortune. Les deux marquis de Sombernon et leur mère, le Vicomte d’Aisy et Parizot qui se retrouvaient pour la première fois ensemble, depuis leur rencontre à Vaudreuil, furent les tenants principaux de la note joyeuse.

Madeleine, en l’absence de Lédia, avec un tact parfait sut remplir son rôle de Maîtresse de Maison, pourvoyant à tout, ayant pour chacun des invités les attentions en rapport avec son rang et son degré d’intimité avec la famille. Dupras, que la mère Léonard avait été invitée à accompagner, ne tarissait pas d’éloges à l’adresse de celle qu’il appelait sa seconde mère et dont les soins maternels lui avaient rendu la santé.

L’ancien Professeur de Jean, devenu plus expansif, en raison même de l’absence de Madame Giraldi, ne put s’empêcher, en évoquant les scènes du passé, de citer un nom qui était dans nombre de mémoires, et dont le souvenir, demeuré cher, attendrissait encore les cœurs.

Tout à coup, la sonnerie de la porte retentit.

Avertie aussitôt, Madeleine se dirige vers le salon, mais à peine est-elle arrivée sur la porte, que ce cri spontané lui échappe :

— Ah mon Dieu ! c’est vous mon Père !…

Celui-ci n’avait pas eu le temps de répondre, que sur le seuil de la salle à manger apparaissait le costume d’un religieux trappiste dont la barbe noire rendait plus pâle la fine expression de sa physionomie. Ce fut comme un coup de théâtre : en un instant, tous les convives furent debout, respectueux, le regard tendu vers le nouvel arrivant, tandis qu’au milieu des exclamations de joie et de surprise, Monsieur Giraldi en pleurs, serrait dans ses bras, Hippolyte, son ancien secrétaire, devenu le Père Rodolpho, impuissant, lui aussi, à refouler ses larmes.

— Ah ! mon cher ami, s’était écrié le Maître transporté ; quelle joie et quelle récompense vous m’apportez aujourd’hui !…

Et tandis qu’à la place d’honneur, le religieux devient le centre de la conversation, l’objet de la curiosité, ou un foyer de sympathie, selon les personnes présentes, Madeleine s’empresse à le servir, attentive à ses moindres besoins.

Ayant pris à la lettre le mot de son père, elle avait invité « Tous les Amis » de la Maison. C’est pourquoi, sans trop croire au succès de sa démarche, par l’intermédiaire et avec l’appui du Révérend Père Abbé d’Oka, elle avait fait parvenir sa demande à la Trappe de Mistassini ; et voilà que soudain, comblant les vœux de tous, le Trappiste avait obtenu la faveur aussi rare qu’appréciée, de revoir la famille au sujet de qui il avait tant souffert et à laquelle il avait tant pardonné !…

Désireux de rompre complètement avec le monde, Frère Rodolpho, privé lui-même de parents, avait cessé toute relation extérieure dès son entrée en religion et ignorait le tout des événements qui avaient suivi la mort de Lucie Giraldi.

Aussi quelle impression de poignante et douloureuse surprise, suivie d’une explosion de larmes, ne provoqua pas soudain cette malencontreuse question :

— Mais où est donc mon ami Jean, que je ne vois pas ici ?…

Soupçonnant alors quelque mystère douloureux et comprenant qu’il venait de rendre béantes des plaies à peines cicatrisées, il se confondit en excuses, mêla ses larmes à celles de l’assemblée et se prit à regretter sa présence.

— Croyez-moi, mon Père, reprit monsieur Giraldi, il n’y a nulle offense et vos excuses sont sans fondement. Avant qu’au salon, je puisse continuer avec vous, l’histoire si triste de ma vie, je vous demande de vouloir bien appeler sur moi et sur les miens les bénédictions du Dieu que vous servez avec tant de générosité.

Tous les convives alors, un genou en terre, le front incliné, tracèrent sur eux le signe de la croix, pendant que la main et les yeux levés vers le ciel, le Père Rodolpho prononçait d’une voix tremblante d’émotion :

« BENEDICTO DEI OMNIPOTENTIS, PATER ET FILIUS ET SPIRITUS SANCTUS. »